‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 35 sur 59 · LE PROU1BIT10NNISTE · texte numérisé non relu

LE PROU1BIT10NNISTE

Précisément. La fabrication s'opère donc d'après des procédés moins perfectionnés, à l'aide de machines moins puissantes. Le drap revient plus cher, et il ne manque pas de hausser de prix. Il est aussi plus mal fabriqué, car les manufacturiers les plus intelligents et les ouvriers les plus habiles ont abandonné cette industrie que la confiscation a frappée, que le communisme a desséchée. Quels sont donc, en définitive, les résultats de votre prohibition à la sortie? C'est, d'une part, d'avoir tari une source de travail et de richesse, c'est d'avoir amoindri la somme des ressources dont les classes ouvrières pouvaient disposer pour se vêtir; c'est, d'une autre part, d'avoir augmenté le prix des vêtements.

l'économiste.

Vous parlez vraiment comme un économiste pur sang. Vous êtes donc un ennemi Je la prohibition à la sortie?

LE PROHIBITIONNISTE.

Entendons-nous. Je suis un ennemi de la prohibition ;i la sortie du drap; mais pour les denrées alimentaires, c'esl une autre affaire. J»' ne suis pas un esprit absolu, Dieu merci.

l'i CONOHIfi il.

Comme il vous plaira ; mais revenons à notre poinl de départ. Vous accusiez avec raison lesémeutiers de porter atteinte à la propriété. A mon tour je iroua ai fait remarquer que la prohibition à la sortie desgraini n'esl autre chose qu'une confiscation, c'est-à-dire une atteinte à la propriété ; car

enlin, si vous admettez qu'en prohibant la sortie du drap, on mette la main sur la propriété des manufacturiers, on commette une coniiscation, une spoliation...

LE PRÔH1BITI0NNFSTE.

... Inique et infâme!

l'économiste.

Eh ! bien, ne devez-vous pas admettre aussi qu'en prohibant la sortie des denrées alimentaires, on porte atteinte à la propriété des agriculteurs, et on commet, à leur détriment, une confiscation, une spoliation?

LE PHOHIBITIONNISTE.

(Juelle différence ! En prohibant la sortie du drap, on en décourage la production et on la renchérit, tandis qu'en prohibant la sortie des grains, on fait baisser, au profit de tous, le prix des aliments nécessaires à la vie. •

l'économiste.

En est-ce moins une confiscation? Pourquoi l'agriculteur vend-il ses denrées au dehors, si ce n'est parce qu'il y trouve un prix plus avantageux qu'à l'intérieur? Si vous l'empêchez de les y vendre, ne le dépouillez-vous pas de la différence? C'est une confiscation, ou bien la chose que ce mot signifie change de nature avec l'objet auquel il s'applique. Ce qui est une confiscation lorsqu'il s'agit du drap n'en est plus une lorsqu'il s'agit du blé.

LE TROHIBITIONNISTE.

Je ne dis pas cela ; mais l'une est une confiscation utile, tandis que l'autre estime confiscation nuisible.

l'économiste.

Pourquoi?

LE l'KOHIBITIONNlSTE.

Parce que le drap n'est pas un objet de première nécessité, parce qu'on peut se passer de drap, tandis qu'on ne peut se passer de blé.

l'économiste.

Et c'est pour cela que la prohibition à la sortie du drap est nuisible, (andis que la prohibition à la sortie des grains est utile?

LE PR0HIB1T10NNISTE.

Sans doute. Ce qui est vrai pour une industrie ne l'est pas toujours pour une autre. 11 n'y a pas de principes absolus Ainsi, par exemple, je vous disais que la prohibition à la sortie du drap pourrait provoquer L'émigration de l'industrie drapière. (tu ne courl pas le même risque avec l'agriculture, car les cultivateurs ne sauraient exporter la terre. l'économisi e.

Voilà donc les deux motifs qui permettent, selon

vous, de toucher ;i la propriété des agriculteurs : le

premier, c'est que le blé est une denrée de première

site ; le second, c'est que le agriculteurs ne

sauraient emporter la terre a l'ét ranger.

Ne ni'* disiez-vous pas dernièrement que vous e. iez pi i- des actions dans les charbonnages du lia— m <ie Charleroj .'

LE PR0HIB1TI0NNI81 1 ,

l.n effet, ••! j'ai rail là un.' affaire d'or. Elles haussent t- ai- les joui - mes actions.

l'économiste.

D'où cela vient-il ?

LE PROHIBITIONNISTE.

Gela vient de ce que nos houilles sont de plus en plus demandées, surtout en France. La Belgique, vous le savez, ne fournit pas aujourd'hui moins de 2 à 3 millions de tonnes de houille à la France, sur une extraction totale de 7 à 8 millions de tonnes. C'est un magnifique débouché, et qui s'agrandit tous les jours.

l'économiste.

Pourquoi donc ne demandez-vous pas qu'on le ferme et qu'on prohibe la sortie de la houille?

LE PROHIBITIONNISTE.

Prohiber la sortie de la houille! Êtes-vous fou? Et mes actions?

l'économiste.

J'aime à croire que si vos intérêts privés étaient en opposition avec l'intérêt général, vous les sacrifieriez sans hésiter, dût-il vous en coûter la moitié de votre fortune.

Sans doute, sans doute.

LÉMEUTIER.

Homme désintéressé et généreux!

l'économiste.

Eh ! bien, l'occasion est favorable pour mettre votre désintéressement à l'épreuve. Le combustible est horriblement cher, et il hausse tous les jours. Qu'on en prohibe la sortie, et il baissera infailliblement, puisque les 2 à 3 millions de tonnes qui s'ex-

portent annuellement en France reflueront sur le marché intérieur. Cet approvisionnement supplémentaire fera régner chez nous l'abondance et le bon marché du combustible.

l'émeutier.

Et ce sera un bienfait immense, car dans notre pays froid el humide, on ne peut se passer de houille. C'est un objet de première nécessité. Jugez donc de la misère et des souffrances de tant de pauvres familles qui sont obligées de payer aujourd'hui moitié plus cher la nourriture et le chauffage, sans que leur revenu ait augmenté. Tant que la bonne saison a duré, elles pouvaient encore subsister; mais a présent elles sont réduites à la misère la plus affreuse, aux extrémités les plus navrantes, llàtezvous donc de pétitionner en faveur de la prohibition à la sortie de la houille. Je vous appuierai, et si une petite émeute est nécessaire pour manifester le vœu du peuple...

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