PREMIÈRE CONVERSATION
bts PROPRIÉTÉS GÉNÉRALES DES CORPS,
Introduction • — » Propriétés générales des corps „ — Impénétrabilité . — Etendue ± — Figure . — - Divisibilité. — Inertie • — Attraction . — - Attraction de cohésion. — Densité. — Rareté. Chaleur » — Attraction de gravitation .
Èmieie.
’ai besoin, ma chère madame B. , que vous tn ’aidiez dans tin travail que j’ai dernièrement entrepris. Il s’agit d’instruire ma jeune sœur» C’est une tâche que je trouve plus difficile que je ne Pavois d’abord imagine. Je réussi-
rois assez bien en suivant î a routine commune ; mais c’est une petite curieuse rjul n’est jamais contente , qu’on ne leve toutes les difficultés qui s’offrent à elle. Souvent meme elle me fait des questions auxquelles je ne sais que répondre. Ce matin , par exemple , lorsque je lui ai expliqué que la terre étoit ronde comme une boule, et non plate comme elle l’avoit supposée, et qu’elle étoit entourée d’air, elle m’a demandé ce qui la soutenoit. Je lui ai dit que la terre n’avoit pas besoin de support • elle m’a alors demandé pourquoi elle ne tomboit pas comme toutes les autres choses. J’avoue que cette question m’a embarrassée, car je m’étais contentée d’apprendre que la terre flottoit dans Fair, sans considérer combien il étoit peu naturel qu’un corps si pesant , et qui portoit le poids de toutes les antres choses , pût se soutenir lui- même.
Mad. B.
Je ne doute pas, ma chère amie, que je ne puisse bien vous expliquer cela , mais îe crois qu’il seroit presque impossible de le faire comprendre à un enfant de l’âge de
votre sœur Sophie. Vous qui êtes à présent dans votre treizième année ? vous pouvez très-bien ? je crois , non-seulement apprendre la cause de ce fait particulier , mais encore acque'rir une connoissance générale des lois, par lesquelles le monde est gouverné.
Emilie.
C’est là ce que j’aimerois le mieux apprendre ; mais je craignois que cette étude ne fût trop difficile à mon âge.
Elle ne Test pas trop quand on l’expliqued’une manière familière. Si vous voulez m’accorder une attention constante , je vous apprendrai volontiers tout ce que je croirai pouvoir vous apprendre. Peut-être au commencement le sujet vous paroîtra-t-il un peu sec * mais si je réussis à vous expliquer les lois de la nature , de manière à vous les faire comprendre , je suis sure que vous trouverez dans cette étude 9 non-seulement de l’ins-t miction j mais encore beaucoup de plaisir.
Emilie,
Se n’en doute pas , mad, B., et voudriez-
vous avoir la honte de commencer par m’ex~ pliquer pourquoi la terre n’a besoin d’aucun support ; car c’est ce qui , dans ce moment, excite le plus vivement ma curiosité*
Ma D. B.
Ma ch ère Emilie, si j’entreprends de vous donner une idée générale des lois de la nature , ce qui n’est rien moins que de vous introduire à la connoissance de la philosophie naturelle , il est indispensable d’aller avec quelque régularité. Je n’entends pas vous astreindre à l’ordre systématique d’un traité scientifique, mais si nous ne faisions qu’examiner chaque question vague qui pourroit se présenter, nous ferions bien peu de progrès* Commençons donc par parcourir sommairement les propriétés générales des corps; car avant de vous dire pourquoi la terre n’a besoin d’aucun support , il faut absolument vous expliquer quelques-unes de ces propriétés.
Lorsque je parle de corps , j’entends des substances de quelque nature qu’elles soient , solides ou liquides , et le mot matière est le terme général dont on se sert pour désigner
la substance quelle qu’en soit la nature , dont les divers corps sont composes. Ainsi le bois est la matière avec laquelle cette table est faite , Peau est la matière dont ce verre est rempli, etc.
Emilie.
Je suis bien aise que vous m’ayez explique la signification du mot matière ; car vous avez corrige par-là la fausse idée que je m’en étois faite ; je croyois qu’il n’étoit applicable qu’aux corps solides.
Mad. B.
Il y a des propriétés qui paroissent être communes à tous les corps , et qui à cause de cela sont appelées propriétés essentielles des corps. Ces propriétés sont Vimpénétra bilité y V étendue , la figure y la divisibilité y V inertie et V attraction. On les appelle propriétés générales , parce qu’on ne connoît aucun corps qui en soit privé.
Par impénétrabilité , on entend la propriété qu’ont les corps d’occuper un certain espace, de manière qu’un autre ne puisse y être sans les déplacer; deux corps ne peuvent pas exister dans le même endroit en même
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temps. Un liquide peut être déplace plus facilement qu’un solide, mais il n’en est pas moins un corps , parce qu'il n’est pas moins impossible au liquide qu’au solide d’occuper l’espace occupé. Par exemple , si vous mettez une cuiller dans un verre plein d’eau , l’eau sortira pour lui faire place.
Emilie.
Je comprends très-bien. Les liquides sont en effet des corps tout aussi impénétrables que les solides ^ et ils ne paroissent l’être moins que parce qu’ils peuvent être déplacés plus aisément.
Mad. B.
L’air est un fluide qui diffère par sa nature des liquides , mais qui n’est pas moins impénétrable qu’eux. Si j’essaie de remplir cette fiole en la plongeant dans un bassin d’eau, vous voyez l’air s’échapper de la fiole sous forme de bulles , pour faire place à î’eau ; car Pair et l’eau ne peuvent pas plus exister dans le même espace , que ne le peuvent deux corps solides ; si je renverse ce gobelet , et que je le plonge perpendicu-
PROPRIETES CÉEÉRALES DES CORPS. 7*
lairement dans l’eau , de manière que Fair ne puisse pas s’échapper, l’eau ne pourra plug remplir le gobelet.
Emilie.
Mais elle s’élève beaucoup dans le verre ?
Mad. B.
Parce que Feau comprime ou resserre Fair dans un petit espace à la partie supérieure du verre , mais aussi long- temps qu’il y reste f aucun autre corps ne peut occuper la même place.
Emilie.
Uue difficulté vient de se présenter à moi sur l’impénétrabilité des corps solides \ si oa enfonce un clou dans un morceau de bois 7 il le pénètre ? et le bois et le clou occupent le même espace que le bois occupoit seul auparavant.
Mad. B.
Le clou pénètre entre les particules du bois , en les forçant à lui faire place 5 car vous savez qu’aucun atome de bois ne peut rester dans l’espace qu’occupe le clou ; c’est que le bois est une substance poreuse, commef
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l’éponge , dont les par ticules peuvent être comprimées ou rapprochées les unes des autres, et c’est ainsi qu’elles font place au clou.
Nous pouvons à présent passer à une autre propriété générale des corps, savoir Yétenchie. Un corps qui occupe un certain espace, doit nécessairement avoir de l’étendue , c’esta- dire , longueur , largeur et profondeur* C’est ce qu’on appelle les dimensions de l’étendue. Pouvez-vous vous faire l’idéç d’un corps sans ces dimensions?
Emilie.
Non , certainement, je ne le peux pas; quoique sans doute ces dimensions varient beaucoup dans les différens corps. La largeur, la longueur et la profondeur d’une boîte ou d’un dé, sont bien différentes de celles d’une canne on d’un cheveu.
Mais la hauteur n’est-elle pas aussi une dimension de l’étendue.
Mad. P.
La hauteur et la profondeur sont la même dimension , considérées sous différens points de vue. Si vous mesurez un corps ou un
espace de haut en bas, vous l’appelez profondeur ; si vous le mesurez de bas en haut , vous l’appelez hauteur; ainsi la hauteur et la profondeur d’une boîte sont, dans le fait, la même chose*
Emilie.
C’est vrai. Un moment de réflexion auroit dû me le faire voir*
Mad. B*
Les limites de l’étendue constituent la figure ou la forme. Vous concevez qu’un corps qui a longueur, largeur et profondeur, ne peut pas être sans forme , symétrique ou
irrégulière.
Emilie*
Sans doute. Et cette propriété admet une Variété presque infinie*
Mad. B*
La nature a assigné des formes régulières à ses productions en général. Les substances .minérales ont naturellement la forme crystalline qui offre de grandes variétés. Plusieurs çrystaux sont d’une grande beauté, et non moins remarquables par leur transparence ou
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leur couleur, que par la parfaite régularité de leur forme , comme vous pouvez le voir dans les musées et dans les collections d’histoire naturelle. Le règne animal et le règne végétal paroissent moins symétriques; mais ils sont encore plus variés en figure que le règne minéral. Les substances manufacturées prennent les différentes formes arbitraires que 1 nomme veut leur donner ; et un nombre infini de formes irrégulières sont produites par des fractures et par le démembrement des parties des corps.
Emilie.
Comme un morceau de verre ou de por-^ celaine cassée.
Mad. B.
Ou comme les fragmens des minéraux qui se cassent lorsqu’on les tire de la terre , ou qui se détachent par les torrens et d’autres causes. L’effet pittoresque d’une masse de rochers est du en grande partie aux irrégularités accidentelles de cette espèce.
Nous pouvons à présent passer à la divisibilité } c’est à-dire , à la faculté d’etre divisé en un nombre indéfini de parties. Pre-
PROPRIÉTÉS GÉNÉRALES DES. CORPS. Ill
nez une petite quantité de matière quelconque (un grain de sable, par exemple) et divisez-îa en deux parties ; ces deux parties pourront être encore divisées , pourvu que nous avons des instrumeus assez fins pour cela; si par l’action de piler, de moudre, ou par tout autre moyen, nous portons cette division aussi loin qu’il est possible , de manière à réduire ce corps en particules aussi petites qu’on puisse les imaginer; aucune de ces particules , malgré cela , ne sera détruite , et le corps continuera d’exister, quoique dans un e'tat nouveau.
La dissolution d’un solide dans un liquide fournit un exemple frappant de l’extrême divisibilité de la matière. Lorsque vous sucrez une tasse de thé , par exemple , avec quelle ténuité doit se diviser le sucre, pour se répandre dans tout le liquide !
Emilie.
Et si vous versez quelques gouttes de vin rouge dans un verre d’eau , elles colorent aussitôt toute l’eau , et doivent par conséquent y être répandues par tout.
Mad. B.
Précisément. Et le parfum de cette eau de lavande sera presque aussitôt répandu par toute la chambre , si j’ouvre le bouchon,
Emilie.
Mais dans ce cas , ce n’est que l’odeur de lavande , et non l’eau elle- même qui s© répand dans la chambre.
Mau. B*
Le parfum ou l’odeur d’un corps est un© partie du corps lui-même , et ils sont produits par des particules très-petites ou des exhalaisons qui s’échappent des corps odorans. Il seroil impossible de sentir l’eau de lavande , si quelques particules de cette eau ne \enoient pas en contact avec votre nez,
Emilie,
Mais quand je sens une fleur, je ne vois aucune vapeur s’élever , et cependant j’aperçois l’odeur a une distance considérable*
Mad. B.
Je vous assure que vous ne pourriez pas
PROPRIETIES GÉNÉRALES DES CORPS. l5
plus sentir l’odeur d’une fleur dont les par^ ticules odorantes ne touciieroient pas votre nez, que vous ne pourriez goûter d’un Fruit dont les particules (1) ne viendroient pas en contact avec votre langue.
Emilie.
Cela est vraiment étonnant. Les particules qu’exhalent la fleur et Feau de lavande ? sont donc trop petites pour être visibles ?
Mad. B.
Certainement. Tous pouvez vous Bure quelque idee de leur extrême petitesse , par le nombre immense de particules qui doivent s’être échappées pour parfumer toute la chambre , et cependant il n y a aucune diminution sensible du liquide dans le flacon.
Emilie.
Sa quantité doit cependant être 9 en réalité j diminuée.
Sans doute. Si vous laissiez la bouteille ouverte pendant un temps suffisant , toute l’eau s’évaporeroit et disparoîtroit j mais quoique
(1) Les particules sapides .
l4 PROPRIÉTÉS GÉNÉRALES DES CORPS.'
subdivisée au point d’être imperceptible a nos sens, chaque particule continueroit d’exister ; car il n’est pas au pouvoir de l’homme de détruire une seule particule de matière ; et il n’y a aucune raison de supposer que jamais , dans la nature , un atome soit anéanti.
Emilie.
Mais lorsqu’un corps est réduit en cendres y une partie au moins paroît être réellement détruite. Regardez combien est petit le résidu de cendres qui est sous la grille, et qui provient de tant de charbon brûlé.
Mad. B.
Cette partie du charbon , que vous supposez être détruite , s’évapore sous la forme de fumée et de vapeur , tandis que le reste est réduit en cendres. Un corps , en brillant , subit sans doute des chansemens très-remarquablesj il est généralement subdivisé, la forme et la couleur en sont changées , l’étendue en est augmentée ; mais les differentes parties, dans lesquelles il a été divisé par la combustion , continuent d’exister , et.
conservent toutes les propriétés essentielles des corps.
Emilie.
Mais cette partie d’un corps brûlé, qui s’évapore sous la forme de fumée , n’a aucune figure 3 la fumée , il est vrai, s’élève en colonnes dans l’air, mais elle se répand tellement, que bientôt elle n’a plus aucune forme 3 elle devient meme invisible.
Mad. B.
Invisible , je l’accorde, mais il ne faut pass’imaginer qu’un corps n’existe plus lorsqu’on cesse de le voir. Si chaque particule de matière qui devient invisible étoit anéantie , le monde lui-même seroit à la longue détruit. Les particules de fumée , lorsqu’elles sont répandues dans l’air , continuent toujours d’être des particules de matière, aussi bien que quand elles étoient plus étroitement unies sous la forme de charbon. Dans l’un de ces états, comme dans l’autre , elles sont des corps, lors même que leur extrême division les rend invisibles. Jamais aucune particule de matière n’est détruite. C’est un principe que vous devez toujours avoir dans
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l’esprit. Toute cliose , avec le temps, sê Corrompt et se détruit. Nous mourons et nos corps tombent en poussière , mais il n’y en a pas un seul atome qui soit perdu : ils servent a nourrir la terre qui les soulenoit pendant la vie*
L’ inertie est une autre propriété essentielle des corps; ce mot exprime la résistance qu’ils Opposent à tout changement d’état. Les corps paroissent être également incapables de changer leur état actuel de repos ou de mouvement* Vous savez qu’il faut un effort pour mettre en mouvement un corps qui est en repos; il en faut aussi un pour arrêter celui qui est en mouvement. La résistance qu’il oppose dans les deux cas s’appelle inertie .
Emilie.
En jouant avec nne paume , il faut que j’emploie toute ma force pour lui donner un mouvement rapide ; et quand je l’attrape, je sens la résistance qu’elle fait à être arrêtée. Mais si je ne l’aUrapois pas , elle lomberoit à terre , et s’arréteroil d’elie-même.
Mad. B.
La matière inerte est aussi incapable de
s’arrêter que de se mettre en mouvement ; quand la paume cesse de se mouvoir , il faut qu’elle soit arrêtée par quelque cause ou par quelque force ; mais comme celle qui agit en ce cas est encore obscure pour vous, nous ne pouvons pas, pour le moment, en étudier les effets.
La dernière propriété qui paroît être corhmime à tous les corps est Y attraction. Tous les corps sont composés de particules de matière infiniment petites, dont chacune a la force d’attirer les particules voisines et de s’unir à elles. Mais, dans les particules trèspeines, cette force est contenue dans de si étroites limites , que son effet n’est sensible qu’au contact réel ou apparent. Là elle les fait adhérer , et elle porte le nom d’attraction de cohésion. Sans celle force , les corps solides tomberoient en pièces, ou plutôt se décomposeroient dans leurs atomes,
Emilie,
Je suis tell eraeot accoutumée à voir des corps fermes et solides , que je n’ai jamais imaginé qu’une force quelconque fût nécessaire pour unir les particules dont ils sont
composes. Mais l’attraction de cohesion n’existe pas , je pense , dans les liquides ; car leurs particules ne restent pas unies enseml.de de manière à former un seul corps, à moins qu’elles ne soient contenues dans un vase.
Mad. JB.
Je vous demande pardon : c’esi l’attraction qui tient celte goutte d’eau suspendue au bout de mon doigt , et qui maintient unies entr elles les petites particules d’eau dont elle est composée. Mais comme, celte force augmente d’autant plus que les particules des corps sont unies de plus près, l’attraction de cohésion des corps solides est en général plus forte que celle des fluides.
Plus un fluide est subtil et léger, moins est grande la cohésion de ses particules; et dans les fluides élastiques , tels que fair, il n’y a aucune attraction de cohésion entre les particules.
Emilie.
Cela est très-heureux. Car il nous seroit impossible de respirer si fair étoit une masse solide ou meme liquide,.
Mais l’air est-iî un corps de même nature que les autres ?
Mad. B.
Sans doute 3 quant aux propriétés essentielles.
Emilie.
Cependant, vous dites qu’il manque d’une des propriétés générales des corps ; de l’altraction de cohésion.
Map. B.
Les particules de l’air ne sont pas privées de la force d’attraction , mais elles sont trop éloignées les unes des autres pour s’inlîuencer mutuellement; et les plus grands efforts de l’homme n’ont pu réussir à les resserrer assez pourîes amener dans leur sphère d’attraction mutuelle et les contraindre a céder à la force de cohésion.
Emilie.
Mais dès lors, comment est-iî possible de prouver qu’elles ont cette force ?
Mad. B.
L’air est formé de particules qui sont précisément de la même nature que celles qui entrent dans la composition des solides et
(les liquides; et dans ce dernier état nous avons une preuve de leur attraction.
Emilie.
Il paraît donc que c’est aux différens degrés d’attraction qu’on peut attribuer le plus ou moins de dureté des solides et d’épaisseur des liquides ?
Mad. B.
Oui, mais vous auriez mieux exprimé votre pensée par le mot densité qui indique le plus ou moins grand rapprochement des particules d’un corps; ainsi vous pouvez dire, tant des solides que des liquides, que plus l’attraction de cohésion est forte, plus îa densité du corps est grande (i). Dans le langage philosophique on appelle densite celte propriété des corps par laquelle ils contiennent une certaine quantité de matière sous un certain volume. La rareté est le contraire de la densité; elle indique îa légèreté et la subtilité des corps ; ainsi l’on dit que le mercure est un Fluide très-dense : et l’éther , un ilnide très-rare , etc.
(1) La chaleur va être mentionnée comme cause modifiante. Trad »
Emilie.
Mais comment pouvons-nous juger cle îa quantité de matière contenue dans un certain volume ?
Mad. B.
Par îe poids. Sous le meme volume les carps sont dits être denses en proportion de leur poids.
Emilie.
Nous pouvons donc dire que les métaux sont des corps denses, et qu’en comparaison le bois est un corps rare. Mais, Mad. B. , lorsque les particules d’un corps sont si près les unes des autres , qu’elles s’attirent entre elles , l’effet de cette force doit croître à mesure qu’elle les force à se rapprocher. Ainsi , l’on est conduit à penser que la densité du corps devroit croître graduellement jusqu’à ce qu’il fut impossible que ses particules fussent plus étroitement unies. Mais nous savons que cela n’a point lieu ; car jamais, par cet accroissement d’attraction les corps mous ou peu durs comme le liège ^
Féponge, ou le beurre, ue deviennent aussi durs que le fer.
Mae. B.
Dans des corps comme îe liège eî Peponge, les particules cpii viennent en contact sont en si petit nombre , qu’elles ne produisent qu’un léger degré de cohésion. Ce sont des corps poreux, qui, par l’arrangement particulier de leurs particules, abondent en interstices qui les séparent.
L'air qui est dans les pores peut aussi en certains cas s’opposer à la réunion des particules. Mais il y a un autre fluide beaucoup plus subtil que Pair qui pénètre tous les corps, c’est la chaleur. La chaleur s’insinue plus ou moins entre leurs particules, et les force à se séparer. Vous pouvez donc considérer la chaleur et l’attraction de cohésion , comme agissant sans cesse en sens contraire.
Emilie.
L’une lâche de mettre en pièces un corps, et l’autre d’en unir fortement les particules.
Mae. B.
Et c est ce combat enüe les forces op-
PROPRIÉTÉS GÉNÉRALES DES CORPS, üS
posées de la chaleur et de l’attraction qui prévient l’extrême degré de densité qui résulte roi t de l’influence de la seule attraction de cohésion.
Emilie.
Ainsi, plus un corps aura de chaleur^ plus ses particules seront séparées.
Mad. B.
Certainement; nous trouvons que les corps s’enflent ou se dilatent par la chaleur; cet effet est très-sensible dans le beurre , par exemple, qui s’étend par l’application delà chaleur , tellement qu’enfin par l’extrême diminution de l’attraction de cohésion les particules se séparent et le beurre devient liquide. La chaleur produit un effet semblable sur les métaux, et sur tous les corps qui sont susceptibles de se fondre. Vous savez qu’on fait bouillir les liquides par l’application de la chaleur; l’attraction de cohésion cède alors entièrement à la force d’expansion; les particules sont séparées et converties en vapeur. Mais l’action de la chaleur n’est dans aucun corps plus sensible que dans
lasr, qni se dilate ei se contracte par l'accroissement ci la diminution de temperature d une manière très-remarquable.
Emilie. -
Les effets de îa chaleur paroissent une des parties les plus intéressantes de la philosophie naturelle.
Mad. B,
Cela est vrai. Mais la chaleur est si intimement liée avec la chimie, qu’il faut que vous me laissiez différer l’examen de ses propriétés , jusqu’à ce que vous ujez entrepris l’étude de ceîte science.
Revenons à la force opposée , l’attraction de cohésion ‘ c est cette force qui rend à la vapeur sa forme liquide , qui Punit en gouttes lorsqu’elle tombe sur la terre en forme de pluie, qui amasse la rosée que vous voyez briller sur f herbe.
Emilie.
Et j ai souvent observé , qn’après îa pluie Teau se réunit en grandes gouttes sur les feuihes des arbres £ mais je ne puis pas dire
que j’entende parfaitement , comment l’a t— traction de cohésion produit cet effet.
Mad. B.
La pluie ne tombe pas des nuages sous îa forme de gouttes, mais en vapeur; celle-ci est composée de très-petites particules d’eau. Ces particules en descendant s’attirent mutuellement , et celles qui sont suffisamment rapprochées s’unissent et forment une goutte. C’est ainsi que le brouillard est transformé en pluie. La rosée etoit originellement dans un état de vapeur; mais par l’attraction mutuelle des particules elle se rassemble en petits globules qui s’attachent ans brins d’herbe; de la même manière , la pluie sur la feuille se réunit en grandes gouttes, qui tombent à terre, lorsqu’elles deviennent trop pesantes pour que la feuille puisse les supporter.
Emilie.
Tout cela est très-curieux. Je suis frappée de surprise et d’admiration par le nombre d’idées nouvelles que j’ai déjà acquises.
Mad. B.
Chaque pas que vous ferez dans Fétude des sciences naturelles remplira votre cœur d’ad-
miration el de reconnoissance envers son di- \in Àutenr. Dans l’élude de la philosophie naturelle, nous devons nous considérer comme lisant le livre de la nature , dans lequel la bonté et la sagesse de Dieu est révélée an genre humain- ainsi aucune étude ne peut contribuer davantage à purifier le cœur, et à nous élever à une religieuse contemplation des perfections divines.
Voici un autre effet curieux de Patiractioo de cohésion, que je vais vous expliquer. Elle élève les liquides au-dessus de leur niveau dans les tubes capillaires. Ce sont des tubes dont le diamètre est si petit que les liquides y montent à cause de l’attraction eut œ les particules du liquide et la surface intérieure du tube. Voyez-vous Feau qui s’élève au-dessus de son niveau dans ce petit tube ae verre , que j’ai plongé dans uh gobelet plein d’eau.
Emilie.
Oh oui. Je la vois qui s’élève douce-* ment dans le tube; mais à présent elle est stationnaire , ne s’éievera-t-elle pas davantage?
Mad. B.
Non ; parce que l’attraction (îe cohésion entre l’eau et la surface interne du tube est à présent contre-balancée par îe poids de l’eau. Si îe diamètre du tube étoit plus étroit, l’eau s’éîèveroit davantage; et si vous plongez plusieurs tubes qui aient des diamètres de grandeurs différentes, vous la verrez s’élever à différentes hauteurs dans chacun d’eux. En faisant celte expérience vous aurez soin de colorer beau avec un peu de vin rouge pour rendre cet effet plus visible.
Toutes les substances poreuses telles que l’éponge, le pain , la toile peuvent être considérées comme un assemblage de tubes capillaires ; si vous plongez dans l’eau, par la pointe, un morceau de sucre ; l’eau s’élèvera dans le sucre et le mouillera beaucoup au-dessus de la surface du niveau.
Emilie.
En prenant le thé j’ai souvent remarqué cet effet, sans pouvoir m’en rendre raison.
Aprésent que vous connoissez l’attraction
de cohesion , je tâcherai de vous expliquer ctüe de gravitation qui est une modification de la meme force. La première ne s’aperçoit que dans les particules très-menues, et à des distances très-courtes ; l’autre agit sur ies corps les plus grands, et s’étend à des distances immenses.
Emilie.
Vous m’efonnez ; vous ne voulez sûrement
pas dire que les grands corps s’attirent l’un l’autre.
Mail B.
Oui , c’est ce que je veux dire : prenons pour exemple un des plus grands corps dans la nature et observons s’il n’attire pas les autres corps. Qu’est-ce qui occasionne la chute de ce livre 5 lorsque je ne le soutiens plus ?
Emilie.
Seroit-ce l’attraction de la terre? Je croyois
que tous les corps avoient un penchant naturel à tomber?
Mad. B.
C est vrai que ttms les corps ont un pen-
chant naturel à tomber , maïs ce penchant est entièrement produit par FaUraclion de la terre : la terre étant beaucoup plus grande qu’aucun autre corps placé à sa surface, force ceux qui ne sont pas soutenus à s’approcher d’elle.
Emilie.
Si la tendance qu’ont les corps à tomber résulte de la force attractive de la terre, la terre elle - meme ne peut avoir cette tendance , puisqu’elle ne peut pas s’attirer ellemême , et par conséquent elle n’a besoin d’aucun support pour prévenir sa chute. Cependant Pidée que les corps ne tombent pas d’eux-mêmes , mais qu’ils sont attirés vers la terre par son attraction, est pour moi si nouvelle et si étrange, que je ne sais comment nPv habituer.
Mal. B,
Lorsque vous vous serez accoutumée à considérer la chute des corps comme dépendant de cette cause, elle vous paroîlra plus naturelle, et certainement beaucoup plus satisfaisante que si la cause de leur tendance à tomber éloit entièrement inconnue. Ainsi
3o PROPRIÉTÉS GÉNÉRALES DES CORPS.
vous comprenez que toute la matière est douée d’attraction , depuis la plus petite particule jusqu’à la plus grande masse, et que les corps s’attirent l’un l’autre avec une force proportionnelle à la quantité de matières qu'ils contiennent.
Emilie.
Je ne vois aucune différence entre l'attraction de cohesion et celle de gravitation : n’est-ce pas parce que chaque particule de matière est douée d’une force attractive, que les grands corps , qui sont composés d’un grand nombre de particules , sont si fortement attractifs?
Mad. B.
C’est vrai. Il y a cependant cette difference entre l’attraction des particules et celle des masses que la première est plus forte que la dernière, en proportion de la quantité de matière. Vous en avez un exemple dans l’attraction des tubes capillaires , dans lesquels les liquides montent par faiiraction de cohésion en opposition à celle de gravité. C’est pour cela qu’il est nécessaire que le diamètre du tube soit extrêmement peut 3 car
PROPRIÉTÉS GÉNÉRALES DES CORPS. 5l
si la colonne d’eau dans le tube n’étoit pas très-menue, l’attraction ne pourroit ni élever ni supporter son poids en opposition à la fo rce de gravité.
Vous observerez que tous les solides peuvent, par l’attraction de cohésion de leurs particules, résister à celle de gravité qui sans cela les désunirent et les réduiroit au niveau de la terre.
Emilie.
Et quelques solides paroissent être de cette nature, le sable et la poudre, par exemple; il n’y a point d’attraction de cohésion entre leurs particules?
Mad. B.
Ch aque grain de poudre ou de sable est composé d’un grand nombre d’autres particules plus petites unies solidement par l’attraction de cohésion; mais il n’y a point d’attraction sensible entre les grains séparés, parce qu’ils ne sont pas dans un contact assez intime.
Emilie,
Et cependant ils se touchent en réalité?
Mad. B.
La surface des corps est en general si rude et si inégale, que lorsqu’ils sont en contact, ils ne se louchent qu’en quelques points. Ainsi, si je pose sur la table ce livre , dont la reliure paroît parfaitement unie, les particules inférieures de sa surface viendront en contact avec la table eu si petite quantité , nn’aucon degré sensible d’attraction de co— liésion n’aura lieu ; car vous voyez qu’il ne tient pas à la table, et que je n’ai point de peine à J’en détacher.
Ce n’est que lorsque des surfaces parfaitement unies et polies sont mises en contact, que les particules se rapprochent en nombre suffisant et assez près pour produire un degré sensible d’attraction de cohésion. Voici deux
hémisphères de métal poli ; j’en presse l’une
contre l’autre les surfaces planes, après avoir d’abord interposé quelques gouttes d’huile pour remplir tous les petits pores vides : essayez maintenant cle les séparer.
Cela passe mes forces , quoiqu’il y ait des anses pour les saisir. La ferme adhésion do
çes deux hemispheres est-elle due uniquement à l’attraction de cohésion ?
Mao. B.
Il n’y a aucune force plus puissante, puisque c’est celle qui maintient ensemble les particules des corps les plus dures. Il faudroil un poids de plusieurs livres pour séparer ces hémisphères.
Emilie.
En faisant un kaleidoscope , je me souviens que les deux plaques de verre qui dévoient servir de miroirs , tenoient si fort l’une à l’autre , que j’imaginai qu’il y avoil entre deux un peu de la gomme dont je venois de me servir; mais à présent, je ne dome pas que ce ne fut, leur propre attraction naturelle de cohésion qui produisît cet effet.
Mad. B.
Cela est très-probable ; car les plaques de verre ont une surface qui admet le contact d’un grand nombre de particules, lorqu’on les couche l’une sur l’autre.
Emilie.
Maïs , fnad. B. , l’attraction de cohesion de quelques corps est beaucoup plus forte que celle des autres. Ainsi la gomme , la colle forte et celle d’amidon s’attachent avec une ténacité singulière.
Mad. B.
! Cela peut dépendre de quelques proprié** tés chimiques propres à ces corps, indépendamment de leur attraction de cohésion.
Il y a quelques autres espèces ou modifications de l’attraction particulières à certains corps, savoir celle du magnétisme et de l’électricité ; mais nous ne parlerons que de l’attraction de cohésion et de celle de gravité. Dans notre prochain entretien , nous nous occuperons de celle-ci.