‹ Conversion de M. Marie-Alphonse Ratisbonne: Relation authentique, suivie de la lettre de MChapitre 14 sur 14 · DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE

Rome, 29 janvier 1842.

J'avais recueilli les détails que je vous transmets sur les derniers moments de M. le comte de Laferronnays, peu de jours après sa mort. Je ne sais par quelle malheureuse inadvertance cette lettre, que je croyais vous avoir envoyée est restée parmi d'autres papiers sur mon bureau. Je vous l'adresse cependant, malgré ce retard que je déplore : la mémoire du comte

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de Laferronnays ne peut pas s'effacer si vite en France, même à cette époque agitée où tant d'événements se précipitent et ne peuvent conserver un passé de vingt-quatre heures.

Hélas! hélas! encore une douloureuse

perte et une perte tout inattendue! Avanthier, à cette même heure, mon ancien et fidèle ami, le comte de Laferronnays était chez moi, m'amenant un jeune peintre dont le talent et les sentiments religieux lui inspiraient un vif intérêt. Gomme je lui reprochais d'être venu beaucoup plus tard qu'il ne s'était annoncé : « Je n'ai pas pu venir plus tôt, me dit-il; j'avais « une lettre importante à écrire, il était indist pensable que je la fisse partir aujourd'hui ! . . . t Il ne se doutait pas, ni moi non plus, à quel point il était indispensable qu'il profitât de ce courrier. Je le quittai pour faire quelques visites, hélas ! sans même lui dire adieu, et cependant je ne devais plus le revoir vivant !... Il accompagna mes enfants qui sortaient avec sa fille et son gendre, le comte de Meun ; ilr * allèrent ensemble à Saint- Jean-de-Latran, où i ria longtemps comme à son ordinaire, devaq e Saint-Sacrement. Il se plaignit un peu d'ulj douleur de poitrine qui depuis quelques teml lui revenait par accès et d'une manière si vil et si subite, qu'elle l'empêchait tout à cou de marcher ; mais, du reste, il fut aimable t

gai comme il Tétait toujours. Mes enfants le retrouvèrent au Salut du Saint-Sacrement, dans la chapelle de l'Adoration perpétuelle, au Quirinal.

Il y avait ce soir là une brillante fête à l'ambassade d'Autriche ; madame de Laferronnays devaityconduireses filles, et, pendant qu'elles s'habillaient, M. de Laferronnays s'amusait à faire jouer son petit-fils. Il était huit heures et demie. A neuf heures, il se plaignit encore de sa douleur, mais comme elle lui était habituelle, on s'en affligeait sans en avoir de l'inquiétude : on l'attribuait à Teffetd'un brasero qu'on avait mis dans cette pièce pour la réchauffer, et dont la trop forte chaleur avait peut-être appelé le sang à la poitrine. Quoi qu'il en soit, on envoya chercher le médecin. Madame de Laferronnays écrivit un mot à M. l'abbé Gerbet; mais son état inspirait si peu d'inquiétude, que M. de Meun s'approcha de sa bel le* sœur, à qui sa mère avait remis le billet et s'attristait avec elle de la disposition de l'esprit et du cœur de madame de Laferronnays, qui la portait toujours à s'exagérer les maux de son mari. On n'envoya donc pas tout de suite cette lettre à M. l'abbé Gerbet. À l'arrivée du médecin, une saignée fut jugée nécessaire ; on appela un chirurgien. Maisles douleurs s'étant calmées, on crut la crise terminée; et la saignée fut su s

pendue. Cependant, de nouvelles douleurs firent bientôt rappeler le chirurgien, qui pratiqua deux saignées au bras : mais ee fut sans aucun résultat. Le pauvre malade souffrait horriblement ; des cris s'échappaient malgré lui. Pendant ce temps, sa femme, son angélique femme, était dans une position affreuse, allant, venant, s'éloignant pour ne pas entendre ses plaintes, lorsque tout à cdup quelques mots lui révèlent l'imminence du danger. A l'instant même elle s'établit près de son lit où Ton venait de le coucher, prend ses mains dans les siennes, et dans le plus grand calme apparent plein de douceur et de résignation, elle ne le quitte plus. Cependant M. l'abbé Gerbet arrive, il s'approche de son lit et le bénit, puisa quelques questions qu'il lui adresse : Oh! oui, répond le cher malade avec un admirable élan de cœur oh ! oui, je me repem de tous mes péchés ! oh! oui, j'aime Dieu de toute mon âme ! Et prenant le crucifix, il le presse avec amour contre ses lèvres, et ne cesse de répéter cette simple et touchante invocation : Mon Dieu, ayez pitié de moi ! Sainte Vierge, priez pour moi venez à mon aide /...Il avait eu le bonheur de communier la veille. Dans ce danger extrême, son confesseur lui donne l'absolution ; il la reçoit avec un sentiment de profond repentir, que révèlent les larmes dont ses yeux

sont obscurcis. Puis, son regard, redevenu serein, n'exprime plus que le calme, la paix divine, la joie céleste de son âme. Comme je suis heureux maintenant ! répète-t-il d'une voix éteinte, avec un sourire de prédestiné, comme je suis heureux ! Mais bientôt un étouffement plus fort le saisit : Adieu, dit-il à sa chère femme en lui prenant la main, adieu mes chers enfants!... et quelques minutes après, cette âme si belle, si noble, si chrétienne, paraissait devant Dieu ; et lesjeunes filles encore parées pour une fête, maintenant, comme des anges de douleur agenouillées devant un lit de mort, priaient avec dessanglots et des cris déchirants près du corps glacé de leur père ! Il était dix heures et demie du soir.

C'était un spectacle à fendre le cœur. Quel malheur inattendu ! quel coup de foudre !

Mais cette mort subite, qui a brisé de si doua liens en quelques heures, n'est pas venue à l'improviste pour celui qu'elle a frappé ; je puis dire que depuis plusieurs années il l'attendait et s'y préparait chaque jour comme si le soir elle avait dû venir le surprendre. Ce jour-là môme, en entrant chez lui, il avait dit à sa femme ; J'étais à Saùtie-Marie-Majeure, je me suis mis à genoux devant la madone, et après l'avoir implorée, fai dit à Dieu : Me voici, Seigneur, jemsprtt ; si vous wuki de

moi, venez me prendre ; mais si vous me laissez encore sur la terre , je n'emploierai plus ma vie qu'à votre gloire. Cette pensée de la mort lui était habituelle, sans qu'elle altérât jamais ni le calme de son cœur ni l'aimable et douce gaîté de ses conversations. Tandis qu'un profond dégoût des plaisirs et des grandeurs l'avait détaché de ces illusions dont il avait senti tout le vide, l'ardeur de sa foi lui montrait au delà du tombeau les magnifiques espérances qui pouvaient seules remplir un noble cœur comme le sien. Rome, avec le caractère de tristesse de ses ruines, et les souvenirs de tous ses monuments chrétiens, ajoutait encore à la puissante impression des graves et saintes pensées dont son âme aimait à se nourrir. J'ai sous les yeux une lettre qu'il écrivait il n'y a pas encore un an ; je vais vous en transcrire ici quelques fragments, qui vous feront mieux apprécier cette disposition de cœur où vivait habituellement cet homme excellent en qui la religion relevait si bien toutes les nobles qualités qui nous rendent sa perte si douloureuse et sa mémoire si chère :

c Je quitte Rome avec un grand regret, et, « sans les raisons qui me rappellent en France, « j'y aurais bien certainement et pour long- « temps prolongé mon séjour. C'est que je la « vois et la comprends bien mieux que je n'ai

DE M. MARÎE-ALPHONSB RATI8BONNE. 14^

jamais su le faire encore. Pour celui qui a le bonheur de croire, pour celui qui s'est recueilli quelques instants dans cette ville du silence et de la foi; oh! c'est ici, c'est à Rome qu'il voudrait vivre et mourir, j'admire autant que d'autres ces ruines colossales qui donnent une si grande idée de ce que devaient être et ces prodigieux monuments dont les débris couvrent toute cette plaine de Rome, et le peuple qui les élevait. Je conçois que l'imagination soit saisie, exaltée au milieu de ces magnifiques décombres ; cependant, ce ne sont point là les ruines qui m'attachent^ ni les souvenirs que j'aime à Rome et que je regrette en m 'éloignant. Mais le sol de ces théâtres inondés du sang de tant de milliers de martyrs ; ces restes précieux des héros de la foi partout conservés et vénérés au lieu même de leur glorieux supplice ; cette sainte poussière des catacombes; cette terre sacrée si souvent témoin des souffrances et des triomphes de l'Église, de ses tribulations et de ses gloires ; cette pierre inébranlable contre laquelle viennent, depuis bientôt dix neuf siècles, se briser tous les efforts de la rage impuissante de l'impiété, de l'hérésie et du philosophisme; ce trône d'un pauvre pêcheur élevé sur le « trône des puissants Césars dominateurs du

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« monde; tout cela ici ! autour de moi ! Oh ! « mon ami, comment le roir et ne pas croire !

• Gomment ne pas pressentir ici les immor- « telles destinées de notre âme ! Gomment ne « pas comprendre d'où elle vient où elle va ! « Gomment Tient-on à Rome seulement pour « voir des pierres ! Gomment surtout, au milieu « de tant de témoins qui attestent Dieu et sa « puissance, la religion catholique et sa vérité, a peut-on ne chercher qu'à critiquer quelques

• abus, la police du pays et la singularité de « quelquespratiqueset cérémonies religieuses, « pratiques utiles, cérémonies mystérieuses, » dont uos infiniment petits et vains esprits ne « comprennent ni le sens ni la nécessité ! Pour « une âme catholique, Rome n'est que Rome « catholique; c'est le pays des souvenirs ca- « tholiques, des miracles catholiques, des mér citations, des inspirations, des espérances « catholiques; ici, la fol se raffermit; ici, le

• catholique soulève en quelque sorte un coin « du voile qui couvre les sublimes mystères « de notre admirable religion; ici, f&me ca- « tholique pénètre d'une vue claire et dis- « tincte le néant de toutes les grandeurs du

• monde, le vide de toutes ses gloires ; elle ■ respire déjà l'air calme et pur de ffmmua- « ble éternité. J'ai vu Rome trois fois, lors- « que mon coeur était encore glacé par les té-

« nèbies de l'indifférence religieuse ; et comme

• d'ailleurs je n'étais ni artiste ni poète, trois « fois je m'y suis mortellement ennuyé, c comme je me serais ennuyé d'écouter un « discours dans un langue que je ne comprends « pas. Cette fois, j'ai le sens qui fait* voir,

• entendre, comprendre, pressentir. Mes jource nées sont trop courtes, je suis avide de voir « et desavoir : mon âme est pleine d'émotions t délicieuses et d'autant plus vives, qu'elles « sont toutes nouvelles pour moi. Je demande « à Dieu qu'il m'accorde la grâce d'y revenir... « Oh ! oui, c'est à Rome que je voudrais vivre « et mourir...»

Et Dieu lui a fait cette grâce, il a exaucé les pieux désirs de cette âme chrétienne. Le comte de Laferroonays est revenu à Rome ; il y a vécu au milieu de toutes les consolations de la foi, il a eu le bonheur d'y mourir au milieu de toutes ses bénédictions.

Sa mort a fait répandre bien des larmes !

C'était une âme si aimante et si tendre, et il était si universellement aimé ! Cunctorum amans, eumiis amabilissirmis ! Son corps fut embaumé et exposé durant trois jours dans une chapelle ardente, au palais Spina qu'habitait sa famille. Plusieurs prélats et des prêtres français se sont fait un pieux devoir d'y aller célébrer la sainte messe. Le véné-

;?'TJa!Uf

rable P. de Géramb a passé tout une nuit en prières auprès de son cercueil; touchant et dernier témoignage d'une amitié formée dans les dissipations de la jeunesse, et sanctifiée depuis par la religion, qui s'empara de ces deux âmes généreuses pour les conduire, l'une, à la plus haute piété dans le monde, l'autre, aux plus austères rigueurs de la pénitence dans un cloître de la Trappe. Tous les hommages qui peuvent honorer sa mémoire et consoler ceux qui pleurent ont entouré sa tombe. Des amis nombreux, d'illustres étrangers, des ambassadeurs de France, d'Autriche et de Naples, de nobles femmes qui priaient et pleuraient à l'écart, oqi formé le glorieux cortège de ses modestes funérailles. Au fond de toutes ces âmes en deuil, la plus douce espérance, une espérance toute chrétienne, qu'un événement extraordinaire avait fait naître, est venue tempérer l'amertume des regrets et la tristesse des larmes. Le lendemain de sa mort, dans cette même église, à quelques pas du catafalque dressé pour ses funérailles, M. Alphonse Ratisbonne, pour la conversion duquel il avait promis en mourant de prier Dieu, si lui-même il trouvait grâce auprès de sa justice, avait été renversé, comme saint Paul, par une vision surnaturelle, et s'était relevé demandant le baptême et bénissant l'illustre défunt qui avait

prié pour lui sans le connaître. Ainsi, Dieu lui-même semblait nous autoriser à croire à l'éternel bonheur de cette âme si chère; car, tandis que nous offrions pour elle et nos larmes, et nos prières, et le précieux sang de Jésus-Christ, l'efficacité de son intercession dans le ciel se révélait au milieu de nous par un miracle !

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