I DLL! CI IVI8TE
Allons donc! Est-ce que vos industriels el vos pro priétaires protégés le privent d'employer des Ha-
liens, des Belges, des Allemands, qui viennent nous faire une concurrence au rabais? J'en sais quelque chose. Est-ce juste ? Si l'on empoche l'entrée des produits dans l'intérêt des industriels et des propriétaires, ne devrait-on pas empêcher l'entrée du travail dans l'intérêt des ouvriers? Mais vous vous moquez bien des ouvriers, vous autres! Vous vous qualifiez de protecteurs du travail national; vous êtes les complices de ceux qui l'exploitent.
LE PROTECTIONNISTE
Voyons, du calme ! Ne nous fâchons pas. Quelle influence voulez-vous que la concurrence d'une poignée d'ouvriers étrangers puisse exercer sur les salaires des millions de travailleurs français? C'est iusignifiant. C'est une goutte d'eau dans l'Océan.
LE COLLECTIVISTE
Une goutte d'eau ! Dites plutôt une inondation. l'économiste.
Ce n'est ni une goutte d'eau ni une inondation. Tout ce qu'on peut dire, c'est que l'importation du travail étranger est au moins égale à celle des blés.
LE PROTECTIONNISTE
Par exemple ! C'est trop fort.
l'économiste.
Consultons encore une fois la statistique officielle. Elle nous apprend, d'une part, que la France importe en moyenne une quantité de céréales et de viandes égale au dixième de sa production. Elle nous apprend, dune autre part, qu'il y a en France un million d'étrangers. Sauf un nombre relativement peu considérable d'oisifs fixés pour la plupart
à Paris, d'industriels et de propriétaires, ces étrangers sont des ouvriers. Bien peu d'entre eux ont amené leur famille, presque tous sont dans la force de l'âge. Ce n'est rien exagérer de dire que ce million d'étrangers résidant en France fournit 7 a 800,000 travailleurs en pleine activité. Or, combien compte-t-on d'ouvriers actifs dans l'ensemble des branches de notre agriculture et de notre industrie? A peine 6 millions. Vous voyez donc que l'inondation du travail étranger est plus forte encore que celle des blés. D'où il est bien permis de conclure que -i l'importation du blé fait baisser les rentes des propriétaires fonciers, celle du travail exerce une influence analogue sur les salaires des ouvriers.
LE COLLECTIVISTE
Cela ne peut pas rire contesté. Je viens encore d'en avoir i,( preuve à mes dépens. Du reste, nos frères les ouvriers américains ont déjà compris, — ils sont en avance sur nous, — la nécessité de se protéger contre la concurrence du travail au rabais. Ils ont fait prohiber le travail chinois.
LE PROI IM MiWlsTK.
Quoi ! Vous voudriez traiter les Belges, les Suisses. Les Italiens el les Allemands comme les américains traitent les Chinois, lit la fraternité des peuples, qu'en faites*! ous /
LE COLLEC1 1\ IG u:.
La fraternité des peuples, c'est une balançoire
se reprenant . un régime capitaliste. <>h : je ne dis
pas, quand les États aristocratiques et bourgeois
i remplacés par des collectif itéa ouvi i< res,
LA PROTECTION DU TRAVAIL. — CONCLUSION. 28a
quand le sol sera nationalisé, quand le capital sera muselé, quand l'infâme concurrence aura fait place à l'association...
Par un grand A.
LE COLLECTIVISTE
Par l'association des collectivités, collectivées dans l'humanité, alors les peuples pourront fraterniser; mais, en attendant, ma foi, tant pis ! Chacun pour soi ! Que tous ces meurt-de-faim étrangers, qui viennent manger notre pain et faire baisser nos salaires, restent chez eux. (Au protectionniste) : Tenez, faisons un marché! Nous vous passerons la protection des rentes et des prolits, si vous voulez nous passer la protection des salaires.
LE PROTECTIONNISTE
C'est à voir. Quelle^ protection^ demandenezvous? Pas la prohibition, comme pour les Chinois, au moins?
LE COLLECTIVISTE
Oh ! non ; nous ne sommes pas si exigeants. Vous avez voté, il y a quelques mois, 25 francs par tête de bœuf, et vous allez doubler ce droit.
LE PROTECTIONNISTE
Probablement, et ce sera encore bien insuffisant.
LE COLLECTIVISTE
Eh bien ! un ouvrier vaut bien un bœuf. Nous ne demandons pas davantage ; 50 francs, c'est de la protection dans les prix doux.
LE PROTECTIONNISTE
Je ne dis pas non. Je consulterai mes collègues.
Pourtant, vous n'avez pas à vous plaindre, vous autres ouvriers. Les salaires ont doublé depuis vingt ans.
LE COLLECTIVISTE
Gomme le prix de la viande. Est-ce que cela vous empêche de protéger le bétail ?
LE PROTECTIONNISTE
Vous avez raison. C'est une question à creuser. l'économiste.
Savez-vous bien, mes bons amis, ce que vous creusez en ce moment? Vous creusez la fosse de l'industrie française.
LE PROTECTIONNISTE. /yvtW*->-
Vous avez la plaisanterie lugubre, mai*; respectais- an—!.
l'économiste.
Oh! je ne songe pas à plaisanter. Ecoutez plutôt. Savez-vous a combien s'élève le commerce extérieur de la France?
LE l'i OTECTIONNISTE.
Je n'ai pas la mémoire des chiffres; mais tout le monde sait <in<' nuire commerce extérieur est en pleine décadence. Nous sommes débordés par la concurrence. Ja-s Allemands B'emparent de nos marchés.
i.'i i oromisi i .
N'exagérons rien.
Le commerce d'exportation de la France s'élève annuellement de •'{ milliards »-t 1/3 à 4 milliards de it «in commerce spécial, consistant <lui^ les articles de production Française; il
élevé en 1875 à 3,892 millions, il est descendu de quelques centaines de millions clans les années suivantes, mais il était encore, l'année dernière (1884), de 3,524 millions. Cette somme se répartit sous forme de rentes, de profits, d'intérêts et de salaires; en d'autres termes, sous forme de revenus, entre tous les Français qui ont contribué à la production, au transport et au commerce des articles exportés. Quelle est la proportion de la population qui trouve ainsi ses moyens d'existence dans la production des articles que la France fournit à l'étranger? La statistique, en sa qualité de science officielle et bureaucratique, ne nous donne à cet égard que des renseignements assez vagues, mais qui peuvent suffire à la rigueur pour un calcul approximatif. Il y a quarante ans environ, M. Michel Chevalier évaluait à 63 centimes par jour le revenu moyen des Français. En supposant que ce chiffre se soit augmenté de moitié, sous l'influence des progrès de l'industrie et malgré l'aggravation croissante des impôts, et qu'il ait été porté à 1 franc par jour, on trouve que 3 millions 1/2 ou 4 millions d'individus, propriétaires, capitalistes, entrepreneurs d'industrie et ouvriers, tirent leur revenu ou leurs moyens d'existence de la portion de la production française qui est exportée et consommée à l'étranger. C'est le dixième de la population. Mais cette proportion générale varie beaucoup quand on l'examine dans le détail. Il y a encore un certain nombre de branches de la production, et ce sont les plus arriérées, qui ne contribuent point ou qui contri-
buent pour peu de chose à l'exportation; il y en a d'autres, au contraire, — telles sont les branches les plus importantes de l'industrie manufacturière et des industries d'art, qui exportent le tiers ou même la moitié de leur production à à l'étranger. Nous voyons, par exemple, dans la Statistique de la France de notre savant collaborateur, M. Maurice Block, qu'en 1872 l'industrie de la laine exportait pour 345 millions sur une production totale évaluée à 1,i200 millions, soit à peu près un tiers, et que l'exportation de l'industrie de la soie s'élevait à 438 millions sur une production totale de 900 millions, soit à peu près la moitié ; ce qui veut dire qu'un tiers de la population occupée à l'industrie de la laine et la moitié de la population occupée à l'industrie de la soie dépendent absolument du débouché extérieur pour leurs moyens d'existence.
En quoi consiste ce débouché extérieur duquel dépend la subsistance de 3 a i millions de Français,
au plus bas mot, et à quelles conditions pouvonsnous le conserver el l'accroître, voilà ce qu'il s'agit maintenant d'examiner. Il se divise en deux parties d'importance fort inégale : l<- marché colonial h le marché étranger. Le marché colonial nous appartient ; pouvons en exclure les produits étrangers qui font concurrence aux nôtres e1 nous venons, eto effet, d'essayer de les en exclure en rétablissant le vieux régime des droil différentiels dans la plupart de nos colonies. Malheureusement, ce marché qui eal i nous n'a qu'une valeur commer-
ciale tout à fait insignifiante en comparaison du marché étranger. Sur une exportation totale de 3,574-millions en 1882, nos colonies, l'Algérie comprise, n'ont absorbé que pour 227 millions de nos produits agricoles ou industriels, à peine un quinzième ! Si les droits différentiels accroissent ce chiffre d'un quart, ce sera beaucoup. On peut, à la vérité, augmenter à coups de canon l'étendue de notre domaine colonial; on peut conquérir Madagascar, le Congo, le royaume de Siam et même le Tonkin, mais les coups de canon coûtent très cher et l'industrie de la conquête est devenue terriblement aléatoire. Il nous faudra selon toute apparence dépenser au moins 1 milliard en employant ce procédé, pour augmenter d'une cinquantaine de millions notre débouché colonial. Autant vaudrait distribuer ces 50 millions sous forme de pensions à nos industriels et à nos ouvriers. Gela leur serait plus agréable et ne nous reviendrait pas plus cher.
Le marché étranger est donc le seul qui ait une importance sérieuse ; il a, de plus, l'avantage de ne rien coûter aux contribuables, à part l'entretien de quelques consuls ; enfin, il est indéfiniment extensible. Son élasticité est même véritablement merveilleuse ; il y a cinquante ans, il n'absorbait pas plus de 500 millions de nos produits (510 millions en 1834); il en absorbe aujourd'hui sept fois davantage, et, grâce aux progrès incessants de l'industrie et des moyens de communication, il pourrait bien continuer à suivre la même progression d'ici à un demisiècle. Mais c'est à la condition expresse et formelle
que nous parvenions à y conserve/ notre place, car le marché étranger est un marché/de concurrence et il n'est pas en notre pouvoir d'er/exclure nos rivaux à coups de tarifs différentiels. Nous n'avons qu'un moyen, un seul! de nous y maintenir, c'est de produire aussi bien et à aussi bas prix que nos concurrents, et cette nécessité est devenue aujourd'hui plus que jamais urgente et inévitable.
Il y a cinquante ans, lorsque le commerce du monde était encore dans l'enfance, en comparaison de ce qu'il est devenu depuis l'avènement de la navigation à vapeur et des chemins de fer, nous n'avions que bien peu de rivaux pour nos articles d'exportation. C'étaient en grande partie des articles de luxe, de goûl et d'art, dont nous possédions en quelque sorte le monopole depuis des siècles. Mais ce monopole fructueux, nos concurrents ont entrepris, comme c'était leur droit, de nous l'enlever. On fabrique aujourd'hui des articles de mode, de fantaisie et d'art en Angleterre, en IJelgique, en Autriche et môme en Allemagne, presque aussi bien qu'en France, ou tout au moins la différence d'habileté et de goût est bien moindre qu'elle ne l'était il y a un demi-siècle. En outre, ce sont les articles à la portée du grand nombre, les articles à bon marché qui onl pris peu à peu le dessus dans le commerce d'exportation, môme dans le nôtre. Ces articles communs n'étaienl qu'un appoint dans nos exportations d'autrefois; aujourd'hui, ils «-n forment la masse et les articles de luxe ml plus qu'un appoint.
.t. la question <!<■ l'exportation se r< lout
de plus en plus en une question de prix de revient. Produire à bon marché, au meilleur marché possible, voilà la grande affaire et le seul moyen de soutenir la concurrence internationale. Mais on ne peut produire à bon marché qu'à la condition que les agents et les éléments de la production ne soient point renchéris par des impôts excessifs payés à l'État ou à des privilégiés. Or, nous avons été obligés, à la suite des malheureux événements de 1870, de multiplier et d'augmenter les impôts et, depuis, nous avons pris plus que de raison l'habitude des grosses dépenses. L'exposé des motifs d'une proposition de réforme financière, émanée de la minorité de la Chambre, nous apprend que «chaque Français paye pour les seules dépenses de l'État un sixième environ de plus qu'en 1876; au lieu de 69f,77,il paye aujourd'hui à l'État 80f,92 ». Bref, le peuple français est aujourd'hui le plus taxé de l'univers et, par conséquent, celui dont les « prix de revient » sont les plus surélevés du chef de l'impôt. Cependant, malgré tout, nos industries d'exportation ont réussi à accroître d'abord, puis à conserver à peu près intacte leur place sur les marchés étrangers. De 1869 à 1875, en dépit de la guerre et de l'augmentation des impôts, nos exportations ont monté de 3,074 millions à 3,872 millions, et si elles ont faibli plus tard, c'est en grande partie sous l'influence de causes générales, qui ont agi sur le commerce extérieur des autres nations comme sur le nôtre. 11 faut sans doute faire honneur de ce résultat à l'intelligence et aux habitudes laborieuses de nos industriels et de nos ou-
vriers, mais il convient d'en attribuer aussi une bonne part à la politique commerciale inaugurée en 1860. C'est grâce à cette politique de dégrèvement que nos / industries d'exportation ont pu abaisser leur prix de/ revient de manière à neutraliser l'effet de l'augmentation d'impôts nécessités par la guerre. Les industriels l'ont si bien compris qu'ils se sont opposés de toute leur énergie en 1872 au rétablissement des droits sur les matières premières et à l'abandon de la politique libérale.
...Aujourd'hui, le vent a tourné et nous sommes (■il pleine réaction protectionniste. On a rétabli les droits sur les céréales et le bétail ; on va les augmenter de nouveau. On a demandé et on demande encore le rétablissement des droits sur la laine et sur les buis. Les ouvriers, de leur côté, réclament l'exclusion des ouvriers étrangers. Où nous conduira cet appétit furieux et contagieux de protection? Il nous conduira au renchérissement des subsistances, dea m itii res premières ou du travail, c'est-à-dire à l'augmentation du prix de revienl de toutes les industries. Or, nos industries d'exportation ne soutiennent déjà qu'a grand'peine la concurrence de leurs rviales de l'Angleterre, de la Belgique, de l'Allem igné Burles mari béa étrangers, si vous augmentez encore leur fardeau, pourront elles continuer à la soutenir? Quelle que soil la vigueur généreuse • l'un cheval de coui se, ne Unira t-il paa p tr être battu -i l'on augmente constamment bod excédent de poids? Un moment viendra où, malgré Loua efforts el toute l'habileté de son jockey, il sera dis-
tancé. Nous avons déjà perdu du terrain dans l'arène de la concurrence internationale. Nous en perdrons encore. Et n'oublions pas en quoi se traduit toute diminution de notre exportation. Elle se traduit en une perte de moyens d'existence pour la portion de notre population qui vit du débouché étranger et, par contre-coup, pour toutes les autres. Quand nos exportations baissent de 100 millions, cela signifie qu'il y a en France 400 millions de revenus de moins. — Cela signifie que 100,000 Français sont privés des moyens d'existence qu'ils tiraient de la mise en œuvre de leur capital et de leur travail engagés dans les industries d'exportation. Voilà où nous conduit la politique du renchérissement. Avaisje tort de vous dire qu'en poursuivant cette politique dans l'intérêt prétendu de l'agriculteur et des ouvriers, vous creusez la fosse de l'industrie française? Et je n'ai pas tout dit. Croyez-vous que cette décadence inévitable de nos industries d'exportation, sous le régime du renchérissement, n'intéresse ni les agriculteurs ni les propriétaires ni les ouvriers? Si des milliers d'industriels, de capitalistes et d'ouvriers viennent à subir une perte totale ou même une simple diminution des revenus qui les faisaient vivre, est-ce qu'ils n'achèteront pas moins de produits agricoles? Vous me répondrez que, riche ou pauvre, on a toujours besoin de manger. Soit, mais si l'on ne peut rien économiser sur la quantité des aliments, on économise sur la qualité. On mange moins de viande, et après s'être habitué au pain blanc, comme l'ont fait les ouvriers des villes et même des campa-
20i LE COMMERCE DES GRAINS.
gnes depuis l'avènement de la politique libérale de 18G0ct la suppression de l'échelle mobile, on revient au pain noir. Croyez-vous que cela fasse l'affaire des propriétaires d'herbages et de terres à blé? Nous aurons beau importer moins de bétail et de froments étrangers, la consommation de la viande et du pain blanc diminuera dans une proportion encore plus forte, et les rentes des propriétaires fonciers/retomberont aux taux où elles étaient aux beÏÏës époques de la protection, lorsque la viande était un mets de luxe et que la population des campagnes était au régime du pain de seigle, des châtaignes bouillies, et des galettes de sarrazin. Nous importerons moins de travail ; les ouvriers Belges, Italiens, Allemands resteront chez eux ou iront ailleurs, mais le rétrécissement de nos débouchés, en diminuant la demande du travail, fera baisser les salaires <le nos ouvriers dans une proportion autrement désastreuse que ne le liil aujourd'hui la concurrence des ouvriers étrangers. Voilà où aboutil la politique qui protège les uns aux dépens «les autres. Elle aboutil à l'appauvrisse menl général.