AVANT-PROPOS
Comme on voit dans l’eau l’image de celui qui se regarde, æ#asi Ie cœur de l’homme est counu de l’homme. CHAP. 3XVII, 19... proverbes]
Le titre de ce recueil, Conversations religieuses de Napoléon, m'oblige à en établir l’authenticité. Simple metteur en œuvre de la pensée d'autrui, je dois au génie, au public autant qu'à moi-même de le déclarer. L’écrit qu’on va lire, n’est point un mensonge, ni quelque élaboration vul-
— gaire de la cupidité, mais une parole improvisée à Sainte-Hélène, dont l’écho est transmis au lecteur, tel ‘qu’on l’a recueilli des auditeurs de l'illustre improvisateur lui-même, avec ce scrupule et ce respect qu'inspire tout ce qui émane de ce grand homme. Allant au-devant de quelques doutes que l'esprit de méfiance nous a suggérés à nous même : « comment, disions-nous au noble personnage duquel nous recevions la meilleure part de cettereligieuse confidence, comment des documens de cette importance n’ont-ils pas encore été portés à la connaissance du public?» Voici la réponse : « Pourquoi celaP rien de plus simple, personne n’a fait les questions que vous faites ) Personne ne s’est inquiété de ce qui vous inquiète. »
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Qu'on fasse un retour sur soi-même, qu'on s'interroge, interrogeons la curiosité du jour, et chacun saura lesecret de lomission et de la négligence qu’on répare ici.
Ce qui est futile et romanesque nous captive plus volontiers que les scènes de l’his-
y — toire. L’attention si éveillée, devant les trétaux du premier feuilletoniste quis’offre à nous, s’affaisse et s'endort oïisive devant le portail d’une église. On n'estime plus que médiocrement l'Évangile, nous saluons à peine de l’aumône d’un coup-d’œil un roi qui passe, mais nous estimons infiniment M. Thiers, on adore son esprit et'sa moralité maîtrise M. Barrot (1). La conscience s’en indigne, et la vérité jaillit du premier choc qui l’appelle. En voici la preuve : quelqu'un me demanda sil y auroit une suite à ’Enfunt impie « Oui, répondis-je, Napoléon religieux. J'avais affaire à un philosophe, qui eut dominé bientôt un premier mouvement de surprise; et, sans doute consultant sa réflexion : «Oui, dit-il, après un instant de silence, vous avez raison, avec tant de génie, avec tant de puissance , on doit vite épuiser le fini, on doit arriver à l'infini. » Cette parole,
. (4) J’aurois pu ajouter au nom de M: Barrot celui de M. Cousin, qui est trainé à la remorque avec la philosophie ecclectique, par M. Thiers.
qui étoit le. produit d’un choc inatténdu, ‘si simple et si profonde, fut pour moi l'éclair de la région ‘intellectuelle, qui traverse et ‘illumine l’entendement. Voilà bien le fruit mûr d'une belle intelligence! Ah! sans ‘doute , le génie, la religion et l'infini, ne sont qu’une seulé et même chose ; mais il n'appartient quau génie de l’exprimer ‘avec une concision aussi admirable, et du ‘même coup de justifier une donnée origi- | nale, qui a le grand défaut de coritredire un ‘préjugé accrédité par l’impiété contre l’em- ‘pereur. La première phrase citée plus haut, “est deM. le comte de Montholon, et constate l'authenticité des documens , en expliquant ‘tout naturellement leur nouveauté. La seconde phrase, qui est de M. le baron d’Eckstein, donne la sanction d’un jugement favorable du génie au nouveau point de vue de ce recueil. C’est au recueil à faire le reste. | |
Un homme corrompu, quelque soit son esprit et sa puissance, est toujours un intrigant, qui peut efHleurer les questions; les
agiter, les dominer même momentanément, mais qui ne peut ni les sonder ni les résoudre. Tout ce qu'il y a de faux et de misé:
rable dans un individu flétri dans sa conscience publique et dans sa vie privée, paralyse nos grands hommes actuels, qui sont également impuissans pour le bien et pour le mal, et qui se débattent vainement contre l'obstacle infranchissable de leur propre individualisme. Il ne faut pas s’inquiéter trop de leur passage éphémère an pouvoir , ni de leur opinion sar le christianisme. Îls sontarrivés à la surface et au timon des affaires, beaucoup plus par la fer- . mentation d’un esprit qui s’ignore et par le trouble des événemens que par un mérite réel, et ils disparoîtront comme une impure écume, emportés dans le grand courant des principes. Ils sont sortis de l’antre du journalisme , puisse leur triomphe qui est l’expression du mensonge littéraire et philosophique de l’époque en être aussi la fin ! lui Napoléon , est un fait aussi éclatant que le soleil ! Il conquit le pouvoir non à coups de plume, mais à coups d'épée, non avec des
phrases, mais avec des faits, non dans les ténèbres souterraines du journalisme, mais au grand jour d’un champ de bataille, non avec des intrigues, mais avec des victoires, au risque de sa vie, non pas à la manière des libertins, en alärmant, en violentant l'opinion publique, mais à la manière des héros, en calmant, en rassurant cette même opinion, dont il n’étoit pas l’esclave, et dont il ambitionnoïit plutôt d’être le maître.
Le règne de Napoléon fut celui de l’intelligence et de la volonté, et son triomphe le triomphe de la société et du christianisme. Quel beau sujet de réflexion et d’étude! en ne se lassant pas de creuser au fond de l’âme de ce grand homme, on doit y trouver certainement lesecret de l’origine de sa puissance. D'ailleurs, peut-onnépliger celui dont le nom tient une si grande place dans notre histoire P Ses revers, noblement supportés, lui ont mérité une popularité nouvelle , celle qui naît du malheur. De Jong-temps, on ne connaîtra d'autre mo-
dèle ; et quelle imitation dangereuse, s’il
n’y avoit un correctif à l'ambition, si les qualités d'un grand caractère, les croyances d’une intelligence supérieure , enfin si les principes et la religion n’étoient là, pour dominer le tableau de l'imagination et pour imprimer dans les esprits l’idée d’une gloire supérieure à celle de la-guerre et des conquêtes. Les livres ne font connaître que le capitaine fameux, ici l’on connaîtra Napoléon religieux... Jose dire qu’on lira ici l’histoire de son âme puisque la pensée religieuse révéle l’âme elle-même.
Tel est le but de ce recueil, que Jj'offre surtout à la jeunesse de nos écoles, si la philosophie de M. Cousin, notre ministre de l’instruction publique, ne s'y oppose.
Sous la restauration, on ne refusoit l’approbation universitaire, qu’à un livre immoral ou contraire à la religion. Maintenant nous vivons sous un régime de liberté, et nos prétendus libéraux refusent l’approbation même aux livres religieux, sous prétexte qu’ils sont trop religieux , ce qui fai-
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soit dire à M. Sainte-Beuve : x [ls voudroïent aussi une religion juste-milieu. »
Les documens que je publie, contiennent la pensée intime de Napoléon sur le christianisme, et spécialement sur la divinité de l’'Homme-Dieu. Ces révélations émanées de lui, sont le faîte de l’édifice de sa vie, et le couronnement de son caractère historique ; on peut en fixer désormais la proportion définitive, parce qu’on en connaît toute
élévation !
Que d’écrivains ont interrogé ce mortillustre , trop souvent dans l'intérêt d’une curiosité puérile! du moins il s’agit ici d’une chose neuve et grande, plus grande que Napoléon lui-même. On ne sauroit con- . tester non plus l'originalité et l'importance de cette publication, qui est en quelque sorte un nouvel évangile, l’évangile du génie, où Napoléon justifiant sa foi, du même coup justifie celle de Locke et de Leibnitz, de Newton et de Clarke, comme celle de Pascal, de Cassini et de Descartes; en énu-
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mérant ses motifs pour croire à la religion, il semble énumérer les motifs de la foi de ces grands hommes. On diroit qu'il les devine, comme il disoit lui-même un jour, que tout le secret de ses succès à la guerre : « c’étoit l’imitation de César, d’'Annibal et
d'Alexandre.»
Quelques personnes s’inquiéteront de savoir quelle est la part de travail du metteur en œuvre, et si l’on a fait des additions, à quels signes on reconnaîtra ce qui est de Napoléon ou du manœuvre. Ma réponse sera bien simple : on ne contrefait pas ke génie. Le fond des pensées, le nerf du raisonnement , les argumens principaux sont et ne peuvent être que de Napoléon, le style et des phrases entières lui appartiennent aussi quelquefois littéralement, comme celle-ci par exemple, qui est au début de l'opinion de l’empereur sur Jésus-Christ :
« Je connais les hommes, et je vous dis que Jésus n'est pas uu homme. » Et cette autre qui termine : « Vous ne voyez pas que Jésus est Dieu, dit Napoléon au général Bertrand,
eh bien j'ai eu tort de vous faire lieutenantgénéral. »
Néanmoins on avouera ingénuement que, si l’on a respecté les pensées de Napoléon, ce respect n’a rien de servile. On a imité l'ouvrier qui monte un écrin; cet ouvrier ne craint pas quelquefois de tailler les diamants, pour multiplier l'éclat et les effets
de lumière, il ose multiplier les facettes.
Heureux si l'on avoit pu faire davantage!
maintenant , pour ce qui est du style et de Ja forme littéraire , le geste et la voix sont la vie et le charme naturel du discours.
Mais quelque fidèle que soit la mémoire, qui ne sait combien la pensée s’altère et diminue, dans le trajet d’une communication qui n'est pas directe. Pour y suppléer, on n’a pas craint de recourir à une inspiration propre et à une certaine parure, qu’exige la parole écrite, et sans laquelle elle manque de grâce et ne sauroit plaire.
Ceci posé, il me reste à indiquer par ordre et clairement les sources où J'ai puisé
ces .documens. Je dois citer en première ligne les compagnons d’exil de l’empereur.
Je les ai consultés, je me suis assuré autant par leur dire, que par la lecture des écrits officiels de la captivité de Sainte-Hélène, qu’il y avoit été question, beaucoup plus souvent qu'on ne le croit communément, de Dieu et de la religion. Ai-je eu lieu d’être satisfait également de mes démarches auprès de tous P Hélas ! trop souvent, on pense à soi plus qu’à la vérité, et plusieurs ne retiennent que ce qui se rapporte à l'opinion, à l'intérêt du jour ! On divulgue ce qu’il faudroit tenir secret et l’on cache ce qu'il faudroit publier sur les toits. Que de misères, que‘de niaiseries l’on nous a débitées gravement sur Napoléon ! et l’on a omis les scènes imposantes de la religion , on a raccourci les improvisations sublimes! la crainte du qu’en dira-t-on? paralyse la langue. Peut-être ai-je le défaut opposé, j'abonde dans lesens religieux. Mais on n'aime jamais assez ce qui est digne d'amour ; du moins l'opinion propre ici, est la recherche de ce qui est éternel.
| + AY — ‘Je devois faire part au général Bertrand d’une publication qui autorise des accusatiens bien tristes contrelui.… un intérêt sa eré me prescrivoit de le nommer... M. de Las-Cases m'a écrit une lettre singulière, ; quai n'est pas propre à donner une grande idée de sa pénétration, si elle honore sa conscience ; on la trouvera aux pièces justifieatives. M. Marchand fournit une létire bien décisive, naïf renseignement dans le sens de la foi religieuse de l’empereur. On trouvera une lettre également décisive de M. Antommarchi, dans le même sens. On:
lira sans doute avec intérêt les rapports qui n'ont Jamais été publiés, demandés par l’empereur aux deux prêtres et au médecin, le jour de leur arrivée à Sainte-Hélène.
Ces rapports fournissent une notice biographique de chacun de ces personnages.
M. le baron Gourgaud m'a fait l'honneur de me recevoir et de causer avec moi, il m'a promis des documens précieux que Je m’ai pas encore reçus; il pense que Napoléon étoit croyant, mais qu’il avoit des momens de doute. « Par exemple, ajouta