‹ Conversion de M. Marie-Alphonse Ratisbonne: Relation authentique, suivie de la lettre de MChapitre 10 sur 14 · A V. DUFRICHE-DESGENETTES · texte numérisé non relu

A V. DUFRICHE-DESGENETTES

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Nouscrojwi* devoir faire précéder le récit de la conversion de M. Marie- Alphonse Ratisbonne du préambule dont levénérable curé de Notre-Dame- des-Victoires l'a accompagné dans le premier bulletin des Annales de VArchicon* frérie.

La nouvelle de la conversion de M. Alphonse Ratisbonne fut donnée à l'Archioonfrérie du saint Cœur de Marie le dimanche 90 janvier 1 &4â,a l'office du soir, par M. l'abbé Ratisbonne, notre sous directeur. Il nous serait impossible de rendre compte de l'impression que ce

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touchant et si intéressant récit fit sur toute l'assemblée. Quand l'abbé Ratisbonne, après avoir raconté les circonstances de cette merveilleuse conversion, dit : « Cet Alphonse dont je vous parle est mon frère... » il n'y avait qu'un sentiment, il n'y eut qu'un cri pour l'exprimer ; les cœurs se dilatèrent, et un aA ! prolongéépancha ce que les cœurs ne pouvaient plus garder d'admiration et de joie. Que de larmes furent répandues, et qu'elles étaient douces ! Jusque-là on avait admiré la divine miséricorde, on jouissait du retour de cet enfant à la maison de son père, c'était la joie du chrétien. Mais à ces mots : C'est mon frète ! toute l'assemblée partagea la joie de ce pieux ecclésiastique ; chacun était devenu son frère. Sur la demande qui nous fut faite par plusieurs de nos confrères, au moment où nous descendions de la chaire, nons chantâmes un Magnificat en actions de grâces. Depuis un an, la famille du jeune néophyte était l'objet de nos vœux, et quinze jours avant sa conversion il avait été de nouveau et spécialement recommandé par son frère aux prières publiques.

Voulant faire partager à tous nos confrères la sainte joie qui remplit nos cœurs, et ne voulant rien présenter que d'exact, nous avons prié M. Marie-Alphonse Ratisbonne de nous donner lui-même la relation de sa conversion.

Voici l'extrait d'une lettre qu'il nous a écrite :

Collège de Juilly, 1* avril 1842.

Ma première pensée et le premier cri de mon cœur, au moment de ma conversion, fut d'ensevelir ce secret avec mon existence tout entière au fond d'un cloître, afin d'échapper au monde, qui ne pouvait plus me comprendre, et de me donner tout à mon Dieu, qui m'avait fait entrevoir et goûter les choses d'un autre monde. Je ne voulus point parler sans la permission d'un prêtre : on me conduisit vers celui qui représentait Dieu pour moi. Il m'ordonna de révéler ce qui m'était arrivé ; je le fis, autant que cela m'était possible, de vive voix. Aujourd'hui je tâcherai, après quelques semaines de retraite, d'embrasser plus de détails ; et c'est à vous, monsieur le Curé, à vous qui avez fondé l'Archiconfrérie pour la conversion des pécheurs, c'est à vous que les pécheurs doivent compte des grâces qu'ils ont obtenues.

Si je ne devais vous raconter que le fait de ma conversion, un seul mot suffirait : le nom de Marie ! mais on vous demande d'autres faits ; on veut savoir quel est ce fils d'Abraham qui a trouvé à Rome la vie, la grâce et le bonheur. Je veux donc, en invoquant d'abord l'assistance de ma céleste Mère, vous exposer bien simplement toute la suite de ma vie.

Ma famille est assez connue, car elle est riche et bienfaisante, et à ces titres, elle tient depuis longtemps le premier rang en Alsace.

Il y a eu, dit-on, beaucoup de piété dans mes aïeux : les chrétiens, aussi bien que les Juifs ont béni le nom de mon grand- père, le seul Juif qui, sous Louis XVI, obtint, non- seulement le droit de posséder des propriétés à Strasbourg mais encore des titres de noblesse. Telle fut ma famille ; mais aujoud'hui, les traditions religieuses y sont entièrement effacées.

Je commençai mes études sur les bancs du oflHége royal de Strasbourg, où je fis plus de progrès dans la corruption du cœur que dans l'instruction de l'intelligence.

C'était vers l'année J825 (je suis né le \« mai 4814) ; à cette époque, un événement porta un rude coup à ma famille. Mon frère Théodore sur lequel on fondait de grandes espérances, se déclara chrétien ; et, bientôt après, malgré le* plus vives sollicitations et la désolation qu'il avait causée, il alla plus loin, se fit prêtre, et exerça son ministère dans la même ville sous les yeux d<* mon inconsolable famille. Tout jeune que j'étais, cette conduite de mon frère me révolta, et je pris en haine son habit et son caractère. Élevé au milieu de jeunes chrétiens indifférents comme moi, je ri'avais éprouvé jusqu'alors ni sympathl* Ai antipathw

pour le Christianisme ; mais la conversion de mon frère, que je regardais comme une inexplicable folie, me fit croire au fanatisme des catholiques, et j'en eus horreur.

On me retira du collège pour me mettre dans une institution protestante dont le magnifique prospectus avait séduit mes parents. Les fils des grandes maisons protestantes d'Alsace et d'Allemagne venaient s'y former à la vie fashionable de Paris, et s'adonnaient aux plaisirs bien plus qu'à la science. Je me présentai néanmoins aux examens en sortant de cette pension, et par un bonheur peu mérité, je fus reçu bachelier ès-lettres.

J'étais alors maître de mon patrimoine puisque bien jeune encore, je perdis ma mère, et, quelques années après, mon père. Mais il me restait un digne oncle, le patriarche de ma famille, un second père, qui, n'ayant point d'enfants, avait mis toute son affection dans les enfants de son frère.

Cet oncle, si connu dans le monde financier par sa loyauté et sa capacité peu ordinaire, voulut m'attacher à la maison de banque dont il est le chef; mais je fis d'abord mon droit à Paris, et après avoir reçu le diplôme de licencié et revêtu la robe d'avocat, je fus rappelé à Strasbourg par mon oncle, qui mit tout en œuvre pour me fixer auprès de lui. Je ne

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saurais énumérer ses largesses : chevaux, voitures, voyages, mille générosités m'étaient prodiguées, et il ne me refusait aucun caprice. Mon oncle* ajouta à ces témoignages d'affection une marque plus positive de sa confiance : il me donna la signature de la maison, et me promit, en outre, le titre et les avantages d'associé... promesse qu'il réalisa effectivement le 1 er janvier de cette année 1842. C'est à Rome que j'en reçus la nouvelle.

Mon oncle ne me faisait qu'un seul reproche, c'étaient mes fréquents voyages à Paris. Tu aimes trop les Champs-Elysées, me disait-il avec bonté. Il avait raison. Je n'aimais que les plaisirs ; les affaires m'impatientaient, l'air des bureaux m'étouffait; je pensais qu'on était au monde pour en jouir ; et, bien qu'une certaine pudeur naturelle m'éloignât des plaisirs et des sociétés ignobles, je ne rêvais cependant que fêtes et jouissances, et je m'y livrais avec passion.

Heureusement qu'à cette époque une bonne œuvre se présenta à mon besoin d'activité :

je la pris chaudement à cœur. C'était l'œuvre de la régénération des pauvres Israélites, comme on l'appelle improprement; car je comprends aujourd'hui qu'il faut autre chose que de l'argent et des loteries de charité pour régénérer un peuple sans religion. Mais enûn

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je croyais alors à la possibilité de cette rénovation, et je devins un des membres- les plus zélés de la Société d'encouragement au travail en faveur des jeunes Israélites, société que mon frère le prêtre avait fondée à Strasbourg, il y a une quinzaine d'années, et qui toujours a subsisté, malgré le peu de ressources dont elle pouvait disposer.

Je parvins à remplir sa caisse, et je crus avoir beaucoup fait.

charité chrétienne ! que tu as dû sourire à mon orgueilleux contentement! Le Juif s'estime beaucoup quand il "donne beaucoup; le chrétien donne tout et se méprise : il se méprise, tant qu'il ne s'est pas donné lui-même; et quand il s'est donné tout entier, il se méprise encore.

Je m'occupais donc laborieusement du sort de mes pauvres coreligionnaires, quoique je n'eusse aucune religion. J'étais Juif de nom, voilà tout ; car je ne croyais pas même en Dieu. Je n'ouvris jamais un livre de religion ; et dans la maison de mon oncle, pas plus que chez mes frères et sœurs, on ne pratiquait la moindre prescription du judaïsme.

Un vide existait dans mon cœur, et je n'étais point heureux au milieu de l'abondance de toutes choses. Quelque chose me manquait ; mais cet objet me fut donné aussi... du moins je le croyais !

ftft CONVERSION

J avais une nièce, la fille de mon frère aîné, qui m'était destinée depuis que nous étions enfants tous les deux. Elle se développait avec grâce sous mes yeux, et en elle je voyais tout mon avenir et toute l'espérance du bonheur qui m'était réservé. Il ne me parait pas convenable de faire ici l'éloge de celle qui fut ma fiancée. Gela serait inutile pour ceux qui ne la connaissent pas ; mais ceux qui l'ont vue savent qu'il serait difficile de s'imaginer une jeune fille plus douce, plus aimable et plus gracieuse. Elle était pour moi une création toute particulière, qui semblait faite uniquement pour compléter mon existence ; et lorsque les vœux de toute ma famille, d'accord avec nos sympathies mutuelles, fixèrent enfin ce mariage si longtemps désiré, je crus que désormais rien ne manquerait plus à ma félicité.

En effet, après la célébration de mes fiançailles, je voyais toute ma famille au comble de la joie ; mes sœurs étaient heureuses '.Elles ne me faisaient qu'un reproche, c'était d'aimer trop ma fiancée, et elles s'avouaient jalouses ; car je dois dire ici qu'il est peu de familles où l'on s'aime plus que dans la mienne : la plus intime union, la plus tendre affection règne et régna toujours entre mes frères et sœurs, et cet amour va presque jusqu'à l'idolâtrie Oh! elles sont si bonnes

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mes sœurs, si aimantes! Pourquoi donc ne sontelles pas chrétiennes ?

Il n'y avait qu'un seul membre de ma famille qui m'était odieux ; c'était mon frère Théodore. Et cepandant il nous aimait aussi ; mais son habit me repoussait , sa présence m'offusquait ; sa parole grave et sérieuse excitait ma colère. Un an avant mes fiançailles, je ne pus retenir ces ressentiments, et je les lui exprimai dans une lettre qui dut rompre à jamais tous rapports entre nous. Voici en quelle occasion. Un enfant était à l'agonie* mon frère Théodore ne craignit point de demander ouvertement aux parents la permission de le baptiser, et peut-être allait-il le faire, quand j'eus connaissance de sa démarche. Je regardais ce procédé comme une indigne lâcheté; j'écrivis au prêtre de s'adresser à des hommes et non point à des enfants, et j'accompagnai ces paroles de tant d'invectives et de menaces, qu'aujourd'hui encore je m'étonne que mon frère ne m'ait pas répondu un seul mot. Il continua ses relations avec le reste de la famille ; quant à moi, je ne voulus plus le voir, je nourrissais une haine amère contre les prêtres, les églises les couvents, et surtout contre les jésuiles, dont le nom seul provoquait ma fureur.

Heureusement que mon frère quitta Strasbourg ; c'était tout ce que je désirais. H était

appelé à Paris, à Notre-Dame-des-Victoires, où il ne cesserait, disait-il en nous faisant ses adieux, de prier pour la conversion de ses frères et sœurs. Son départ me soulagea d'un grand poids; je cédai même aux instances de ma famille à l'occasion de mes fiançailles en lui écrivant quelques mots d'excuses. 11 me répondit avec amitié, me recommandant ses pauvres, auxquels je fis en effet parvenir une petite somme.

Après cette espèce de raccommodement, je n'eus plus aucun rapport avec Théodore, et je ne pensais plus à lui; je l'oubliai....* tandis que lui, il priait pour moi!

Je dois consigner ici une certaine révolution qui s'opérait dans mes idées religieuses à l'époque de mes fiançailles.

Je l'ai dit, je ne croyais à rien ; et dans cette entière nullité, dans cette négation de toute foi , je me trouvais parfaitement en harmonie avec mes amis catholiques ou protestants; mais la vue de ma fiancée éveillait en moi je ne sais quel sentiment de la dignité humaine; je commençais à croire à l'immortalité de l'âme ; bien plus; je me mis instinctivement à prier Dieu ; je le remerciais de mon bonheur, et pourtant je n'étais pas heureux..... Je ne pouvais me rendre compte de mes sentiments ; je regardais ma fiancée comme mon bon ange; je

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le lui disais souvent ; et en effet, sa pensée élevait mon cœur vers un Dieu que je ne connaissais pas, que je n'avais jamais prié ni invoqué.

On jugea convenable, à cause de l'âge trop tendre de ma fiancée, de retarder le mariage. Elle avait seize ans. Je dus faire un voyage d'agrément en attendant l'heure de notre union. Je ne savais de quel côté diriger mes courses ; une de mes sœurs, établie à Paris, me voulait près d'elle; un excellent ami m'appelait en Espagne. Je résistai aux instances de plusieurs autres, qui me communiquaient de séduisants projets. Je m'arrêtai enfin à la pensée d'aller droit à Naples, de passer l'hiver à Malte afin d'y fortifier ma santé délicate, et de revenir ensuite par l'Orient ; je pris même des lettres pour Gonstantinople, et je partis vers la fin de novembre 1841. Je devais être de retour au commencement de l'été suivant.

Oh! que mon départ fut triste! Je laissai là une fiancée bien-aimée, un oncle qui ne s'épanouissait qu'avec moi, des sœurs, des frères, des nièces, doitf la société faisait mes plus chères délices ; je laissai là encore ces écoles de travail, ces pauvres Israélites dont je m'occupais si activement, et enfin des amis nombreux qui m'aimaient, des amis d'enfance que je ne pouvais quitter sans verser des larmes,

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