VIII AVANT-PROPOS
d'un programme quelconque, la division en petits groupes animés de dispositions peu bienveillantes les uns pour les autres, l'impuissance par cela même de constituer ces grandes fédérations qui font la force de la coopération à l'étranger, l'indifférence ou même la défiance de la classe ouvrière qui, en fait d'association, ne voit que le syndicat, l'hostilité des petits commerçants et des débitants si nombreux dans notre pays et dont la puissance électorale est grande — tout cela explique suffisamment pourquoi la France, qui pourtant a été un des premiers pays (on pourrait même dire le premier, l'association coopérative de production de Bûchez datant de 1831) à entrer dans la voie coopérative, se trouve aujourd'hui fort distancée par des pays qui, comme le Danemark, la Finlande, la Suisse, ne sont nés que d'hier à la coopération.
Même à ne regarder que le nombre de sociétés et de leurs membres, le mouvement coopératif reste loin en arrière du mouvement mutualiste. On est tenté de s'en étonner au premier abord, puisque de ces deux modes d'association qui sont la coopération et la mutualité, la première donne des bénéfices tandis que la seconde exige des contributions. Mais, avec un peu de réflexion, on comprend aisément
AVANT-PROPOS. ÏK
que d'une part l'association coopérative, précisément parce qu'elle est une entreprise dans le sens économique de ce mot, c'est-à-dire qui a pour but l'échange ou la production, est beaucoup plus difficile à gérer qu'une association philanthropique qui a pour but l'aide mutuelle; que d'antre part, précisément par la même raison, la société de secours mutuels ne porte préjudice à personne, tandis que la société coopérative, partout où elle s'établit, lèse de nombreux intérêts. Et qu'enfin la première, toujours par la même raison, bénéficie d'un prestige de .désintéressement et de solidarité auquel la seconde n'ose pas prétendre. De ces deux sœurs, l'une a l'auréole de Marie et l'autre n'a que le tablier de Marthe.
Dans ces conférences nous nous sommes efforcé de réagir contre cette disqualification en montrant que l'association coopérative a aussi ses vertus murales et, en plus, une puissance de transformation économique qui n'appartient qu'à elle; que, tandis que ta Mutualité est la forme-type de la solidarité dans la lutte contre le mal, je veux dire contre tous les risques qui menacent l'existence humaine, la Coopération est la forme-type de la solidarité dans la lutte pour la conquête du bien-être — pour tous et non pas seulement pour les ouvriers, quoique