‹ Conversations sur le commerce des grains et la pro tection de l'agricultureChapitre 7 sur 59 · INTRODUCTION. — L'ÉMEUTE · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. — L'ÉMEUTE

interlocuteurs. — Un émeutier. — Un prohibitionniste. — Un économiste.

(Ces interlocuteurs se réunissent dans un estaminet » situé auprès du principal foyer de l'émeute.)

(Il entre toutessoufllé dans l'estaminet, s'assied et demande un verre de faro.)— Quelle bonne journée !

' Dans le pays flamand, l'estaminet s'élève presque à la hauteur d'une institution nationale. Tout le monde va h l'estaminet, pour y fumer, lire son journal, faire sa partie, et causer des

à le CûMmerce dès grains.

les accapareurs se souviendront longtemps de la leçon que nous venons de leur donner. En avons-nous cassé de ces carreaux! Ouf! je n'en puis plus... l'économiste.

(Il est assis à la même tabie et il fume un cigare.) — Qui casse les verres, les paye.

l'émeutier.

Hein ! que dites-vous là?

l'économiste.

Pas grand'chosc. C'est un vieux proverbe qui me revient à l'esprit.

l'émeutier.

(Le regardant de .travers.) — Il n'a pas le sens commun votre proverbe ; et si l'on ne vous connaissait d'ancienne date, on pourrait croire que vous faites cause commune avec les sangsues du peuple.

grands et des petits événements du jour. Mais il y a estaminets et estaminets. Ouelques-uns jouissent d'une véritable célébrité, Bt leur origine se perd dans la nuit des âges. La physionomie de ces estaminets du bon vieux temps n'a pas changé depuis des M"cl'.js : ce ^>iit toujours les mômes murs blancbis h la chaux, les mêmes chaises de i»>is, le môme hues en bonnet de coton, les mêmes miequés Joufflues et rubicondes que peignail Teniers. Dans ces estaminets types, nu dédaigne les raffinements du luxe moderne; on se fie, pour conserver la clientèle do l'établissementi sur la bonté reconnue du faro, Ho la lambic et de la gueuselainbic bières do Bruxelles , sur la bonhomie et la respectabilité du 1,'u* maitr<- de l'établissement , sur l'affabilité dos miegues servantes de l établissement ■ On no se trompe pas, au surplus, but la puissance do ces attractions combinées; car le rrai bouri ixellei n'hésite pas à traverser la moitié de la ville, temps le pins sffreux, pour aller passer ls soirée a ton estamii et. 0 donc l'auteur d avoir placé ses person-

taminet, <ar i estaminet, c est li principal foyer de u k<.' iabilité Qamande.

Mais vous êtes un brave homme, au fond. Seulement voire économie politique vous gâte...

LE PROI11B1TIONMSTE.

(Vieillard chauve, en lunettes. En entendant le mot économie politique, il fait un soubresaut, et laisse tomber Y Émancipation ' qu'il est en train de lire.) — L'économie politique! oui, c'est elle qui a fait tout le mal, avec ses théories. Ah ! les théoriciens, les théoriciens! engeance perverse. (II se remet à lire Y Emancipation.)

l'économiste.

Bon! Vous allez voir à présent que ce sont les économistes qui ont fait l'émeute.

LE l'ROIUBITIO.NNISTE.

S'ils ne l'ont pas faite, au moins ils l'ont provoquée par leurs réformes imprudentes. C'est leur liberté du commerce tant vantée qui a engendré la cherté, et c'est la cherté qui a engendré l'émeute. (Il lit plus que jamais V Émancipation.)

l'économiste.

Voilà une généalogie bien établie. Dites-moi donc, est-ce que l'économie politique et la liberté du commerce existaient au moyen âge ?

LE PKOHIBITIONNISTE.

Non, grâce au Ciel. Nos pères ne connaissaient point ces inventions-là, et ils ne s'en portaient pas plus mal.

1 Journal prohibitionniste.

C'est à savoir. Le moyen âge ne connaissait ni l'économie politique ni la liberté du commerce, c'est parfaitement exact. La production et le commerce des grains étaient alors rigoureusement réglementés. Chaque province était entourée d'une ceinture de douanes que les grains ne pouvaient franchir, ni pour entrer ni pour sortir, à moins d'une permission spéciale. Et, dans l'intérieur môme de cette circonscription limitée, croyez-vous que les agriculteurs eussent la liberté de produire et de vendre leurs grains à leur guise? Pas davantage. Ils ne pouvaient porter leurs grains que sur certains marchés qui étaient désignés par l'autorité, et des pénalités sévères étaient comminées contre ceux qui s'avisaient de les porter ailleurs, ou simplement d'attendre chez eux les acheteurs. Il y avait plus encore : ils étaient obligés de conduire eux-mêmes leurs grains au marché ou de les y faire conduire par un membre de leur famille, et dès qu'ils les avaient mis en vente, ils ne pouvaient plus les remporter. Dans les années de disette, ht réglementation était encore renforcée: on établissait un maximum sur le prix <\^+ grains, un maximum, c'est-à-dire un prix au-dessus duquel il n'était pas permis de vendre. Que s'ils refusaient de livrer leurs grains aux taux du maximum, on envahissait leurs fermes, on recensait leur récolte, ''I od les obligeai! de la tenir a la disposition des autorités. Enfin, quand il arrivail que les cultivateurs, mécontentés <-i ruinés par tant d'entraves, laissaient en triche une partie de leurs champs, on leur près-

L'ÉMEUTE. o

Clivait l'étendue qu'ils en devaient cultiver; on réglementait leurs assolements; parfois même, quand on jugeait que les semailles n'avaient point réussi, on contraignait les cultivateurs d'ensemencer une seconde fois leurs champs. Vous le voyez, on n'avait rien oublié, c'était complet!

Les marchands de grains et les boulangers n'étaient pas plus libres, on peut même affirmer qu'ils l'étaient moins ; d'abord leur nombre étaitstrictement limité; ensuite, toutes leurs opérations étaient réglementées et surveillées avec un soin jaloux. Les marchands de grains ne pouvaient opérer leurs achats que dans une certaine circonscription déterminée, ni se présenter dans les marchés avant ou après certaines heures. Les boulangers étaient soumis à des prescriptions analogues; en outre, le pain était taxé en tout temps, tandis que le grain ne l'était qu'aux époques de disette. Des mesures extraordinaires s'ajoutaient encore à celles-là, pour mieux assurer la subsistance des populations, lorsque l'autorité redoutait un déficit. On défendait la vente du pain tendre et du pain de qualité supérieure. On fermait les boutiques des pâtissiers, ou bien l'on obligeait ces industriels à limiter leur production et à n'employer que certaines qualités de farines. On fermait aussi les distilleries et les brasseries. Bref, l'autorité était infatigable. Aucune partie de la production ou du commerce des subsistances n'échappait à son œil vigilant ; pas un atome de liberté commerciale ne pouvait s'y infiltrer. Que si, par aventure, la surveillance se relâchait ou si l'autorité montrait un peu

trop d'indulgence envers les fermiers, les marchands de grains et les boulangers, si elle permettait qu'on fît de grosses provisions ou de gros transports de blé, le peuple, qui n'entendait pas raison sur ce chapitre, se mettait de la partie et il se chargeait de rappeler les « accapareurs » à l'ordre. Il arrêtait les charrettes ou les bateaux de grains; il faisait des visites domiciliaires dans les magasins et dans les fermes, pillait les approvisionnements ou les jetait à la rivière, et quand les fermiers ou les marchands s'avisaient de regimber, il les envoyait rejoindre leur marchandise. Voilà le régime qui prévalait au moyen âge. Eh bien ! quels étaient les résultats de ce régime? Est-ce qu'il faisait régner l'abondance? Est-ce qu'il bannissait la disette? Jugez-en. En Angleterre, on n'a pas compté moins de cenl vingt et une famines en trois cent -i\ ans, de l'an L049 à 1355, c'est-à-dire dans la plus belle période du moyen âge. lai France, c'était pis encore. La famine sévissait une année sur deux. Dan- le douzième siècle, par exemple, on n'y compta pas moina de cinquante et une famines. Et quelles lamines ! Un historien allemand, Voigt, rapporte que, môme dans les pays à blé, en Prusse, par exemple, on déterrail les cadavres pour les manger; que des parents tuaienl leurs enfants, et des enfants leurs parents, pour en faire «les repas de cannibales. Dans un.- famine causée par les déprédations (!<■- Tartaros en Hongrie, un habitant de ce paya confessa qu'il avait tué '-t mangé soixante enfanti el huit moines '.

• par le docteur

LE PR0UIBIT10NNISTE.

Horreur!

L'ÉCONOMISTE

Eh bien ! depuis que la production et le commerce des blés jouissent d'une certaine liberté, depuis qu'on a aboli, au moins en partie, la gothique réglementation du moyen âge, nous avons eu sans doute à souffrir encore de la disette; mais le mal a-t-il été poussé à ce point? Avons-nous été réduits à manger des moines?

LÉMEUTIER.

Pour cela, non.

L'ÉCONOMISTE

Nous avons encore souffert de la pénurie et de la cherté depuis qu'on a commencé à appliquer aux subsistances le principe de la liberté du commerce. Nous avons eu encore des disettes ; car la liberté du commerce n'est pas une panacée!

LE PROH1B1TIONNISTE.

Ah! vous l'avouez donc!

Pourquoi ne l'avouerais-je pas? Quel économiste a jamais prétendu que la liberté fût une panacée? qu'elle eût, par exemple, le pouvoir de rendre les saisons toujours favorables, les moissons toujours abondantes! Non! la liberté du commerce n'a pas une vertu souveraine ; elle ne peut pas donner au cultivateur la pluie ou le beau temps selon qu'il le souhaite ; mais elle peut, dans une large mesure,

Guillaume Roscher, Du commerce des grains, etc.; traduction de M. Maurice Block, p. C9.

atténuer les maux causés par l'inconstance des saisons. Elle peut agir de telle sorte que l'on ne souffre jamais ni d'un bon marché excessif ni d'une excessive cherté. C'est un régulateur.

J'étais en train de vous dire, lorsque vous m'avez interrompu, que nous avons encore eu des disettes depuis l'avènement de la liberté du commerce ; je voulais ajouter que ces disettes ont été, les unes provoquées, les autres aggravées par les entraves apportées à la production, au commerce et à la consommation des blés, par les émeutes ou parles prohibitions; que, chaque fois qu'on a essayé de porter directement ou indirectement atteinte à la liberté du commerce des subsistances, on a fait naître le mal ou on l'a augmenté, au lieu de le prévenir ou de l'atténuer. Je voulais ajouter, enfin, que meutes, la réglementation et les prohibitions en matière de subsistances, sont pires que la sécheresse au moment des semailles, pires «pin l'humidité pendant la floraison et la moisson, piresque la grêle, les sauterelles el les charançons, pires que la maladie des pommes «le terre.

LK PROHIBITIONN1STE.

oh! ohl ainsi «lune, moi qui demande qu'on ne laisse pas sortir du pays les subsistances nécessaires à la nourriture des enfants du pays; moi qui demande qu'on nourrisse nos populations avant de ■ i .i nourrir l'étranger, je suis un promoteur de la disette, une sauterelle, un charançon? Allons donc I

l.'l Ml 1 il I 11.

l.t ni"i qui viens de m'exposer b passer la nuit

à ÏAmigo et, qui sait? peut-être deux ou trois mois aux Petits-Carmes v, pour donner une leçon aux accapareurs ; pour empêcher cette tourbe malfaisante de spéculer sur la subsistance du peuple, je contribue à augmenter la cherté, je fais hausser le prix du pain, je suis pire qu'une sauterelle ou un charançon, un complice des accapareurs, quoi?

l'économiste.

Vous parlez d'or l'un et l'autre. Vous êtes assurément pleins de bonne foi. Vous croyez sincèrement, vous, qu'en demandant la prohibition à la sortie des blés, vous, en allant casser les vitres des prétendus accapareurs, vous travaillez à amener l'abondance et le bon marché.

LE PU0IIIBIT10NNISTE ET L'ÉMEUTIER.

Sans aucun doute.

l'économiste.

Eh ! bien, il me serait très facile de vous prouver que vous allez diamétralement à l'opposé du but que vous voulez atteindre ; que, sans le savoir et sans le vouloir, vous travaillez à augmenter la disette et la cherté; que vous causez, en deux mots, aux populations dont vous croyez défendre les intérêts, des maux plus grands que tous les fléaux dont je vous parlais tout à l'heure. Et, pour ma part, je suis convaincu qu'une nation qui a le malheur de posséder des prohibitionnistes et des émeutiers ferait une

i L'Amigo et les Petits-Carmes sont les prisons de Bruxelles. L'Amigo est la prison où l'on dépose provisoirement les tapageurs, les vagabonds, les malfaiteurs, etc., comme la salle Sa'mt- Martin à Paris.

excellente spéculation en les troquant contre autant de sacs de sauterelles ou de charançons, au choix.

LE PROllIBITIONNISTE.

Vous êtes insupportable avec vos plaisanteries. Des coq-à-1'âne ne sont pas des raisons. l'économiste.

Soit ! ne plaisantons plus. Il faut avouer que c'est une belle chose que l'émeute.

l'émedtier.

Tiens! vous en convenez donc?

l'économiste.

Assurément. Voyez plutôt. C'est une rude besogne que celle d'approvisionner un pays, et d'y faire régner l'abondance, croyez-moi! Avez-vous vécu aux champs? Oui. Eh bien! vous devez savoir alors comme un y travaille. Dès quatre heures du matin, .il été; avant le jour, en hiver, on est levé à la ferme ou dans la chaumière du paysan, et on se m. i î L'œuvre. Il y a des gens qui disent que le blé pousse tout seul dans les champs; que le cultivateur n'a qu'a laisser faire la nature. Sans doute, la nature prête son concours à l'homme, mais c'est à la condition que l'homme soil son associé, son coopérateur infatigable. Voici une terre en friche. Suffit-il d'y répandre le blé el de le laisser pousser à la garde de Dieu? Non; il faut défoncer le sol, l'épierrer, le drainer -'il «-si trop humide, l'arroser -'il est Irop Bec, puis le labourer, l'ensemencer, le herser, 1.- rouler. Voilà bien des travaux h des fatigue I n'esl i« i- une sinécure que de tenir le manche d'une

charrue. Connaissez-vous cette belle description du travail du laboureur par Lamartine :

L'homme saisit le manche, et sous le coin tranchant, Pour ouvrir k> sillon, le guide au bout du champ.

O travail, sainte loi du monde,

Ton mystère va s'accomplir ;

Pour rendre la glèbe féconde

De sueurs il faut l'amollir !

L'homme, enfant et fruit de la terre,

Ouvre les flancs de cotte mère

Où germent les fruits et les fleurs,

Comme l'enfant mord la mamelle

Pour que le lait monte et ruisselle

Du sein de sa nourrice en pleurs!

La terre qui se fend sous le soc qu'elle aiguise, En tronçons palpitants s'amoncelle et se brise; Et tout en s'entr'ouvrant fume comme une chair Qui se fend et palpite et fume sous le fer. En deux monceaux poudreux les ailes la renversent. Ses racines à nu, ses herbes se dispersent ; Ses reptiles, ses vers, par le soc déterres, Se tordent sur son sein en tronçons torturés. L'homme les foule aux pieds, et secouant le manche, Enfonce plus avant le glaive qui les tranche; Le timon plonge et tremble et déchire ses doigts i...

L'homme s'use vite à cette besogne. Et quand on dit que la terre s'abreuve des sueurs du paysan, on ne fait pas une métaphore, c'est à la lettre. Maintenant le champ est préparé. C'est à la nature à faire son œuvre. Quelquefois la nature sourit aux efforts de l'homme, elle se montre envers lui généreuse et libérale; mais combien de fois l'excès de sécheresse ou d'humidité, la grêle, la rouille, viennent détruire

i Lamartine, Jocchjn, épisode des Laboureurs.

l'espérance du cultivateur ! Enfin, le blé est mûr, il faut le moissonner; car aucun bon génie ne se charge de le cueillir, de le botteler et de l'engranger. Quand il est dans la grange, il faut le battre et le vanner. Quand il est battu et vanné, il faut le mettre au grenier et le garer des charançons, puis le porter au marché ou au moulin. Que de peines, que de soucis, avant d'en avoir tiré de quoi entretenir bêtes et gens! Encore si la fortune était au bout ! Mais on ne s'enrichit guère à tenir le manche d'une charrue, et, de tout temps, c'a été une condition modeste que celle du cultivateur.

Cependant le blé est sorti de la ferme; il a élé charroyé au marché, et du marché au moulin. 11 arrive au boulanger qui le pétrit et met au four. Voilà encore bien des façons, et aucune ne se donne sans peine. Comment se nomme l'ouvrier boulan- I n gindre. Pourquoi? parce qu'il sue et se démène, parce qu'il geint, la nuil durant, pour que le pain soitprél au petit jour. Ah! le pain est facile à manger, mais combien de gens savent ce qu'il a coûté a produire?

L'on: iti i:it.

< lu diantre en veut-il venir?

l'économiste.

Voici. C'est que malgré tant de travaux, de peines el de soucis, malgré tanl de journées laborieuses qui "nt été employées à prép u ei la subsistance des populations, malgré tant de bras, d'intelligences et ipitaux qui ont été appliqués a i ette œuvre, il arrive quelquefois que la subsistance demeure in-

suffisante: il arrive que la disette, avec son cortège hideux de misères et de souffrances, fond sur les populations... Oh! c'est une pénible et cruelle épreuve. Mais, rassurez-vous. De môme qu'on a découvert un remède spécifique contre la fièvre, on on a trouvé un contre la disette, un spécifique qui agit d'une manière instantanée, qui substitue comme par un coup de baguette l'abondance à la disette. l'émeutier.

Et ce spécifique, c'est...

l'économiste.

Vous me le demandez? Eh! parbleu, c'est l'émeute : une demi-douzaine de fainéants se rassemblent dans la rue ou sur un marché; ils se plaignent tout haut de la cherté du pain et de la rareté de l'ouvrage, de pauvres femmes que leurs maris laissent sans pain pour aller se gorger de faro ou de genièvre, et qui viennent de faire queue à la porte du bureau de bienfaisance; des enfants qu'on jette le matin dans la rue, en disant à chacun : Va, nourristoi comme tu pourras! mendie ou vole! mais ne demande pas de pain le soir, car tu ne recevras que des coups de trique; des repris de justice sans ouvrage, et qui sont à l'affût d'un bon coup, viennent se joindre au groupe. On crie contre les accapareurs, et le plus lettré de la bande tire de sa poche un journal où l'on dénonce ces vampires qui s'abreuvent de la sueur du peuple. On raconte que tel marchand de grains emmagasine secrètement des blés pour les faire passer à l'étranger, où on les lui paye au poids de l'or ; que tel boulanger ne donne pas le poids, que

tel autre n'emploie plus que des farines avariées... C'est un concert de plaintes et d'injures. La foule crie, hurle, s'exaspère, puis elle se met en branle. On court chez le marchand de grains qui fait passer à l'étranger la subsistance du peuple; on jette des pierres dans ses carreaux et on répand dans le ruisseau les grains et les farines qu'il a eu l'imprudence d'étaler dans son magasin. On court ensuite chez le boulanger qui est accusé d'employer de mauvais grains ; on les pille, et si on les rencontre on les houspille. Mais les agents de police accourent. Il en vient d'abord un, deux, trois pour reconnaître l'émeute. On les roue de coups. Alors il en vient une troupe avec un commissaire et des gendarmes. On les hue, on leur jette des pierres; mais les gendarmes mettent leurs chevaux au trot, et chacun de prendre ses jambes à son cou et de décamper au plus vite. Eu un clin d'oui la rue est vide. Mais ce n'est ; as fini; cela ne lait au contraire que commencer. Le lendemain matin, les journaux et les commères racontent l'émeute avec commentaires, et des attroupements vont stationner en permanence vis-à-vis des boutiques saccagées, On les disperse, ils se reforment. Gela dure ainsi jusqu'au soir. Alors le branle-bas de la treille recommence ; mais c'est bien une autre affaire, car les curieux affluent, sans distinction d'âge ni de sexe. Les curieuxl c'ésl un des lients indispensables d'une émeute. Le curieux • i le comp< re naturel de l'émeutier, et le plus préi ieux des compi res, • ai il n'j entend pas malice. Le curieux va ■» l'émeute pour son plaisir, comme on \.i

à un spectacle gratis, et sans se douter qu'il joue un rôle clans la pièce. Donc, pendant toute la journée, on s'est dit chez le bourgeois : Il y aura une émeute ce soir, comme ce sera amusant! Irons-nous voir l'émeute? Le père de famille qui vient de lire une proclamation du bourgmestre, dans laquelle on engage les bons citoyens à rester chez eux, le père de famille résiste ; mais il y a dans la maison de petits jeunes gens qui portent déjà de grosses moustaches et de petites cannes, et qui sont naturellement affamés d'aventures; il y a de jeunes demoiselles qui sortent de pension et qui ne sont pas fâchées de savoir comment sont faits les émeutiers. La mère de famille se récrie contre tant d'imprudence, mais elle est hère de tant d'audace. D'ailleurs c'est un spectacle qui ne coûte rien, tandis qu'il faut payer sa place aux galeries Saint-Hubert x. Le soir venu, la benjamine de la maison est députée vers le père, et elle fait tant et si bien qu'elle linit par lever ses scrupules de garde civique et de bon bourgeois. Après tout, se dit-il, quelques personnes de plus ou de moins ne feront rien à l'affaire. On va donc à l'émeute. Il y a foule. Les curieux affluent, car ils ont tous fait le même raisonnement... Mais ils n'affluent pas seuls. Les gamins, lescapons du rivage2, les repris de justice, les aventurières du trottoir et des boulevards, tous les gueux, tous les fainéants, tous les galopins y sont au grand complet : c'est un brouhaha, c'est une bousculade, c'est un tohu-bohu...

* Théâtre de Bruxelles, où l'on joue le drame et le vaudeville. 2 Variété do lazzarone particulière h Bruxelles.

Les petits jeunes gens se faufilent dans la foule, les petites demoiselles crient qu'on les étouffe et qu'on les écrase, la mère de famille sue à grosses gouttes, le père commence à croire qu'il a commis une imprudence ; mais il est trop tard pour reculer. La multitude compacte bouche toutes les issues. Tout à coup on entend un roulement de tambours, auquel succède le pas strident d'une troupe de chevaux qui se mettent au trot sur le pavé. Aussitôt la foule reflue sur elle-même, et l'on n'aperçoit plus qu'un mélange confus de têtes, de bras, de chapeaux, de cannes, de parapluies, qui roulent pêle-mêle au milieu d'un effroyable charivari de sifflets, de grognements, de cris d'effroi des femmes et des piaffements des chevaux. Les gendarmes distribuent des coups de plat de sabre, les agents de police empoignent à droite et à gauche au plus épais des groupes. Les émeutiers - rejettent derrière les curieux, qu'ils poussent sous la latte des gendarmes ou sous le poignet des agents de police; les Clous ne perdent pas leur temps, et les journalistes rouges méditent un premier-Bruxellet foudroyanl contre la barbarie de la police... Quant au père de famille, étouffé, houspillé, meurtri, il i issemble tant bien que mal sa couvée, <it il s'en retourne au logis, jurant, mais un peu tard, qu'on ne i'\ prendra plus.

Lea petites demoiselles pleurent, qui son châle

déchiré, qui son bracelet perdu ; la mère de famille

uni.'. < in ue sait ce que sonl devenus les petits

jeunes gens, il- ne reparaissent que le lendemain...

tu ont passé la nuil àl'Amigo. Voilà le second jour.

Le troisième, l'autorité a pris ses mesures : la circulation est interdite, les issues sont gardées par la garde civique. Les émeutiers sont réduits à faire des promenades au pasde course, en jetant, par-ci, par-là, quelques pierres dans les vitrines des boulangers. Les curieux pansent leurs horions. Les journalistes rouges, seuls, protestent, par leur présence, contre l'abus de pouvoir dont le peuple a été victime. On se couche de bonne heure. Les rues sont désertes. L'émeute est finie.

Mais voici la merveille! Ces fainéants, ces capons, ces galopins, ces filous, ces filles perdues, ces bourgeois imbéciles, qui ont fait l'émeute ou qui l'ont grossie, *cet attroupement du vice et de la sottise, savez-vous ce qu'ils ont produit? Ils ont produit l'abondance. Ce que n'avaient pu faire le laboureur, le moissonneur, le batteur en grange, le vanneur, le meunier, le boulanger, partant de jours et de nuits de travail et de sueurs; ils l'ont accompli, eux, en deux ou trois journées de désordre et de pillage. Ils ont cassé quelques carreaux, pillé quelques boulangeries, houspillé quelques marchands de grains, et l'abondance a succédé à la disette. N'est-ce pas merveilleux? et n'a-t-on pas bien tort de tant se préoccuper de faire fleurir l'agriculture ! Ne suffirait-il pas de faire fleurir l'émeute, pour amener l'abondance dans un pays?

l'émeutier.

Je vois bien que vous voulez m'échauffer la bile, mais j'ai bien assez travaillé aujourd'hui; je suis harassé. Je vous laisse dire,

l'économiste.

Moi, je vais plus loin. Je prétends qu'on devrait non seulement vous laisser dire, mais encore vous laisser faire : car, enfin, si les émeutes ont la vertu d'engendrer l'abondance, on devrait les encourager au lieu de les réprimer, et récompenser les émeuticrs an lieu de les mettre à l'Amigo.

l'émeutier.

Eh ! eh! pourquoi pas? Si lesgouvernements étaient

vraiment populaires

l'économiste.

Ils confieraient aux émculiers la police des marchés, n'est-il pas vrai? Mais les gouvernements sont ingrats et stupides. Comment! voilà des hommes qui ont découvert un moyen simple, efficace, assuré de luire pousser le grain sans labours ni semailles, des hommes qui ont résolu économiquement, au prix de quelques vilres cassées et de quelques cotes enfoncées, et quelles côtes encore? des eûtes de boulangers ou de marchands de grains, le grand problème de la vie à bon marché, h an lien de leur dresser des statues, mi, les traite comme des malfaiteurs vul- au es; on les confond avec la tourbe des \ agabonds et des filous, on... Ah! lesgouvernements! Lesgou- . 1 1 j . - 1 1 1 — :

Vous persiflez I Qu'esl ce m11'' cela prouve? Que !»■ but auquel nous tendons vous échappe; que vous ne nous comprenez pas. C'esl le --ri de toutes les idéet nouvelles de nï Ire pas compi ise

l'économiste.

Casser des carreaux pour faire baisser le prix du pain, c'est donc une idée nouvelle? Il me semblait, au contraire, que c'était une pratique usitée depuis qu'il y a des carreaux et des émeutes. l'émeutier.

Allons, je vois bien que vous n'y entendez rien. Je vais vous expliquer la philosophie de la chose.

Voyez-vous, il n'y a, en matière de subsistance, qu'un système qui vaille, c'est que le gouvernement nourrisse le peuple. Aussi longtemps que l'on n'en sera pas venu là, le peuple souffrira, et il a déjà bien assez souffert, le peuple. Il faut que le gouvernement nourrisse le peuple; toute l'économie politique populaire, démocratique et sociale, est renfermée dans cette formule» Tous nos grands penseurs, Rousseau, Robespierre, Gabet, Louis Blanc, s'accordent là-dessus. Et, tenez, voici ce que disait Robespierre, notre grand martyr!...

l'économiste.

Martyr, d'après le Dictionnaire de l'Académie, signifie celui qui souffre la mort pour attester une vérité, celui qui est persécuté, proscrit, guillotiné, et non pas celui qui persécute, qui proscrit, qui guillotine.

l'émeutier.

Robespierre n'a-t-il pas été guillotiné pour la sainte cause du peuple ?

Oui, il a été guillotiné; mais après avoir été guillo-

lineur. Pour mériter le nom de marlyr, il faut avoir les mains pures de sang.

l'émeutier.

Homme à préjugés! Donc, voici ce que disait ïtobespierre dans un discours sur la liberté du commerce des grains : « Il faut, disait-il, assurer à tous les membres de la société la jouissance de la portion des fruits de la terre qui est nécessaire à leur existence, aux propriétaires et aux cultivateurs le prix de leur industrie, et livrer le superflu à la liberté du commerce. » Qu'est-ce que cela signifie? Que le gouvernement doit acheter aux agriculteurs leurs denrées, à un prix rémunérateur, et en assurer la jouissance au peuple, c'est-à-dire les lui -distribuer en raison de ses besoins. Vous autres, vous dites : 11 faut que le peuple nourrisse le gouvernement ; Robespierre disait, et nous répétons après lui : Il faut que le gouvernement nourrisse le peuple ! Est-ce que notre économie politique ne vaut pas un peu mieux que la vôtre? D'ailleurs vous avez tort d'en vouloir à Robespierre, il n'était pas l'ennemi de la liberté du commerce. Il lui faisail sa part, à cette liberté comme aux autres, une part juste el raisonnable. Nourrissons d'abord le peuple, disait-il ; fournissons-lui tOUS les aliments ilunl il a besoin, puis, s'il reste des subsistances, abandonnons-les à la liberté du commer

i.'i COROMU il .

<»ui. pour les vendre au peuple qui esl nourri par uvernement.

Pour en faire ce qu'il voudra. Le législateur, qui n'a en vue que l'intérêt général, doit-il se préoccuper des intérêts privés? Donc Robespierre n'était point hostile à la liberlé du commerce, et il avait soin de le déclarer dans un langage bien fait pour rassurer les honnêtes gens : « Je vous dénonce les assassins du peuple, disait-il ; et vous répondez : Laissez-les faire ! (C'étaient les économistes de l'époque qui répondaient cela)... Je n'ôte aux riches et aux propriétaires aucune propriété légitime ; je ne leur ûte que le droit d'attenter à celle d'autrui. Je ne détruis point le commerce, mais le brigandage des monopoleurs ; je ne les condamne qu'à la peine de laisser vivre leurs semblables. » Langage sublime ! Écoutez encore la péroraison, car tout ce discours est resté gravé dans ma mémoire en caractères indélébiles. « Riches égoïstes, sachez prévoir et prévenir d'avance les résultats terribles de la lutte de l'orgueil et des passions lâches contre la justice et contre l'humanité. Que l'exemple des nobles et des rois vous instruise. Apprenez à goûter les charmes de l'égalité et les délices de la vertu, ou du moins contentezvous des avantages que la fortune vous donne, et laissez au peuple du pain, du travail et des mœurs. » Que dites-vous de cela?

l'économiste.

Je dis que vous avez une jolie littérature, et qu'elle vous profite joliment.

l'émeutier.

Je m'en flatte ; que le gouvernement nourrisse le

peuple, c'était la maxime de Robespierre, et c'est la mienne. Maintenant, ce but que doit se proposer tout homme qui aime véritablement le peuple, ce but, on ne saurait complètement l'atteindre en un jour. Robespierre lui-même ne l'a pas pu. Que fautil faire en attendant? Faut-il laisser les accapareurs, les monopoleurs, les agioteurs s'engraisser paisiblement de la substance du peuple? Faut-il tolérer leur infâme brigandage? Non, mille fois non. Vous disiez tout à l'heure que la réglementation avait échoué au moyen âge ; qu'elle avait aggravé le mal, au lieu de le détruire. Mais est-ce parce qu'on a trop réglementé? Ne serait-ce pas plutôt parce qu'on n'a pas réglementé assez? C'étaient les grands et les riches qui gouvernaient alors. Peut-être bien s'entendaientils avec les accapareurs. Cela ne prouve rien contre ! i réglementation.

l'u homme qui a écrit un gro.s livre sur la législation et le commerce des grains, et dont vous ne récuserez pas le témoignage, car c'était un bour- . M. Necker, comparait les propriétaires à des li"ii- toujours prêts à s'élancer pour dévorer les travailleurs. Eh bien ! je dis, moi, qu'il ne faut pas i lui- ces bêtes féroces ; je dis qu'il faut les museler, el que, -i le gouvernement manque a ce devoir, le peuple a l«- droit de se protéger lui-même.

Ainsi, que se passe-t-il aujourd'hui? On spécule,

giote sur les grains, on les cache ou on lestrans-

à l'étranger : on cause une disette factice quand

abondante, h le gouvernement i-

1ère des maie. infernales I n laisse faire les

accapareurs ! Il les laisse spéculer, agioter pour affamer le peuple et s'enrichir de sa faim! Eh! bien, puisque le gouvernement ne prend aucune mesure, puisqu'il se croise les bras, n'est-ce pas à nous d'aviser? Puisqu'il livre le peuple aux accapareurs, le peuple n'a-t-il pas le droit de se défendre contre eux?

l'économiste.

Vous étiez, il y a une heure, toute une bande aux trousses d'un malheureux marchand de grains qui courait comme un lièvre ; c'était pourtant lui qui vous attaquait; vous ne faisiez que vous défendre. Gomme les apparences sont fallacieuses ! l'émeutier.

Ne recommencez pas vos railleries. — Je vous ai expliqué pourquoi nous faisons des émeutes: c'est pour suppléer à l'inaction coupable du gouvernement; c'est pour empêcher le peuple d'être dévoré par les accapareurs. Tant pis pour vous, si vous ne comprenez pas. Gela prouve simplement que vous ne voulez pas comprendre.

l'économiste.

Et que je suis un complice des accapareurs ? Gela coule de source.

l'émeutier.

Eh! eh! votre langage ne pourrait-il pas bien le faire supposer?

l'économiste.

Et si je vous prouvais, moi, que vous avez travaillé toute la journée à faire les affaires des marchands de grains ; qu'ils vous seront redevables

d'une belle augmentation de leurs bénéfices de Tannée, que diriez-vous?

l'émeutibr.

Hein? Moi, un complice des accapareurs! Ce serait vif!

l'économiste.

Eh bien, je me charge de vous le prouver, clair comme deux et deux font quatre.

l'émeutier.

Je ne suis pas curieux, comme dit la chanson, mais je voudrais bien voir ça.

Je suis à vos ordres. Je vous démontrerai, quand vous voudrez, que les émeutes ne peuvent avoir d'autre résultat que d'augmenter la rareté du blé et de surélever les bénéfices de ceux qui le vendent aux dépens de ceux qui l'achètent. Quant à votre but populaire, démocratique et social, qui consiste à faire nourrir le peuple par le gouvernement, pourquoi le poursuivez-vous?

l'émeutier.

Mh ! pour que l*1 peuple soil mieux nourri et à meilleur marché, quoi !

l'économiste*

Je n'aurai pas de peine à vous prouver qu'il le

serait plus mal et plus chèrement. Ce n'est pas tout :

cléments que vous invoquez pour protéger les

consommateurs contre les * lions » dont parle

cker, cité par Louis Blanc ; ces règlements qui

"ut fait une -i mauvaise besogne au moyen âge, je

n'aurai pas de peine, non plus, A voua prouver qu'ils

en feraient encore une plus mauvaise de nos jours ; que ce que le gouvernement a de mieux à faire... l'émeutier.

C'est de ne rien faire, n'est-il pas vrai? Connu! l'économiste.

C'est d'accorder aux agriculteurs et aux marchands de grains pleine et entière liberté de vendre leurs denrées où et quand bon leur semble, au dedans ou au dehors ; c'est de protéger religieusement leurs personnes et leurs propriétés, et de les laisser faire.

C'est cela, de laisser le peuple à la merci des mangeurs d'hommes.

l'économiste.

Laissez-moi achever. Je m'engage enfin à vous prouver que, sous ce régime de pleine et entière liberté commerciale, les marchands de grains réaliseraient de moins gros bénéfices que sous le régime des émeutes, des règlements et des prohibitions à la sortie, tandis que le peuple serait mieux nourri et à meilleur marché.

LE PROHIBITIONNISTE.

(Il a fini de lire Y Émancipation.) — Ah! que voilà bien les hommes à système ! Ils posent un principe, et ils prétendent l'appliquer quand même, sans tenir compte des faits et des circonstances.

l'économiste.

Pourquoi pas, si le principe est bon?

LE PROHIBITIONNISTE.

Des principes! des principes ! Est-ce qu'il y a des principes?

l'économiste.

Croyez-vous qu'il vaille mieux dire la vérité que de mentir?

LE PROHIBITIONNISTE.

Ah! par exemple,, est-ce que cela fait doute? Je crois qu'il vaut mieux dire la vérité.

Pourquoi?

LE PIIOHIBITIONNISTE.

Parce que... parce que le mensonge est mauvais, parce qu'il est dans la nature du mensonge de produire du mal.

l'économiste.

Qui dit cela?

LE PROHIBITIONNISTE.

Mais la morale donc! C'est un principe élémentaire de morale.

l'économiste.

Bon ! Il y a donc des principes en morale?

LE PROHIBITIONNISTE.

En morale, assurément. Mais...

l'économiste.

Croyez-vous qu'en mois précipitant du liant de la cathédrale d'Anvers vous vous casserez le cou?

LE PROHIBITIONNISTE.

Belle question! Si je le crois là moins d'un miracle...

l'économiste.

Eh bien ! en vertu de quoi vous casserez-vous le

cou .'

LE PROÛIBITIONNISI i ,

En vertu de la loi de la pesanteur, c'est tout simple.

Et cette loi, qu'est-elle?

LE PHOUIBITIONNISTE.

C'est... Eh! parbleu, c'est un principe élémentaire de physique.

l'économiste.

Il y a donc des principes en physique? El si vous mangez avec excès, qu'en résultera-t-il?

LE I'ROniBITIONNISTE.

Il en résultera que j'attraperai une indigestion.

l'économiste.

En êtes-vous bien sûr?

LE PROIIIB1TIONNISTE.

Tout à fait sûr.

l'économiste.

Pourquoi?

LE PROI1IBITIONNISTE.

Ah çà, mais c'est donc une scie! Parce que ma digestion ne se fera point.

l'économiste.

Et pourquoi votre digestion ne se fera- l-elle point?

LE PROI1IBITIONNISTE.

Est-ce que je le sais, moi? Demandez-le à mon médecin.

l'économiste.

Pourquoi ne me l'expliquez- vous pas vous-même?

LE PROH1B1TIONNISTE.

Parce que je ne sais pas comment le corps humain est construit, organisé; parce que je ne connais pas les lois qui président à la nutrition, parce que je ne suis pas un physiologiste.

l'économiste.

Mais quoique vous ne connaissiez pas la physiologie, vous admettez qu'elle existe, n'est-il pas vrai?

LE PROUIBITIONNISTE.

Assurément.

l'économiste.

Très bien. Vous admettez aussi qu'un physiologiste puisse expliquer pourquoi votre digestion ne se fait point quand vous avez trop mange. Mais sur quoi fondera-t-il son explication?

LE PROUIBITIONNISTE.

Sur...

l'économiste.

Allons! accouchez.

LE PROIIIBITIONNISTE.

Sur les principes de la physiologie, ce me semble. l'économiste.

Il y a donc des principes en physiologie ? Eh bien, s'il \ a des principes en morale, en physique, en physiologie, pourquoi n'y en aurait-il pas en économie politique?

LK PROHIBITIONNISTE.

Parce que l'économie politique n'est qu'une science... conjecturale, incertaine, une science donl iultats varient, se contredisent.

i.'i CONOMISTE.

Qu'en savez- vous 7 Connaissez-vous L'économie politique .'

l.i. PROHIBITIONNIG 1 1

La question esl bonne I Qui es! ce qui ne connatl p a r. conomie politique .'

l'économiste.

Mais encore! l'avez-vous étudiée?

LE PROU1BITIONNISTE.

Est-ce qu'on étudie l'économie politique? J'ai toujours entendu dire qu'il suffisait d'un peu de bon sens pour résoudre les questions économiques.

l'économiste.

Ah ! et s'il vous arrivait d'avoir la fièvre oulajaunisse, ou même si vous attrapiez une simple indigestion, que feriez-vous?

LE PROHIBITIONNISTE.

Je ferais vite appeler mon médecin.

l'économiste.

Et suivriez-vous ses ordonnances?

LE PIIOIUBITIONNISTE.

Religieusement ; sinon, pourquoi le ferais-je appeler?

l'économiste.

Vous reconnaissez donc que votre médecin a plus de bon sens que vous?

LE PHOniBlTlONNlSTE.

Plus de bon sens que moi! non, morbleu. Sans me flatter, je ne crois pas que personne ait plus de bon' sens que moi, et je crois l'avoir prouvé dans la conduite de mes affaires. Ce n'est point parce que je reconnais à mon médecin un bon sens supérieur au mien, que je lui confie le soin de ma santé, c'est parce qu'il a des connaissances que je n'ai point; c'est parce qu'il a étudié la médecine et qu'il est, en conséquence, mieux en état que moi de reconnaître mes maux et de les guérir.

l'économiste.

Fort bien. Vous convenez avec moi que le bon sens ne suffit pas pour guérir la lièvre, la jaunisse et les autres maladies. Vous convenez que la connaissance du corps humain est nécessaire aussi?

LE PROHIBITIONNISTE.

Ai-je jamais prétendu le contraire?

l'économiste.

Et comment nomme-t-on les gens qui entreprennent de guérir un malade, sans s'être donné la peine d'étudier la médecine, en se liant simplement à leur bon sens ?

LE PROHIBITIONNISTE.

Un les nomme des charlatans.

L'ÉCONOMISTE

N'y a-t-il pas des lois qui leur interdisent la pratique de l'art de guérir?

nui. certes.

l'économiste.

Que pensez-vous de ces lois qui interdisent la pra-

lique de la médecine aux ^ens qui ne l'ont pas étudii

LE PROHIB1 riONNISTE.

Je pense qu'elles sont des plus salutaires. Gomment! un permettrai! au premier ignorant venu de se jouer de la santé el de la vie d'un homme! on lui permettrait d'administrer des remèdes sans avoir auparavant étudié leur action sur l'organisme, sans qu'il sache si leur application peut être bienfaisante • •il funeste ! mai- 1 e sérail tolérer l'homicide I

l'économiste.

Pourtant s'il était bien avéré que cet ignorant qui pratique la médecine est un homme de bon sens?

LE PROHIBITIONNISTE.

Vous voulez rire. Est-ce qu'un homme qui se mêle de pratiquer un art qu'il ne connaît point peut être un homme de bon sens? Et quand même il le serait, que peut le bon sens quand il n'est pas éclairé par la science?

l'économiste.

Ah ! et si le charlatan dont nous parlons, au lieu de compromettre la santé de quelques centaines ou de quelques milliers de malades, pouvait influer sur l'existence de plusieurs millions d'individus, trouveriez-vous bon qu'on le laissât faire?

LE PROHIBITIONNISTE.

(Jue voulez-vous dire? Est-ce là une question? Si son ignorance pouvait compromettre la vie de plusieurs millions d'individus, ce serait une raison de plus pour mettre un tel homme hors d'état de nuire.

l'économiste.

Pourtant, si, fort de son bon sens, il persistait à pratiquer un art qu'il ne connaît point, s'il voulait être médecin quand même?

LE PROHIBITIONNISTE.

Je le ferais enfermer comme un fou, comme un enragé.

l'économiste.

Et s'il s'échappait pour recommencer de plus belle?

LE PROfllBITIONNISTE.

Oh I alors, plutôt que de laisser tant d'existences à la merci d'un fou dangereux, je n'écouterais plus que la nécessité du salut public et je. . . l'économiste.

Prenez garde ! Vous êtes sur le point de commettre un suicide! vous allez vous guillotiner vousmême.

LE PROflimTIONNISTE.

Qu'est-ce à dire?

L'ÉCONOMISTE

C'est-à-dire que le corps social ne possède pas un mécanisme moins compliqué que le corps humain ; d'où il résulte que le bon sens seul ne suffit pas plus pour soulager les maux de la société que pour guérir ceux du corps. 11 faut, comme vous le disiez si bien tout à l'heure, que le bon sens soit éclairé par la science. Et la science qui étudie le mécanisme de la société, c'est...

LE PROHIBITIONNISTE.

L'économie politique, n'est-il pas vrai?

l'économiste.

Précisément. <»r, pour connaître L'économie politique, il faut l'étudier; el quand on se mêle de résoudre les questions économiques sans s'être préalablement livré a cette étude indispensable, on mble ;i un charlatan qui pratique l'ait de guérir -.m- avoir aucune notion de médecine : avec cette différence essentielle qu'un charlatan, en médecine, ne peul compromettre que quelques centaines ou quelques m il lien de vies, tandis qu'un charlatan en

économie politique peut en compromettre des millions.

LE PROUIBITIONNISTE.

Ta, ta, la, ta. Vous ne me ferez jamais accroire que je suis un charlatan parce que je résous, avec les seules lumières que me fournit mon bon sens, une question aussi simple que celle de la prohibition à la sortie des grains dans une année de disette. Il n'est pas nécessaire pour cela d'avoir étudié l'économie politique.

L'ÉCONOMISTE

C'est à savoir.

LE PROUIBITIONNISTE.

Gomment ! voilà un pays qui a un déficit bien constaté, un pays qui se trouve exposé à subir toutes les horreurs de la disette ; qu'a-t-il de mieux à faire? Est-ce de laisser sa subsistance, déjà insuffisante, s'écouler à l'étranger? Est-ce de laisser le déficit s'agrandir jusqu'à ce que la disette ait pris les proportions d'une famine? Le bon sens le plus vulgaire ne commande-t-il pas, en de semblables circonstances, de garder son blé pour soi? Dans la pétition qu'ils ont adressée au conseil communal pour demander la prohibition à la sortie, les boulangers de Gand disent : « Quand je possède soixante-quinze centimes, et qu'il me faut un franc, que fais-je? Est-ce que je commence par lâcher mes soixantequinze centimes? Non ! je les garde, et je tâche de me procurer, où et comme je puis, les vingt-cinq centimes dont j'ai besoin». C'est le bon sens du

peuple qui parle ainsi. Tant pis pour la science des économistes, si elle parle autrement!

l'émeutier.

Bravo! je n'aurais jamais cru que nous fussions si bien d'accord. Certainement, c'est une chose odieuse et infâme de laisser sortir le blé du pays quand la disette sévit, quand le peuple a faim. Mais est-ce que cela suffit? N'est-il pas odieux et infâme aussi de permettre aux accapareurs de garder le blé dans leurs magasins, de le cacher, de l'enfouir, afin de spéculer sur un nouveau renchérissement quand les populations souffrent? Le gouvernement ne devraitil pas mettre un frein à un agiotage si abominable? ne devrait-il pas se charger de nourrir le peuple? l'économiste.

Voilà ce que dit encore le bon sens du peuple en dépit de la science des économistes, n'est-il pas vrai? l'émeutier.

Sans doute, et voilà ce qu'il continuera de dire jusqu'à ce qu'on lui prouve qu'il a tort.

LE PROH1BITIONNISTE.

Cela ue sera pas bien difficile. 11 est reconnu que les marchands de grains sonl des intermédiaires utiles, indispensables, à qui il faut accorder pleine liberté... à l'intérieur. Il esl reconnu aussi que lo gouvernement ne peul se charger de nourrir le peuple.

i.'i MEDTIER.

Reconnu, reconnu I Par qui?

LE PROBIBITIOtnilSTE

l.h ! mais, par..

L'EMEUTE. 3o

l'économiste.

Achevez, par... ?

LE PROHIBITIONNISTE.

Par le bon sens public.

l'économkte.

Allons donc ! le bon sens du peuple a précisément reconnu le contraire, car, de tout temps, le peuple a demandé à être nourri par le gouvernement; de tout temps aussi il a demandé à être protégé contre les accapareurs. N'invoquez donc pas le bon sens public. Convenez franchement que c'est à l'économie politique que vous êtes redevable de ces deux démon,strations-là.

LE PROHIBITIONNISTE.

Certainement, certainement, je n'ai jamais prétendu que l'économie politique ne soit pas utile dans une certaine mesure ; mais il y a des choses si claires, si palpables, des choses de sens commun... l'économiste.

Toujours le sens commun. Et sije vous démontrais que votre fameux raisonnement des boulangers de Gand n'est pas plus du sens commun qu'il n'est de l'économie politique; si je vous démontrais que la prohibition à la sortie des grains ne vaut pas mieux qu'aucune des autres proscriptions et prohibitions du régime réglementaire ; qu'elle ne peut qu'aggraver la disette au lieu de ramener l'abondance ?

LE PROHIBITIONNISTE.

Par exemple !

l'économiste.

Eh! bien, si vous voulez me prêter un peu d'attention...

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