‹ Conversion de M. Marie-Alphonse Ratisbonne: Relation authentique, suivie de la lettre de MChapitre 8 sur 14 · UN FRÈRE DE PLUS · texte numérisé non relu

UN FRÈRE DE PLUS

Les personnes pieuses, qui se trouvaient réunies aujourd'hui dans l'église du Jésus, conserveront longtemps le souvenir de la solennité qui a couronné, de la manière la plus éclatante, l'événement extraordinaire dont la ville entière est encore tout émue, et constaté aux yeux de tous un de ces miracles de la grâce, dont la miséricorde infinie se sert pour ranimer la foi des tièdes, et attirer dans une voie meilleure ceux qui marchaient encore dans les ténèbres.

M. Ratishonne a fait, entre les mains du cardinal vicaire, profession de la foi catholique ; il a reçu le baptême, la confirmation, il a fait sa première communion !

Longtemps avant l'heure fixée, l'église du

Jésus, désignée par le cardinal vicaire pour cette cérémonie, était remplie d'une foule pieuse, avide de contempler ce jeune Israélite, que la Vierge immaculée avait conduit de sa main pleine de grâces jusqu'au pied de la croix. Il y avait bien là aussi quelques brebis égarées, quelques-uns de ces curieux qui veulent tout voir ; mais une piété communicative dominait toute rassemblée ; et le sentiment religieux qui s'était emparé de tous était trop profond, pour que les cœurs ne fussent pas, un moment, du moins, réunis par le pieux intérêt qu'inspirait le néophyte.

De sages précautions avaient été prises pour assurer l'ordre qui devait contribuer à l'édification commune. Tout l'espace qui s'étend entre l'autel de Saint-Ignace et celui de Saint- François-Xavier était disposé de manière à ce que les nombreux assistants pussent facilement se placer ; et quoiqu'il n'y eût point de sièges réservés, l'empressement des curieux avait été cette fois devancé par le zèle des âmes ferventes, qui protégeaient, pour ainsi dire, l'autel de leur pieux recueillement et de leurs saintes prières.

Vers huit heures et demie, M. Ratisbonne, vêtu de la blanche tunique des catéchumènes, a été amené par le révérend père de Villefort, qui l'avait préparé, et M. le baron Théodore

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de Bussières, son parrain, à la chapelle de Saint-André, située près de la grande porte de l'église. Objet de la curiosité de tous pendant plus d'une demi-heure d'attente ; il supportait avec une résignation angélique les regards indiscrets, se soumettant humblement à une épreuve bien méritoire, dans un moment où toutes les pensées, tous les sentiments d'une vie nouvelle se pressaient en foule au fond de son cœur. Par moment il serrait avec ferveur le chapelet qu'il tenaU à la main ; il regardait la médaille qui y était attachée, comme pour puiser, dans le souvenir et la protection de celle qui l'avait sauvé, de la force pour toutes les fatigues, du courage pour toutes les épreuves.

A neuf heures, Son Eminence le cardinal Patrice, vicaire de Sa Sainteté, après s'être revêtu à l'autel de Saint-Ignace de ses habits pontificaux, a commencé les prières prescrites par le Rituel pour le baptême des adultes.

Ce sont d'abord des psaumes de David, dans lesquels une foule de passages semblaient écrits tout exprès, et pour exprimer les sentiments du catéchumène, et pour raconter par quelle voie le Seigneur l'avait appelé à la lumière. Car telle est l'admirable profondeur des Écritures, que chacun y trouve l'expression qui lui manque pour rendre les besoins

de son âme, et je dirais presque, toutes les circonstances de 6a vie intérieure.

Qui aurait pu, en effet, mieux raconter et ce désenchantement du monde, et ces troubles du cœur, qui poursuivaient le jeune Israélite au milieu des plaisirs d'une position brillante, et contre lesquels il allait chercher des distractions sous un ciel nouveau ? mon âme, pourquoi es-tu triste et pourquoi me troublestu ? Quare tristis es ? Pauvre âme souffrante, c'est en vain que tu changes d'horizon ; tu te nourriras nuit et jour de tes larmes : fuerunt mihi lacrymœ meœ panes die ac nocte, parce qu J il n'y a point de repos pour l'exilé, parce qu'on peut te dire chaque jour : où est ton Dieu ? vbi est Deus tuus ? Mais espère au Seigneur ; car bientôt tu confesseras son nom, et tu trouveras le repos du cœur, le baume qui guérit toutes les blessures : Spera in Deo, quoniam adhuc confitebor ML salutare vultûs met. Voilà qu'au jour marqué il t'envoie la Mère des miséricordes : in die mandavit Dominas miséricordiam suam. Espère au Seigneur ; ne crains plus maintenant d'approcher du tabernacle admirable où se cache le Saint des saints : transibo in locum tabernaculi admirabUiSy usque.ad domum Dei ; lui seul peut étancher cette soif qui te dévore. Désormais tu as compris toute l'horreur du péché et de

là souillure originelle ; qwndo veniam, quand pourrai-je entrer dans l'arche sainte, hors de laquelle il n'y a point de salut? quand pourrai-je me prosterner devant la face de mon Dieu ? et apparebo ante faeiem Dei. Comme le cerf altéré soupire après les sources d'eaux vives, ainsi mon âme a soif de l'eau sainte du baptême, ainsi mon cœur a soif du Dieu qui est la source de la force et de la vie.

Ces prières terminées, S. E. le cardinal vicaire, précédé du clergé, s'est dirigé processionnellementvers le fond de l'église. Alors le révérend père de Villefort et M. le baron de Bnssières ont amené devant lui le jeune Israélite. « Que demandez-vous à l'Église de Dieu ¥ — La foi. » Ah ! il l'avait déjà cette foi sainte et catholique; l'étoile du matin pour lui, et t'avait illuminé de ins ! Aussi, lorsqu'on lui enjoint ec horreur la perfidie des Juifs, avec mépris la superstition des n'hésite pas un instant, et la été de ses réponses prouve qu'il gne de la grâce que l'Église lui jeant pour lui les épreuves imposées aux catéchumènes.

Déjà le pontife a soufflé trois fois sur son

1 Eiprweioni du Rituel.

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visage pour mettre en fuite l'esprit malin ; il Ta marqué du signe du chrétien, du signe révéré de la croix, sur le front, sur les yeux, sur les oreilles, sur la poitrine et sur les épaules, afin d'enseigner au nouveau chrétien qu'il doit consacrer au Christ sa pensée et son cœur, qu'il doit porter avec amour le joug de la croix. Enfin, il lui a fait goûter le sel de la sagesse, et il a récité sur lui les prières de l'exorcisme. Le jeune néophyte est prosterné sur le parvis du temple ; une dernière marque de soumission, une épreuve inattendue lui est demandée : t Baisez la terre, » lui dit-on ; et aussitôt, sans trouble, comme sans hésitation, il baise la terre ! prouvant à cette foule qui le contemple, qu'il est vraiment chrétien, puisque son jeune cœur a déjà deviné que l'humilité est la seule porte qui conduise à la vérité et au salut. Admirable, éloquente leçon pour nous tous, qui oublions trop souvent que Jésus notre maître était doux et humble de cœur.

Aussi, dès ce moment plus de doutes; l'esprit du Christ est avec le néophyte, puisqu'il est humble et soumis. L'Eglise n'hésite plus ; elle le regarde elle le traite comme son enfant chéri. Elle oublie et sa vie passée et ses blasphèmes d'hier ; elle ne voit plus en lui que le pupille privilégié de Marie. Le pontife lui fait

prendre en main le bord de son étole, en signe d'adoption, et pour lui enseigner que, dans la famille catholique, les enfants ne marchent qu'appuyés humblement sur leur père ; c'est ainsi qu'il ramène, comme en triomphe, à l'autel de Saint-Ignace, cette brebis chérie, qu'il vient d'arracher à Satan.

Comment vous dire tous les sentiments divers qui agitaient l'assemblée à la vue de ce jeune homme ? Son visage remarquable par un heureux mélange de fermeté et de douceur, sa longue barbe, sa démarche, son costume, tout en lui reportait la pensée au temps de la primitive Église. On eût dit un de ces chrétiens des catacombes qui espéraient le martyre !

De bonnes femmes romaines, qui m'étouffaient pour mieux le voir , exprimaient bien, dans leur naïf langage, la charité toute fraternelle qui nous animait tous : Ah quanto sei caro! s'écriaient-elles, ah beato lui! et elles baisaient leur chapelet, comme pour remercier de cette belle fête la Madone, cause de notre joie. Puis elles se montraient l'une à l'autre, avec une curiosité pleine d'affection, celui dont la Providence s'était servie pour préparer ses voies ; elles se disaient : C'est un Français ; c'est lui qui a donné la médaille à l'Israélite, qui lui a demandé de prier la

bienheureuse Vierge. Ma che buon signore !

che Bio lo benedica ! Et nous aussi nous répétions du fond du cœur : Que Dieu le bénisse, lui et tous les siens !

Cependant, devant le pontife du Seigneur qui se tient debout près de l'autel, le catéchumène s'est agenouillé pour recevoir l'eau sainte du baptême. On lui demande son nom.

« Marie, » répond-il avec un élan de reconnaissance et d'amour ; Marie ! le nom trois fois béni de la reine des patriarches qui lui a ouvert les portes de l'Église et qui lui ouvrira celles du ciel.

— Quedemandea-vous?

— Le baptême.

— Renoncez-vous à Satan?

— J'y renonce.

— Et à toutes ses pompes ?

— J'y renonce.

— Et à toutes ses œuvres?

— J'y renonce, répond pour la troisième fois celui dont Dieu a illuminé les ténèbres.

— Croyez-vous en Dieu le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ?

— J'y crois.

— Croyez- vous en Jésus-Christ son Fils unique, Notre Seigneur, qui est né et qui a souffert?

— J'y crois.

— Croyez-vous au Saint-Esprit, à la sainte Église catholique, à la communion des Saints à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, et à la vie éternelle?

— J'y crois.

Le ton, l'accent, la conviction intime avec laquelle l'enfant de Marie prononce cette profession de foi catholique, produisent sur tous ceux qui ont eu le bonheur de l'entendre une impression qui vibre encore aujourd'hui au fond de leurs cœurs?

— Que demandez-vous.

— Le baptême.

— Vous voulez être baptisé?

— Je le veux.

Enfin, l'eau sainte dont la ' source rejaillit jusqu'à la vie éternelle, a coulé sur ce front humblement abaissé ; Marie Ratisbonne se relève chrétien ; chrétien pur et fervent comme les anges qui sont devant le Seigneur.

11 tient à la main le cierge béni, dont la flamme est l'image de cette lumière de la foi soumise, qui n'égare jamais. L'imposition des mains et l'onction du saint chrême lui donnent une grâce nouvelle, en confirmant la plénitude de celle qu'il a déjà reçue. Désormais Ratisbonne est disciple de la croix, il est prêt à confesser hautement la foi du Christ qui s'est immolé pour nous.

C'est alors que M. l'abbé Dupanloup a bien voulu adresser à l'assemblée quelques-unes de ces paroles que son cœur sait toujours trouver quand il s'agit de louer Marie, et de célébrer la bonté du Seigneur. Nous reproduisons ici des fragments, hélas, bien incomplets et bien affaiblis, de cette fervente improvisation.

L'orateur sacré a manifesté, à la face de Rome entière, sa foi pleine et absolue à la miraculeuse intervention de Marie dans la conversion subite dont il rendait grâce à Dieu; mais en évitant, comme un fils soumis, toute expression qui aurait semblé prévenir la décision régulière de la seule autorité compétente en matière de miracle.

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