‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 23 sur 59 · NOURRITURE · texte numérisé non relu

NOURRITURE

Sur ce premier besoin de l'homme, comme sur tous les autres, tout, dans notre malheureux pays, est abandonné au hasard, et rempli de monstrueux abus. Ici, au contraire, tout est réglé par la raison la plus éclairée et par la sollicitude la plus généreuse.

Figure-toi, d'abord, qu'il n'y a absolument rien, dans tout ce qui concerne les aliments, qui ne soit réglé par la loi. C'est elle qui admet ou prohibe uu aliment quelconque.

I ii '-,,, /tii>: de savants, institué par la représentation national"', aidé par tnus h.'s citoyens, a l'ait la liste de tous les aliments connus, en indiquanl les bons et les mauvais, les bonnes ou mauvaises qualités de chacun.

II a lait plus : parmi les bons, il a indiqué les nécessaires, les utiles el les agréables, et en a fait imprimer la liste en plusieurs volumes, dont chaque famille a un exemplaire.

Ou a fait plus encore, on a indiqué les préparations les plus convenables pour chaque aliment, et chaque famille possède ainsi nier.

La 1. ms aliments ainsi arrêtée, c'est la république

qui les lait produire par ses agriculteurs el ses ouvriers, et qui les distribue aux familles; ei comme personne ne peut avoir d'antres aliments que ceui qu'elle distribue, tu conçois que personne m.- pent consommer d'autres aliments que ceux qu'elle approuve.

Elle lait produire d'abord les nécessaires, puis les utiles, puis

l i autant qu'il BSt p^ssil.lr.

i également . de manière m1"' chaque

citoyen reçoit la même quantité d'un aliment quelconque, s'il y

que chacun n'eu reçoit qu a son tour, s'il n'y

haque année ou chaque jour, que pour a te partie de la

Uon.

Voilà comment « la loi » règle la production et le partage des aliments. Ce n'est pas tout. La loi règle aussi les repas. D'abord les Icariens font quatre repas par jour.

Et ceux qui n'en veulent faire que trois? l'émeutier.

Puisque la loi ordonne qu'on en fasse quatre! Le premier à six heures du matin et le second à neuf, dans les ateliers. Les femmes et les enfants déjeunent à la maison. Le troisième à deux heures. C'est le dîner. Il se prend en commun. Tous les habitants de la même rue dînent ensemble dans leur restaurant républicain. Etqùd festin! Les tables, qui contiennent mille à deux mille personnes, surpassent en magnificence tout ce qu'on peut imaginer. Outre l'abondance et la délicatesse des mets, outre les décorations en fleurs et de tous autres genres, une musique suave y charme les oreilles tandis que l'odorat y savoure de délicieux parfums. Enfin, le quatrième repas se prend entre neuf et dix heures, en famille. Il consiste principalement en fruits, pâtisseries et sucreries. Car la loi atout prévu, tout réglé. N'est-ce pas admirable?

l'économiste.

Et les substances alimentaires, comment sont-elles conservées, puis distribuées entre les restaurants républicains et les familles?

l'émeutier.

Oh! Gabet n'a rien oublié. Écoutez encore :

C'est li république, dit-il, qui fait cultiver ou produire tous les aliments, qui les reçoit et les réunit tous, et qui les dépose dans ses innombrables et immenses magasins.

Tu peux facilement concevoir dos caves communes, comme celles de Paris ot de Londres, de grands magasins de farines, do pain, de viandes, de poissons, de légumes, de fruits, etc.

Chaque magasin républicain a, comme un de nos boulangers ou de uns bouchers, le tableau des restaurants, des ateliers, des hospices et des familles qu'il doit fournir, et de la quantité qu'il doit envoyer à. chacun.

11 a aussi tous les employés, tous les ustensiles, tous les moyens de transport nécessaires, et tous ces instruments sont plus ingénieux les uns que les autres.

Tout étant préparé d'avance dans le magasin, on envoie partout, h domicile, dans l'arrondissement du magasin, les grosses provisions peur l'année, ou le mois ou la semaine, et les provisions journalières.

La distribution de celles-ci a quelque chose de charmant.- Je ne te parlerai pas de la propreté parfaite qui règne en tout, comme première nécessité ; mais ce que je ne manquerai pas de te dire, c'est que le magasin a, pour chaque famille, une corbeille, un vase, une mesure quelconque marquée do numéro de sa maison, etcontenanl bs provision de pain, de lait, etc.; c'esl qu'il a môme toutes ses mesures doubles, de manière à porter l'une pleine <•! à rapporter l'autre Nid'': c'esl que chaque maison contient à l'entrée une niche, disposée d'avance à cet effet, dans laquelle !<■ distributeur trouve la mesure vide et la remplace par la mesure pleine; de manière que la distribution, toujours faite :i la môme heure, i't d'ailleurs annoncée par un Bon particulier, s'opère sans déranger la famille et -ans faire perdre le moindre temps an distributeur '.

Quelle touchante Bollicitude ! et que voilà une orition bien supérieure à celle des misérabl - où noua sommes condamna ter .'

l'i i onomibi i .

jamai visité une pris »n .'

Oui, pourquoi ?

L'ÉCOiNOMISTE.

C'est qu'il y a une ressemblance frappante entre le régime dont vous venez de reproduire la description pittoresque et le régime de nos prisons. l'émeutier.

Allons donc, quelle différence !

l'économiste.

La différence réside dans la forme plutôt que dans le fond. La nourriture du peuple icarien est réglée par la loi, ce qui signifie, en bon français, que le peuple icarien n'est pas libre de se nourrir à sa guise. Eh! bien, la nourriture des prisonniers est réglée aussi. Le menu de leurs repas est composé par l'autorité. Le peuple icarien mange à des heures fixées par la loi. Les heures de repas sont fixées, de même, dans les prisons. Enfin, chaque prisonnier a une corbeille dans laquelle on dépose sa pitance, et dans certaines prisons les corbeilles sont en double, de façon que le gardien, qui apporte l'une pleine, puisse remporter l'autre vide. Toujours comme en Icarie. Vous vous expliquerez, au surplus, cette similitude des deux régimes, quand vous saurez qu'avant d'avoir voyagé en Icarie, M. Gabet avait exercé les fonctions assez peu humanitaires de procureur du roi. l'émeutier.

Qu'importe, si c'est pour le bonheur des Icariens que la loi a tout réglé !

l'économiste.

Eh ! bien, examinons de près ce beau régime. Les

Icariens ne sont pas les maîtres de manger ce qui leur convient, quand et où cela leur convient. C'est un comité...

... De savants.

l'économiste.

De savants, soit! qui décide des mets qui leur seront servis. Or, bien que les savants méritent une certaine confiance, en matière de cuisine ils ne sont pas infaillibles. D'ailleurs, quoi de plus divers et de plus variable que le goût! Vous connaissez le proverbe : de gustibus non est disputandum, il ne faut pas disputer des goûts. Il n'est si bon menu dont on ne se plaigne, quand on ne l'a pas choisi soi-même. Ne vaut-il pas mieux laisser à chacun pleine liberté de se nourrir à sa guise, comme on fait dans nos abominables sociétés? pleine liberté de choisir ses plats? l'émeutier.

Mais quels plats, '-n comparaison de ceux des Icariena I

l'économiste.

- ivenez-vous de la fable du loup h du chien. Un

loup, n'ayant que la peau sur les os, rencontre un

chien gras, mafflu «-t reluisant. Celui-ci, le prenanl

en pitié, lui dépeint les douceurs de sa condition, et

..■iiir l*s partager :

i une félicité

'.•m le lut pl< urer de icadr Chemin luisant, il rit le cou «in chien pelé :

• «•ii, in. «in il. Rien. Quoi, rion ' Peu d M i « ollier <\<>ir

l)p ro que vous voyez est peut-être la cause.

— Attaché! dit le loup : vous ne courez donc pas

Où vous voulez? — Pas toujours; mais qu'importe?

— Il importe si bien que de tous vos repas

Je ne veux en aucune sorte, Et ne voudrais pas même, à ce prix, un trésor. Cela dit, maître loup s'enfuit, et court encor.

Eh bien! croyez-moi, chacun est un peu loup. Chacun déteste le collier... Vos Icariens ne sont donc pas les maîtres de manger ce qui leur plaît. Ils ne peuvent, non plus, choisir l'heure et l'endroit qui leur conviennent. C'est réglé !

l'émeutier.

En vue du bonheur commun. On choisit les heures et les endroits qui conviennentàla majorité, car c'est le suffrage universel qui règle toutes choses en Icarie. l'économiste.

Et si je suis de la minorité ?

l'émeutier.

Il faudra vous soumettre à la loi.

l'économiste.

C'est-à-dire qu'il faudra que je sacrifie ma convenance à celle d'autrui. Dans nos sociétés imparfaites, je dîne à mon heure ; dans votre société idéale, je serai obligé de dîner à l'heure de la majorité. Agréable progrès !

Encore si vous me permettiez de dîner chez moi. Mais il faudra que j'aille dîner dans votre restaurant républicain, avec les gens de ma rue. Et s'ils ne me plaisent pas les gens de ma rue?

l'émeutier.

Ce sont vos frères !

l'économiste.

Mes frères, tant qu'il vous plaira. Et si j'aime mieux dîner seul qu'avec mes frères de la rue? Ou bien encore, si j'aime mieux dîner avec mes frères de la rue à cùlc?

l'émeutier.

Ah ! bah, si le dîner est bon, qu'importe la compagnie ? D'ailleurs, il y a de la musique. l'économiste.

Et si je n'aime pas la musique?

l'émeutier.

Il faut aimer la musique.

l'kconomiste.

Mais encore, si elle m'agace les nerfs?

l'émeutier.

Alors, tant pis pour vous, car la majorité aime la musique.

l'économisi e.

Au moins serai-je libre de choisir mes airs?

l.ï.MKi TIER.

Toujours, conformémenl au vœu de la majorité. l'économiste.

Bt s'il lui convenait .1 votre majorité <!<■ me faire dîner a perpétuité but l'air des Fraises ou sur le ùrin* drin ?

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