DE LA
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Et omnis pleba, ut ridit, dédit Uudem deo. (S. Luc, 18.)
Celui qui, sur la route de Jéricho, se servit d'un peu de boue pour ouvrir à la lumière du ciel les yeux d'un aveugle-né, le Christ a permis que je fusse le principal témoin de révénement le plus extraordinaire, si on le considère au seul point de vue de la raison humaine.
Je raconte un fait incontestable ; je dis ce que j'ai vu de mes yeux, ce qu'une foule de témoins honorables peuvent affirmer, ce que Strasbourg ne pourra croire, ce que Rome entière admire : un homme jouissant de tout son bon sens, de toute la plénitude de ses facultés, est entré dans une église, Juif obstiné, et par un de ces coups de la grâce qui
terrassa Saùl sur le chemin de Damas, il en est sorti, dix minutes après, catholique de cœur et de volonté.
Vers la fin de l'automne de Tannée 1841, un jeune homme appartenant à une famille de Strasbourg, distingué par sa position et par l'estime de tous, arrivait à Naples, afin de poursuivre jusqu'en Orient un voyage de santé et de plaisir. Ce n'était pas sans regret qu'il avait quitté sa patrie, car il y laissait une fiancée chérie, une jeune fille belle et douce, qu'il aimait comme un trésor d'espérance.
Cette jeune fille était sa propre nièce; mais un sentiment mutuel, bien plus que des convenancesde famille avait déterminé ce mariage.
Alphonse Ratisbonne était Israélite. Destiné à une position brillante, il se promettait de consacrer tous ses efforts à la régénération 1
1 Plus d'un lecteur aura souri, en lisant le mot régénération appliqué aux efforts et aux espérances de M. Ratisbonne, en faveur de ses coreligionnaires; mais il faut bien parler la langue de son époque.
M. Ratisbonne avait vu, avec toute la douleur d'un noble cœur, l'avilissement et les misères morales des classes pauvres, parmi les Israélites. L'objet de son ambition était de travailler, par tous les moyens, à les secourir, à les rendre moins malheureux, pour les rendre meilleurs. De là
de ses coreligionnaires; il rapportait à ce but toutes ses pensées et toutes ses espérances; car il s'indignait de tout ce qui pouvait rappeler la malédiction qui pèse sur les descendants de Jacob. 11 n'était encore qu'un enfant, lorsqu'il y a quinze ans, un coup bien sensible vint briser une de ses affections les plus chères. Théodore Ratisbonne, son frère, se convertit au catholicisme, et entra dans les ordres sacrés. Le temps n'avait pu cicatriser cette plaie, chaque année ajoutait à sa haine ; jamais il n'avait pu pardonner à celui qu'il regardait comme un transfuge, et contre lequel il excitait, il nourrissait sans cesse l'opiniâtre ressentiment de sa famille.
Cependant le beau ciel de Naples ne pouvait lui faire oublier l'Orient, but du voyage,
cet empressement avec lequel il se mettait en avant, pour arriver à son but. On n'a point sans doute oublié à Strasbourg qu'il fut un de ceux qui se donnèrent le plus de mouvement pour une certaine loterie, et je crois aussi un certain bal par souscription, dont le produit devait être appliqué à soulager les pauvres Israélites. Ne dirait-on pas que la Providence avait voulu que ce nom de Ratisbonne fût connu de tous., afin que tous passent mieux comprendre et admirer l'infinie miséricorde, dont il devait être un si mémorable exemple.
ni surtout les joies du retour. Il ne lui restait que quelques mois pour visiter la Sicile, Malte et Constantinople. L'été de 1842 devait le ramener près de celle qu'il aimait, et consacrer une union qui fixerait désormais sa position et assurerait son bonheur; il fallait partir. Il sort donc un matin pour aller, sans plus de délai, fixer sa place sur le bateau à vapeur, qui devait le mener à Palerme. Chemin faisant, il songe qu'il n'a pas vu Rome ; qu'une fois de retour, marié, lancé dans les affaires, associé peut-être à la maison de son oncle, il est peu probable qu'il puisse revenir en Italie. Absorbé par ces réflexions, il entre dans un. bureau ; mais c'est celui des diligences ; il y retient une place, et trois jours après il est à Rome.
Du moins il n'y fera qu'un bien court séjour; sa volonté est précise, son parti irrévocablement pris : dans quinze jours il est de retour à Naples. C'est en vain que la ville éternelle lui étalerait toutes ses merveilles ; il ne peut rester un moment de plus ; l'Orient et sa fiancée l'attendent.
Le voilà donc visitant les ruines, les églises, les galeries, entassant en vrai touriste les courses, lea impressions et les souvenirs, coûtas. Il a hâto'd'en finir avec cette vUle qu'il est venu voir, moins encore par cuELOsiAéque
par une sorte d'entraînement qu'il s'explique mal. Il part demain y mais il doit une visite d'adieu à un ancien ami. Gustave de Bussières a été élevé avec lui dans la même pension, et le?, deux camarades d'enfance sont restés intimement liés, malgré l'opposition de leurs idées religieuses. Gustave, mon frère, est protestant très-zélé, de la secte des piétistes. Il avait quelquefois essayé, mais en vain, d'attirer à lui le jeune Israélite ; les causeries se terminaient ordinairement par deux mots, qui rendaient assez bien la situation morale des deux interlocuteurs : Protestant enragé ! disait l'un ; Jvif encroûté ! répondait l'autre.
Ratisbonne ne trouve point mon frère, qui était parti pour la chasse. Il vient chez moi; mais il n'entrera pas; il se contentera de mettre une carte p* p. c. Le hasard ou plutôt la Providence permet qu'il s'adresse à un domestique italien, qui, le comprenant mal, l'introduit à son grand. regret dans le salon.
Jusqu'à ce moment* nous ne nous étions rencontrés qu'une seule fois chez mon frère, et, malgré, mes avances, je n'avais obtenu de Ratisbonne que la froide politesse d'un homme bien élevé. Cependant c'est l'ami de Gustave, c'est le. frère, de. l'abbé Ratisbonne, avec lequel je suis iuUwemejtf lié ; je. le..reçois donc, de mon mieux ; je lui parie de ses courses ; il
me raconte ce qu'il a vu et ses impressions.
« Il m'est arrivé, ajoute-t-il, une chose assez extraordinaire : en visitant l'église d'Aracœli au Capitale, je me suis senti saisi d'une émotion profonde, que je ne pouvais expliquer.
Témoin de mon agitation, le valet de place me demanda ce qui m'arrivait, si je voulais me retirer; prétendant que plusieurs fois il avait vu des étrangers éprouver cette même émotion. »
Il parait qu'au moment où Ratisbonne me faisaitcette confidence, mes regards étincelants de joie semblaient lui dire : Tu seras des nôtres ; car il se hâta d'affirmer avec une intention bien marquée, que cette impression avait été purement religieuse nullement chrétienne.
« D'ailleurs, continua-t-il, en descendant du Capitole, un bien triste spectacle vint rallumer toute ma haine contre le catholicisme : je traversais, le Ghetto, et, tout en voyant la misère et la dégradation des Juifs, je me disais qu'après tout il valait mieux être du côté des opprimés que de celui des oppresseurs. » — Notre causerie tendait à la discussion : j'essayais, dans mon entraînement, de lui faire partager mes convictions catholiques, et lui, souriant de mes efforts, me répondait avec une bienveillante pitié pour ma superstition : qu'il était né Juif, et qu'il mourrait Juif.
Alors il me vint Vidée la plus extraordinaire, une idée du ciel, car les sages du monde l'auraient appelée folie :
« Puisque vous êtes un esprit si fort et si « sûr de vous-même, promettez-moi de porter « sur vous ce que je vais vous donner.
— « Voyons, de quoi s'agit-il ?
— « Simplement de cette médaille. — Et je lui montre une médaille de la Vierge miraculeuse. Il se rejette vivement en arrière avec un mélange d'indignation et de surprise. —
« Mais, ajoutai- je froidement, d'après votre « manière de voir, cela doit vous être parfaitece ment indifférent, et c'est me faire, à moi, « un très-grand plaisir.
— « Oh ! qu'à cela ne tienne, s'écria-t-il « alors en éclatant de rire ; je veux au moins « vous prouver qu'on fait tort aux Juifs en les « accusant d'obstination et d'un insurmontable « entêtement. D'ailleurs, vous me fournissez là « unfort joli chapitre pour mesnoteset irapres- « sions de voyage. » Et il continuait des plaisanteries qui me navraient le cœur, car, pour moi, c'étaient des blasphèmes.
Cependant, jelui avais passé au col un ruban, auquel mes petites tilles, pendant notre débat, avaient attaché la médaille bénite. Il me restait quelque chose de plus difficile encore à obtenir, je voulais qu'il récitât la pieuse
invocation de saint Bernard :Memware, opUssima Virgo... Pour le coup, il n'y tint plus; il me refusa positivement avec un ton qui semblait dire : cet homme est en vérité par trop impertinent. Mais une force intérieure me poussait moi-même, et je luttais contre ces refus réitérés avec une sorte d'acharnement.
Je lui tendais la prière, le suppliant de l'emporter avec lui, mais d'être assez bon pour la copier, parce que je n'en avais pas d'autre exemplaire.
Alors, avec un mouvement d'humeur et d'ironie, comme pour échapper à mes importances : « Soit, je l'écrirai; vous aurez ma <( copie et je garderai la vôtre ; » et il se retira en murmurant tout bas : « Voilà un original « bien indiscret. Je voudrais bien savoir ce <( qu'il dirait si je le tourmentais ainsi pour lui « faire réciter une de mes prières juives. »
Lorsqu'il fut sorti, nous nous regardâmes quelque temps en silence, ma. femme et moi.
Tout affligés des blasphèmes que nous avions entendus, nous en demandions au ciel pardon pour lui; nous recommandions à nos deux petites filles de réciter le soir l'Ave Maria, pour la conversion d'Alphonse.
Désormais toutes les circonstances deviennent si importantes pour constater l'œuvre du Seigneur, que c'est un devoir pour moi dera-
MBMVMMi^naH
DE M. MAHrE-ALPHONSE RATISBONNE. 19
conter, autant que possible, ce que j'ai fait, ce qu'a fait Ratisbonne, depuis le jour où il a emporté le M emorare jusqu'au moment où la Mère des miséricordes lui arracha le bandeau qui l'empêchait de voir, jusqu'à celui où il a eu le bonheur de faire devant tous profession de la foi catholique.
Ratisbonne ne pouvait assez s'étonner de mes instances; il avait pourtant copié cette prière, à laquelle j'attribuais une si puissante efficacité; il la lisait et relisait, afin d'y découvrir ce qui me la rendait si précieuse. A force de la lire, il la savait presque par cœur ; elle lui revenait à chaque instant à la mémoire, il la répétait machinalement, comme ces airs d'opéra qu'on chante sans y penser, et en s'en impatientant.
Quant à moi, j'étais tout préoccupé de ce qui s'était passé entre moi et un homme avec lequel je n'avais aucune relation d'intimité, avec lequel j'avais causé ce jour-là pour la première fois. Je ne pouvais me rendre compte de cette force intérieure qui me poussait vers lui, et qui, en dépit de tous les obstacles et de l'opiniâtre indifférence qu'il opposait à mes efforts, me donnait une conviction intime, inexplicable, que tôt ou tard Dieu lui ouvrirait les yeux. J'étais décidé à l'empêcher à tout prix de partir dans la soirée. J'allai lui
faire une visite à l'hôtel Serny, et ne l'ayant point trouvé, je rengageai par un billet à vouloir bien passer chez moi, le lendemain dimanche, vers dix heures et demie du matin.
Le soir, selon un pieux usage de Rome, je devais faire, avec le prince M. A. B. et d'autres amis, la veillée devant le Saint- Sacrement. Je leur recommandai de se joindre à mes prières pour obtenir de Dieu la conversion d'un Juif.
Dimanche, 16 janvier 1842.
Ratrsbonne fut exact au rendez-vous; et m'abordant d'un air très-dégagé : « Eh bien ! « j'espère que vous ne songez plus à vos « rêveries d'hier. Je viens prendre congé de « vous, je pars cette nuit.
— « Mes rêveries ! ce qu'il vous plaît d'ap- « peler afàsi, me préoccupent plus que jamais; a et, cfuant à votre départ, n'en parlons pas, car « il faut absolument le remettre à huit jours.
— • « Impossible, ma place est retenue.
— « Qu'importe? allons ensemble au bureau « des diligences dire que vous ne partez plus.
— « Ah! cette fofe, c'est trop fort; très- « dtëcidémettt je pars.
-«- « Très^dëeiétément vous me partirez pas, « dnésé-^fous tenir sotis clef darfs'ma charnel brè». rf
Et je lui représente qu'il ne peut quitter Rome sans avoir vu une cérémonie à Saint- Pierre; que dans peu de jours, il aura cette occasion ; bref, je l'entraîne, tout stupéfait de mon opiniâtreté, et après avoir été ensemble faire rayer son nom de la liste des voyageurs, je le conduis à l'église des Augustins et à celle du Jésus.
Ce môme jour, dînant au palais Borghèse avec M. le comte de Laferronnays , je lui racontais, dans la soirée, ma préoccupation du moment ; je recommandais instamment à ses prières mon jeune Israélite. Il me confessait ingénument lui-même, dans Tépanchement de cette causerie intime, la conûance qu'il avait toujours eue à la protection de la sainte Vierge, même à une époque où les agitations de la politique ne lui permettaient pas toujours cette piété pratique, dont il nous a donné l'exemple dans les dernières années de sa vie, « Ayez confiance, me répétait-il ; s'il dit le Memorare, vous le tenez, lui et bien d'autres encore. »
Lundi, 17 janvier 1842.
Je fis quelques promenades nouvelles avec Ratisbonne, qui vint me prendre vers une heure. Je remarquai avec chagrin le peu de fruit que produisaient nos conversation»; car
il était toujours dans les mêmes dispositions : hostile et dénigrant pour le catholicisme ; cherchant à échapper par la raillerie aux arguments qu'il ne se donnait pas la peine de réfuter.
Monsieur de Laferronnays mourut presque subitement le soir à onze heures, laissant aux amis qu'il avait édifiés par la ferveur de ses dernières armées, comme à la famille qui le pleurait, l'exemple de ses vertus, et la consolation d'espérer que Dieu ne l'avait appelé à lui que parce qu'il était mûr pour le ciel 1 . Habitué depuis longtemps à l'aimer comme un père, je partageais, avec les larmes de tous les siens, les tristes soins qu'imposait cette douloureuse circonstance ; mais le souvenir de Ratisbonne me poursuivait jusqu'auprès du cercueil de mon ami.
Mardi, 18 janvier 1842.
J'avais passé une partie de la nuit au milieu de cette famille si justement éplorée. Comprenant mieux que personne sa douleur, j'hésitais à me séparer d'elle ; et pourtant une préoccupation inquiète ramenait sans cesse
1 Voir à la fin de ce volume quelques détails sur les derniers instants de cet homme si noble et si chrétien.
ma pensée à Ratisbonne, comme si une main invisible m'eût poussé vers lui. Je ne voulais pas me séparer de ce qui, restait ici-bas de mon ami; je ne pouvais pas éloigner ma pensée de cette jeune âme que je voulais conquérir à ma foi. Je dis ma lutte intérieure à M. l'abbé G., que la Providence a établi depuis longtemps l'ange gardien et consolateur de la famille Laferronnays. a Allez, me ré- « pondit-il, allez, continuez votre œuvre ; c'est ce vous conformer aux intentions de M. de « Laferronnays, qui a prié avec ardeur pour « la conversion de ce jeune homme. »
Me voilà donc de nouveau courant après Ratisbonne, m 'emparant de lui, lui montrant les antiquités religieuses, pour fixer sa pensée sur les vérités catholiques ; mais je parle en vain. Je voulus qu'il visitât une seconde fois avec moi l'église d'Aracœli. S'il y éprouva encore une certaine impression, elle fut bien fugitive, car il m'écoutai t froidement, et ne répondait à toutes mes réflexions que par des plaisanteries, « Je songerai à tout cela, disait- « il, quand je serai à Malte ; j'en aurai le (( temps, je dois y passer deux mois. Ce sera « bon pour me désennuyer. »
Mercredi, 19 janvier 1842.
Je dirigeai notre promenade vers le Capi-
tole et le forum. Près de là, sur le mont Celio, s'élève l'église de Saint-Etienne-le- Rond, dont les murs sont couverts de fresques, qui représentent avec une effrayante vérité les différents supplices au milieu desquels expiraient les martyrs. La vue de ces tortures fit éprouver à Ralisbonne un sentiment d'horreur. « Ce spectacle est affreux, s'écria-t-il « pour prévenir mes réflexions ; mais vos « coreligionnaires ont été tout aussi cruels « envers les pauvres Juifs du moyen-âge, que « les persécuteurs des premiers siècles à l'é- « gard des chrétiens. »
Je lui montrai à Saint-Jean-de-Latran les bas-reliefs placés au-dessus des statues des douze Apôtres. Ils représentent, d'un côté, les figures de l'Ancien Testament; de l'autre, leur accomplissement par le Messie. Ces rapprochements lui paraissaient ingénieux.
Nous nous acheminions vers la villa Wolkonski. Ratisbonne s'étonnait de ma tranquillité ; il ne pouvait l'expliquer avec cet ardent désir de le convertir, lui qui, disait-il, était plus Juif que jamais. Je lui répondis que, plein de confiance dans les promesses de Dieu , j'étais convaincu, puisqu'il était de bonne foi, qu'il serait un jour catholique, quand bien même. le Seigneur devrait lui envoyer un ange pour l'éclairer.
Nous passions dans ce moment devant la Scala santa, et désignant ipon compagnon, je dis tout haut, en ôtant mon chapeau : « Salut, « saint escalier, voici un homme qui un jour « vous montera à genoux. » Ratisbonne se prit à rire aux éclats. Nous nous séparâmes sans que je pusse emporter la plus faible espérance d'avoir le moins du monde ébranlé ses convictions. Mais je croyais à celui qui a dit : ce Frappez, et on vous ouvrira. » J'allais prier près du bien-aimé défunt; agenouillé près de son cercueil, je le conjurai de m'aider à convetir mon jeune ami, si, comme je l'espérais, il était déjà lui-même au séjour des bienheureux.
Jeudi, 20 janvier 1842.
Ratisbonne n'a point fait un seul pas vers la vérité ; sa volonté est restée la même, son esprit toujours railleur, ses pensées toujours aux choses de la terre. Il entre vers midi au café de la place d'Espagne pour y lire les journaux. Il y trouve mon beau-frère Edmond Humann ; s'entretient avec lui des nouvelles du jour, avec un abandon et une légèreté qui excluent l'idée de toute préoccupation grave *.
1 II semble que la Providence se soit plu à tout disposer, pour exclure la possibilité du doute, sur
Il est une heure. Je dois prendre quelques arrangements à l'église de Saint-André délie Frotte pour la cérémonie du lendemain. — Mais voici Ratisbonne qui descend la via Condotti; il viendra avec moi, m'attendra quelques minutes, et nous poursuivrons notre promenade. Nous entrons à l'église. Ratisbonne apercevant les préparatifs du service, me demande pour qui ils sont destinés. — Pour un ami que je viens de perdre, M. de Laferronnays, que j'aimais extrêmement. Alors il se met à se promener dans la nef, son regard froid et indifférent semble dire : « Cette église est bien laide. » Je le laisse du côté de l'épître, à droite d'une petite enceinte, disposée pour recevoir le cercueil, et j'entre dans l'intérieur du couvent.
la disposition d'esprit où se trouvait M. Ratisbonne, au moment où la grâce la plus inattendue allait le jeter dans une voie nouvelle. Vers midi et demi, en sortant du café, il rencontre M. le baron A. de Lotzbeck, son ami de pension : il s'entretient gaiement avec lui des choses les plus futiles ; il cause de bal, de plaisir et de la fête qu'a donnée le prince T Assurément, si quelqu'un lui eût dit dans ce moment : « Avant deux « heures vous serez catholique. » il l'aurait cru fou.
Je n'ai que quelques mots à dire à l'un des moines : je voudrais faire préparer une tribune pour la famille du défunt ; mon absence dure à peine dix ou douze minutes.
En rentrant dans l'église, je n'aperçois pas d'abord Ratisbonne; puis je le découvre bientôt agenouillé devant la chapelle de l'ange saint Michel. Je m'approche de lui, je le pousse trois ou quatre fois avant qu'il s'aperçoive de ma présence. Enfin il tourne vers moi un visage baigné de larmes, joint les mains, et me dit avec une expression impossible à rendre :
« Oh ! comme ce Monsieur a prié pour moi ! »
J'étais moi-même stupéfait d'étonnement ; je sentais ce qu'on éprouve en présence d'un miracle. Je relève Ratisbonne ; je le guide,, je le porte, pour ainsi dire, hors de l'église ; je lui demande ce qu'il a, où il veut aller :
« Conduisez-moi où vous voudrez, s'écrie-t-il « après ce que j'ai vu, j'obéis. » Je le presse « de m'expliquer ; il ne le peut pas, son émotion est trop forte. Il tire de son sein la médaille miraculeuse, qu'il couvre de baisers et de larmes. Je le ramène chez lui, et malgré mes instances, je ne puis obtenir de lui que des exclamai ions entrecoupées de sanglots: — a Ah ! que je suis heureux ! que Dieu est « bon ! quelle plénitude de grâces et de bon- « heur ! Que ceux qui ne savent pas sont à
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« plaindre ! >• — Puis U fond ea larmes en pensant aux héritiques et aux mécréants. Enfin il me demande s'il n'est pas fou... « Mais (( non, s'écrie-t-il, je suis dans mon bon sens ; a mon Dieu,, mon Dieu ! je ne suis pas fou !
« tout le monde sait bien que je ne suis pas « fou. »
Lorsque cette délirante émotion commence à se calmer, Ratisbonne, avec un visage radieux, je dirais presque transfiguré, me serre dans ses bras m'embrasse, me demande de le mener chez un confesseur, veut savoir quand il pourra recevoir le baptême, sans lequel il ne saurait plus vivre, soupire après le bonheur des martyrs, dont il a vu les tourments sur les murs de saint-Étienne-le-Rnnd. U me déclare qu'il ne s'expliquera qu'après en avoir obtenu la permission d'un prêtre : « Car ce que « j'ai à dire, ajoute-t-il, je ne puis le dire «qu'à genoux. »
Je le conduis aussitôt au Jésus, près du père de Villefort, qui l'engage à s'expliquer. Alors Ratisbonne tire sa médaille, l'embrasse, nous la montre, et s'écrie : « JE L'AI VUE, JE L'AI VUE !î!» et son émotion le domine encore. Mais bientôt, plus calme, il peut s'exprimer, voici ses propres paroles :
« Jetais depuis un instant dans l'église,
DE H. MARIE -ILTflOtfSB RATISBONNE. 29
« lorsque tout d'un coup je me suis senti « saisi d'un trouble inexprimable. J'ai « levé les yeux; tout l'édifice avait dis- « paru à mes regards; une seule cha- « pelle avait, pour ainsi dire, concentré « toute la lumière, et au milieu de ce « rayonnement, a paru debout, sur l'au- « tel, grande, brillante, pleine de ma- « jesté et de douceur, la Vierge Marie, « telle qu'elle est sur ma médaille; une « force irrésistible m'a poussé vers elle, « La Vierge m'a fait signe de la main « de m'agenouiller , elle a semblé me « dire : C'est bien 1 Elle ne m'a point « parlé, Biais j'ai tout compris. *
Ce court récit, Ratisbonne nous l'avait fait en s'interrompant souvent, comme pour respirer et maîtriser l'émotion qui l'oppressait. Nous l'écoutions, nous, avec une sainte frayeur mêlée de joie et de reconnaissance, admirant la .profondeur des voies de Dieu et les trésors ineffables de sa miséricorde. Un mot surtout nous avait frapfjé par sa mystérieuse profondeur « Elle ne tria point parlé ; mais j'ai a tout compris. » &és6rhïéfe, en effet, il suffit d'énfefné^mtfebôlirïe 1 ; îa'frii (Jatholiatie s'ex-
haie de son cœur comme un parfum précieux du vase qui le renferme, mais ne peut le contenir. Il parle de la présence réelle, comme un homme qui le croit de toutes les forces de son âme ; c'est encore trop peu dire, comme un homme qui la SENT.
En quittant le père de Villefort, nous allâmes rendre grâces à Dieu, d'abord à Sainte- Marie-Majeure..., la chère basilique de la Vierge, puis à Saint-Pierre.
Impossible de rendre les transports de Ratisbonne lorsqu'il se trouva dans ces églises ; « Ah ! me disait-il en me pressant les mains, « je comprends maintenant l'amour des catho- (c liques pour leurs églises, et la piété qui les « porte à les orner, à les embellir !... Gomme « on est bien ici ! on voudrait n'en jamais « sortir.... Ce n'est plus la terre, c'est presque « le ciel. »
Auprès de l'autel du très-saint Sacrement, la présence réelle de la Divinité l'écrasait à tel point, qu'il allait perdre connaissance, s'il ne se fût éloigné aussitôt, tant il lui paraissait horrible d'être en présence du Dieu vivant, avec la tache originelle. 11 alla se réfugier dans la chapelle de la sainte Vierge '.
1 II nous est impossible de ne pas consigner ici une circonstance, que les Âmes pieuses et dé-
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« Ici, me dit-il, je ne puis pas avoir peur ; « je sens que je suis protégé par une miséri- « corde immense. »
Il pria avec la plus grande ferveur auprès du tombeau des saints Apôtres. L'histoire de laconversion de saint Paul, que je lui racontai, lui fit encore verser d'abondantes larmes.
Il s'étonnait du lien puissant et posthume, pour conserver son expression, qui l'unissait à M. de Laferronnays ; il voulait passer la nuit auprès de son cercueil. La reconnaissance, disait-il lui en faisait un devoir. Mais le père, de Villefort, le voyant fatigué, combattit prudemment ce pieux désir, et lui conseilla de ne pas veiller plus tard que dix heures.
Ratisbonne nous avoua alors que la nuit précédente il n'avait pu dormir ; qu'il avait eu constamment devant lui une grande croix, d'une forme particulière et sans Christ. « J'ai « fait, dit-il, d'incroyables efforts pour chasser « cette image , sans jamais pouvoir y parve- « nir. » Quelques heures après, voyant par hasard le revers de la médaille miraculeuse, il a reconnu sa croix !
vouées à Marie seront heureuses de remarquer. M. Ratisbonne est né en 1814, le premier du mois de mai, du mois consacré à la Mère de la grâce divin*.
Cependant, j'éprouvais la plus vive impatience de revoir la famille Laferronnays. J'avais de si douces consolations à leur porter, dans le moment même où Ton allait enlever à leur douleur les restes vénérés de celui qu'ils pleuraient. J'entre dans la chambre mortuaire dans un état d'agitation, j'ai presque dit de joie, qui fixe soudain l'attention de tous, et fait comprendre que j'ai quelqite chose de bien important à dire. Tous me suivent dans la chambre voisine, et je raconte à la hâte ce qui vient de se passer.
C'étaient des nouvelles du ciel que je leur apportais. J^es larmes de la douleur se changent un moment en larmes de reconnaissance. Ces pauvres coeurs affligés peuvent maintenant supporter, avec toute la résignation des vrais chrétiens, le plus cruel des sacrifices, le dernier de ceux que la mort impose, le dernier adieu à îa dépouille de celui qu'on a aimé....
Mais j'étais pressé de retrouver le fils que le ciel venait de me donner ; il m'avait prié de ne pas le laisser seul ; il lui fallait un ami pour épancher dans son cœur les profondes émotions de cette journée.
Je lui demandai de nouveaux détails sur la vision miraculeuse. 11 ne pouvait exptôcfuer ltti-môrWe cothmerft H était passé du côté dtfoit de l'église à la chapelle qui est à gauche, et
dont il était séparé par les préparatifs du service funèbre. Il s'était tout à coup trouvé à genoux et prosterné auprès de cette chapelle. Au premier moment, il avait pu apercevoir la Reine du ciel dans toute la splendeur de sa beauté sans tache; mais ses regards n'avaient pu soutenir l'éclat de cette lumière divine.
Trois fois il avait essayé de contempler encore la Mère des miséricordes : trois fois ses inutiles efforts ne lui avaient permis de lever les yeux que jusqu'à ses mains bénies, d'où s'échappaient, en gerbes lumineuses, un torrent de grâces.
« Mon Dieu s'écriait-il, moi qui, une « demi-heure auparavant, blasphémais ence core ! moi qui éprouvais une haine si violente « contre la religion catholique!... Mais tous « ceux qui me connaissent savent bien qu'hua mainement j'avais les plus fortes raisons a pour rester juif. Ma famille est juive, ma « liancée est juive, mon oncle est juif... En « me faisant catholique, je romps avec tous « les intérêts et toutes les espérances de la « terre, et pourtant je ne suis pas fou, on le « le sait bien que je ne suis pas fou, que je « ne l'ai jamais été ! on doit donc me croire. »
Vendredi^ 21 janvier 1842.
La nouvelle de cet éclatant prodige com-
mençait à circuler dans Reme. On courait de l'un à l'autre; on s'interrogeait, on racontait, on consignait les détails incomplets que Ton avait obtenus. On avait beau se tenir en garde, pour ne rien accepter légèrement ; le doute devenait bientôt impossible en présence de faits si évidents, si incontestables. On rendait grâces à Dieu de se trouver à Rome dans un moment où il avait plu à son inépuisable bonté de ranimer notre confiance pour la Vierge immaculée, en manifestant d'une manière si admirable la puissance de son intercession. Chacun voulait voir et entrenir ce jeune homme trois fois heureux, pour qui la Mère de la grâce divine était descendue du ciel.
J'étais avec Ratisbonne chez le père de Villefort, lorsque le général Chlapouski pénétra jusqu'à nous, « Monsieur, vous avez « donc vu l'image de la sainte Vierge? et « dites-moi comment... — L'image ! Monsieur, « interrompit Ratisbonne, l'image! mais je « l'ai vue elle-même, en réalité, en personne, « comme je vous vois là... *
Je ne puis m'empêcher de l'observer ici :
si quelque illusion eût été possible, avec les circonstances de caractère, d'éducation, de préjugés, d'intérêt de cœur et de position que j'ai racontées, elle n'aurait pu du moins être produite par aucune représentation extérieure ;
car il n'y a dans la chapelle où s'est opéré le miracle, ni statue, ni tableau, ni image quelconque représentant la Vierge.
Je voulus reconduire Ratisbonne dans le sein de la famille Laferronnays. L'événement le le plus important de sa vie était tellement uni avec le malheur qui les accablait tous, que c'était un devoir pour lui d'adoucir l'amertume de leurs larmes, en leur redisant lui-même par quel lien d'éternelle reconnaissance le ciel avait voulu l'enchaîner à l'âme du juste. Mais il était trop ému pour parler avec quelque suite: il serrait avec une agitation impossible à rendre ces mains qu'on lui tendait comme à un frère, à un enfant chéri. « Oh ! croyez-moi, t croyez à mes paroles, répétait-il quand on « le pressait de questions... C'est aux prières « de M. de Laferronnays que je dois ma con- « version. »
C'est chez moi que le nouveau converti passa le peu de jours qui s'écoulèrent jusqu'à la retraite par laquelle il devait se préparer au baptême. Il me communiquait quelques passages des lettres qu'il écrivait à sa fiancée, à son oncle, à tous les membres de sa famille, afin que je pusse pénétrer jusqu'au fond de son âme. Dans nos causeries intimes, il revenait sans cesse sur les preuves évidentes, qui devaient convaincre les plus incrédules de la
miraculeuse intervention du ciel dans sa conversion, et de sa propre sincérité
« Les motifs les plus graves, disait-il, les a intérêts les plus puissants sur le cœur de « l'homme, m'enchaînaient à ma religion. On « doit donc croire un homme qui sacriûe tout « à une conviction qui ne peut venir que du « ciel... Si tout ce que j'ai affirmé n'est pas 4 rigoureusement vrai, je commets l'acte le « plus coupable, le plus innsensé.
« En débutant dans la religion que j'em- ¥ brasse par un mensonge sacrilège... non- « seulement je risque ma position dans cette « vie, mais je perds mon âme, et j'assume sur « ma tête l'effrayante responsabilité de toutes « celles qu'entraînerait mon exemple... Où « est donc mon intérêt ? Hélas ! quand mon « frère s'est converti au catholicisme et s'est « fait prêtre, j'ai été de toute la famille celui « qui l'a persécuté avec le plus d'acharnement. • Nous étions brouillés; moi du moins je le « détestais, car lui il m'avait pardonné.. A « l'époque de mes fiançailles, je me dis qu'il «i fallait me réconcilier avec mon frère; je lui « écrivis quelques lignes bien froides, et il <c me répondit par une lettre pleine de ten- « dresse et de charité.
« L'un de mes jeunes neveux mourut il y -> a dix-huit mois. Mon frère l'abbé voulut le
« baptiser ; quand le sus, je fus comme un « furieux.
« J'espère que Dieu m'enverra de
« cruelles épreuves., afin de lui rendre gloire, a et de prouver au monde que je suis de « bonne foi. »
Oui, il est de bonne foi l'homme qui, à l'âge de vingt-huit ans, sacrifie toutes les joies de son cœur, toutes les espérances de sa vie, pour obéir à sa conscience. Car il a apprécié toutes les conséquences de sa résolution; car il sait déjà que le christianisme, c'est le culte de la croix ; on lui a dit et répété toutes les épreuves qui l'attendent, tous les devoirs qu'impose la religion nouvelle dans laquelle il brûle d'entrer.
Dès le premier moment où il a demandé le baptême, on Ta conduit auprès du vénérable Père qui dirige une Société bien chère à tous les amis de Dieu. Celui-ci, après l'avoir écouté avec une douce bonté, mais en même temps avec une grande gravité, lui a fait considérer attentivement les sacrifices qu'il aurait à faire, les graves obligations qu'il aurait à remplir, les combats particuliers qui l'attendaient, les tentations, les épreuves de toute nature auxquelles une résolution semblable allait l'exposer; et lui montrant un crucifix qui était sur sa table :
« Cette croix, lui dit-il, que vous avez vue « pendant votre sommeil, quand une fois vous « serez baptisé, non-seulement il faudra l'ace dorer, mais la porter; » puis, ouvrant le livre des saintes Écritures, il chercha le 2° chapitre de Y Ecclésiastique y et lut à M. Ratisbonne ces paroles :
« Mon fils, lorsque vous vous engagez au « service de Dieu, préparez votre âme à la « tentation et à répreuve, et demeurez ferme « dans la j ustice et daes la crainte du Seigneur ; « tenez votre âme humiliée, et attendez dans « la patience ; prêtez Foreille aux paroles de « la sagesse, et ne perdez point courage au « moment de Tépreuve; souffrez avec patience « l'attente et les retards de Dieu. Demeurez a uni à Dieu, et ne vous lassez pas d'attendre, « acceptez de bon cœur tout ce qui vous arri- (( vera, demeurez en paix dans votre douleur, « et au temps de votre humiliation conservez « La patience, v car l'or et l'argent s'épurent « par le feu, mais les hommes que Dieu veut « recevoir au nombre des siens, il les éprouve « dans le creuset des humiliations et de la « douleur. Ayez donc confiance en Dieu, et il « vous tirera de tous vos maux; espérez en « lui, conservez sa crainte, et vieillissez dans « son amour. »
La lecture de ces divines paroles fit sur
Ratisbonne une profonde impression.Loin de le décourager, elles affermirent sa résolution, en ]e faisant entrer dès lors dans les sentiments du christianisme le plus sérieux et le plus fort. Il les écouta néanmoins en silence; mais à la fin de la retraite qui précéda son baptême, la veille de cette grande journée, il alla, le soir, trouver le saint prêtre qui lui avait lu ces paroles huit jours auparavant, et lui en demanda une copie, en disant, qu'il voulait les conserver, et les méditer tous les jours de
sa vie.
Tels sont les faits que je livre à la méditation de tous les hommes sérieux. Je les ai exposés sans art, dans toute leur simplicité, dans toute leur vérité pour l'édification de ceux qui croient, pour l'enseignement de ceux qui cherchent encore le lieu de leur repos; heureux si, après avoir erré trop longtemps moi-même dans les ténèbres et les contradictions des sectes protestantes, je pouvais, par ce simple récit, inspirer à quelque frère égaré la volonté de s'écrier, comme l'aveugle de l'Évangile : Seigneur, faites que je voie; car celui qui prie ouvre bientôt les yeux au soleil de la vérité catholique.