I. ÉCONOMISTE AU PROHIB1 NON NI S TE
Arrivez donc. Vous êtes en retard.
LE PROHIBITIONNISTE.
Ne m'en parlez pas. Je suis furieux. Je sors d'une maison où l'on a imaginé la combinaison la plus absurde pour retenir les gens. Les invités peuvent entrer quand bon leur semble; mais une fois entrés, il- ne peuvenl plus sortir. On ne les lâche pas avant la lin de Ii soii
l."l Mil 1 ll.li.
il donc un.- souricière, cette m tison-là '
i i PROHIBITIONNISTE.
a peu près. I plutôt c'< tail uue
maison des plus agréables. La dame est gracieuse, spirituelle et jolie ; elle joue du piano comme Mme Pleyel, elle chante comme...
l'économiste.
Peste, quel feu ! A la place du mari, je sais bien ce que je ferais.
LE PROHIBITIONNISTE.
Que feriez-vous?
l'économiste.
Je vous prohiberais à l'entrée.
LE PROUIBITIONNISTE.
Allons donc! Un homme de mon âge, un homme sérieux! Vous me faites injure. Donc la dame est ravissante et le mari est un excellent homme. En outre, le thé est de première qualité, et il y a toujours profusion de gâteaux et autres menues friandises. Enfin, le salon est élégant et coquet. Toutes les attractions y semblent réunies. Eh bien ! croiriez-vous qu'on n'y rencontre jamais personne? Si; deux ou trois vieilles douairières et pareil nombre de leurs contemporains.
l'économiste.
Comment cela se fait-il ? La dame n'aime donc pas le monde?
LE PROHIBITIONNISTE.
Elle? Si on peut lui adresser un reproche, c'est de trop aimer l'éclat, le bruit, la foule. Sa passion serait d'avoir un salon toujours rempli, et il est toujours vide.
l'économiste.
Alors comment vous expliquez-vous ce phéno-
mène? La dame placerait-elle des billets de loteries? Ou bien aurait-elle des enfants prodiges?
LE PHOUIB1TIONNISTE.
Nullement. Jamais elle ne prélève le moindre impôt sur ses invités, et elle n'a qu'un entant, une charmante petite fille, que l'on avait naguère encore l'excellente habitude de coucher à sept heures.
l'économiste.
Parfait. .Mais s'il en estainsi, par quelle fatalité...?
LE PR0H1BITI0NNISTE.
Voici. Le mal vient précisément de ce que la dame tient à avoir toujours foule. Dans les premiers temps, "ii allait beaucoup chez elle, mais comme - lions sont vastes, elle trouvait qu'on ne s'y étouffait pas assez. Or, elle avait remarqué que beaucoup <!<• gens ne faisaient que d'y passer; qu'ils entraient, lorgnaienl çàetlàet, ne trouvant pas ce qu'ils cherchaient, décampaient sans tambour ni trompette; que d'autres, accoutumés à se coucher
<!-• bonne heur i à finir leur soirée à L'estaminet
ou au cercle, s'en allaient régulièrement au coup de i«> heures, h elle se «lit : Si j'empêchais tous ces gens-là '!'■ sortir, après qu'ils sont entrés, mes salom seraient toujours remplis, rien n'esl plus sûr. i , .!*-... Ayant fait ce beau raisonnement, elle imagina toute une série de formalités et «l.- compli- . ations, destinées à rendre la sortie presque impos sible, avant la fin de la soi] i ! ainsi qu'elle
i qu'on vint prendre congé d'elle en allant, il fallut donc guette) un moment où la dame
ne fût pas engagée dans une conversation, en train d'écouter ou de chanter un morceau, de donner des ordres aux valets, etc., etc., et Dieu sait si ce moment propice se faisait attendre ! Ensuite, il y avait trois portes à traverser pour sortir. Elles furent fermées à clef et munies de sonnettes. Il fallut se les faire ouvrir et, le plus souvent, les valets étaient obligés d'en chercher les clefs. Quand elles s'ouvraient, les sonnettes ne manquaient pas de faire un tintamarre affreux. Enfin, les chiens étaient lâchés dans la cour, jusqu'à l'heure officiellement iixée pour la sortie, et ils happaient les déserteurs aux mollets. Je crois, Dieu me pardonne, qu'ils y étaient dressés. Que si l'on s'en plaignait au valet, il répondait d'un air narquois : Dame, pourquoi .Monsieur s'en va-t-il de si bonne heure ? Monsieur ne s'est donc pas amusé?
l'économiste.
Bon. Et le résultat?
LE PROlimiTIOXNlSTE.
Oh ! la maîtresse du logis a pu se convaincre, par une triste expérience, que son calcul était erroné. Dès qu'on n'a plus eu là liberté de sortir de chez elle à son heure et à son aise, on n'a plus voulu y entrer. Ceux-là mômes qui d'habitude s'en allaient les derniers, ont déserté... On n'y va plus que de loin en loin, quand on ne sait où tuer le temps, sauf deux ou trois vieux gourmands, qui y sont attirés par les gâteaux. Voilà le fond de la société. La dame est aigrie, le mari est soucieux et désorienté, les valets ont des airs de croque-morts, les chiens
sont féroces; quant à la petite fille, on ne la couche plus, et ce soir on lui a fait jouer une sonate... Aussi, n'ai-je pas hésité. Aux premières noies, j'ai été prendre congé de la daine, qui m'a rendu mon salut avec un sourire âpre comme la bise, je me suis fait ouvrir les trois portes en agitant les trois sonnettes, j'ai traversé la cour en exécutant un moulinet prolongé avec mon parapluie, et me voici.
l'économiste.
Quand y retournerez-vous?
LE PROHIBITIONNISTE.
Jamais, Dieu merci ! J'étais pourtant un des fidèles. Mais je ne vais volontiers que dans les endroits d'où je puis sortir quand et comme ça me plaît. l'économiste.
En un mot, vous n'aimez pas les prohibitions à la sortie. Eh bien! les marchands de grains sont de votre avis.
LE PROHIBITIONNISTE.
Il n«' s'agil pas i''i Mes marchands de grains.
L'ÉCONOMISl i:.
Pardon. Je voua disais, dans notre dernirre conversation, que la prohibition ;i la sortie mettail <»l>tacle aux importations. Ce que je \<>u> disais, vous venez de le prouver.
i.'imi UTIER.
i parbleu vrai! Vous vous êtes pris vouse dans votre salon soui icii i
la: PROHIBITION NU
me '. Quelle analogie pouvez-vous établir entre un salon où 1 " ■ • 1 1 \.i pour son agrément, el un
pays où l'on porte ses grains en vue de son intérêt?
l'économiste.
C'est précisément à cause de cela. Quand les négociants américains, prussiens ou russes, expédient des grains dans l'Europe occidentale, quel est leur but? C'est de réaliser le plus gros bénéfice possible sur leur marchandise. Or, est-ce bien en expédiant directement leurs grains dans le pays où la sortie est prohibée qu'ils peuvent atteindre ce but? Non. Car si l'on vient à leur en offrir un prix plus élevé dans un pays voisin, ils ne pourront profiter de cette offre, puisque leurs grains, une fois entrés, ne peuvent plus sortir. Que feront-ils donc? Ils se garderont bien d'envoyer leurs grains dans les pays à souricières commerciales. Ils les enverront dans ceux où ils demeurent toujours les maîtres de disposer de leur denrée à leur guise, de la vendre pour la consommation, ou de la réexporter si on leur en offre ailleurs un prix plus avantageux.
Voilà ce que ne manqueront pas de faire les négociants des pays producteurs de grains, et vous en feriez autant à leur place. Qu'en résulte-t-il? Que les pays où la sortie est libre comme l'entrée, sont toujours mieux approvisionnés que ceux où l'exportation est prohibée; qu'ils comblent leurs déficits plus promptement et à de meilleures conditions. C'est ainsi que l'Angleterre est devenue, depuis l'abolition de ses lois-céréales, l'entrepôt des grains du monde entier, et que les autres pays ne sont plus approvisionnés qu'après elle.
LE FROniBITIONNISTE.
Vous auriez raison peut-être si les grains étrangers, après être entrés dans le pays, ne pouvaient plus en sortir. Mais il n'en est pas ainsi; .la prohibition à la sortie ne frappe, en réalité, que les grains nationaux. Quant aux grains étrangers, on peut les déclarer en entrepôt; on en est quitte pour quelques frais et quelques formalités de plus. l'économiste.
Fort bien. Mais ne savez-vous pas que le commerce a horreur des frais et des formalités? Ne savez-vous pas qu'il se porte toujours de préférence dans les endroits où on lui en impose le moins? Sans doute, les pays qui établissent des prohibitions ;i la sortie continuent à recevoir des grains étrangers, mais ils en reçoivent d'une manière plus tardive et à des conditions moins favorables. Le commerce attend, pour y porter ses denrées, que les prix y soient assez élevés pour compenser les frais d'entrepôt et les formalités supplémentaires qu'on lui fail subir, en sorte que ces frais et ces formalités retombent, en définitive, sur le consommateur.
Le meilleur moyen d'attirer les grains dans un I de laisser à ceux qui les vendent pleine liberté d'en disposer à leur guise, comme le meilleur moyen d'attiré] la foule dans un Balon, c'est de permettre a chacun de sortir quand bon lui semble. i er des douaniers sur les grains qui vont chercher ■ - un pi i\ plus avantageux, cela re vient à lâcher des chiens sur les invités qui désertent a\;int l'heure. Tout obst u le appoi Lé à la sortie
obstrue du môme coup l'entrée. Car, ainsi que vous le disiez si bien tout à l'heure, on ne va volontiers que dans les endroits d'où l'on peut, librement sortir.
l'émeutïer.
J'avoue que ceci me paraît péremptoire. Je ne vois pas trop ce qu'on pourrait y répondre.
LE PIIOIIIBITIONNISTE.
Hum ! Que la prohibition à la sortie fasse obstacle, dans nue certaine mesure, à l'importation des grains étrangers, je le veux bien; mais, au moins, elle empêche les grains nationaux de sortir; elle oblige, en conséquence, ceux qui les détiennent et qui ne peuvent plus les exporter, à les céder à plus bas prix. Les consommateurs éprouvent ainsi un soulagement notable.
l'émeutïer.
Vous avez parbleu raison! La prohibition à la sortie amène la baisse, et c'est l'essentiel. l'économiste.
En êtes-vous bien sûr? La question est plus complexe que vous ne le croyez, je vous en avertis.
Sans doute, la prohibition empêche les blés de sortir du pays, et c'est le seul bon résultat qu'elle puisse donner au point de vue de l'intérêt immédiat du consommateur.
LE PROHIBITIONNISTÈ.
C'est un résultat qui a bien sa valeur, convenez-en.
C'est, au contraire, un résultat à peu près nul.
En effet, quand la récolte est mauvaise dans un pays, quand la production intérieure ne suffit pas à la consommation, quand, sous l'influence de ce déficit, les prix s'élèvent, l'exportation n'est pas fort à redouter. Supposons, par exemple, que la récolte soit mauvaise dans l'Europe occidentale, en Angleterre, en France, en Belgique, en Allemagne, tandis qu'elle est bonne en Amérique, en Turquie, en Egypte; où donc chacun des pays en déficit irat-il chercher la quantité supplémentaire dont il a besoin? Sera-ce dans les contrées où existe un déficit analogue? Non, à coup sûr. Chacun ira s'approvisionner dans les pays où les grains abondent et non dans ceux où ils manquent. Pourquoi? Parce qu'ils sont à bon marché dans ceux-là, tandis qu'ils sont chers dans ceux-ci. Les négociants anglais ne viendront pas faire de gros achats de grains en Belgique, où les prix sont élevés, quand ils peuvent aller en acheter en Amérique, où les prix sont bas.
LE PROHIBITIONNISTE.
Ils y \ iennenl cependant.