‹ Conversion de M. Marie-Alphonse Ratisbonne: Relation authentique, suivie de la lettre de MChapitre 12 sur 14 · PREMIÈRE LETTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LETTRE

Ronie, 19 janvier 1842.

Le long de la Voie Sacrée, parmi les monuments en ruine qui forment une ceinture si pittoresque de l'antique Forum, le temple des

deux frères fondateurs de Rome est un de ceux qui ont le moins souffert des ravages du temps et des barbares. Le christianisme, eu les purifiant, en a sauvé les débris. Restauré par un pape au VI e siècle, le temple de Ro« mulus et de Rémus est devenu l'église de Saint -Côme - et - Saint - Damien, deux frères aussi, mais deux frères chrétiens demeurés toujours unis dans la vie par leur amour, dans la mort par le martyre, dans l'éternité par la gloire.

J'aime cette église comme un monument des premières conquêtes de la foi sur le paganisme. 11 y avait hier la station du Carême, et je suis allé la visiter. L'âme encore toute remplie du souvenir de M. de Laferronnays, je me suis rappelé qu'à pareil jour, il y a un an, je me trouvais près de lui, à cette même place, priant sur le tombeau des deux martyrs, devant le Saint-Sacrement solennellement exposé. 11 me semblait le revoir encore à genoux contre la balustrade du sanctuaire, dans l'attitude du recueillement le plusprofond, les mains jointes et le visage en quelque sorte resplandissant d'une ferveur angélique. J'ai relu, avec la vive émotion d'un tel souvenir, une prière en forme d'amende honorable, composée par lui et tout entière écrite de sa main ; il l'avait laissé tomber de son livre en se retirant.... Hélas !

sa mort me permet aujourd'hui de révéler le secret de cette touchante prière : je crois pouvoir vous en adresser quelques fragments pour la plus grande louange de Dieu et pour la gloire aussi de cette âme si grande, si admirable dans son repentir.

• mystérieuse prévision de la plus

incompréhensible bonté, c'est à vous seule que je dois de n'être point tombé dans le désespoir ; seule vous pouviez relever mon âme du découragement mortel dans lequel devait l'entraîner le souvenir terrible et toujours présent de mes innombrables et si cruelles offenses... Je puis m'offrir au monde comme une preuve vivante de votre inépuisable miséricorde. Je reconnais que pendant l'affreux. délire auquel je m'abandonnai volontairement durant un aussi grand nombre d'années, j'ai dépassé les extrêmes limites de l'ingratitude. Dès mon enfance, vous m'aviez prouvé votre protection en me laissant sous l'égide et la direction de la plus tendre et de la plus pieuse des mères, jusqu'à l'âge où, pour la première fois, je fus appelé à votre table sainte. Plus tard, lorsque les passions me présentèrent le joug humiliant au devant duquel me précipitait une ardeur insensée, vous ne cessiez, Ô mon Dieu ! de m'appeler à vous. Souvent, au

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milieu de mes égarements, votre voix pénétrait comme malgré moi-même au fond de mon cœur, me faisant entendre de sévères conseils, de salutaires menaces ; mais, hélas! ces avertissements paternels portaient dans mon âme moins de repentir que de trouble passager, dont je parvenais à me distraire en me précipitant dans de nouveaux désordres. Plus tard encore, et lorsque sans doute, par un effet nouveau de votre grâce, vous voulûtes que mon sort fût associé à celui de la plus vertueuse des femmes, vous ne m'avez entouré que de modèles et de guides qui tous m'indiquaient, en la suivant, la route qui pouvait me ramener à vous.

C'est encore vous, Dieu de bonté, qui, dans les dangers auxquels je fus souvent exposé durant les vicissitudes de nia carrière, m'avez constamment et miraculeusement protégé.

Vous saviez que, dans ces temps de révolte et de coupable folie, mon àme souillée n'aurait pu paraître devant le tribunal de votre justice que pour y entendre prononcer la sentence de son éternelle condamnation ! Vous laissiez la mort menacer une tête coupable, mais sans lui permettre de frapper ; vous m'attendiez encore!!! Voilà, mon Dieu, la moindre partie des grâces que vous m'avez accordées! et comment les ai-je reconnues!. ••

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Pendant près d'un demi-siècle j'ai volontairement fermé les yeux pour ne pas voir, et bouché mes oreilles pour ne pas entendre!

Esclave du démon, je sacrifiais à cet esprit de ténèbres, je lui livrais mon repos, ma vie ma conscience, mon âme, mon salut. Méconnaissant vos bontés, 6 mon Dieu ! repoussant la main qui voulait me sauver, et comme acharné à ma propre ruine, je me plaisais à entasser offenses sur offenses, outrages sur outrages : la masse de mes iniquités s'élevant comme une montagne immense jusqu'au trône de votre justice, semblait la braver et provoquer vos vengeances !.... mon dieu!

jamais, non jamais aucun de vos enfants ne fut aussi ingrat, ni plus coupable que je ne le fus envers vous ! Et lorsqu'enftn, rassasié des jouissances empoisonnées du monde, épuisé de lassitude et de dégoût, les glaces de Page sont venues me donner un premier avertissement des approches de la vieillesse et de la mort,, lorsque des pensées sérieuses et un commencement d'inquiétude sont venus agiter mon âme, alors, mon Dieu, épouvanté de moi-même, j'ai cru que l'heure du pardon était passée, que des remords si tardifs et nécessairement incomplets ne pouvaient plus désarmer votre colère. J'allais ajouter à mes tiffëoseB celle de douter de votre mi-

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<< séricorde, si, prenant pitié de ma misère, « vous n'aviez envoyé à mon secours un guide, c un consolateur, qui, soutenant mon courage, • m'a précipité à vos pieds, m'a appris à mieux « vous connaître, à demander grâce et à es- « pérer. »

Ne diriez-vous pas que ces pages, baignées des larmes de M. de Laferronnays, sont tirées du livre où saint Augustin, touché par la grâce, a déposé l'aveu public de ses longues erreurs et de la douloureuse expression de ses regrets?

C'est aussi dans une de ses lettres que je prends les détails plus complets de sa conversion. Quand une âme se révèle elle-même en s'épanchant au pied de la croix ou dans le sein d'un ami, qui oserait tenter de mettre ses propres récits à la place de ces touchantes effusions du repentir et de l'amitié ?

« Les réflexions que j'ai eu le temps de a faire, pendant la durée de ce long et soli- « taire voyage, ont enûn porté quelques fruits. <c En arrivant à Paris, j'étais convaincu, dé- « cidé : cette résolution, cette conviction ne <( sont pas l'effet de l'entraînement ni de la « précipitation. Ce n'est pas noa plus l'éclat « des lumières capables de m'éblouir qui m'a « ouvert les yeux ; mon âme n'a point eu à « se défendre ni à se tenir en garde contre les « charmes d'une éloquence entraînante ; toutes

« les vives émotions que j'ai successivement « éprouvées sont venues de moi ; je n'y ai t cédé qu'après les avoir combattues ; le vieil « homme a voulu se défendre, et la lutte a « été vive et longue. Mais en repassant sur « cette vie de cinquante-huit, ans, en faisant « rénumération et l'examen sincère de cette « longue série de jours qui tous furent em- « ployés à faire le mal, en pensant aux mauvais c exemples que j'ai donnés, au mal que j'ai

• fait commettre, au scandale dont j'ai été si « souvent l'occasion, et fouillant dans ce tas « de méchantes actions sans pouvoir y en trouver « une seule qui fût bonne ou seulement inno- « cente, je me suis épouvanté de moi-même, et « me suis pris dans un si grand dégoût, que le « désespoir a été bien près de s'emparer de (( mon cœur, pour n'y laisser aucune place au

• repentir. J'ai passé plusieurs jours, en t voyageant, dans un état violent et bien péni- « ble ; puis, tout à coup, sans que je sache « vous dire comment ni pourquoi, je me suis « senti tranquille, presque heureux, comme « si quelque chose de doux et de calmant était « descendu dans mon âme. — C'était sans

• doute l'espérance. Je me suis rappelé qu'elle « était permise, qu'elle était même, prescrite « comme devoir, et que le pardon était promis r au coupable repentant, J'ai béni, j'ai reroer-

« cié le Ciel de m 'avoir envoyé le remords, et

• avec lui l'espérance et la foi. C'est dans cette c disposition que je suis arrivé à Paris. J'éc tais sûr de n'avoir plus de respect humain « à vaincre, plus de fausse honte à surmonter, f Une de mes premières visites a été pour t votre ami de la rue de Grenelle, auquel c j'ai remis votre lettre. J'ai eu ensuite une « longue entrevue avec lui. J'ai voulu que « l'homme connût l'homme avant que le juge « écoutât le coupable ; je lui ai raconté toute « l'histoire de ma criminelle vie, et je vous « jure que je l'ai fait avec sincérité, et sans v aucune envie de me disculper. J'éprouvais

* une sorte de bien-être et de soulagement à « faire ces confidences, sans les mettre sous «r la garantie du secret; et, me livrant ainsi, « il me semblait que j'expiais quelque chose. « Après ces aveux faits à l'homme, il ne m'a « été ni pénible ni difficile de les répéter aux « pieds du juge qui a reçu la noble mission, « le consolant pouvoir d'absoudre et de parc donner. Ma vanité habituelle a voulu cepen- « dant un moment se révolter: un meilleur « sentiment l'a surmontée, et j'ai l'espoir que « Dieu, qui lisait au fond de mon cœur, a vu « mon repentir sincère, et que sa miséricorde « infinie a sanctionné la grâce que son mi- « nistre a prononcée sur moi. Voilà, mon ami,

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« où j'en suis depuis dix jours. Je sens avec • bonheur et reconnaissance que chaque jour « mes résolutions s'affermissent. Ma raison, « soumise sans doute par la grâce, ne me de- « mande plus comptede rien de ce que je crois ; « mon esprit ne se perd plus dans de vaines < et inutiles analyses ; je crois tout simplement, « et je trouve qu'il est bon et doux de croire ce « qui ne commande que le bien et ne promet c que le bonheur. » '

Ce fut une grande et solennelle époque dans la vie du comte de Laferronnays. Cette résolution une fois prise, il la suivit, il la poussa jusqu'au bout, en ligne droite. Rien ne put l'arrêter ni faire fléchir son courage: Il crut, et dès ce jour toutes les actions de sa vie s'élevèrent à la hauteur de sa foi. Les terreurs du respect humain, d'ordinaire si facilement puissantes sur les hommes qui se sont trouvés mêlés aux grands mouvements des affaires publiques, n'approchèrent jamais de son noble cœur. Il y avait trop de bonheur et selon lui trop d'honneur à posséder la vérité catholique, pour ne pas marcher la tête haute à sa divine lumière. Humble et simple comme un enfant dans les candides effusions de son amour pour Dieu et dans la touchante ferveur de ses pratiques de piété, son âme, naturellement élevée, comprenait et saisissait avec une généreuse

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ardeur tout ce que le christianisme, soit dans ses relations privées, soit dans les rapports de la vie publique, inspire de fortes résolutions, d'affectueux et d'énergiques sentiments, de tendre compassion, de sublimes dévouements, de hautes pensées , de vues profondes et de rares lumières. Certes, c'était une grande et noble nature que celle du comte de Laferronnays;,mais le christianisme pratique, en le pénétrant de sa vie puissante, en avait doublé la noblesse et la grandeur.

Je ne prétends pas ici le louer; je me borne à vous le faire connaître, et c'est par ses propres lettres seulement que je veux qu'il vous soit connu. Quoi de plus tendre et plus élevé que cette compassion que lui inspire la douleur d'un père et d'une mère pleurant une jeune fille, leur unique amour, leur dernière joie perdue !

« Quel retour affreux ! quel moment que « celui de leur arrivée sans elle à L.... ! Quel « vide autour d'eux, et quelle existence désoif lée que la leur ! Cette foule de réflexions dont « je ne puis me défendre oppressent le cœur, « fatiguent la pensée, et précipitent au pied « de la croix celui qui a le bonheur de croire. « Que demander aux hommes, et que peut-on « attendre d'eux dans les grandes Grises de « l'âme ? Comment leur sympathie, quelque

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