‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 53 sur 59 · PR0TEC1 [ONNIBTE · texte numérisé non relu

PR0TEC1 [ONNIBTE

J<- n'avais pas envisagé la question à ce point de vue, je l'avoue.

L'ÉCONOIUST] .

Oh ! il y a encore autre chose 1 Ce n'esl pas seulement la décadence de notre industrie et l'appauvrisse ment de nos populations qui esl en cause; c'esl l'exis- • môme de la société fr incaise.

LA PROTECTION DU TRAVAIL. — CONCLUSION. 29o LE PROTECTIONNISTE.

On dit ces choses-là à la tribune, mais entre nous, voyons, cela ne prend pas. Gela dépasse le but. Il est possible que le protectionnisme ait ses inconvénients. Ce n'est pas une panacée, soit ! Mais à qui ferez-vous croire qu'il puisse compromettre l'existence de la société?

l'économiste.

Vous êtes-vous jamais rendu compte du rôle de l'État dans la société ? L'État moderne a une puissance énorme. C'est un mécanisme ingénieux et formidable. Ceux qui l'ont entre leurs mains disposent de la vie et de la propriété de tous les Français, au moyen de la loi et de l'impôt. Aucun individu ne peut échapper à ses atteintes à moins de fuir à l'étranger, de réaliser sa fortune et de l'emporter avec lui. Cette puissance presque surhumaine, l'imagination du peuple l'agrandit encore, elle attribue à l'État le pouvoir de remédier à tous les maux de l'humanité. L'État est devenu un Dieu ! Mais s'il n'a pas tout le pouvoir qu'on lui prête, il en a assez pour faire beaucoup de bien et beaucoup de mal. S'il protège la liberté et la propriété de chacun, s'il sauvegarde tous les droits, ceux du pauvre à l'égal de ceux du riche, ceux du riche à l'égal de ceux du pauvre, la justice et l'ordre régnent dans la société, et la condition morale et matérielle de tous va s'améliorant et s'élevant. Chacun travaille d'un cœur content pour tous, et tous travaillent pour chacun, sans se plaindre des inévitables inégalités sociales, sachant qu'elles répondent à des inégalités natu-

relies. Mais si l'État jette dans un des plateaux de la balance des intérêts le lourd glaive qui lui a été confié pour mettre la force au service de la justice ; s'il favorise les uns aux dépens des autres ; s'il enrichit ceux-là en dépouillant ceux-ci, oh ! alors la situation change. Les privilégiés de l'État deviennent un objet d'envie et de haine, et un jour arrive où ils sont emportés dans une tourmente de colère. L'État leur échappe, trop souvent, hélas ! pour tomber dans des mains moins expérimentées et même moins honnêtes, qui l'exploitent, comme l'ont fait leurs devanciers, jusqu'à ce qu'une nouvelle révolution le leur enlève. Aujourd'hui, quelle est la situation? Après bien des vicissitudes, les classes supérieure et moyenne ont repris possession de l'État, et elles en usent à leur gré. .Mais c'est une possession bien précaire, et qui sait si demain l'État ne tombera point entre les mains des nouvelles couches de la démocratie? Eh bien ! si les classes qui possèdent encore cette puissante machine à produire la justice et l'ordre s'en servent comme d'un instrument d'exploitation; si elles emploient la « loi » et la force qui esl au service de la loi, à grossir leurs revenus aux dépens de ceux des autres classes, qu'arrivera* t-il ? Il arrivera, croyez-le bien, que leur exemple suivi, <-t retourné contre elles sans qu'elles aie ni le droitde s'en plaindre. Voua avez, leur dira-t-on, dépensé sans compter, vous avez, <-n moins de cinquante ans, triplé le volume du budgel de l'Étal pour vous > caser .1 l'aise : vous avei été plus loin ; que n'ont jamais osé voi de-

LA PeOTECTION DU TRAVAIL. — CONCLUSION. 297

vanciers de l'ancien régime, vous avez taxé les matériaux mômes de la vie, le pain et la viande, pour foire monter vos rentes, sans avoir même le besoin pour excuse, car vous êtes la classe riche ou aisée ; à notre tour maintenant !

LE COLLECTIVISTE

C'est cela ! à notre tour !

L'ÉCONOMISTE

... Nous allons vous imiter. Nous nous servirons de l'État comme vous et contre vous. Vous avez taxé la multitude à votre profit, nous allons vous taxer au profit de la multitude. Nous allons établir l'impôt progressif, nous allons nationaliser le sol...

LE PROTECTIONNISTE

Mais ce sera la ruine universelle et l'anéantissement de la société ! le retour à la barbarie ! l'économiste.

Sans doute.

le protectionniste.

Mais c'est impossible.

l'économiste.

En êtes-vous sûr? Dans un pays qui a vu 93, la confiscation des biens de la noblesse, les assignats, le maximum, les échafauds dressés en permanence et plus tard la commune, qu'est-ce qui est impossible? On avait alors les Jacobins, nous avons aujourd'hui les collectivistes et les anarchistes qui valent bien les Jacobins.

Qui valent mieux, Dieu merci. Les Jacobins étaient des bourgeois.

l'économiste.

C'est un grand avantage de posséder l'État, mais c'est aussi une grande et lourde responsabilité. Vous avez beau fermer les yeux pour ne pas la voir. Elle est là, elle existe, et chacune de vos fautes, chacun des manquements à vos devoirs de justice en alourdit le poids. Et voilà ce qui m'indigne et ce qui m'effraye dans la légèreté avec laquelle vous votez ces lois de privilège. Qu'est-ce que cela peut faire, dites-vous, d'augmenter de quelques centimes le prix du pain et de la viande? On ne s'en aperçoit même pas. Et sait-on comment se forment les ouragans qui font sombrer les navires les plus confortablement aménagés? C'est à peine si on aperçoit des points noirs à l'horizon, quelques heures avant la catastrophe. Prenons* garde aux points noirs !

LE PROTECTIONNISTE

Les problèmes économiques sont difficiles à résoudre, j'en conviens.

l'économiste.

Et vous poiiiricz ajouter qu'en aucune matière, il faut moins se fier aux apparences. Vous voterez une Loi de protection, en vue de remédier à ['avilissement du prix. La baisse -'arrête, — quandelle s'arrête, ce qui n'arrive pas toujours, et vous vous félicitez résultat, mais il y a des conséquences ultérieures que voua n'apercevez pas, et qui transforment votre remède an poison.

»TECTIONNISTE.

il tant pourtant bien faire quelque chose. Quand je suif malade, je fait appeler mon méde

cin. S'il se contentait de me tâter le pouls et de m'engager à prendre patience, sans se donner la peine d'envoyer une ordonnance au pharmacien, est-ce que je serais satisfait? Je congédierais ce médecin ignorant et sans cœur pour ses malades, et j'en ferais appeler un autre.

l'économiste.

Vous préféreriez donc qu'il vous ordonnât des remèdes qui aggraveraient le mal?

LE PROTECTIONNISTE

Non, à coup sûr. Mais au moins je voudrais connaître la nature de ma maladie, et savoir ce qu'il y a à faire pour la guérir.

l'économiste.

Croyez- vous que le gouvernement conna^ mieux que les agriculteurs eux-mêmes les causes de leurs maux, et les remèdes les plus efficaces pour les guérir? Votre médecin peut en savoir plus long que vous sur vos maladies. C'est sa spécialité de les étudier et d'essayer de les guérir. Mais est-ce la spécialité du gouvernement de connaître l'agriculture? le protectionniste.

Il l'enseigne.

l'économiste.

Ce n'est pas une raison pour la connaître.

le protectionniste.

Alors à quoi peut bien servir un ministère de l'agriculture?

l'économiste.

Je n'en sais rien. Et vous, le savez-vous?

Un ministère de l'agriculture sert à faire fleurir l'agriculture.

l'économiste.

Et si l'agriculture ne fleurit pas, c'est donc la faute du ministère de l'agriculture?

LE PROTECTIONNISTE

Il y est certainement pour quelque chose. Pourquoi n'encourage-t-il pas l'agriculture ?

l'économiste.

Avec quoi peut-il l'encourager?

le protectionniste.

Avec des subventions et des faveurs.

l'économiste.

Des faveur-! S'il s'agit de rubans, je n'ai rien à dire. C'est inoffensif ou à peu près. Cela fait pousser la vanité, qui est une mauvaise herbe, mais qui ne nuit pas au bétail. S'il s'agit de protection et de privilèges, oh! c'est différent. Les protections et les privilèges ne sont accordés aux uns qu'aux dépens des autres, ei ils Unissent, connue j'ai essaye de voua le faire voir, par être nuisibles aux protégés el aux privilégiés eux-mêmes, s'il s'agit de subventions., c'esl la même chose. On ne peut/mettre de l'argent dans les poches des agriculteurs sans le prendre dans les poches des contribuables. ESt croyez voua que si le gouvernement avait moins dégoût pour ontribuables dont une bonne moitié sont des agriculteurs, B'il leur en laissait davantage, il- ne sauraient comment l'employer? J'<mi connais qui sont I cono miser jusque sur la nourri-

ture. Ils se nourriraient mieux s'ils payaient moins d'impôts, et cela encouragerait l'agriculture.

LE PROTECTIONNISTE

A votre avis, il n'y a donc rien a faire? l'économiste.

11 y a d'abord et avant tout à ne pas faire. Il y a des mesures qu'il ne faut pas prendre et des lois qu'il ne faut pas voter. Il ne faut pas voter des lois de renchérissement, parce qu'elles sont injustes et parce qu'elles sont nuisibles; parce que le protectionnisme est un poison pour le corps social comme la strychnine est un poison pour le corps humain. Et il faut avoir le courage de le dire. Il faut déclarer une fois pour toutes aux agriculteurs plus ou moins authentiques qui demandent à être protégés, qu'on ne les protégera pas. Quand ils en seront bien convaincus, ils chercheront eux-mêmes les remèdes à leurs maux, et ils sont bien capables — aussi capables que le gouvernement lui-même — de les trouver. Ils s'apercevront qu'ils payent de gros impôts non seulement à l'État, mais encore aux industriels protégés, aux propriétaires de charbonnages et de hauts fourneaux, aux fabricants de machines et même aux filateurs de coton. Ils demanderont au gouvernement d'être plus économe de leurs deniers et, au besoin, ils l'exigeront. Ils lui déclareront, en même temps, que s'ils consentent à payer des impôts à l'État qui garantit leurs propriétés et leur liberté, il ne leur plaît pas d'en payer aux industriels, qui ne leur garantissent rien du tout. Ils s'apercevront enfin qu'ils ont, eux aussi, quelque chose à faire

pour se mettre en état de soutenir la concurrence étrangère; ils s'informeront, et ils apprendront qu'on a inventé depuis cinquante ans toutes sortes de machines qui économisent le travail agricole et toutes sortes d'engrais qui augmentent la fécondité de la terre ; qu'en employant ces machines et ces engrais-là ils pourraient produire à meilleur marché et davantage; qu'au lieu d'obtenir en moyenne 15 hectolitres par hectare, ils pourraient en obtenir 20 comme en Belgique et même 30 comme en Angleterre. Ce qui équivaudrait à une protection naturelle de 50 p. 100 et davantage, et c^ qui serait plus sur qu'une protection artificielle de 25 p. 100. Voilà ce que feraient les agriculteurs pour se protéger euxmêmes, et voilà ce qu'il y a à l'aire. LE PROTECTIONNISTE.

Vous avez raison, et je vous avoue, en toute humilité, que vos arguments ont fait une vive impression sur moi. Ils me paraissent sans réplique. l'économiste.

Enfin, Je vous ai converti, et je vous avoue, à mon tour, que cela me comble de joie. Vous ne voterez pas la loi?

LE PROTECTIONNISTE

N'allons pas si vite. Vous m'avez impressionné, voilà tout, 'i ' 'esl bien assez. Si vous m'aviez converti, cela me gênerai! beaucoup el cela ne vous sei \ ii ail pas a grand'chose.

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