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CONFÉRENCES DE PROPAGANDE

Les folies de Fourier. — § 1. La suppression des intermédiaires. — ^ ^. La disparition de la vie de ménage. — | 3. L'abolition du salariat. — § 4. Le travail attrayant. — § 5. La paix sociale.

Je dois vous avouer — et, en fait d'exorde, c'est un aveu un peu intirnidaut — que c'est d'un fou que j'ai à vous parler ce soir.

(1) Conférence donnée le 8 avril 1886 à la Société d'Économie populaire de Nîmes. Cette Société a été par le fait, sinon par le nom, la première en date, et de beaucoup, des Universités populaires de France. — Publiée en brochure dans la Bibliothèque de V Émancipation. — 2« édition en 1894.

Les livrespubliéssur Fourier, en français et même en allemand, sont assez nombreux d.epuis une quinzaine d'années (voir notie

G. — Coop. 1

Oui vraiment d'un fou et même du fou le plus complet qui se puisse imaginer. Jugez-en plutôt vous-mêmes f

Nous promettre un état social où, dès trois heures du matin, chacun sera debout pour courir au travail avec plus de passion qu'on n'en apporte aujourd'hui à courir à une fête ; où il n'y aura plus de soldats parce qu'il n'y aura plus de guerres, plus de gendarmes et d'agents de police parce qu'il n'y aura plus de voleurs; où il restera pourtant des médecins, parce qu'il pourra rester encore quelques malades, mais où ces médecins recevront des honoraires calculés en raison delà santé générale, en sorte qu'ils toucheront d'autant moins qu'il y aura plus de maladies; — où la richesse sera tellement abondante et la chère tellement exquise que le plus pauvre jouira d'un confort bien supérieur à celui des Rothschild d'aujourd'hui; — où l'existence ne sera qu'une fête perpétuelle et renouvelée de jour en jour; — rêver d'un monde tellement supérieur à l'état de choses actuel que pour vous citer les expressions naïves de Fourier luimême :

« S'il nous était donné de l'entrevoir seulement dans toute sa gloire, il est hors de doute que beaucoup de personnes tomberaient frappées de mort par la violence de leur extase, et beaucoup d'autres tomberaient malades de saisissement et de regret en voyant subitement tout le bonheur dont elles auraient pu jouir et dont ellesn'ont pas joui (1) » !

petit volume de ses OEuvres choisies avec \n\voduc\ion, 1890 et lo gros livre si documenté de M. Hubert Bourgin, 1905); mais à la date où cette conférence a été faite Fourier était encore tout à fait oublié.

(Ij Théorie des Quatre Mouvements, p. 61 et 65.

PROPHÉTIES DE FOURIER. a

Ceci n'est rien. Écoutez encore.

Nous annoncer et nous décrire par le menu un monde où les hommes aUeindront en moyenne l'âge de 144 ans et où leur taille s'élèvera en moyenne à 2 mètres 27 ; — où ils acquerront la faculté de se servir de leurs doigts de pieds avec autant d'aisance que nous nous servons aujourd'hui des doigts de nos mains, par exemple pour tou~ cher du piano, et au bout d'une douzaine de générations^ acquerront aussi, par suite d'une simple modification dans les ventricules du cœur, la faculté de vivre également bien dans l'eau ou dans l'air, c'est-à-dire deviendront amphibies ; — où, par le seul effet de cultures appropriées, ils changeront les climats, pourront faire une première moisson en mai et une seconde en novembre, façonneront à leur gré des espèces animales nouvelles et transformeront l'eau salée de l'océan en eau acidulée dont la saveur rappellera la limonade; — où une aurore boréale perpétuelle couronnera notre globe terrestre, répandra la lumière et la chaleur sur des régions aujourd'hui désolées et fera fondre les glaces des deux pôles; — où notre terre fera l'acquisition de quatre lunes nouvelles, chacune plus brillante que celle qu'elle possède déjà, et grâce à « ce quadrille de satellites », que voit déjà Fourier, aura des nuits plus claires que nos jours ; — où les habitants de notre terre entreront en communication avec les habitants des autres planètes, voisines ou lointaines, s'interrogeront et se répondront d'un astre à l'autre dans une langue dont ils auront trouvé le secret, et réaliseront ainsi le règne de I'Har-- MONTE UNIVERSELLE dans le sens le plus complet de ce mot, puisqu'elle embrassera l'univers tout entier; — dites-moi, je vous prie, si jamais fumeur d'opium ou man-

geur de haschich a vu passer dans ses rêves de plus fantasliques visions ?

La vie de Fourier a été beaucoup moins extravagante que ses idées : elle fut tout ce qu'il y a de plus petit bourgeois. Pourtant il avait 17 ans quand la Révolution française a éclaté : il n'est mort que sous le règne de Louis- Pbilippe et par conséquent il a assisté à toute cette période si agitée de notre histoire et qui a si profondément remué tous ceux qui en ont été les témoins.

Or, il ne paraît pas y avoir prêté la moindre attention ; rien dans ses écrits n'indique qu'il se soit aperçu qu'il y avait eu, de son vivant, une Révolution française, un Empire, un Waterloo, une Restauration, une Révolution de 18.30. La distraction paraît un peu forte, mais il était, en effet, prodigieusement distrait, parlant tout haut dans la rue, restant des nuits sans dormir. Il faut dire aussi qu'il considérait les questions politiques comme de jiulle importance à côté des questions sociales, en quoi il n'avait pas tout à fait tort, et il nous a prouvé par son exemple que Ton peut être bon démocrate et même bon socialiste sans s'occuper de politique et que c'est peutêtre môme la meilleure façon de l'être. Mais il faut avouer que celte façon-là n'est pas commune.

Petit employé de magasin, « sergent de boutique », comme il se désignait lui-même, la plus grande partie de sa vie s'est écoulée dans les emplois les plus obscurs, et le reste a été absorbé par la publication de quatre ou cinq énormes volumes et la préparation de beaucoup d'autres qui n'ont jamais vu le jour. Homme exact, ponctuel, méticuleux^ poussant l'amour de la symétrie jusqu'à la manie, d'une probité à toute épreuve, d'une charité inépuisable, d'un entêtement que rien ne pouvait vaincre

OU, si voas préférez, d'une foi que rien ne pouvait ébranler; ne connaissant d'autre passion que celle des fleurs, dont il avait rempli sa chambre et à travers lesquelles les visiteurs ne parvenaient pas à se frayer un passage, ayant toutes les maniesdes vieux garçons ou, pour mieux dire, des vieilles demoiselles, en particulier celle des chats, dont il avait rempli sa cour et auxquels il distribuait des repas à l'heure fixe; n'ayant ri pas une seule fois, et trouvé mort un beau matin dans la chambre d'un hôtel garni, — telle fut la vie et la mort de Charles Fourier.

Comme tous les inventeurs, il passa sa vie à attendre quelque capitaliste qui eût a^^sez d'argent et surtout assez de confiance pour être disposé à tenter un essai de son système. Il avait même fait annoncer naïvement qu'il serait chez lui tous les jours, à partir de midi pour recevoir ceux qui voudraient lui apporter les fonds nécessaires. El pendant vingt ans — ce trait vous peindra l'homme — il ne manqua jamais de rentrer chez lui au coup de midi, pour être prêt à recevoir ce visiteur, qu'il attendait toujours et qui jamais n'est venu.

Mais alors pourquoi suis-je venu vous entretenir ce soir d'un pareil original?

Parce que mon intention n'est pas de vous entretenir ce soir des divagations de Charles Fourier, mais de ce que j'ai appelé ses « prophéties », j'entends par là des vérités qu'il a devinées, pressenties, révélées, car cet homme-là, malgré sa folie, ou peut-être à cause même de sa folie, a sur bien des points devancé son siècle et parlé le langage de la plus haute raison.

Celui-là donc qui, en lisant les œuvres de Fourier, rebuté par les extravagances dont je viens de vous donner

quelques échantillons et par le style inintelligible de l'auteur, jetterait le livre au panier comme un fatras inutile, celui-là serait plus fou que Fourier lui-même. Il prêterait à rire autant que ce voleur dont un auteur de l'antiquité nous raconte l'admirable histoire et qui, venu chez un Athénien pour lui dérober ses trésors et ses statues de prix, fut tout désappointé en ne trouvant qu'une statuette de terre cuitegrossièrequi lui parutsans valeur et qu'il rejeta avec dédain. Il ne savait pas, l'ignorant ! que les anciensavaient coutume d'enfermer les statues de leurs dieux d'or, d'argent ou d'ivoire, sous des enveloppes d'argile représentant la figure grotesque d'un faune ou d'un Sylvain, et que, s'il avait su briser ce moule informe, il en aurait vu jaillir l'image éclatante d'une divinité!

Celui-là aussi qui, dans l'œuvre de Fourier, ne s'arrêtera pas à l'enveloppe, mais saura briser cette sorte de gangue, sera émerveillé en voyant qtie de pierres précieuses, que de vérités étincelantes, elle recèle !

Jugez-en vous-mêmes, voici une poignée de prédictions que je prends au hasard.

C'est Fourier qui a affirmé — ce qui a beaucoup fait rire alors (c'était en 1808) — que bientôt, on pourrait dans une même journée, partir le matin de Marseille, déjeuner à Lyon et dîner le soir à Paris.

C'est Fourier qui a annoncé comme prochain le percement de l'isthme de Suez et celui de Panama, « par des canaux, disait-il, où les plus grands navires pourraient passer »>, et qui a annoncé la formation d'immenses armées industrielles^ composées de milliers d'hommes, pour exécuter à la surface du globe de grands travaux ■d'utilité publique, notamment la transformation du grand

PROPHETIES DE FOURIEK. 7

désert d'Afrique. Le capitaine Roudaire, mort il y a quelques années, au début de ses travaux pour creuser une mer intérieure, en Tunisie, était justement un disciple de l'école phalanstérienne.

C'est Fourier qui a enseigné que l'on pourrait un jour, par une culture appropriée et des reboisements intelligents, arrêter les inondations, régulariser le régime des pluies et des vents, et modifier par là le climat d'un pays quelconque.

C'est lui qui a enseigné, fort justement, à mon avis, que l'agriculture encore barbare de nos jours, devait se transformer en horticulture, arboriculture et pisciculture, et que là était la solution de la plupart des difficultés de l'heure présente.

Dirons-nous encore que c'est Fourier qui a énoncé cette grande vérité, que les historiens et les jurisconsultes de notre temps ont plus d'une fois vérifiée, à savoir que les progrès de la civilisation se mesurent en général sur les progrès de la condition et des droits de la femme?

Je passe. La mobilisation de la propriété foncière, la substitution des règlements par compensation aux paiements en numéraire, les ententes internationales pour l'unification des poids et mesures, la création d'une langue universelle (une sorte de volapiik), la protection des animaux, l'importance grandissante des phénomènes magnétiques et suggestifs, le goût et la culture des fleurs, et bien d'autres prévisions plus ou moins en voie de se réaliser, se trouvent pêle-mêle dans le prodigieux chaos de l'œuvre de Fourier.

Fourier a été en un sens le premier des anarchistes, des anarchistes débonnaires. Sa thèse, en effet, c'est que tous les instincts de l'homme, toutes ses passions, même

s LA COOPERATION.

tout ce que la morale civilisée appelle bien à tort ses V ic es, sont hous en eux-mêmes et ne deviennent mauvais que parce que les moralistes cherchent sottement à les réprimer. Laissez-les libres et ils deviendront — ainsi que le voulait Dieu qui les a donnés à l'homme exprès pour cela — des « ressorts d'harmonie». Oui, l'inconstance en amour, le goût du luxe, la gourmandise, l'amour du désordre et de la saleté chez les enfants, tout cela a sa raison d'être et peut être utilement employé. Pour ne prendre comme exemple que la gourmandise, Fourier nous montre qu'elle doit devenir une nécessité dans un régime industriel oii la production consistera surtout en fruits et légumes, d'espèces très diverses et très fines, qui exigeront, pour être appréciés, un grand raffinement de goût chez les consommateurs. 11 explique que si les enfants préfèrent, pour leur goûter, des confitures à du pain sec, c'est que la Providence, en leur donnant cet instinct, a très bien su ce qu'elle faisait : elle savait que le sucre est très nutritif (et sur ce point encore Fourier a devancé la science); elle a prévu le jour où l'agriculture, c'est-àdire la production du blé, serait remplacée par l'arboriculture, c'est-à-dire par la production des fruits, et d'avance, elle avait assorti à cette fin les goûts naturels des hommes... Et l'auteur continue ainsi à perte d'haleine, avec un mélange d'extravagance et de folie tout à fait divertissant et qui fait penser aux harangues que débitait Don Quichotte dans la Sierra-Morenaaux chevriers émerveillés.

Mais entre toutes ses prophéties, il en est une seule que je veux mettre en lumière, car c'est celle que vous vous efforcez de mettre en pratique, ouvriers de V Abeille Ntmoise, et qui nous réunit ici ce soir : c'est l'idée de

l'AssociATioN COOPÉRATIVE. G'est Fourier qui, comme vous allez en juger, en a tracé tout le plan et prévu tous les résultats. Donc en vous entretenant des idées de Fourier sur l'association, c'est de votre œuvre, en réalité, que nous allons nous entretenir, et en apprenant quels étaient les vastes espoirs qu'il fondait sur l'association, alors peut-être l'avenir que vous préparez par vos elTorls vous paraîtra valoir la peine d'être réalisé.

I 1. — La suppression des intermédiaires. — Et d'abord comment cette idée de l'association a-t-elle germé dans le cerveau de Fourier? Etant encore très jeune et ayant fait le voyage de Normandie à Paris, il alla dîner dans un restaurant de la capitale où, pour son dessert, on lui fit payer une pomme dix sous. Or, quelques jours auparavant, il avait vu ces mêmes pommes se vendre en Normandie, où, vous le savez, on cultive beaucoup de pommiers, à raison de deux sous la douzaine ! Ce fait qu'un même objet pouvait être revendu soixante fois plus cher que son prix de production, lui révéla l'existence dans la société d'un mécanisme défectueux, d'un vice caché, qu'il se promit de découvrir et de guérir. Ainsi les grandes idées tiennent souvent à de petites causes. On raconte que le grand astronome Newton conçut la première idée de l'attraction universelle en regardant tomber une pomme d'un arbre. Fourier, qui aimait beaucoup à se comparera Newton, parce qu'il prétendait avoir découvert comme lui la loi de l'attraction universelle, était très fier que ce fût une pomme aussi qui lui eût donné l'idée de sa théorie. Il faisait observer à re propos qu'il y avait eu dans l'histoire du monde quatre pommes célèbres : deux funestes : celle d'Eve,

qui avait causé la damnation du genre humain, et celle de Paris, qui avait causé la guerre de Troie; — deux bienfaisantes, celle de Newton et la sienne !

Ce vice économique n'est que trop réel et n'a fait que s'aggraver depuis le temps de Fourier.

Quand il vous arrivera de rencontrer un producteur quelconque, propriétaire ou fabricant, demandez-lui : Les affaires marchent-elles ? — (( Pas du tout, vous répondra-t-il : tout est à si bas prix, blé, vin, laine, mouton ou étoffes, qu'il n'y a plus moyen de vendre. Si ça doit continuer de la sorte, je préfère fermer l'atelier, dit le fabricant, — ou laisser ma terre en friche, dit le propriétaire».

Ainsi éconduit de ce côté, allez trouver alors un consommateur quelconque, un rentier ou simplement une brave mère de famille, et dites-lui : a Eh bien ! vous ne devez pas dépenser gros par le temps qui court ? Tout est à si bon compte maintenant; les producteurs ne font pas même leurs frais! » Elle vous répondra : « Vous vous moquez du monde. Jamais je n'ai dépensé davantage : viande, lait, beurre, légumes, loyers, tout est hors de prix, et si ça doit continuer de la sorte, il n'y aura bientôt plus moyen de vivre » !

Voilà qui est curieux, vous direz-vous sans doute! D'un côté des producteurs qui crient misère de vendre toujours à bas prix; de l'autre des consommateurs qui crient misère d'acheter toujours plus cher! Alors tout l'argent qui sort de la poche des acheteurs, s'il ne va pas dans la poche des producteurs, où passe-t-il donc?

Il n'y a qu'une explication possible : il doit rester dans la poche des intermédiaires. Entre le producteur qui offre son produit au public et lepubhc qui tend la main pour

le recevoir s'interposent dix, vingt intermédiaires, qui font la chaîne, et chacun se fait payer.

Mais voici qui est plus fort encore! Très satisfait de votre explication, vous allez trouver l'un de ces intermédiaires, épicier, boucher, boulanger, marchand de charbon, et vous lui dites : « C'est donc vous qui êtes la cause de tout le mal? Vous achetez au propriétaire ou au fabricant à si bas prix qu'il est en train de se ruiner, et vous vendez au consommateur si cher qu'il se ruine également. C'est vous qui touchez la différence et vous devez faire rondement fortune à ce métier-là? — Hélas ! ne manquera-t-il pas de vous répondre, quelle erreur est la vôtre ! Sur dix que nous sommes dans cette rue, il y en a peut-être un ou deux qui font de bonnes affaires ; il yen a deux qui sont à la veille de faire faillite et les autres gagnent tout juste leur vie ».

Et, chose étonnante, ils ont tous raison et vous aussi! Vous n'avez pas tort quand vous croyez que c'est aux intermédiaires qu'est due l'énorme différence entre le prix de revient et le prix de vente. Mais il est très possible qu'il dise vrai aussi, le marchand, quand il déclare que les intermédiaires ne gagnent rien. Et pourquoi? Tout simplement parce que ces intermédiaires sont si nombreux et se font une telle concurrence les uns aux autres qu'il ne leur reste aucun profit. Et non seulement, pour se rattraper, ils sont obligés de vendre cher, mais encore de mauvaise qualité.

La situation est donc telle que tout le monde en pâtit et que personne n'en profile. Le producteur ne fait pas ses frais, le consommateur dépense plus qu'il ne peut payer, l'intermédiaire gruge les deux sans y rien gagner lui-même.

En vous promenant dans les rues d'une ville, ici ou ailleurs, vous êtes- vous amusé à compter, commeje l'ai fait quelquefois, le nombre de magasins faisant le même commerce qui se trouvent dans une même rue? Ils sont là souvent cinq, six, sept à la file, épiciers, marchands de gants, cafetiers, attendant patiemment, comme les araignées qui attendent une mouche, un client qui ne vient pas souvent. J'ai relevé sur TAnnuaire de Montpellier, pour une population de 70.000 habitants (et la population de Nîmes étant la même, je suppose que les chiffres ici doivent être à peu près pareils), le nombre des marchands dans toutes les catégories. En voici un aperçu :

Boulangers 175

Bouchers et Charcutiers 184

Épiciers 282

Marchands de bois et charbon 67

Marchands de vins 172

Débits de boissons ou cafés 459 !

Or, il faut bien que chacun paie son loyer, ses impositions, l'intérêt des marchandises qu'il a en magasin^ son mobilier; il faut que le plus grand nombre d'entre eux paient un salaire à leurs employés et il faut enfin que, tous ces frais payés, chacun par-dessus le marché gagne assez pour vivre, lui et les siens. Et ceci est vrai non pas seulement pour quelques denrées, mais pour tous les produits qui entrent dans la consommation.

Eh bien! voilà le mal qui avait frappé Fourier et qu'il avait dénoncé le premier avec une force et une justesse q-ui n'ont pas été surpassées depuis :

« Nous sommes, en fait de mécanisme industriel^

aussi neufs que des peuples qui ignoreraient l'usage des moulins et qui emploieraient cinquante ouvriers à triturer le grain que broie aujourd'iiui une seule meule, La superfluité d'agents est partout effrayante et s'élève communément au quadruple du nécessaire dans tous les emplois commerciaux... Il y a dans la seule France un million d'habitants (1) enlevés à la culture et aux fabriques par Taffluence d'agents que crée la libre concurrence »...

Mais il ne s'est pas contenté de signaler le mal, il a indiqué le remède, et lequel? L'Association. ,11 voulait créer des associations assez nombreuses, de 400 familles environ, qu'il appelait comjt?/oirs communaux , qui devaient plus tard, en se développant, se transformer en phalanstères, et dont il définit les fonctions de la façon suivante :

« Les principaux avantages de ces établissements seraient de procurera chaque individu toutes les denrées indigènes ou exotiques au plus bas prix possible, en l'affranchissant du bénéfice intermédiaire que font les marchands ou agioteurs ».

Et maintenant, je vous le demande, que sont vos sociétés de consommation, sinon la réalisation de ce programme tracé de main de maître? Quelles sont donc les fonctions des sociétés coopératives de consommation, sinon de se procurer les denrées en gros et de les distribuer en détail entre leurs membres en les faisant bénéficier des profits qui seraient restés sans cela entre les mains des marchands?

(1) Fourier était encore loin de compte ? Aujourd'hui, le nombre des commerçants, c'est-à-dire des intermédiaires, relève à 1.823.000, ce qui représente au moins 7 à 8 millions de personnes.

Cette suppression des intermédiaires, des parasites, qui tenait tant à cœur à Fourier, vous commencez donc à la réaliser déjà. Et vous la réaliserez bien mieux encore si une Fédération des sociétés coopératives de France se forme et prend assez d'extension pour vous permettre de faire vos achats directement au propriétaire ou au fabricant; si un jour, comme la grande Fédération coopérative de Manchester, elle fait quelques centaines de millions de francs d'affaires par an, arme une flotte d'une demi-douzaine de navires et va chercher la marchandise sur les lieux mêmes de production, c'est-à-dire làoii on peut se la procurer à meilleur compte : le blé à Chicago, la viande à Buenos-Ayres, le café à Java, le thé à Shangaï, la laine à Melbourne. Ce jour-là le mal que Fourier signalait avec tant de force aura disparu. Les sociétés de consommation auront dégrevé non seulement la classe ouvrière, mais le pays tout entier d'un poids mort énorme. — La première prophétie de Fourier aura été réalisée!

I 2. — La disparition de la vie de ménage. — Mais l'association, dans ridée de Fourier, devait avoir un caractère beaucoup plus large que celui d'une simple associationcommerciale pour Tachatetladistribution desdenrées. Elle devait réunir tous les associés dans une vie commune et sous un même toit, dans un vaste établissement — très vaste, puisqu'il devrait abriter 400 familles, soit 1.600 personnes environ, auquel il donnait le nom resté célèbre de phalanstère, et que nous appellerons plutôt aujourd'hui une cité. Fourier en a même donné les plans et est entré à cet égard dans les détails les plus minutieux.

Ce nom de phalanstère est à peu près la seule chose

que connaisse le public de l'œuvre de Fourier, et il a suffi pour imprimer sur le système tout entier je ne sais quel cachet d'étrangeté et de mystère. Que de fois des bourgeois ont prononcé ce mot avec épouvante !

En réalité, le phalanstère est la chose du monde la moins effroyable etla plus connue. C'est tout simplement le Palace-Hôtel, le grand et magnifique hôtel comme ceux que l'on trouve dans les villes de Suisse ou dans les grandes villes d'eaux, avec cette différence seulement qu'il y aurait des chambres de tous les prix, depuis 30 sous jusqu'à 50 francs par jour.

Entre le phalanstère et le couvent ou la caserne, auxquels on le compare toujours, aucune ressemblance. Chacun devait avoir un appartement séparé, à son choix et selon sa bourse. Il devait y avoir, comme dans tous les hôtels, des tables communes, « des tables d'hôte », comme nous disons, mais elles devaient être de trois classes différentes; et même ceux qui ne voudraient pas prendre leur repas à la table commune auraient la liberté de se faire servir à la carte ou de se faire porter leur repas dans leur appartement, avec un supplément de prix naturellement.

J'ai passé souvent l'été en Suisse dans ces grands hôtels-pensions où quelques centaines d'étrangers s'installent pour respirer l'air de la montagne et se promener. On y trouve aussi des chambres de tous prix, salles à manger avec tables d'hôtes de trois classes différentes, salles de restaurant, salle de théâtre, église, bibliothèque, salle de lecture, salle de jeux, magasin de papeterie et de mercerie, jardin pour les légumes, serres pour les fleurs, étable pour les vaches, un établissement pour faire du beurre — et j'ai pensé que c'était là tout à fait

le phalanstère rêvé par Fourier. La seule différence, c'est que les gens qui étaient là, au lieu d'y passer leur vie, n'y passaient que quelques semaines et, au lieu de travailler, n'y faisaient rien.

Le phalanstère n'est donc nullement une idée extravagante en soi : elle serait facilement réalisable. Seulement, on ne s'explique pas à première vue pourquoi Fourier y attachait tant d'importance et pourquoi il pensait que tous les hommes finiraient un jour par vivre dans ces sortes d'hôlels?

La première raison qu'il en donne c'est une raison de même ordre que celle que nous avons étudiée tout à l'heure, une raison d'économie.

Ceci peut vous surprendre, car vous pensez que ce n'est guère la coutume d'aller à l'hôtel pour faire des économies? — Cela dépend ! Il y a pourtant des Anglais et des Américains qui mènent cette vie d'hôtel-pension précisément parce qu'ils y dépensent moins que chez eux. Et il est certain que les familles, et à plus forte raison des célibataires, qui prendraient le parti de renoncer à leur logement, domestiques, train de maison, etc., pour passer toute leur vie à l'hôtel en pension, y trouveraient une très réelle économie, à vie égale, et malgré que l'hôtel y trouve son profit. Et si quatre cents familles, c'est le chiffre que fixait Fourier, s'associaient coopérativement pour se loger et se nourrir en commun, économisant ainsi le profit du maître d'hôtel, l'économie réalisée pourrait devenir énorme.

« On est ébahi quand on évalue le bénéfice colossal qui résulterait de ces grandes associations. A ne parler que du combustible, devenu si rare et si précieux, n'est-il pas certain que dans les emplois de cuisine et de chauf-

fage, TAssocialion épargnerait les sept huitièmes du bois que consomme le système actuel, le mode incohérent el morcelé qui règne dans nos ménages? ».

Le fait est incontestable, en effet. Il est clair qu'il en coûterait infiniment moins de faire la cuisine pour mille personnes mangeant ensemble que pour mille mangeant séparément. Il faut, comme le dit très bien Fourier, beau coup moins de bois pour faire bouillir une immense marmite que pour en faire bouillir mille petites. Il en coûte moins de faire construire une maison assez grande pour loger cent familles que de construire cent petites maisons, chacune pour une famille, et ainsi de tout le reste.

La vie par ménage isolé, telle qu'elle a été pratiquée dans tous les temps et dans tous les pays, constitue donc, d'après Fourier, un effroyable gaspillage et peut être rangée parmi les principales causes de la misère dans les sociétés humaines. Or, de même que l'Association de consommation est le remède indiqué contre le premier mal, contre l'intermédiaire, V Association domestique, comme il l'appelle, est le remède indiqué pour le second mal, le ménage.

Sommes-nous appelés à [voir cette seconde prophétie se réaliser comme la première?

Je le crois. Oui, je crois que les exigences croissante» de la vie quotidienne forceront les gens, dans un avenir plus ou moins éloigné, peut-être plus ou moins rapproché, à se réunir, à se grouper dans des espèces d'hôtels, cités, caravansérails ou phalanstères, comme vous voudrez les appeler, oij ils logeront sous le même toit, mangeront plus ou moins k la même table et auront une foule de services communs, tels que grandes salles de fête ou de

réunion : il y en a déjà dans certaines maisons neuves de Paris.

Les classes ouvrières en arriveront là par les causes suivantes : d'abord par suite du renchérissement croissant des loyers, et aussi par suite de ce fait que les femmes étant appelées à travailler de plus en plus à l'atelier, au magasin, au bureau, ou dans une profession quelconque, pourront de moins en moins s'occuper de leur intérieur. Il faudra donc bien trouver le moyen d'installer une cuisine en commun pour préparer les repas des ménages, puisqu'ils ne pourront l'apprêter eux-mêmes, et une « pouponnière » pour garder les enfants en l'absence des mamans.

Vous savez qu'il y a déjà un commencement de réalisation en France dans un établissement célèbre, dans le Familistère de Guise fondé précisément par un disciple de Fourier, M. Godin. Là, 1.800 ouvriers environ vivent réunis dans des conditions d'économie, au point de vue du logement et des services domestiques, qu'aucune autre combinaison ne pourrait leur procurer. Ils trouvent là non seulement le logement, mais une crèche ou plutôt une nourricerie pour la garde des enfants, et aussi un théâtre, bibliothèques, salles de jeu, etc. Il y a des magasins qui fournissent chaque associé de tout le nécessaire. 11 est vrai qu'il n'y a pas de table d'hôte ; chacun fait son ménage chez soi. A ce point de vue, l'économie sur les frais de cuisine n'est pas réalisée. Mais rien n'empêcherait d'y installer un restaurant. M. Godin l'a déjà essayé et n'y a renoncé que par des causes tout à fait accidentelles.

« Ce système-là peut être bon pour les ouvriers, pensent peut-être les bourgeois qui m'écoutent, mais non pas

pour nous ». Eh bien! je crois, au contraire, que les classes riches en arriveront à un genre de vie analogue, non pas peut-être par raison d'économie, mais par une autre raison toute différente : par l'impossibilité de trouver des domestiques. Déjà aujourd'hui, il est très difficile dans les familles bourgeoises de trouver des personnes qui soient disposées à entrer en service, et le plus souvent on est réduit à faire venir des bonnes de Suisse ou d'Allemagne. Plus on ira et plus la répugnance des hommes ou même des femmes à entrer dans la domesticité s'accentuera. A vrai dire, je ne saurais m'en étonner : la domesticité est une institution qui a eu ses beaux jours mais qui devient de jour en jour plus incompatible avec notre état social et tend aujourd'hui à dépraver à la fois le maître et le serviteur. Et bien ! quand le jour sera venu où l'on ne trouvera plus, à quelque prix qu'on les paie, ni cuisinières, ni femmes de chambre, ni <:ochers, que feront les bourgeois?

Sans doute, les inventions mécaniques permettront de remplacer de plus en plus les services des domestiques par la domestication de forces naturelles beaucoup plus complaisantes et beaucoup plus fidèles. Vous entrerez chez vous le soir, vous presserez un bouton : voilà votre escalier, ou votre vestibule, ou votre chambre, qui s'éclaireront à votre choix. Vous tournerez un, deux, trois robinets, vous aurez de l'eau chaude, ou froide, ou tiède à votre gré. Vous aurez une machine qui cirera vos souliers et une autre qui lavera la vaisselle. Vous parlerez au téléphone qui sera dans votre chambre et vous demanderez à votre épicier ou à votre boucher de vous apporter tel ou tel objet. Dans ces conditions, le service pourra se trouver réduit à bien peu de chose.

Mais, cependant, il sera toujours difficile d'inventer une machine pour faire la cuisine, ou même pour faire son lit. Dès lors, si Ton ne trouve plus de domestiques pour ces différents services, il ne restera plus aux bourgeois qu'une ressource : ce sera d'aller à Thôtel (i).

Je suis sûr que cette idée fait hausser les épaules à bon nombre de mes auditeurs. Pourtant, elle commence déjà à se réaliser dans certains pays et notamment aux Etats- Unis. Aux États-Unis, les mœurs démocratiques et égalitaires sont si développées qu'un Américain ne consentira jamais à en servir un autre. Heureusement qu'il y a les nègres dans le Sud et les Chinois dans l'Ouest qui n'ont pas les mêmes répugnances et remplissent encore ces fonctions; mais dans le Nord, où il n'y a guère ni nègres ni Chinois, la difficulté que je vous signalais tout à l'heure se présente dans toufe sa force, et beaucoup déjeunes ménages n'ont trouvé d'autre moyen d'en sortir que celui de s'installer à l'hôtel pour la vie ou du moins pour de longues années. Et à Paris et Londres beaucoup de célibataires passent leur vie au cercle où au club où ils trouvent, grâce à l'association, un luxe d'installation et d'alimentation qu'ils ne pourraient se procurer chez eux. Ce^^ clubmen sont déjà des phalanstériens, et voilà comment nous finirons par l'être tous.

(1) Le problème de la domesticité qui tend à modifier si profondément les conditions de la vie bourgeoise et de la vie de famille est un de ceux dont Fouriera compris, longtemps à l'avance, la gravité. Sans doute, la vie du club ou d'hôtel ne supprime pas la domesticité, puisqu'il faut là aussi un nombreux personnel de service. Mais, pourtant, elle en diminue le nombre et surent elle le transforme en l'industrialisant. Le garçon d'hôtel n'est plus attaché a une personne : il est au service du public ^ comme un fonctionnaire quelconque. C'est tout différent.

Cette perspective ne vous sourit pas beaucoup? Si, en effet la vie d'hôtel est amusante en passant, elle devient fort ennuyeuse à la longue. Chaque homme, pauvre ou riche, aime bien à avoir son « chez soi », son petit coin où il puisse venir se reposer de ses travaux ou même de ses plaisirs, où il puisse se soustraire précisément à ce coudoiement et à cette promiscuité de la foule des étrangers et des indifférents. Il est vrai que telle n'était pas l'opinion de Fourier, et voici comment il s'exprime à cet égard :

« Un père de famille dira en lisant mon système : « Mon plaisir est de dîner avec ma femme et mes enfants « et quoi qu'il arrive, je conserverai cette habitude qui « me plaît. — C'est fort mal jugé ; elle lui plaît aujour- <( d'hui, mais quand il aura vu deux jours les coutumes « d'Harmonie, il renverra au bercail sa femme et ses « enfants qui, de leur côté, ne demanderont pas mieux « que de s'affranchir du morne dîner de famille ».

Il n'y a qu'une excuse aux lignes que je viens de lire; c'est que celui qui les a écrites était un vieux garçon qui, en parlant du morne dîner de famille, parlait de ce qu'il ne connaissait pas. Je plaindrais, en vérité, le père de famille qui trouverait plus agréable de s'asseoir chaque jour à la file le long d'une table d'hôte, cette table fût-elle à dix ou douze services, que de s'asseoir en compagnie de sa femme et de ses enfants autour de la table de famille, n'y eût-il sur cette table que la soupe et du pain bis! Et si cette société nouvelle, si ces coutumes d'Harmonie, comme les appelle Fourier, doiventavoir pour conséquence la suppression du foyer domestique et de tout ce que ce mot embrasse en fait de bonheur intime et de dignité morale, j'estime que ce

confort qu'on nous promet sera vraiment payé bien cher !

Mais, après tout, qu'importe nos regrets! Ils ne changeront pas le cours des choses, et l'avenir sera ce qu'il doit être, non pomt ce que nous voudrions qu'il fût l Nous constatons tous les jours que la vie de famille, si fortement constituée du temps de nos aïeux, s'est déjà de nos jours singulièrementatî'aiblie. 11 est possible, il est même probable que cette évolution ne fera que s'accentuer et que la vie de famille iras'aiïaiblissant et se dispersant de plus en plus dans la grande vie sociale et publique, que le pot-au-feu du ménage sera remplacé de plus en plus par la grande marmite économique et laclaire flamme qui a brûlé si longtemps au foyer domestique sera éteinte au profit du morne fourneau collectif. Qu'y faire? Les sociétés humaines et les mœurs se transforment sans cesse et le bonheur n'y gagne pas toujours : dans la nature chaque printemps fait refleurir toujours les mêmes roses, mais, dans l'histoire de l'humanité,, il est bien des fleurs qui, après avoir enchanté les générations passées, se fanent déjà et que jamais plus on ne verra refleurir !

Cependant, pour ne pas vous laisser sous cette impression mélancolique, je me hâte de vous dire que peutêtre nous pourrons réaliser les économies que rêvait Fourier sans en être réduits à nous entasser tout de suite dans un phalanstère.

Quelles étaient, en effet, les économies que Fourier avait surtout en vue.^ — Celle de la cuisine d'abord. Eh bien! on peut très bien avoir des fourneaux qui prépareraient le déjeuner et le dîner pour tout le monde, laissant à chacun la faculté de manger sa portion sur place ou de l'emporter chez soi. Un philanthrope anglais, le

capitaine Wolff, a fondé récemment à Londres, à Birmingham, à Liverpool, dimmenses cuisines publiques avec des fourneaux qui coûtent 20.000, francs chacun et fournissent chaque jour un menu excellent àraison de Ofr. 40 le repas, pain non compris. A ce prix, les capitalistes qui ont fondé l'entreprise réalisent encore de très jolis bénéfices, 16 à 17 p. 0/0. Si donc ces cuisines étaient sous la forme coopérative, elles pourraient réaliser les mêmes bénéfices, ou, si elles le préféraient, réduire encore le prix des portions déjà si bas. Je ne doute pas que ce ne soit là un perfectionnement auquel arriveront un jour toutes les sociétés de consommation. Les coopérateurs en arriveront bien à comprendre qu'au lieu d'acheter des côtelettes, des œufs, des pommes de terre, pour les apprêter plus ou moins mal chez eux, il leur serait plus avantageux d'acheter la côtelette toute grillée, les pommes de terre toutes frites, les œufs sous forme d'omelette; ce serait plus commode, meilleur et bien moins cher. On en viendra là, surtout pour la famille ouvrière où la femme va à la fabrique et n'a pas le temps de faire la cuisine (i).

Quelle autre économie voulait encore réaliser Fourier par son phalanstère? — Celle de la garde des enfants. Eh bien ! ici encore on peut réaliser ce desideratum sans bâtir un phalanstère. Il existe dans nombre de villes des établissements qu'on appelle crèches, salles d'asile, etc., dans lesquels, tout comme dans le pouponnât et le bam-

(1) C'est déjà fait. La société coopérative V Égalitaire, dans le faubourg de Believiîle à Paris, a installé une cuisine qui sert des portions toutes préparées pour ceux qui veulent les consommer sur place ou les emporter chez eux.

blnat de Fourier, on garde les enfants pendant que Jes mères travaillent. Ces institutions ont, il est vrai, un caractère philanthropique, mais elles pourraient entrer aussi dans le cadre des associations coopératives.

Vous voyez donc que la seconde prophétie de Fourier tend déjà à être réalisée partiellement par des institutions séparées, qui toutes rentrent plus ou moins dans la sphère des associations coopératives, mais qui ne supposent pas nécessairement la vie en commun et qui, si elles doivent nous conduire un jour au phalanstère, ne nous y acheminent du moins que pas à pas et nous laisseront le temps de nous y préparer.

I 3. — C abolition du salariat. — La phalange, dans le système de Fourier, ne devait pas être simplement iine association de consommation pour vivre à meilleur compte ; elle devrait être aussi et surtout une association pour la production en commun, soit de denrées et articles qui devaient être consommés par les associés, soit de marchandises pour la vente aux autres phalanges.

Et cette association pour la production devait avoir pour conséquence rabolition du salariat. Comment devait-elle produire un si grand changement?

L'industrie moderne ne connaît que deux modes de production :

Dans la petite industrie ou dans la petite culture, le travailleur produit isolément et pour son propre compte: il vend directement au public le produit de son travail. Ce sont des producteurs autonomes. Tel est le cas du paysan qui cultive son coin de terre ou du petit cordonnier qui travaille dans.sa boutique.

Dans la grande industrie ou la grande culture les travailleurs, réunis au nombre de quelques centaines, parfois même de quelques milliers, travaillent pour le compte d'un patron, — simple particulier ou grande Compagnie, il n'importe. Ce sont des salariés.

Or, chacun de ces deux modes de production présente de graves inconvénients.

Le premier, la production individuelle, se prête mal aux exigences de l'industrie moderne, qui, tant à cause des machines que de la division du travail, exige le concours d'un nombre croissant de bras.

Le second, la production parles travailleurs salariés, est pire. Je ne dirai point, empruntant le langage du jour, que ces grands ateliers sont des bagnes dans lesquels les travailleurs sontexploités par les capitalistes et que le salariat n'est qu'une aggravation de l'esclavage et du servage, — je dirai seulement que dans ce système le travailleur ne donnera jamais tout ce qu'il peut donner en fait d'énergie et de capacité productive, parce que l'expérience comme le bon sens démontrent que l'homme n'apporte jamais autant de soin et autant de cœur à l'ouvrage qu'il fait pour le compte d'un autre qu'à celui qu'il fuit pour son propre compte.

Voilà le premier vice du salariat. Et il est facile de voir encore que ce système doit créer un conflit d'intérêts inévitable entre le patron ou capitaliste, comme on voudra l'appeler, et les ouvriers salariés. L'intérêt du patron ou de la Compagnie,, en effet, c'est d'obtenir le maximum de travail en échange du minimum de salaire, tandis que l'intérêt du salarié c'est évidemment d'obtenir le maximum de salaire, en échange, du minimum de travail : — ■ voilà le second vice du salariat.

G. — Coop. 2

Heureusement, il est un troisième mode de production possible, bien qu'on n'en use guère. Supposez que dix, cent ouvriers d'un même corps de métier, par exemple des imprimeurs ou des tonneliers, constituent une association. Supposez qu'ils inspirent assez de confiance pour se procurer par l'emprunt les capitaux nécessaires ou qu'ils aient assez d'énergie et de prévoyance pour constituer petit à petit ce capital par leurs propres économies. Supposez qu'ils aient assez d'intelligence de leurs véritables intérêts pour confier la direction au plus capable d'entre eux et assez d'abnégation pour lui assurer un salaire proportionnel à l'importance des services qu'il doit rendre. Vous voyez que je suppose là un ensemble de conditions qui ne sont pas si faciles à remplir, mais qui enfin ne sont pas impossibles. Eh bien ! nous aurons lace qu'on appelle une société coopérative de production et par cette association le salariat se trouvera aboli. Chacun de ses ouvriers travaillant pour le compte d'une association dont il fait lui-même partie, se trouve travailler en réalité pour son propre compte; et les produits de l'industrie, qu'il s'agisse d'imprimés ou de tonneaux, étant vendus par l'association, il se trouve que chaque travailleur devient propriétaire, ou du moins copropriétaire, des produits de son travail. Il recueille donc dans ce système, suivant la revendication tant de fois formulée: l'intégralité du produit de son travail. Dès lors, il y a lieu de penser que le travailleur pourra porter au maximum toutes ses énergies productrices, et que, d'autre part, cet éternel combat entre le patron et les salariés cessera faute de combattants, puisqu'il n'y aura plus ni patron, ni salariés, mais simplement des associés ayant les mêmes droits et les mêmes intérêts.

Or, c'est là justement le mode de production que Fourier préconisait et qu'il s'efforçait de réaliser :

« L'esprit de propriété est le plus fort levier qu'on connaisse pour électriser les civilisés : on peut sans exagération estimer au double produit le travail du propriétaire, comparé au travail servile ou salarié. On en voit chaque jour les preuves de fait : des ouvriers, d'une lenteur et d'une maladresse choquantes lorsqu'ils étaient à gages, deviennent des phénomènes de diligence dès qu'ils opèrent pour leurpropre compte.

« On devrait donc, pour premier problème d'économie politique, s'étudier à transformer tous les salariés en propriétaires co-intéressés ».

Et pour opérer cette transformation des salariés en copropriétaires Fourier se servait de la phalange.

La phalange, considérée comme association de production, était tout simplement une société par actions. La seule différence avec les sociétés par actions, telles que nous les voyons fonctionner aujourd'hui, c'est que, dans ces sociétés, tout le capital et le matériel de la production appartiennent à des actionnaires qui ne coopèrent pas à la production par le travail personnel et restent même le plus souvent étrangers à l'entreprise, tandis que dans la phalange tout le capital social doit appartenir aux producteurs eux-mêmes. Sans doute, au début, il faudra bien que la phalange se procure le capital qui lui est indispensable pour l'achat de terrains, constructions, etc., par voie d'emprunt, c'est-à-dire en émettant des actions ou obligations qui devront être souscrites par des capitalistes ; mais Fourier espère, à l'aide de diverses combinaisons plus ou moins ingénieuses, dans le détail desquelles je ne puis entrer, que

les coopérateurs ne larderont pas à rembourser ce capital et à se substituer, comme actionnaires, aux actionnaires du dehors.

(( Ce jour-là, le pauvre, en Harmonie, ne possédât-il qu'une parcelle d'action, sera propriétaire du canton entier en participation. Il pourra dire : nos terres, notre palais, nos châteaux, nos forêts, nos fabriques, nos usines. Tout sera sa propriété et il sera intéressé à tout l'ensemble du mobilier et du territoire ».

Il ne faudrait pas croire, cependant, que, dans la pensée do Fourier, ces associations coopératives ne dussent être composées que d'ouvriers, et que les riches capitalistes dussent en être éliminés. Il estimait, au contraire — combien différent en cela des théories modernes de la lutte des classes! — que ces associations ne pourraient donner leurs meilleurs résultats qu'à la condition de n'être ni exclusivement ouvrières, ni exclusivement bourgeoises, mais de réunir les membres de diverses classes sociales.

« Il est bien important qu'une phalange soit composée de gens très inégaux en fortune comme en autres facultés. La phalange où les inégalités seront le mieux graduées, atteindra le mieux la perfection d'Harmonie ».

Voici donc une nouvelle prophétie et qui trouvera plus de sympathies que la précédente. Est-elle aussi en voie de se réaliser?

Je vous ai fait entrevoir tout à l'heure à combien de conditions délicates était subordonnée la réussite des associations coopératives de production. Cependant, la possibilté de leur existence se trouve démontrée par le fait qu'un certain nombre de ces associations existe déjà, soit en France, soit ailleurs, et la plus célèbre est le

PHOPHÉTIES DE FOURIER. 2l>

Familistère de Guise, dont nous avons déjà parlé.

Elles sont, il est vrai, beaucoup plus difficiles à constituer que les sociétés coopératives de consommation, mais l'expérience a prouvé que le meilleur moyen d'y arriver, c'était justement de commencer par des sociétés de consommation comme les vôtres. Le jour où vous serez solidement constitués et où vous aurez réuni un certain capital, vous vous direz peut-être qu'au lieu d'acheter votre farine chez le meunier, il serait encore plus économique d'avoir un moulin pour moudre le blé; qu'au lieu d'acheter votre linge, vos étoffes, vos chaussures, il serait peut-être plus avantageux d'avoir des ateliers et des manufactures pour les fabri.iuer vousmêmes. C'est de cette façon qu'a procédé la fameuse Société des Équitables Pionniers de Rochdale, la première en date des sociétés de consommation : au magasin d'épicerie qui a été son berceau, elle a ajouté successivement meuneries, filatures, diverses manufactures, et est devenue ainsi une grande société coopérative de production. Aux autres à suivre l'exemple de leur sœur aînée.

Et, d'ailleurs, tel était le plan de Fourier puisque le phalanstère devait être d'abord et avant tout une association (( domestique », ce qui veut dire de ménage, de consommation.

I 4. — Le travail attrayant. — En remplaçant le salariat par l'association, Fourier se flatte de rendre le travail plus attrayant, en quoi il voyait juste, mais une fois que cet homme avait logé une idée dans sa tête, il ne s'arrêtait pas à mi-chemin et la suivait jusqu'aux extrêmes conuns de la folie. Il assurait donc que, grâce aux vertus merveilleuses de la coopération,

le travail dans l'avenir ne serait plus qu'un jeu, un plaisir sans mélange de peine, une vraie fête renouvelée chaque jour et dont personne ne voudrait voir la fin. Cette idée du travail attraijant est certainement une des plus singulières du système de Fourier et celle qui y tient la plus grande place.

Pour réaliser cette idée, il avait imaginé la combinaison suivante :

Le phalanstère ne devait pas se composer d'une grande association unique, mais d'une multitude de petites associations qu'il appelait des séries et dont chacune se consacrerait à une branche distincte de la production. Chaque travailleur, dans sa pensée, devait être membre de 20 ou 30 de ces petites associations, de ces séries, et il devait passer alternativement de l'une à l'autre de façon à se livrer, dans la même journée, à 8 ou 10 occupations différentes. Fourier voyait dans cette variété de travaux une condition indispensable du travail attrayant. C'était d'après lui, la satisfaction nécessaire réclamée par ce besoin de changement inné chez l'homme qu'il appelait pittoresquement la papillonne.

■ Et il pensait que grâce à ce papillonnage perpétuel jamais on n'aurait le temps de se fatiguer ni de s'ennuyer.

Voici textuellement l'emploi tracé par Fourier de la journée d'un habitant du phalanstère :

Journée de Lucas au mois de juin.

3 heures 1/2. Lever, habiller.

4 — Travail : groupe écuries.

5 — id. groupe jardiniers 7 — Déjeuner.

7 heures 1/2. Travail : groupe faucheurs.

9 — 1/2. id. culture de légumes sous

tente.

Travail : série des étables.

Dîner.

Travail : série des sylvains (autrement dit, bûcherons).

id. groupe manufacture.

id. série arrosage.

Séance à la Bourse.

Souper.

Fréquentation amusante.

Coucher.

Il s'étend, d'ailleurs, en maints endroits, sur ce caractère particulier que prendra le travail dans ce monde nouveau qu'il rêve. Il veut que le travail y devienne attrayant pour tous, « car, dit-il, dans le phalanstère, tout le monde doit être heureux, même les bêtes ».

Même les bêtes ! voilà qui est touchant. Et même les riches! faut-il ajouter, car Fourier se préoccupe aussi du bien-être des riches, préoccupation encore plus remarquable que la précédente chez un socialiste. « L'erreur où sont tombés nos philosophes civilisés, c'est de croire qu'il faut travailler au bonheur des pauvres sans rien faire pour les riches. On est bien loin des voies de la nature quand on ne travaille pas pour tous (M ».

Il nous fait donc des tableaux vraiment charmants de l'existence qu'on mènera dans le monde d'Harmonie. Il nous dépeint jeunes gens et jeunes filles, enfants et vieil-

(1) Manuscrits de Fourier, publics en 1852, p. 2i.

lards, riches et pauvres, se groupant librement suivant leurs sympathies, s'adonnant au genre de travail qui les séduit le plus et le quittant pour y revenir, entrecoupant leurs occupations par des conversations, des rires, des jeux, des goûters, faisant claquer au vent les bannières et les insignes de chaque groupe, se provoquant par de pacifiques défis à qui exécutera tel ou tel ouvrage....

Ici je renonce à suivre Fourier. C'est un grand enfant qui parle, le même qui déjà vieux aimait encore à suivre le régiment qui passe musique en tête.

Certes ! le travail à plusieurs est plus entraînant que le travail solitaire(i), exactement comme le jeu d'ailleurs, car il n'y a aucun jeu qui ne suppose une coopération kplusieurs, sauf le jeu du « solitaire » ou les« patiences » mais qui sont plutôt mélancoliques! Néanmoins, un atelier oii l'on bavarde et où l'on rit est un atelier oii l'on ne fera jamais grand'chose. Certes! on peut dire aussi que dans des conditions normales, le travail devrait être, non un jeu, mais une joie, ce qui est mieux : la joie physique de l'activité employée et la joie morale du devoir social accompli. Mais pour que l'homme puisse goûter pleinement ces joies, il y faudra un long entraînement. Ce ne sera point assez de quelques fanfares. Il faudra toujours une lutte sur la nature paresseuse, une victoire

(1) On pourra trouver une confirmation historique de ces idées de Fourier sur l'efficacité du travail en commun et même ses analogies avec le jeu, dans le beau livre de M. Karl BUcher, Arbeit und Rythmus (le rhytme dans le travail, — et un commencement de réalisation dans les magnifiques fabriques des États-Unis et d'Angleterre célèbres sous ce nom — qui l'eût rejoui — de Cités- Jardins, et où toutes les ressources de l'hygiène, du confort et même de l'esthétique sont employées en vue de rendre le travail plus attrayant pour l'ouvrier et plus productif pour le patron. .

l PROPHÉTIES DE FOURIER, 33

•sur soi-même, qui coûtera et dont la seule perspective suffira pour Faire reculer les lâches.

Et cela est vrai, non pas seulement du travail manuel mais aussi de ce travail intellectuel que vous considérez peut-être, ouvriers qui m'écoutez, comme un métier de fainéant à côté du vôtre. Oui, sans doute, il est pénible et dur le travail du mineur qui, au fond d'un trou noir, extrait le charbon qui fait marcher Tindustrie, mais il n'est pas moins pénible le travail de l'homme qui creuse son cerveau pour en extraire les idées qui font marcher le monde ou les fantaisies qui l'amusent et qui, le soir, assis dans un bon fauteuil, fabrique des vers, compose un opéra ou regarde les étoiles. Ils connaissent ceux-là aussi ces lassitudes, ces sueurs mortelles, ces angoisses du travail créateur, qui semblent les conditions fatales imposées par la nature à tout enfantement, qu'il s'agisse de mettre au monde des hommes, des produits ou des idées!

Et le pourrions-nous, du reste, que nous ne voudrions pas enlever au travail ce caractère sacré qui fait la dignité de l'homme et la noblesse du travailleur; et si jamais d'autres viennent, après Fourier, vous promettre une organisation quelconque dans laquelle le travail sera transformé en plaisir, gardez- vous de les croire, car un travail sans peine sera toujours un travail sans honneur, — et j'ajoute, sans résultat ! On n'arrivera jamais à la Terre promise par des chemins semés de roses. Ce n'est pas le papillon de Fourier que vous avez pris pour emblème, ouvriers de la société l'Abeille, parce que vous savez bien qu'en voltigeant de fleur en fleur ce volage ne fait point de miel, mais c'est l'abeille que vous avez •choisie, parce que, s'il faut en croire ceux qui ont vécu

dans son intimité, de l'aube jusqu'au soir, elle ne perd pas un instant et ne s'amuse pas.

Et cependant, comme il n'est guère d'idée de Fourier qui ne renferme un grain de sel, je crois qu'il y a dansces visions une part de vérité pratique et réalisable.

Je crois, par exemple, qu'il est anormal que l'homme soit condamné toute sa vie à faire la même besogne et à tourner en rond comme les mules qui font tourner vos norias. Je crois qu'il serait bon d'avoir, comme Ton dit, plusieurs cordes à son arc, parce qu'en cas de crise ou de chômage un homme pourrait toujours se retourner. Quand une industrie ne marche pas, il peutarriver qu'une autre soit plus prospère. Croyez-vous que les mineurs ne seraient pas plus heureux, si au lieu de passer toute leur vie au fond de leur puits, ils pouvaient avoir quelque autre occupation, par exemple le jardinage, qui leur permît de passer au grand air et au soleil au moins un jour sur deux et qui leur permît aussi, autre avantage ! quand les charbons sont en baisse, comme en ce tempsci, de produire des roses qui précisément sont en hausse?

Malheureusement cela est impossible dans l'organisation actuelle, soit que l'ouvrier travaille pour son propre compte, soit qu'il travaille pour le compte d'un patron. Si un ouvrier venait dire à un patron, dans une usine métallurgique par exemple: « Je viendrai travailler chez vous seulement les lundis, mercredis, vendredis : les autres jours de la semaine je veux aller travailler chez un pépiniériste », le patron l'enverrait papillonner à tous les diables! On comprend bien, en effet, qu'il ne lui soit pas possible défaire marcher son atelieravec des ouvriers qui ne viendraient pas régulièrement.

Mais cette variété et cette alternance des travaux pa-

PROPHÉTIiîS DE FOURIER. 35

raîtra moins chimérique si on regarde Favenir par les yeux du prophète Fourier, si l'on voit le monde rempli de milliers d'associations de toute nature, celles-ci pour le travail,celles-là pour le plaisir ; les unes agricoles, lesautres industrielles ; les unes pour réaliser les bénéfices de la production en commun, les autres pour réaliser les économies de la consommation en commun ; les unes pour bâtir des logements, les autres pour faire la cuisine et préparer les aliments; les unes pour s'occuper des enfants, les autres des vieillards; les unes pour assurer contre les accidents et les maladies, les autres contre le -chômage.

Alors on verra chaque individu faisant partie non pas d'une seule, mais de dix, de vingt, de cinquante associations différentes : de celle-ci pour vendre son beurre ou son lait, de celle-là pour fabriquer des tapis, de cette troisième pour se loger, de cette quatrième pour se nourrir, de cette cinquième pour soigner ses enfants, de cette sixième pour s'assurer une retraite, de cette septième pour lire son journal, de cette huitième pour entendre de la musique, de cette dernière, peut-être pour faire leur autopsie mutuellen:ient après leur mort!

Ceux-là seulement ne feront partie d'aucune asso- <:iation qu'aucune d'entre elles n'aura voulu admettre dans son sein, parce qu'ils en seront indignes ou parce qu'ils seront inassimilables. Ainsi la coopération assurera une sélection plus efficace que celle que la concurrence nous donne aujourd'hui. L'industrie a souvent recours au pro- <;édé de la cristallisation pour épurer un corps et le dégager de tout élément étranger. On sait, en effet, que ces petites associations qui s'appellent des cristaux ne se forment qu'entre molécules homogènes, avec les éléments

purs de la masse. De même en sera-t-il des associations coopératives ! Elles dégageront de la masse amorphe les vrais éléments sociaux.

On verra chacune de ces associations, non plus professionnelles, locales ou exclusivement ouvrières, comme celles qui existent aujourd'hui, mais réunissant des hommes de toute condition, de tout pays, de toute langue: on verra le producteur et le consommateur, le capitaliste et le salarié, l'ouvrier et le bourgeois, le Chinois et le Français, le nègre et le blanc, réunis par les mille liens d'intérêts quotidiens dont ils ne pourront plus se dégager, et par là la paix sociale, peut-être même la paix internationale, garantie dans la mesure où elle peut Fêtre en ce monde.

§ 5. — La paix sociale. — La paix sociale! Si l'association parvenait à l'assurer par là se trouverait réalisée encore la dernière et plus belle des prophéties de Fourier, celle à laquelle il croyait avec la foi la plus vive, celle à laquelle il pensait certainement lorsque dans une heure de recueillement solennel, il écrivait : « Aujourd'hui, jour du Vendredi-Saint, j'ai trouvé le secret de l'Association universelle », celle à laquelle il revient sans cesse, à ce point qu'il avait déjà baptisé sa société nouvelle du nom d'Harmonie.

Comment cela? C'est que la propriété de toutes choses, terre, mines, maisons, usines, navires, machines, capitaux, tout le matériel de la production appartenant à ces milliers d'associations et à ces millions d'associés, non pas sur pied d'égalité, mais de telle façon que chacun se trouvant à la fois travailleur, propriétaire et consommateur, chacun se trouvera ainsi réunir et

PROPHETIES DE FOUHIER. 37

réconcilier en sa personne ces intérêts aujourd'hui antagonistes.

« Le secret de l'union des intérêts est dans l'association. Les trois classes, une fois associées et unies d'intérêt, oublieront les iiaines, d'autant mieux que les chances du travail attrayant feront disparaître les fatigues du peuple et le niépris du riche pour les inférieurs, dont ils partageront les fonctions devenues séduisantes. Là finira la jalousie du pauvre contre les oisifs qui récoltent sans avoir semé; il n'existera plus ni oisifs, ni pauvres, et les antipathies sociales cesseront avec les causes qui les produisent » (i).

Qu'elle paraît aujourd'hui, en face du socialisme contemporain qui proclame la loi de la lutte des classes, surannée et enfantine à la fois, cette vision! Pourtant c'est surtout à cette dernière prophétie qu'il faut croire : l'amour aura le dernier mot. Il faut le croire parce que l'expérience nous apprend que si la haine est puissante pour détruire, elle est impuissante à créer; parce que l'histoire nous montre que si les luttes des classes et des peuples ont pu bouleverser le monde, pourtant les seules œuvres qui aient été durables sur terre, les seules transformations déOnilives — oui ! toutes, sans même en excepter la Révolution française dans ce qu'elle a eu de durable et de vraiment fécond — ^ontété desœuvres d'amour. Il faut le croire parce que c'est la nature elle-même quia voulu que l'association seule fût créatrice, non seulement dans le domaine de la vie mais dans celui des corps inorganiques, et que rien ne pût exister en ce monde, cellule ou molécule, qui n'ait été conçu dans un embiassement.

(1) Association Domestique, T, p. 133*

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