LE PR0HIBITI0NN1STE
Voulez-vous bien vous taire ! Que je pétitionne en faveur de la prohibition à la sortie de la houille, moi ! Mais ce Berail insensé.
l.'l Mil ] 1ER.
La bouille n'est-elle pas un objet de première
LE PROIIIB1TIOHNI8TE.
.l 'ii conviens, mais. ..
l.'l mi uni r..
Les charbonnages pourraient-ils émigrer? les propriétaires de houillères pourraient H- emporter leurs
gisements de combustible en France, on Angleterre ou on Allemagne? Pétitionnez donc sans crainte.
LE PKOUIB1TIONNISTE.
Avez-vous fini? Mo croyez-vous assez fou pour sacrifier ainsi mes intérêts... et les intérêts du pays? l'émeutier.
Homme dur et égoïste! On vous propose une mesure qui aurait pour résultat assuré de faire baisser le prix d'un objet de première nécessité, sans en compromettre la production, puisqu'on ne saurait exportera l'étranger nos gisements de combustible, et vous refusez!
LE PROUIBITIONNISTE.
Je refuse, et j'ai mille fois raison de refuser. Supposons qu'on prohibe la sortie de la houille, qu'en résultera-t-il? On consomme actuellement dans notre pays les cinq huitièmes environ des produits de nos charbonnages, cinq millions de tonnes sur huit. La prohibition à la sortie est décrétée... l'émeutier.
... Et huit millions de tonnes deviennent disponibles pour la consommation intérieure.
LE PROUIBITIONNISTE.
Soit! Mais la houille tombant aussitôt à vil prix, par suite de l'accroissement subit et extraordinaire de l'approvisionnement intérieur, on en extraira moins. Les capitaux cesseront de se porter vers la production du combustible, et ceux qui y sont engagés s'en retireront peu à peu, en sorte que les consommateurs belges, après avoir eu, pendant un an tout au plus, huit millions de tonnes de houille
17 î LE COMMERCE DES GRAINS.
à leur disposition, n'en auront plus ensuite que cinq ou six millions, et qu'ils finiront, selon toute apparence, par en avoir moins qu'ils n'en ont aujourd'hui.
l'économiste.
C'est parfaitement exact. La prohibition à la sortie de la houille aurait pour résultat inévitable d'en diminuer la production et de rétrécir ainsi la carrière ouverte au travail et aux capitaux de la nation, sans abaisser le prix du combustible. Au contraire, le combustible finirait par coûter plus cher, puisque l'exploitation s'effectuerait sur une plus petite échelle, avec des procédés moins économiques. l'émeutier.
Je vous l'accorde. Aussi m'en tiendrais-je à un moyen terme. Je ne demanderais pas une prohibition permanente de L'exportation des houilles. Je me contenterais de demander une prohibition temporaire, aux époques où le combustible serait par trop cher. Je soulagerais ainsi le consommateur, sans nuire au producteur.
LE PR0HIB1TI0NNISTE.
Allons donc, vous divaguez. Gomment voulez-vous qu'une industrie se développe en présence d'un risque semblable? Croyez-vous que moi, extracteur de houille, j'irais consacrer un capital considérable tension de mon exploitation, si nposé
qu'on me ravll mon débouché, au momenl même où il m'esl le plus profitable?
l.'l Mi i I il l;.
Lituerail plus tard.
LE PROHIBITIONXISTE.
En attendant, j'en serais privé, à mon grand dommage. Au moins aurais-je la certitude de le récupérer? En aucune façon, car les consommateurs français ne s'exposeraient pas volontiers une seconde fois à manquer de combustible, et ils remplaceraient les houilles belges par les houilles anglaises ou prussiennes.
l'économiste.
C'est encore exact. Vous parlez plus que jamais comme un livre d'économie politique. Eh! bien ce que vous venez de dire de la production du drap et de la houille s'applique parfaitement à celle des denrées alimentaires. La prohibition à la sortie des denrées alimentaires, fût-elle même purement temporaire, aurait pour résultat inévitable d'en diminuer la production et, par conséquent, de réduire d'une manière permanente la masse du travail et la masse des aliments disponibles dans le pays.
LE PROHIBmONNlSTE.
Encore une fois, c'est une comparaison que je ne saurais admettre.
l'économiste.
Pourquoi?
LE PROHIBITIOXN1STE.
C'est bien simple. Parce que nous exportons habituellement du drap et de la houille, tandis que nous ne produisons pas assez de grain pour notre consommationetque nous sommes obligés d'en acheter habituellement au dehors. Le bon sens le plus vulgaire ne nous conseille-t-il pas avant tout de garderie nôtre ?
176 le commerce des grains.
l'économiste.
Il y a bien dos produits que nous exportons habituellement et dont nous sommes obligés cependant d'acheter au dehors des quantités plus ou moins considérables. Les fils et les tissus de laine, de coton, de soie, le fer, la houille même, sont dans ce cas. Nous en importons et nous en exportons tout à la fois. Faudrait-il donc interdire l'exportation?
LK PROHIBITIONNISTE.
Cela n'aurait pas le sens commun.
l'économiste.
Vous convenez donc qu'il serait absurde de prohiber l'exportation de nos produits manufacturiers et minéraux, sous le prétexte que nous sommes obligés d'importer des produits similaires?
LE PR0flIBITI0NNISTE<
Assurément.
l'économiste.
Eh ! bien, j'ajoute qu'il serait absurde de prohiber l'exportation de nos denrées alimentaires, sous le prétexte que nous sommes obligés d'importer des déni • es similaires.
LE PROHIBITIONNISTE.
Vnin direz ce que vous voudrez, il n'en esl pas moins déplorable qu'un pays comme le nôtre ne produise pas assez de grains pour Ba consommation et, malgré tous vos raisonnements, je persiste à croire qu'avant d'en exporter, il doil combler Bon déficit.
i.'i l 0NOHJ81 1..
Comment vous expliquez vous qu'un pays comme le nôtre ne produise pas toute la quantité de grains
nécessaire à sa consommation? Que faut-il pour produire des grains? Des terres, des capitaux et des bras, n'est-il pas vrai? Manquons-nous des uns ou des autres?
LE PROHIBITIONNISTE.
Non, à coup sûr. Nous avons des terres en friche, des capitaux sans emploi et des bras inoccupés. . l'économiste.
Gomment donc se fait-il qu'on ne les emploie pas à produire le supplément de subsistances qui nous est nécessaire?
LE PROUmiTIONNISTE.
Le sais-je, moi? C'est qu'on préfère généralement l'industrie et le commerce à l'agriculture. l'économiste.
Et pourquoi? Je vous l'ai dit; parce que l'agriculture est assujettie à des charges plus lourdes, à des entraves plus nombreuses que les autres branches de la production. Je suppose maintenant que l'on prohibe les grains à la sortie, c'est-à-dire que l'on ajoute une nouvelle entrave à toutes celles qui mettent déjà l'agriculture à la gêne, sera-ce bien un moyen d'engager les capitaux à s'y porter ?
Non, j'en conviens.
l'économiste.
Si donc nous ne produisons pas assez de denrées alimentaires pour notre consommation, ce n'est pas la prohibition à la sortie qui nous en fera produire davantage. Au contraire! Je vais plus loin, et j'ajoute que si nous souffrons actuellement d'un déficit,
la faute en est surtout aux entraves que l'on a continué (l'apportera la liberté des exportations.
Nous parlions tout à l'heure du drap et de la bouille. Croyez-vous que si l'on avait pris l'habitude de prohiber l'exportation du drap et de la houille, aux époques où les vêtements et le combustible renchérissent, ces deux productions se fussent beaucoup développées dans notre pays?
LE PROIIIBITIONNISTE.
Non, cela est évident. Les capitaux s'en seraient détournés pour se diriger de préférence vers les industries qui auraient pleinement joui de la liberté de l'exportation.
l'économiste.
En sorte que nous ne produirions pas aujourd'hui, selon toute apparence, le drap et la houille nécessaires à notre consommation, et que nous serions obligés d'en acheter régulièrement à l'étranger pour combler notre déficit?
LE PROHIBITtONNISTE.
Cela ni'1 paraît indubitable.
i.'i I ONOMISTE.
Eb ! bien, il en esl de même pour la production agricole. Que nos crains el nos autres substances alimentaires puissent libremenl sortir en tout temps, connu.- le peuvent la bouille <-t le drap, el vous verrez ),i production agricole se développer .1 Bon tour, de manière & rendre l'importation de moins en moins
Il se pourrait bien que voua eussiez raison. Cepen-
dant il y a une chose qui me choque plus que je ne saurais le dire, c'est de voir la masse de subsistances de toute sorte que nous exportons depuis quelques années en Angleterre. Les Anglais viennent faire rafle sur notre beurre, notre fromage, nos œufs, nos volailles, notre gibier, nos légumes, nos fruits. Je me promenais, il y a quelque temps, sur le quai d'Anvers. On était en train d'embarquer pour l'Angleterre d'énormes caisses toutes remplies de pommes, de poires, de noix et d'oignons. Gela faisait saigner le cœur... et l'estomac. A côté de ces caisses, je remarquai, chose lugubre!- un amas de cercueils. Je m'en approchai, poussé par je ne sais quel sentiment de curiosité inquiète, et j'en soulevai un que, naturellement, je croyais vide... il était rempli.
LE PROHIBITIONNISTE.
Rempli? achevez...
l'émeutier.
Je reculai d'épouvante, et je demandai à un douanier où l'on expédiait tous ces cercueils... II me répondit : En Angleterre. — Pourquoi en Angleterre? — Pour nourrir les Anglais. C'est la chair que les ouvriers des manufactures préfèrent. C'est leur régal!
LE PROHIBITIONNISTE.
Horreur! Voilà donc où le libre échange a conduit les Anglais. Doctrine infâme! Peuple abominable!
Je le pensai comme vous, et je regardai le douanier d'un air hagard.. . Figurez-vous que cet homme se mit à rire à se tordre les côtes. Je me détournai indigné, et mes regards se portèrent sur un des cer-
cueiis dont la planche de dessus s'était brisée. Quel ne fut pas mon étonnement lorsque j'aperçus, quoi?
LE PHOHIMTIONNISTE.
Les restes d'un de vos proches, peut-être ! la dépouille d'un rire qui vous fut cher...
l'émeutier.
Non. Des lapins. Le cercueil était rempli de lapins.
LE PROUIBITIONNISTE.
Est-ce possible? Des lapins !
l'émeutier.
Et de laineux encore.
LE PROUIBITIONN1STE.
Mais pourquoi ces cercueils?
l'émeutier.
On les utilise en Angleterre, et ça diminue d'autant les irais de transport des lapins.
LE PROHIBITIONNISTE.
Ah ! les Anglais, les Anglais l l'émeutier.
Pour moi, je leur abandonne volontiers l<i contenant, mais le contenu, halte-là! De quel droil les Anglais viennent-ils nous dépouiller de nos œufs, d<' nos volailles, de nos fruits, de nos lapins?
i.'i l ONOMISTE.
Il- les paj «'lit. j'imagine.
i.'i mi i m i;.
El cher encore, car je connais de bienheureux pro- ; h .- qui ne i ii aienl presque aucun produil de
leurs I de leun : >urs, avant que l'im-
tion des fruits, des œufs et de la volaille devin!
libre «-ii Angleterre, et 'l"iii i est maintenant un 'I'1-
LÀ PROHIBITION a LA SORTIE. 181
principaux revenus. Mais ce n'en est pas moins un scandale.
l'économiste.
Qu'est-ce qui est un scandale?
l'émeutieh.
De voir les produits de nos vergers et de nos basses-cours s'en aller en Angleterre. Cela ne devrait pas être toléré. Nous autres consommateurs nationaux, n'avons-nous pas un droit imprescriptible sur les produits du sol national?
LE PROHIB1TIONNISTE.
C'est ce que je me tue à dire.
l'économiste.
Soit; je vous l'accorde. Vous avez droit aux fruits et aux légumes, droit aux volailles, droit aux lapins que produisent ou que nourrissent les agriculteurs du pays. Mais vous devez reconnaître, en retour, que les agriculteurs ont droit aux cotonnades, droit au drap, droit à la toile que produisent les manufacturiers, droit à la houille qu'extrait le mineur; enfin, droit au travail que fournit l'ouvrier; sinon, l'équilibre serait rompu. Ou il ne faut aucune prohibition, ou il faut une prohibition universelle.
Je me moque de l'équilibre, et je demande à être nourri avant les Anglais.
l'économiste.
C'est pour cela que vous demandez qu'on inscrive dans notre Constitution le droit aux fruits et aux légumes, le droit à la volaille, le droit aux lapins...
l'émeutier.
Plaisantez tant que, vous voudrez. Les produits du sol national doivent appartenir, avant tout, aux consommateurs nationaux. Je ne sors pas de là. l'économiste.
La houille est-elle un produit du sol national?
l'émeutier.
Oui, sans doute.
l'économiste.
Autant que les lapins?
l'émeutier.
Autant que les lapins, cela va sans dire.
l'économiste.
Fort bien. Et de quoi pensez-vous que le peuple puisse le plus aisément se passer, de houille ou de lapins?
l'émeutier.
Mais puisque la prohibition à la sortie de la houille sérail nuisible à notre industrie...
LE PBOHIBITIONNISTE.
Parfaitement répondu.
l'éconohisi i..
l.li : croyez- voua donc que la prohibition à la sortie des fruits el des légumes, de la volaille ei des lapins i .ut pas nuisible à notre agriculture? Lorsqu'un grand homme d'État, Robert Peel, a établi en Angleterre la libre entrée des subsistances de toute sorte, qu'est-il arrivé? Que l'Angleterre esl devenue pour \ : ilteurs un débouché régulier, b table, qu'ils >nt empressés d'exploiter. IN onl fourni aux Aude produits de leurs
Là PROHIBITION A LA SORTIE. 183
vergers et de leurs basses-cours. Ils leur ont fourni aussi des grains, mais en moindre quantité. Pourquoi? Parce que nos grains ne soutiennent qu'avec peine sur les marchés anglais la concurrence des grains de Russie, de Turquie et d'Amérique. Mais il en est autrement pour les produits de nos vergers et de nos basses-cours, qui sont de plus en plus recherchés en Angleterre, et que nos agriculteurs y vendent à gros bénélice. C'est une source nouvelle et abondante de revenu que la liberté du commerce leur a procurée...
l'émeutier.
Aux dépens de nos consommateurs.
l'économiste.
Aux dépens de personne; au profit de tous. Sans doute, la production de nos vergers et de nos bassescours n'a pu se développer immédiatement, de manière à augmenter son offre en proportion de la demande, et il en est résulté une hausse dans le prix de ses produits. C'était là un mal inévitable; mais c'était aussi un mal essentiellement temporaire. Nos agriculteurs n'ont pas manqué d'augmenter une production qui leur donnait des profits extraordinaires et, en peu d'années, ils ont accru et perfectionné les produits de leurs vergers et de leurs basses-cours, beaucoup plus qu'ils ne l'avaient fait auparavant en un siècle. Aviez-vou s jamais vu des fruits, des volailles et des lapins comparables à ceux de nos dernières expositions agricoles? Le progrès eût été plus rapide et plus sensible encore, si le nouveau débouché, qui fournissait à nos agriculteurs les moyens de dévelop-
per ainsi leur production, leur eût été pleinement garanti, s'ils n'avaient pas eu à redouter la prohibition à la sortie, par exemple; alors ils se seraient mis promptement en mesure de subvenir à toutes les demandes, et la rareté dont vous vous plaignez aurait déjà fait place à l'abondance. Nous aurions déjà, nous autres consommateurs nationaux, des fruits, des légumes, du beurre, des œufs, de la volaille et des lapins, en plus grande quantité et en meilleure qualité. C'est absolument comme pour le drap et la houille.
l'émeutier.
Vous croyez donc que si le débouché de l'Angleterre venait à être fermé à nos agriculteurs, ils produiraient moins de fruits, de légumes, de beurre, d'œufs, de volailles et de lapins?
l'économiste.
Comme les fabricants de Yerviers produiraient
moins de drap si on leur fermait le débouché des
États-Unis; comme les propriétaires de charbon-
du ll.iinaut extrairaient moins de houille si
on leur fermait le débouché «le la France.
l'émeutier.
Oui; maia en attendant que nos agriculteurs eussent restreint la production de leurs vergers et de leurs bas es-cours, nous aine. us en plus grande abond ince, i I à meilleur marché, les fruits, les légumes, le beurre, le o ufs, la volaille <•! les lapins.
L*ÉI 0M0MI81 !..
Lu attendant, soit; mais combien de temps cela durerait-il? Connaissez voua la définition que
Montesquieu donne du gouvernemenl despotique? Quand les sauvages de la Louisiane veulent avoir des fruits, dit-il, ils coupent l'arbre au pied et cueillent les fruits. Voila le gouvernemenl despotique1 ».
Couper l'arbre pour avoir les fruits, telle est, selon Montesquieu, la pratique des despotes. Eh bien! c'est aussi la pratique des prohibitionnistes. Ils enlèvent à une industrie un débouché qu'elle avait acquis, souvent à grands frais el à grand'peine, en vue de faire refluer ses produits sur le marché intérieur. Ils réussissent, sans aucun doute, à créer ainsi pendant quelques jours une abondance artificielle. Ils cueillent le fruit, mais la branche est morte.
i Esprit des lois, liv. V, chap. sni.