‹ CoopérationChapitre 6 sur 16 · C. — Goop · texte numérisé non relu

C. — Goop

^. LA GOOFERATtOsIi.

Et loi, homme bizapFe dôH^ mo,u,s venoEtô d'étudié ca soir la doctrine et la vie. s'il t'a été donné d'entrevoir l'a^venir do nos sociétés par u;n doij de seconde vue quasi-siirnatuçel, si tu as. été non un visionnaire, mais; un a voyant », au sons profond que dans les légendes des campagnes on donnait à ço mot, c'est parce que ton caeuF d«e vieux garçon était vraiment materçeL pour lious,. pour les. hommes et les bêtes, pour les pauvre^ et les riches, pour los enfants et les fleurs. Pour les quelques folies que tu as pu dire il te sera beaucoup pardon,né, comme à la pécheresse de l'EvangiLe, parce q^ue tu as beaucoup aimé. Et quand sera venu le monde à venir ^ les savants d'alors seront tout étonnés de voir combien il ressemble a. celui que tu avais rêvé, !

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Les Congrès de Lyon. — § \. Le programme socialiste-coopératiste. — § 2. La lutte du Coopératisme et du Collectivisme. — § 3. La critique de V association coopérative. — § 4. Les Coopératives et les Syndicats.

Je devrais, pour me conformer à Pusage, commencer par vous dire combien je seas mon insuffisance à remplir ta tâche que vous m'avez confiée. Permettez-moi cependant de vous épargner cet exorde banal et de vous dire, au contraire, avec quels sentiments de joie et de légitime orgueil, je me lève pour prendre la parole dans cette grande assemblée.

Je suis fier, d'abord pour mon propre compte, d'avoir

(1) Dhcours d'ouverture du 2* Congrès des Sociétés coopératives de consommation de France, tenu à Lyon, au Théâtre des Variétés,, le 19 septembre 1886. Ce discours a été publié dans le compte rendu officiel du Congrès (Imprimerie Kugelmann, 1886, Paris).

Ce Congrès de Lyon était le second congrès coopératif. Le premier, dû à l'initiative de M. de Boyve, avait été tenu à Paris l'année précédente, J885l

été adaiis par vous, moi qui réunis en ma personne ce double caractère d'ordinaire peu sympathique à la classe ouvrière, de bourgeois — si Ton en juge par l'habit — et d'économiste — si l'on en juge par le titre — d'avoir été admis, dis-je, à combattre dans vos rangs, et je vous remercie du grand honneur que vous m'avez conféré en m'invitant à porter ici, ne fût-ce que pour une heure, votre drapeau.

Je suis fier aussi pour ce bataillon sacré des coopérateurs dont je partage, en ce moment surtout, les émotions et les espérances, en les voyant tous réunis ici, fidèles au rendez-vous qu'ils s'étaient fixé l'année dernière et donnant ainsi des preuves de cette persévérance sans laquelle on ne fait rien de grand. On prétend que nos enthousiasmes en France ressemblent à ces feux de paille qui jettent un vif éclat pour s'éteindre aussitôt : vous saurez prouver que nous pouvons aussi faire feu qui dure; je m'en félicite avec vous.

Et quand je vois à mes côtés les délégués de l'Angleterre, de l'Italie et de la Suisse, et en particulier MM. Francesco Vigano et Vansittart Neale, ces deux octogénaires, vétérans de l'armée coopérative qui comptent dans leurs états de service tant de campagnes et tant de victoires et dont les noms appartiennent désormais à l'histoire de la coopération, je suis heureux de pouvoir leur offrir dans cette salle un spectacle qu'ils ne s'attendaient peut-être pas à trouver dans notre pays, celui d'un congrès ouvrier pacifique et pratique. Vous allez. Messieurs, assister à nos délibérations et je ne doute pas qu'une fois de retour dans votre pays, vous ne puissiez dire à vos compatriotes que vous avez vu ici les représentants de milliers d'ouvriers discuter leurs plus

chers intérêts sans déclamations, sans menaces, sans faire appel à la force, sans solliciter la protection de l'Etat, et sans rien attendre que de la liberté ! De cela aussi, je suis fier pour mon pays.

Permettez-moi d'ajouter encore que je suis heureux de voir ce congrès, qui doit organiser définitivement le parti coopératif, se réunir dans la ville de Lyon. J'y vois un gage de réussite. Cette grande cité ouvrière est une des cités dans le monde où l'on a le plus travaillé depuis longtemps, et j'ajouterai aussi — car souvent ici la plainte de la misère s'est mêlée à la grande voix du travail — c'est une de celles oii Ton a le plus souffert. On vous fera sans doute visiter la Croix-Rousse, MM. les délégués étrangers : là, on pourra vous montrer telles maisons ouvrières dans lesquelles les métiers battent depuis plusieurs générations, dans lesquelles aussi d'une génération à l'autre se sont transmises les traditions d'une vie honnête et laborieuse et qui, si le travail ne dédaignait ces vanités, pourraient se vanter aussi de leurs quartiers de noblesse. Nulle autre population ne connaît donc mieux quelles sont les lois du travail quotidien et quelles en sont les peines et n'est mieux préparée à résoudre les questions sociales dans un esprit plus vraiment ouvrier.

C'est ici, du reste, que se sont constituées les premières associations de consommation (*). C'est ici encore

(1) La très intéressante brochure de M. Godart publiée en 1904, Les origines de la coopération lyonnaise^ nous apprend qu'en 1835 un ancien tisseur créa, « suivant la théorie de Charles Fourier », dit lui-même ce précurseur, des épiceries coopératives qu'il intitula « premier établissement du commerce véridique ». Voir la très curieuse lettre qu'il adresse aux marchands de Lyon.

que les associations ouvrières de toute nature sont proportionnellement les plus nombreuses. C'est ici que, de préférence, se réunissent les congrès qui ont à s'occuper de questions sociales. Il me suffira de rappeler le congrès des sociétés de secours mutuels de 1883 et le congrès ouvrier de 1878, qui fut le second congrès national ouvrier et qui s'est tenu dans cette même salle où nous sommes.

La réunion de ce dernier congrès a marqué justement une date importante dans l'histoire du mouvement coopératif dans notre pays. Permettez-moi de m'y reporter et de vous faire rapidement l'histoire de ces huit dernières années; cette période de temps, quoique courte, a été remplie de grands événements et constitue, dans le développement de la coopération en France, une crise dont il faut connaître les causes.

La société de consommation dite Les Travailleurs Unis, créée en 1849, avait en 1851 septépiceries, une boulangerie, deux boucheries, deux magasins de charbons, un entrepôt de vins, une pâtisserie, une fabrique de chocolat et un magasin de gros, avec une cinquantaine d'employés et ouvriers. La totalité des bonis était consacrée à des œuvres de solidarité. Il e.st vrai que, comme ils vendaient au prix de revient, ces bonis étaient peu considérables. En 1850, plusieurs autres sociétés de consommation se constituèrent, dont la principale fut celle des Castors. Mais tout cela fut dispersé par le coup d'État du 2 décembre 1851. On ignore généralement que ce coup d'État, dont les conséquences politiques pour la France ont été si terribles, a retardé d'un demi-siècle, et peut-être même irrémédiablement compromis, le mouvement coopératif en France.

Mais il y a cependant encore à ce jour à Lyon une douzaine de coopératives de consommation dont la date de naissance remonte à 1864-1866.

§ !. — Le programme sociatiste-cooperaîisîe . -* Il y a dix ans, la foi dans la coopération était encore intacte : les ouvriers français y voyaient le salut. Le premier congrès ouvrier de Paris de 1876 n*avait pas indiqué d'autre solution de la question sociale, et le congrès de Lyon de 1878, dont je vous |)arlais tout u l'heure, reproduisait, en les accentuant, les mêmes décîaratioïis :

(( Considérant, déckrait-il dans sa séance du 8 février 187^, que le salariat n'est qu'un état transitoire entre ie servage et un état innommé, les chambres syndicales devront mettre tout en œuvre pour l'établissement de sociétés générales de consommation^ de crédit, de pro^ duction, appuyées sur un contrôle sérieux dont l'absence est la cause des insuccès passés ».

En faisant cette déclaration solennelle, les ouvriers réunis à Lyon, au nombre desquels figuraient sans doute plusieurs de ceux qui m'écoutent, ne subissaient en aucune façon, comme on l'a prétendu insolemment-, l'influence des bourgeois et ne trahissaient point leuf parti. Bien au contraire ils ne faisaient qu'exprimer le sentiment qui avait toujours été dans le cœur deâ ouvriers français.

Que voulaient-ils, en effet, en fondant ces sociétés CQopératives? Améliorer leur ordinaire? diminuer leurs dépenses ou grossir un peu leur salaire? ^ — Nullement, Le but qu'ils visaient était de bien plus haute portée et il est caractérisé très nettement par le considérant qué je viens de vous lire : « Considérant que le salariat n'est quun état transitoire entre le servage et un état innommé... ». Voilà le but : transformer peu à peu le salariat pour arriver à un état dans lequel le travailleur,

au lieu de se borner comme aujourd'hui à mettre en œuvre pour le compte d'autrui les instruments de production, simple instrument lui-même, deviendrait propriétaire de ses instruments de production et acquerrait par là, en même temps que Tindépendance, le droit à la valeur des produits de son travail.

De même que nos paysans, c'est-à-dire les ouvriers des campagnes de France, caressent depuis mille ans ce rêve de devenir propriétaires de leur instrument de travail, qui pour eux s'appelle la terre, et ne reculent devant aucun sacrifice pour y arriver, de même aussi les ouvriers des villes ont toujours visé ce même but : acquérir la propriété de leurs instruments de travail qui, pour eux, s'appellent l'usine, la mine, la machine, l'atelier, et ce désir commun, qui tourmente ainsi les deux grandes classes de nos travailleurs, avait trouvé son expression dans cette formule célèbre, qui a été longtemps la devise du parti ouvrier français et qui avait été répétée en particulier à ce même congrès de Lyon : « La terre au paysan, l'outil à l'ouvrier ».

Être indépendant! travailler chez soi et pour soi, être propriétaire et des instruments de son travail et des produits de ce travail, c'est là un idéal qu'on trouve aujourd'hui suranné, mais qui a toujours été comme inné dans le cœur de tout Français et qui constitue en quelque sorte un des éléments de notre tempérament national.

Et tiulle part il n'est plus vivant qu'ici, parmi vos canuts, qui ne veulent pas de la vie de fabrique mais veulent travailler dans leur chambre, à leurs heures, à leur gré et sur leurs propres métiers!

Et je n'hésite pas à dire ici, me séparant en cela de la plupart des économistes — que j'envisage cette ambition

comme légitime, et j'ai la conviction profonde qu'elle doit, dans un avenir plus ou moins éloigné, se réaliser. Oui! je crois, d'accord avec le congrès de Lyon, que le salariat ne peut être accepté comme un état définitif, mais seulement comme un état transitoire : il constitue certainement un progrès et un très grand progrès sur l'état antérieur, mais pourtant c'est un état relativement inférieur et qui sera condamné à son tour par cette même loi du progrès pour faire place à un état supérieur, l'association, celui que le considérant que je vous ai lu désigne prudemment sous le nom d'état « encore innommé ».

Et savez-vous pourquoi je considère le salariat comme un état encore imparfait et destiné à disparaître lot ou tard? — Ce n'est point, comme vous le supposez peut-être, parce que je considère ce régime comme particulièrement injuste pour la classe ouvrière; ce n'est point que je considère les patrons comme prélevant toujours la part du lion et les ouvriers comme spoliés, à ce qu'affirment les collectivistes, de plus de la moitié de ce qui devrait leur revenir. Même il ne m'est pas démontré que si les ouvriers touchaient ce qu'ils appellent l'intégralité du produit de leur travail, leur revenu en fût très considérablement accru. Je crois que la modicité des salaires tient beaucoup plus à l'insuffisance de la masseà partager qu'à la façon dont s'opère le partage.

Notre véritable grief contre le salariat n'est pas d'ordre économique, il est d'ordre moral : c'est que ce régime habitue ceux qu'on appelle les classes dirigeantes de la société à voir dans ceux qu'on appelle les classes salariées de simples instruments de production. Or, cela n'est pas bon. C'est une funeste éducation pour l'homme que celle qui l'habitue à voir dans la per-

sonne de son semblable un moyen de s'enrichir. L*homme ne doit pas être un instrument pour l'homme. Gela est mauvais pour celui qui sert d'instrument, et pire pour celui qui s'en sert!

Sans doute, on peut m'objecter que ce monde étant un échange perpétuel de services, chacun de nous, en un certain sens, se sert de ses semblables, mais cet échange de services doit supposer toujours, pour satisfaire à l'idée de justice, l'égalité, la réciprocité : or, le salariat ne remplit pas, tant s'en faut! cette double condition. S'il est vrai de dire, en effet, que les ouvriers travaillent pour le compte des patrons, il serait très exagéré de dire que les patrons travaillent pour le compte de leurs ouvriers !

Voilà pourquoi je crois fermement qu'un jour viendra où la Société ne sera plus divisée en deux classes, celle qui travaille et celle qui fait travailler, où les hommes pourront produire dans des rapports qui ne seront plus des rapports de dépendance, mais bien des rapports de mutualité, tels que ceux qui caractérisent l'association.

On a dit que cette idée de l'association ne constituait pas une découverte. Non, sans doute! de tout temps l'association a été le moyen auquel les hommes ont eu recours pour faire triompher leurs idées et réaliser leurs desseins. C'est par des associations, qui portaient le nom de communes, que nos pères, il y a cinq ou six siècles, pauvres comme vous, mais bien plus opprimés que vous ne l'avez jamais été, s'affranchirent du joug des seigneurs et des évoques et fondèrent ce Tiers-Etat qui est devenu la bourgeoisie. C'est par des associations, qui portaient le nom de congrégations religieuses, que l'Église catholique a conquis le monde païen et qu'à cette heure encore

elle fait sentir sa puissance jusqu'aux extrémités de la terre. C'est par l'association que les hommes ont fondé les premiers Etats et les premières villes, et c'est certainement par l'association aussi, avant qu'il y eût une histoire, que les premiers hommes ont pu se liguer contre les forces de la nature et les animaux féroces et sortir victorieux de cette effroyable lutte pour la vie qui aurait dû, semble-t-il, étouffer l'espèce humaine à son berceau. L'association est donc aussi ancienne que l'humanité ellemême; que dis-je aussi ancienne? Elle l'est bien plus encore! Longtemps avant qu'il y eût des hommes sur terre, les animaux eux-mêmes, non seulement ceux que vous connaissez comme les fourmis et les abeilles, mais bien d'autres encore, et plus particulièrement les plus petits, les plus faibles, les plus pauvres d'entre eux, avaient su demander à l'association un secours pour leur faiblesse, une arme pour lutter contre les forts et un moyen d'améliorer leur misérable vie. Si donc l'association n'est pas nouvelle, croyez bien qu'on n'inventera jamais rien de mieux 1

D'ailleurs ce mot d'association comporte mille formes diverses. Le difficile est de trouver la bonne.

Les premiers coopérateurs de 1848 avaient employé la forme de la société de production ; c'était prendre le taureau par les cornes, mais ils ne furent pas les plus forts. Pour fonder une entreprise de production, il faut, en effet, un capital, et ce capital, les coopérateurs de cette époque ne connaissaient qu'un moyen de se le procurer, mais combien insuffisant! l'épargne individuelle prélevée à grand'peine sur le salaire quotidien.

En 1863-1866 ils essayèrent, mais sans beaucoup plus de succès, de se procurer ce capital par des banques popu-

laires, par le crédit au travail : mais ce merveilleux instrument qui est l'association coopérative de crédit était encore mal connu.

Vingt ans plus tard, les ouvriers réunis au Congrès de Lyon avaient déjà appris à connaître un autre moyen de constituer le capital nécessaire, moyen d'une efficacité et d'une simplicité vraiment merveilleuses, un mode nouveau d'épargne collective qu'ils recommandent, dans le considérant que je vous ai lu, sous le nom de société de consommation.

J'ai dit découverte merveilleuse, je ne retire pas le mot ; je ne sache pas, à vrai dire, qu'on ait in venté dans le domaine social rien de plus surprenant. Pourquoi admiret-on les machines^ sinon parce qu'elles ont pour résultat d'épargner a l'homme un travail trop pénible, de supprimer l'effort le plus douloureux? Or, l'épargne n'est-elle pas, pour l'ouvrier qui vit au jour le jour, le travail le plus pénible, l'effort le plus douloureux, à ce point même que, le plus souvent, il .est pour lui insurmontable et que c'est se moquer que de le lui recommander? Si donc, on pouvait trouver un mécanisme qui supprimât cette peine et cet effort, un procédé qui fît sortir l'épargne de la bourse du pauvre sans qu'il en souffrît et même sans qu'il s'en doutât, ne serait-ce pas une admirable invention ?

Or, ce mécanisme est trouvé : c'est précisément l'association de consommation, qui achète au prix du gros, revend au prix du détail et porte les bénéfices réalisés au compte de l'associé proportionnellement à ses achats. L'associé qui a acheté pour 1.000 francs d'objets de consommation se trouve avoir épargné à son insu 100, 120, peut-être 150 francset mêmeau-delà, Voilà tout! G'estbien

simple, mais encore fallait-il y penser. Marier ces deux éléments qui paraissent aussi ennemis que Teau et le feu, à savoir l'épargne et la dépense; constater que la consommation, c'est-à-dire une jouissance, peutprocurer les mêmes avantages qu'une privation, c'est-à-dire qu'une souffrance; — se dire que chaque fois que Ton verse une pièce d'un franc entre les mains du marchand, il y a quelque part une pièce de deux sous qui tombe dans une tirelire ; — pouvoir, comme le disent les Anglais, se constituer un capital rien qu'en mangeant et à chaque pain que l'on vient d'achever, se dire qu'il en reste tout de même une tranche pour les enfants ou pour soi-même, quand on sera devenu vieux, — je trouve cela tout bonnement étourdissant. Qui donc a eu cette idée? On ne sait. Quoique les Pionniers de Rochdale en aient les premiers tiré parti, cependant on sait qu'elle avait été connue et même pratiquée avant eux. Comme la plupart des grandes inventions, celle-ci est sortie de la foule anonyme.

Nous pouvons donc définir la Société de consommation en disant que c'est une association d'ouvriers désireux de travailler en commun à leur propre émancipation et à celle de leurs frères, en s'efforçant de se constituer le capital nécessaire à cette fin par le procédé le moins onéreux et le plus expéditif.

La définition que je viens de donner ne convient, il est vrai, qu'aux associations ouvrières. Il est d'autres genres d'associations coopératives qui conviennent plus spécialement aux bourgeois ou aux propriétaires ruraux, dont le but est différent et dont la définition, par conséquent, devrait être modifiée. Celles-ci tendent plus spécialement à supprimer les intermédiaires et tous les rouages

effroyablement inutiles qui pèsent comnîe un poids mort sur le mécanisme de la production, et elles ne sont certes pas un facteur social négligeable puisqu'elles réussissent à procurer à un pays des économies qui se chiffrent déjà par centaines de millions. Mais ce n'est pas le lieu d'étudier ici cet aspect de la coopération.

En tout cas, la définition que nous venons de donner est bien celle qui exprime ce qu'étaient les aspirations du parti ouvrier français pendant près d'un demi-siècle, de 1830 jusqu'à ces dernières années — jusqu'en 1879 pour préciser, car nous allons voir que cette date a marqué une défaite dans le mouvement coopératif.

§ 2. — La lutte du coopéralifime et du collectivUme. — Car déjà, par d'autres doctrines, le parti ouvrier était sourdement travaillé; celles-ci portaient des noms qui n'étaient guère familiers à nos oreilles françaises, car elles venaient de loin. L'une s'appelait le collectivisme et elle avait pour père un Allemand, Karl Marx; l'autre s'appelait l'anarchisme, et elle avait pour père un Russe, Bakounine. La première surtout, venue d'audelà du Rhin, était enseignée et propagée en France non pas par des ouvriers, mais par des jeunes gens, étudiants ou journalistes la plupart, parmi lesquels je citerai seulement Jules Guesde. Cet état-major commença à faire campagne dans les réunions publiques et dans quelques journaux, et la mena avec une fougue et une habileté remarquables. Déjà, à ce même congrès de Lyon de 1878, ils avaient fait une tentative pour faire adopter leur système. L'amendement qu'ils avaient présenté était ainsi conçu : <( Le congrès invite toutes les associations ouvrières à étudier les moyens pour mettre

en application le principe de la propriété collective du sol et des instruments de travail », mais ce vœu fut repoussé à une immense majorité, à la suite d'un discours du citoyen Finance.

Un an et demi plus tard, en 1879, le troisième congrès ouvrier se réunissait à Marseille. Le milieu était changé. Naturellement, la plupart des membres de ce congrès devaient être et furent, en effet, des Marseillais. Sur 130 délégués il n'y avait cette fois qu'un petit nombre de vos concitoyens, les délégués de Lyon. Je me garderai bien dédire du mal des Marseillais ; je le suis presque moi-même, étant du Gard. Mais il faut bien avouer qu'en cette circonstance mémorable, ils ont démoli la coopération. Non pas pourtant sans une vive résistance. La plupart des orateurs inscrits parlèrent, comme à Lyon, en faveur do la coopération ; mais les commissions élues pour proposer les résolutions furent composées de membres en majorité favorables aux doctrines collectivistes. Celle chargée de présenter une résolution sur les sociétés coopératives la rédigea en ces termes dédaigneux : « Le Congrès déclare que ces sociétés ne peuvent aucunement être considérées comme des moyens assez puissants pour arriver à l'émancipation du prolétariat... que, néanmoins, elles doivent être acceptées au même titre que les autres genres d'association, dans le seul but d'arriver à ia solution du problème social par l'agitation révolutionnaire la plus active». Et cette résolulion fut adoptée. La commission chargée de présenter une résolution sur la propriété assigna comme but au parti ouvrier: « la collectivité du sol, sous-sol, instruments de travail, matières premières destinés à tous et rendus inaliénables par la Société, à

qui ils doivent retourner... ». Et cette résolution fut adoptée par 73 voix contre 27.

Voilà dans quelles circonstances la doctrine collectiviste a battu la doctrine coopératiste.

Le but nouveau a donc complètement changé : ce n'est plus celui que nous connaissions et qui se trouve désigné dans la formule : « La terre au paysan, l'usine à l'ouvrier » ; c'est celui qu'exprime cette autre formule: « La terre et tous les instruments de travail à la Société, à la communauté ». Le public confond souvent ces deux formules : elles sont, en réalité, tout à fait opposées.

La première formule, c'est la propriété des instruments de production conférée à tous ceux qui s'en servent; la seconde, c'est la propriété de ces mêmes instruments enleve'e à tous les individus pour être attribuée à une abstraction qui s'appelle la collectivité.

Sans m'aventurer au fond de cette question de la propriété, qui est un abîme, je me bornerai à constater en fait que tous les instincts et toutes les énergies de notre peuple tendent vers l'acquisition de la propriété individuelle : à preuve quand il subsiste quelque part des propriétés collectives, par exemple lesbienscommunaux dans nos campagnes, les habitants n'ont rien de plus pressé que d'en réclamer le partage (1). C'est là un sentiment qui paraît inné dans notre race, bien différente en cela de la race germanique et surtout de la race slave. Et quand

(1) Le mépris de toute propriété collective est un des traits les plus accusés (et d'ailleurs des plus fâcheux à bien des égards, je suis tout prêt à le reconnaître) du caractère français : livres des bibliothèques publiques pillés et déchirés, pelouses des parcs publics piétinées et salies, jusqu'aux porte-plumes des bureaux de Poste attachés par un bout de ficelle de peur qu'on ne les emporte ! ...

bien même ce sentiment ne serait, au dire des collectivistes, que pure routine, on ne le déracinerait pas aisément car aucun pays, malgré les apparences contraires, n'est plus attaché à sa routine que le nôtre. Il ne faut pas vouloir faire le bonheur des Français malgré eux.

Peut-être, plusieurs, dans cet auditoire, pensent-ils qu'un professeur d'économie politique comme moi est obligé de défendre la propriété : que, peut-être même, il est payé pour le faire. Eh bien! je puis vous assurer que la propriété individuelle ne pèserait pas pour moi un fétu dans la balance s'il m'était démontré que son abolition est de nature à améliorer le sort de la majorité de mes concitoyens et à stimuler le progrès de l'espèce humaine. Seulement, on n'a jamais pu fournir cette démonstration, tandis que la démonstration contraire a été fournie cent fois par l'expérience du passé et notamment par ce fait que tandis qu'on a vu partout la propriété collective se transformer en propriété individuelle, on n'a pas encore vu, que je sache, un seul exemple de l'évolution inverse.

Voilà pour le but. Quant au moyen, nous le connaissons aussi. C'est l'expropriation, c'est-à-dire la prise de possession par la force, ou même par la loi, de tous les instruments de production, de tous les capitaux. Certes ! c'est un moyen beaucoup plus expéditif que la coopération : il est plus court de prendre le capital tout fait que de le faire.

Malheureusement, ou heureusement, il faut bien peu connaître la nature du capital pour s'imaginer qu'il se laisse prendre comme un poisson au filet. Sans doute, vous pouvez, à la suite d'une révolution sociale, en admettant qu'elle soit triomphante, vous emparer par un

décret, suivant la formule des matiifesles collectivistes, « du sol, sous-sol, mines, ateliers, machineset maisons». Mais tout cela, ce n'est pas le capital ou, du moins, ce ne sont que des capitaux morts. Le véritable capital, celui qui sert à produire toutes les richesses et les instruments de production eux-mêmes, celui qu'on appelle en économie politique le capital circulant, parce que comme le sang, il se répand pas d'invisibles canaux dans tout l'organisme de la production, celui qui fait bouillir la chaudière, marcher la machine, celui qui fait respirer et vivre la manufacture et sans lequel tous ces grands corps ne seraient que des cadavres, celui-là vous ne le prendrez pas. Soit sous formes d'espèces monnayées, soit sous forme de titres de crédit, il roule, il fuit, il traverse les mers, il a les ailes de l'aigle, il se rit des confiscations et des décrets!

Je parle ici à des ouvriers lyonnais. Qu'ils disent franchement s'ils pensent pouvoir s'emparer par un décret de l'industrie des soieries de Lyon !

Voilà pourquoi j'estime que le jour où le collectivisme marxiste a remporté la victoire dans le congrès de Marseille, a été un jour néfaste, non seulement pour la coopération, mais pour le parti ouvrier en France, car il l'a entraîné à la poursuite d'un but contraire à ses véritables aspirations et sans résultats pratiques.

Au reste, le premier résultat de cette victoire a été la désorganisation complète du parti ouvrier. La décision du congrès de Marseille ne représentait certainement pas l'opinion de la majorité de la classe ouvrière, et on le vit bien, car elle se divisa aussitôt en deux partis. La scission eut lieu avec éclat au quatrième congrès ouvrier qui se réunit au Havre dès l'année suivante, en i 880.

Quelque temps après, on vit siéger en même temps, à Saint-Étienne et à Roanne, deux congrès rivaux. Depuis lors, les collectivistes se sont divisés eux-mêmes en plusieurs sectes hostiles et le parti ouvrier, en perdant sa devise d'autrefois, semble avoir perdu son étoile.

Mais il peut la retrouver. Ce qui fait l'intérêt et Fimportance du congrès qui nous réunit aujourd'hui, c'est qu'il renoue la tradition, interrompue depuis huit ans, du parti ouvrier français, et le fait rentrer dans la voie où son instinct l'avait d'abord poussé. Si quelqu'un refait au commencement du prochain siècle, comme je viens de le faire aujourd'hui, l'histoire du mouvement coopératif en France, je me plais à croire qu'il pourra citer le congrès de Lyon et la date du 19 septembre 1886 comme le point de départ d'une ère nouvelle.

Je n'ai pas besoin d'apprendre à la plus grande partie de cet auditoire, à la suite de quelles circonstances se réunit notre congrès. Vous savez que, l'année dernière, M. de Boyve, président et fondateur d'une Société de consommation à Nîmes^ eut l'idée de réunir toutes les sociétés coopératives de France par ie lien d'une fédération. Vous savez avec quelle persévérance il poursuivit ce dessein et avec quelles peines, mais aussi avec quel succès, il Ta réalisé. Le premier congrès coopératif en France s'est réuni à Paris Tannée dernière. Il a déjà commencé à organiser les sociétés coopératives de consommation en leur donnant tous les organes d'un Gouvernement, à savoir deux Chambres — l'une dite « Chambre consultative » pour la direction et la propagande, l'autre dite « Chambre économique » pour les opéra-

lions commerciales, — un trésorier, un secrétaire, et enfin un journal.

C'était déjà un bon commencement. Et, dès ses débuts, cette organisation nouvelle a révélé un fait tout à fait inattendu et qui a surpris les personnes même les mieux informées en ces matières, c'est que l'idée coopérative avait jeté sur notre sol des racines bien plus profondes qu'on ne le pensait. Les statistiques ne donnaient guère qu'une centaine de sociétés de consommation; or, votre Secrétaire général, M. Fougerousse, déclare qu'il existe en France environ 600 sociétés de consommation, 60 sociétés de production et plus de !200 syndicats agricoles ayant un caractère coopératif (i). Ainsi, pendant qu'on déclarait dédaigneusement que l'idée coopérative était impuissante et morte, elle faisait son chemin sans bruit.

Pour devenir une puissance dans l'État, les sociétés coopératives n'ont besoin que de compléter leur organisation et de prendre conscience de leur force. Le Congrès qui se réunit aujourd'hui doit travailler à rallier à la Fédération non seulement toutes les sociétés de consommation qui n'ont pas encore adhéré, mais encore toutes les sociétés de production et tous les syndicats agricoles qui, par la vente et l'achat des produits en commun, s'inspirent de l'idée coopérative. 11 doit provoquer la formation de nouvelles associations, rédiger à cet effet des modèles de statuts qui soient comme les chartes des sociétés coopératives. Et surtout, en face du parti socialiste révolutionnaire qui prend à lui tout seul le titre de parti « national ouvrier », mais dont le programme n'est

(1) Aujourd'hui, en 1910, on compte 2.600 sociétés de consommation, 450 sociétés de production et 4.500 syndicats agricoles.

en réalité ni « ouvrier », puisqu'il a été inventé par des savants et des journalistes, ni surtout « national », puisqu'il a été importé de l'étranger — nous voudrions que ce Congrès affirmât l'existence d'un parli tout aussi résolu que l'autre à travailler à l'émancipation de la classe ouvrière, mais résolu à y arriver par le droit et non par la force, tout aussi socialiste dans le vrai sens du mot et qui pourrait revendiquer à plus juste titre le nom de « parti national ouvrier », car l'idée coopérative n'est pas une théorie de cabinet, elle est sortie de la pratique de la vie et des besoins de la classe ouvrière. Elle n'est pas éclose un beau jour dans le cerveau de quelques savants, elle est née des entrailles mêmes du peuple! Elle a eu pour pères, en Angleterre en 1844, une douzaine de pauvres tisserands de flanelle et en France ces héroïques ouvriers de 1848, dont la vie toute de sacrifice et de dévouement à la cause coopérative sera un jour, s'il y a une justice dans l'histoire, aussi légendaire que celle des Pionniers de Rochdale.

Ne croyez pas cependant, que, par ce mot de national, j'ai l'intention de faire vibrer en vous je ne sais quel chauvinisme, ni surtout de prétendre que l'idée coopérative appartienne à la France. Rien n'est plus loin de ma pensée. H y a un certain aspect de la question coopérative qui est, en effet, propre à notre pays, et c'est celuilà que je me suis efforcé de mettre en lumière ici, mais l'idée coopérative est aussi large que l'humanité ellemême et appartient par conséquent à tous les peuples. Et bien loin de prétendre enfermer cette idée dans une formule spéciale à notre pays, les promoteurs de ce Congrès comptent vous proposer, au contraire, de faire cause commune avec les sociétés coopératives du monde

entier. Le Congrès de Paris a créé la première Fédération nationale : nous voudrions que le Congrès de Lyon réalisât la première Fédération internationale (i).

Une Internationale? Le mot n'est pas nouveau, la chose non plus, et les socialistes révolutionnaires peuvent dire qu'ils l'avaient réalisée avant nous. Et lorsque Karl Marx a conçu Tidée de solidariser les efforts des travailleurs dans l'Internationale ouvrière, il a eu, en effet, une idée de génie.

Toutefois nous n'acceptons cet héritage que sous bénéfice d'inventaire. Notre Internationale à nous n'a pas pour but de remplacer les haines de peuples par les haines de classes et la guerre étrangère par la guerre civile. Surtout, elle ne vise pas à supprimer la patrie.

Nous ne considérons pas comme inutile et surannée la distinction des nations!

C'est divisée par nations et par États que l'espèce humaine depuis ses origines a marché dans la voie de la civilisation et, malgré tous les maux qu'elle a causés et causera encore, cette division nous apparaît comme la plus grandiose manifestation de la loi naturelle de la division du travail qui assure le progrès. Restez

(1) Ce vœu avait été tormulé par M. de Boyve trois mois auparavant, au Congrès coopératif de Plymouth.Ala suite du Congrès de Lyon, un Comité composé de représentants de la France, de l'Angleterre et de l'Italie, fut constitué — mais ne fonctionna pas. Ce fui en 1892 seulement que V Alliance Coo'péraùve Internationale fut fondée et en 1895 qu'elle tint à Londres son premier Congrès.

Aujourd'hui l'Alliance Coopérative Internationale rallie 600 sociétés réparties dans 25 pays. Quoiqu'on principe elle embrasse toutes les formes dé la coopération (consommation, production, crédit, agriculture, etc.), en fait les sociétés de consommation constituent, et déplus en plus, la grande majociléde ses adhérents.

ET LE PARTI Ol3VRIEa EN FRANCE. 59

donc Anglais, ouvriers d'Angleterre mous resterons Français!. La monde aurait trop à perdre, ne fût-ce même qu'au point de vue de la solution de la question sociale,, si ces grandes lumières venaient à s'éteindre ou à se confondre dans je ne sais quelle nébuleuse.

Mais, si nous ne voulons pas la suppression de la patrie, nous voulons l'association des peuples, ce qui est tout différent, car, de même que l'association coopérative n'a pas pour but l'annihilation des individus, mais au contraire le développement et l'utilisation de leurs facultés diverses, de même l'association des peuples ne doit pas avoir pour but de taire disparaître l'individualité de chaque peuple, mais au contraire de mettre en relief et d'utiliser pour le bien de tous les aptitudes diverses,, l'originalité et le génie propre de chacun d'eux. Chaque pays a sa manière particulière d'envisager les questions ouvrières comme toutes autres questions- et chacun peut faire son profit des qualités et même, oserais-je le dire, des défauts de ses voisins. Vous, Messieurs les Italiens, vous êtes très avancés dans la question d'épargne et de banque populaires : vous nous instruirez. Vous, Messieurs les Anglais, vous avez l'esprit pratique; c'est une grande qualité : vous nous en donnerez un peu et cela nous fera grand bien. Nous autres, nous sommes un peu idéalistes, voire même utopistes; c'est un défaut; nous essaierons de l'inoculer à nos amis les Anglais — et certainement cela ne leur fera pas de mal!

Voilà où nous en sommes, ou. plutôt voilà où nous voulons en arriver. Les perspectives que je viens de vous ouvrir sont-elles trop hautes et ne vous ménagentelles pas quelques déceptions? C'est ce qu'il convient maintenant d'examiner.

I 3. — La critique de l'association coopérative. — Dans la campagne que vous allez entreprendre, vous serez en butte à des attaques très vives, attaques venant non pas seulement du côté des socialistes révolutionnaires, mais aussi des économistes qui représentent les doctrines conservatrices. Peut-être ces attaques pourraient-elles surprendre quelques-uns d'entre vous et ébranler leur courage. J'estime donc que le plus grand service que je puisse vous rendre, puisque vous m'avez invité à vous parler ici, c'est de vous prémunir contre ces critiques en vous faisant connaître, à l'avance, les arguments de vos adversaires. D'ailleurs ce que pensent de nous nos ennemis est beaucoup plus instructif que ce que pensent de nous nos amis.

Écoutez donc le langage de vos adversaires. Je vais prendre la parole pour eux et vous dire ce qu'ils vous diraient s'ils étaient ici à ma place.

Si les ouvriers, disent-ils, pensent arriver à la propriété des instruments de production par le moyen de la coopération, sociétés de consommation ou même sociétés de production, ils poursuivent une chimère.

Qu'ils réfléchissent d'abord que la valeur de tous les instruments de production qui existent en France, terres, mines, chemins de fer, usines ou capitaux quelconques, ne peut être évaluée à moins de 150 milliards, et qu'ils se demandent alors pendant combien de générations il leur faudrait accumuler leurs misérables économies avant de réunir cet énorme capital (l) !

(1) « C'est une illusion d'attendre de l'épargne ouvrière le rachat du capital ». Benoît Malon, Manuel d'économie sociale.

Qu'ils réfléchissent encore que l'industrie se transfornre tous le& jours dans- le sens de la grande production ; que le travail, pour devenir productif^ est obligé de prendrey de plus en plus, la forme de colossales entreprises exi-géant le concours de milliers de bras et de millions d'écus. Et c'est au moment même où se manifeste cette évolution que les ouvriers émettent la prétention de venir, avec quelques sous dans leurs caisses, entrer en lutte avec ces géants de l'industrie moderne ! C'est la fable du pot de terre et du pot de fer. Que les ouvriers puissent parvenir par la coopération à créer quelques petits ateliers, c'est possible; mais les petites entreprises ont fait leur temps; chaque jour qui passe sonne le glas d'un certain nombre d'entre elles. Peut-être les associations ouvrières auraient-elles pu réussir il y a un siècle; aujourd'hui^ elles sont un anachronisme.

Il se peut que les sociétés de consommation réussissent à faire une concurrence ruineuse aux petits commerçants, mais voilà un bel avantage! Ces petits commerçants^ une fois ruinés^ retomberont dans les rangs du prolétariat et, en venant offrir leurs bras sur le marché, ne feront qu'avilir le taux des salaires!

Que sont, du reste, ces résultats qu'on nous vante tant? Bien peu de chose. Quant aux sociétés de production, une soixantaine à peine ont réussi, toutes dans la petite industrie, alors qu'on ne compte plus le nombre de celles qui ont échoué. Quant aux sociétés de consommation, si elles font épargner à l'ouvrier 10 ou 12 p. 0/0, c'est le bout du monde, c'est-à-dire que l'ouvrier qui leur a-chète pour 1 franc par jour pourra obtenir un boni quotidien de 10 ou 12 centimes. La moindre grève, quand elle réussit, en donne bien plus. A prendre même G. — Coop. 4

l'Angleterre, qu'on propose sans cesse à notre admiration, regardons de près. On croit nous éblouir en nous disant que les sociétés de consommation comptent un million d'associés et ont réuni un capital de 250 millions; mais il résulte de ces chiffres mêmes que si Ton divise le second par le premier, on arrive tout bonnement à un quotient de 250 francs. Oui, 250 francs par tête! voilà tout le capital que la coopération a pu donner à l'ouvrier, et cela dans le pays du monde où elle a donné les plus grands résultats. Or, nombreux en France sont les ouvriers qui ont pu arriver à épargner 250 francs dans leur vie, sans faire tant d'embarras.

Notre coopération n'est donc qu'un leurre, c'est un panneau qui a été tendu à la classe ouvrière par les bourgeois ou parles économistes bourgeois et dans lequel elle se laisse prendre niaisement.

Et voici pourquoi les bourgeois, qui sont malins, trouvent avantage à lancer les ouvriers dans la voie de la coopération.

C'est d'abord pour eux un excellent moyen d'abaisser les salaires. Ceci peut paraître un curieux paradoxe, mais voici de quelle façon les collectivistes le démontrent. Ils affirment tout d'abord que, dans l'état actuel de notre société, le taux des salaires ne peut jamais s'élever au dessus de ce qui est indispensable à la classe ouvrière pour vivre et pour se reproduire. C'est là une proposition qu'ils considèrent comme absolument certaine et qu'ils désignent sous ce nom retentissant, que vous avez certainement plusieurs fois entendu prononcer, de loi d'airain. Il en résulte que si, par suite de circonstances quelconques le coût de la vie de l'ouvrier vient à s'abaisser, le taux du salaire devra s'abaisser parallèlement. Or, quel est le but

des sociétés de consommation? Seulement ceci : permettre à l'ouvrier de vivre mieux en dépensant moins. Eh bien ! en admettant qu'elles lui procurent cet avantage, il arrivera tout simplement que les patrons paieront moins l'ouvrier, et après toute la peine qu'il aura prise et tous les sacrifices qu'il aura supportés, il se trouvera Gros-Jean comme devant.

Aussi, les gros patrons et les grandes Compagnies savent bien ce qu'ils font quand, dans leurs exploitations et dans leurs usines, ils s'empressent d'établir des magasins coopératifs ou de bâtir des logements ouvriers : quand ils ont pu, par ce moyen, réduire les dépenses d'alimentation ou de logement de leurs ouvriers de 1 0 ou 1 5 p. 0/0, ils s'empressent de réduire le taux des salaires de 10 ou 15 p. 0/0 et le tour est joué.

Et les bourgeois ont encore une autre raison pour pousser les ouvriers à faire de la coopération. Ils espèrent par là faire sortir de la masse prolétarienne un certain nombre d'ouvriers qui deviendront de petits bourgeois. Du jour où ces ouvriers auront réalisé quelques bénéfices, on compte qu'ils ne songeront plus qu'à leurs profits et qu'ils se mettront à leur tour, soit comme membres des sociétés de consommation, à exploiter le public, soit comme membres des sociétés de production, à exploiter les travailleurs. Ils espèrent, ces bourgeois, que les ouvriers coopérateurs deviendront rangés, économes, ennemis des grèves et des révolutions, défenseurs de l'ordre et de la propriété, en un mot, qu'ils prendront toutes leurs vertus ou plutôt tous leurs vices. Comment les classes dirigeantes ne seraient-elles pas enchantées de façonner ainsi les ouvriers à leur image et d'en faire autant de transfuges qui, au jour de la grande

bataille, affaibliront d'autant les rangs de l'armée ouvrière et grossiront d'autant ceux de l'armée bourgeoise?

Voilà l'argumentation. — Je ne pense pas que nos adversaires, s'il en est ici, puissent m'accuser de l'avoir volontairement affaiblie. Examinons-la sans irritation.

Il est un de ces arguments d'abord sur lequel je crois pouvoir vous rassurer pleinement: c'est la loi d'airain. Jamais la coopération pratiquée conformément aux vrais principes n'aura pour résultat d'abaisser le taux de vos salaires.

Je ne conteste pas absolument l'existence de la loi d'airain ou plutôt, car il est inutile d'employer ce mot sonore, je suis disposé à croire que le genre de vie de l'ouvrier et son mode d'existence ont une grande influence sur le taux de ses salaires. Par exemple, si par quelque cataclysme les ouvriers de notre pays tombaient dans un état de dégradation tel qu'ils prissent l'habitude de se nourrir de pommes de terre et de se vêtirde la défroque des riches, comme les ouvriers irlandais, voire même de se contenter de quelques poignées de riz pour nourriture et d'un lambeau de cotonnade pour vêtement, comme les coolies indous, je considère comme certain que le taux 4es salaires s'abaisserait de beaucoup. Mais remarquez que la pratique de la coopération n'a nullement pour résultat d'abaisser le genre de vie des ouvriers ni de réduire leurs besoins. Tout au contraire! elle a pour résultat d'élever le genre de vie de la classe ouvrière, ce que les Anglais appellent le standard of life ; elle ne réduit en rien son pouvoir de consommation : elle ne supprime

aucun des besoins qui peuvent contribuer à son bien-être; elle les développe, au contraire, en l'habituant à mieux vivre. C'est un fait incontesté que la coopération a beaucoup développé le confort chez les ouvriers anglais; les bonis sont le plus souvent employés à l'achat d'un meuble, souvent d'un piano. En outre, il faut remarquer que la coopération tend à développer dans la classe ouvrière un besoin nouveau et qui, par l'habitude, doit devenir aussi impérieux que les autres, le besoin de se constituer une épargne^ une avance si vous préférez l'appeler ainsi. L'argument tiré de la loi d'airain se retourne donc contre ceux qui l'emploient : car si la loi d'airain est vraie, une institution comme la nôtre, qui a pour résultat de relever le genre de vie de l'ouvrier en lui permettant de mieux vivre et en faisant de la prévoyance une habitude, presque une nécessité, doit avoir pour résultat nécessaire de relever le taux des salaires.

Mais je vais plus loin. Si réellement la loi d'airain existe, comment peut-on expliquer son existence? Pourquoi donc le salaire de l'ouvrier ne pourrait-il s'élever au-dessus de ce qui est indispensable pour le faire vivre? Évidemment cela ne peut s'expliquer qu'en admettant que l'ouvrier est obligé de subir les conditions qui lui sont faites, qu'il est livré comme une marchandise passive et inerte à la loi de l'offre et de la demande. Et il est vrai que les choses se passent trop souvent de la sorte pour le prolétaire qui n'a que ses bras, qui vit au jour le jour et, ne pouvant attendre, est obligé de subir la loi de la fatalité. Mais si cet ouvrier a, comme l'on dit, c du pain sur la planche », ou ce qui est bien mieux encore, s'il a derrière lui les magasins d'approvisionnetnenls d'une association puissante et riche et de l'argent déposé

dans la caisse de cette association, alors il n'est plus une cliose: il est un homme, il ne subit plus les conditions, il les fait à son tour, ou du moins, il les discute en homme libre. Et voilà justement dans quelle situation les sociétés de consommation ou de crédit placent l'ouvrier.

Ainsi, ne vous laissez pas effrayer par cette espèce de croquemitaine de la loi d'airain : non seulement elle ne peut vous nuire, mais encore elle est destinée à disparaître un jour devant la coopération comme ces cauchemars dont il ne reste plus même le souvenir sitôt que le jour s'est levé.

Toutefois je dois faire ici une réserve. Si la démonstration que je viens d'esquisser est solide, je crois, pour les sociétés de consommation qui vendent au prix de détail et répartissent ou capitalisent leurs bénéfices, elle pourrait se trouver en défaut pour les coopératives qui se donnent pour unique idéal de nourrir les ouvriers au plus bas prix possible, qui vendent au prix de revient et qui, ne réalisant aucun bénéfice, ne peuvent constituer aucun capital ni donner à l'ouvrier l'habitude de l'épargne.

Tel est aussi, et à plus forte raison, le cas de ces insti ! niions souvent haïes des ouvriers qu'on appelle les économats mais qu'il ne faut pas confondre avec les coopératives. Quoique la plupart de ces institutions soient inspirées par un esprit de philanthropie, elles présentent — outre le danger que nous venons de signaler, celui d'abaisser les salaires en argent — d'autres inconvénients :

V Parce que ces établissements étant dirigés par les patrons, il en résulte que les ouvriers s'imaginent toujours, à tort ou à raison, que le patron ou la Compagnie réalise des bénéfices à leurs dépens;

2» Parce que, môme s'ils vendent à prix de revient, ils excitent la jalousie et les ressentiments de tous les petits marchands de la localité, parfois même cette rancune fait de ces marchands des instigateurs de grèves;

3° Parce que généralement ils vendent à crédit, et il en résulte que la Compagnie, pour ne pas être en perle, retient ce qui lui est dû, par voie de compensation, sur le salaire des ouvriers. Et comme le plus souvent le montant des achats est égal au montant des salaires, il arrive fréquemment qu'au jour de paie l'ouvrier n'a presque rien à toucher ; situation très fâcheuse qu'exprimait si bien cet ouvrier de Bessèges qui disait au citoyen Fournière : a Voici vingt-cinq ans que je travaille dans la mine et il ne m'est pas arrivé une seule fois de voir dans ma main une pièce de 20 francs ! »

4° Parce qu'enfin, grâce à ce système, le patron ou la Compagnie a nécessairement en main le relevé de toutes les dépenses et de toutes les recettes qui constituent le budget de l'ouvrier. Dès lors, on n'ôtera jamais de la tête de l'ouvrier l'idée que le patron profite de cette situation pour ajuster le budget des recettes au budget des dépenses, c'est-à-dire pour régler le salaire de telle façon que l'ouvrier ait juste de quoi pourvoira son entretien. Admettons que ce ne soit qu'une calomnie; mais il ne faut pas que nos institutions coopératives puissent prêter à la calomnie ! il faut que nous puissions dire d'elles ce qu'on disait de la femme de César : qu'elle ne doit pas même être soupçonnée.

Combien il serait plus sage de la part des patrons et des Compagnies, dans leur intérêt plus encore que dans l'intérêt des ouvriers, de modifier ces institutions conformémentaux principescoopératifs, àsavoir : — administra-

tion laissée aux ouvriers, afin d'éviter tout soupçon d'espionnage ou d'exploitation ; — vente au prix de détail, afin de constituer un capital et de ne pas exaspérer le commerce local ; — vente au comptant, afin de n'avoir païi à faire de retenue sur les salaires. Dans ces conditions, tout danger disparaîtrait (1).

Passons à une autre critique. On nous dit que si même la pratique de la coopération ne doit pas avoir pour résultat d'abaisser le salaire, néanmoins elle ne donnera jamais que des résultats médiocres et hors de toute proportion avec l'idéal que nous nous promettons; elle n'arrivera jamais à transformer la Société ni à abolir le salariat.

Cet argument n'est pas spécial aux socialistes révolutionnaires : il se trouve aussi dans la bouche des économistes. Car, pour le dire en passant, c'est une grave erreur de la part des socialistes de prétendre qu'il y a un parti pris chez les économistes et les bourgeois de prôner ks coopération, et d'en conclure que celle-ci cache quelque piège. La vérité, au contraire, est que les éco-

(1) Un projet de loi voté parla Chambre des Députés (mais non encore par le Sénat) interdit tous les économats (sauf pour les Compagnies de chemins de fer sous certaines conditions). Si ce projet devient loi, il faut espérer qu'une société coopérative viendra prendre la place de chaque économat disparu. Mais s'il n'en était pas ainsi, cette mesure radicale serait plutôt fâcheuse, car elle livrerait alors les ouvriers de l'usine aux boutiquiers de la localité dont l'exploitation pourrait être plus redoutable pour eux que celle des patrons.

nomistes les plus en vue traitent assez dédaigneusement le mouvement coopératif, et, sans le condamner ouvertement, estiment qu'il n'est pas de taille à déterminer une modification profonde dans l'organisation économique actuelle. Je pourrais citer des noms : cela est inutile. Je ne parlerai que d'un seul, parce qu'il est mort : M. Thiers, qui peut être considéré comme la personnification, sinon de l'économie politique qu'il n'aimait guère, du moins de la bourgeoisie, déclarait que la coopération ne donnerait jamais rien qui vaille et que plus tôt on en aurait fini avec celte folie, mieux cela vaudrait. Cette opinion d'un homme d'infiniment de bon sens et d'esprit ne laisserait pas que de m'efTrayer, si je ne me souvenais que M. Thiers avait fait auparavant une autre prophétie : à propos des premiers chemins de fer que l'on construisait à cette époque, il avait dit : « Ce ne sont pas deux barres de fer mises à côté l'une de l'autre qui changeront le monde» ! Bon ! contentons-nous de souhaiter que la seconde prophétie ait le même sort que la première !

Mais revenons à l'objection. Les résultats donnés jusqu'à présent par la coopération sont-ils donc si médiocres? Je ne pense pas qu'on puisse dire que les résultats obtenus en Angleterre soient peu de chose. Le procédé qui consiste à diviser le chiffre des capitaux ou celui des bénéfices par le nombre des associés est un argument puéril. D'abord le résultat ainsi obtenu n'est qu'une moyenne obtenue en additionnant des sociétés qui ont réussi et des sociétés qui font de mauvaises affaires, en additionnant aussi des coopérateurs zélés et d'autres qui ne mettent jamais les pieds au magasin. Ce sont les résultats individuels qu'il faudrait connaître. C'est chaque société qu'il faudrait interroger pour pouvoir

dire combien de ses membres lui doivent l'aisance (1)!

De plus, les résultats de la coopération ne peuvent point se chiffrer en francs et en centimes, pas plus que le bonheur lui-même. Depuis qu'elle existe en Angleterre, elle a procuré à des millions d'hommes et elle a apporté au foyer de milliers de familles, comme un don de joyeux Noël, non seulement un ordinaire plus confortable, ce qui n'est point à dédaigner, mais ces biens plus précieux encore qui s'appellent la prudence dans les dépenses, le salutaire effroi des dettes et du crédit, la sécurité du lendemain, le sentiment de je ne sais quelle dignité nouvelle, et ce rayon d'or qui suffit pour illuminer la plus pauvre maison, l'Espérance, l'espérance qui naît du progrès déjà accompli et qui fait entrevoir un progrès nouveau !

Si en France, comme je ne fais aucune difficulté à le reconnaître, les résultats obtenus sont médiocres, il n'est pas difficile d'en trouver la raison.

Elle doit être cherchée uniquement dans ce fait que toutes les fois que des Français s'associent ils ont en vue leur propre intérêt beaucoup plus que l'intérêt de l'association.

Eh bien ! me dira-t-on peut-être, pourquoi voudriezvous qu'il en fût autrement? L'association est faite pour les associés et non point les associés pour l'association.

Sans doute, cela semble vrai et c'est pourtant faux. Si

(1) Des enquêtes faites en Angleterre, il résulte que pour certains sociétaires, les plus zélés, les bonis annuels se sont élevés à 200, 250 ec même 450 francs par an, et que les sommes laissées par eux en dépôt et inscrites à leur crédit ont pu atteindre plusieurs milliers de francs.

dans les débuts surtout, les associés ne sentent pas la nécessité de sacrifier, dans une certaine mesure, leurs intérêts individuels à l'intérêt collectif, jamais l'association ne pourra se développer. Si, par exemple, pour ne pas rester dans l'abstraction, à la fin de chaque exercice les associés s'empressent de mettre dans leurs poches la totalité des bénéfices, jamais le capital de la société ne pourra s'accroître d'une façon sensible : c'est comme un oiseau à qui on couperait les plumes des ailes à mesure qu'elles repoussent; jamais il ne pourrait prendre son essor. Aussi, avons-nous des sociétés de consommation qui ont quinze et vingt. ans d'âge, qui ont parfaitement réussi, et néanmoins qui n'ont pas grandi depuis leur naissance. Il faudrait consacrer une part des bénéfices, et la plus grande possible, au développement de l'association, soit sous la forme d'accroissement de son capital, soit plus encore sous la forme de dépenses d'intérêt collectif propres à resserrer les liens de l'association entre les divers membres. Ce qui fait la supériorité des sociétés anglaises, c'est qu'elles font justement cela : non seulement beaucoup de membres laissent leurs dividendes dans la caisse de la société, mais de plus, en vertu de leurs statuts, elles consacrent une portion notable de leurs bénéfices à organiser des bibliothèques, des salles de lecture pour les journaux, des conférences, des concerts, des thés; même à acheter des villas, presque des châteaux avec parcs, pour servir de lieu de promenade et de rendez-vous à leurs membres! — Voyez ce que sont à côté nos sociétés françaises de consommation ! les membres n'ont aucunes relations entr'eux et ils ne connaissent rien d'autre de la société que l'enseigne qui figure sur le magasin dans lequel ils vont faire, ou plutôt dans lequel ils

enivoient leurs femmes faire leurs achats. Dans ces conditions, la société coopérative n'est pas vivante, elle n'est pas une personne morale, ce n'est plus qu'une étiquette. On nous dit que jamais néanmoins la coopération ne permettra aux ouvriers de racheter les capitaux et tout le matériel de la production qu'on évalue au chiffre exagéré de 150 milliards. — Mais jamais les promoteurs de la coopération n'ont émis cette ridicule prétention ! ils n'en ont pas la moindre envie. Cette idée du rachat des instruments de production est essentiellement une idée collectiviste et point du tout coopérative. Sans doute quand il s'agit de la terre, il faut bien que les paysans arrivent à l'acheter, s'ils veulent la posséder. Mais pour les capitaux, il en est autrement: on n'a pas besoin de les acheter, on les fait quand on veut. Ce à quoi les ouvriers coopérateurs veulent arriver, c'est cregrgMa:-m^mes les capitaux nouveaux et les instruments de production dont ils ont besoin, et par là éliminer peu à peu le mode de production actuel, le mode capitaliste, comme on l'appelle. Est-ce là une prétention extravagante, comme l'assurent le plus grand nombre des économistes et des gens d'affaires? Pourquoi? Avec quoi donc les capitaux actuels ont-ils été créés ? Les collectivistes nous répondent: avec les profits prélevés sur le travail des ouvriers. Hé bien ! alors^ si par la coopération les ouvriers gardent dorénavant ces profits pour eux, pourquoi ne pourront-ils pas en tirer un capital équivalent ? Admettons, pour abonder dans le sens des socialistes, que tous les capitaux existants soient le fruit du vol. Alors donc il faut bien qu'ils aient été créés uniquement par l'épargne du volé — et pourquoi, si celle-ci a eu une telle vertu créatrice dans le passé, ne l'aurait-elle plus dans l'avenir?

On nous dit encore que ces grands desseins sont chimériques parce que le milieu où doit vivre désormais l'industrie moderne c'est celui de la grande production et que nos ateliers ou magasins coopératifs ne seront point adaptés à ce milieu. Comme ils ne sont bons que pour la petite production, il arrivera que, bien loin d'éliminer les ateliers capitalistes par une concurrence victorieuse, ce sont eux, au contraire, qui se trouveront éliminés.

A cela je répondrai que ceux qui sonnent ainsi le glas de la petite industrie seront enterrés longtemps avant elle. Je crois — quoique je me sépare en cela, il est vrai, de la doctrine presque universellement enseignée, non seulement par les économistes, mais par les socialistes — je crois au maintien, peut-être même au développement, de la petite propriété et de la petite industrie. Les statistiques sont plutôt favorables à cette thèse qu'à la thèse contraire. Le nombre des petits commerçants augmente et celui des artisans ne paraît pas diminuer (i). Je ne crois pas du tout que nous devions nous représenter l'avenir sous l'aspect de ces grandes casernes où seront entassés, comme aujourd'hui, des régiments d'ouvriers. Cet état de choses qu'on déclare définitif n'a peut-être d'autre cause qu'un fait essentiellement transitoire, l'emploi de la machine à vapeur. Vienne le jour où l'on découvrira une autre force motrice plus mania-

(1) Ce qu'il aurait fallu répondre, eu outre, c'est que s'il est vrai que l'association coopérative de production semble limitée à la petite ou moyenne industrie, au contraire l'association de consommation se prête aux entreprises lesplus grandioses. Quand on voit la Wholesale anglaise faire 630 millions de francs de ventes et entretenir 18 fabriques, où elle produit 150 millions de francs d'articles de toute espèce, l'argument de l'impuissance de la coopération paraît bien suranné.

G. — Coop. 5

ble, ou supposez simplement la découverte, qui est déjà presque réalisée, d'un nouveau mode de transport et de distribution de la force motrice actuelle, nous pourrons voir de nouveau l'ouvrier travaillant soit en famille, soit par petits groupes, et alors les groupes coopératifs se trouveront justement les mieux adaptés à cet ordre nouveau.

Arrivons au dernier et plus gros grief. Il se formule ainsi : c'est que si la coopération peut améliorer la condition de quelques ouvriers considérés individuellement ou d'une petite minorité, elle ne changera pas la condition de la masse ouvrière en tant que classe.

Oh I cette fois, je n'essaie pas de répondre. Si vous voulez me dire que la coopération n'aura pas la puissance de saisir à la fois les 7 à 8 millions d'ouvriers qui existent en France et de les dresser comme sur le pavois tous à la fois et d'un seul élan — non, sans doute, elle n'a pas cette vertu. Et s'il y a ici quelqu'un qui possède le secret nécessaire pour exécuter ce travail d'Hercule, qu'il le dise, moi je ne le connais pas! Et qui plus est, je ne désire pas le connaître. Si, en effet, vous avez pour idéal un monde dans lequel tous les hommes, pêlemêle et sans distinction, les ignorants aussi bien que les intelligents, les paresseux comme les laborieux, les méchants comme les bons, seront élevés d'un même nombre de crans comme par une force mécanique d'un million de chevaux-vapeur — en ce cas, nous n'avons pas votre affaire. Ce qui suffirait à mon idéal, ce serait un monde où l'accès de la fortune serait ouvert à tout homme de bonne volonté, oii chacun aurait la certitude de moissonner ce qu'il aurait semé, où nul ne s'enrichirait aux dépens d'autrui mais où pourtant tous bénéficieraient de ce que font les meilleurs.

0r, ce monde-là, je dis qae la coopération permet de le réaliser, non pas tout de suite et pour tous, mais sur une petite échelle et dans l'intérieur des sociétés qu'elle crée, car elle oRre à tous ceux qui le veulent — j'entends ceux dont la volonté ne se borne point à un désir platonique, mais se manifeste par des actes — le moyen d'améliorer leur sort et, en même temps, celui de leurs coassociés.

La devise qui figure sur l'en-tête de notre société de Nîmes est une vignette représentant deux mains étroitement serrées, avec cette devise : Chacun pour tous, tous pour chacun. Or, à qui donc profite surtout cette maxime? Est-ce aux plus forts? Certes non — ceux-là arriveraient bien toujours à se tirer d'affaire tout seuls — mais aux plus faibles, au contraire : non point à ceux qui ont déjà gravi quelques degrés, mais à ceux qui sont encore en bas et qui, pour s'élever, ont besoin de se cramponner à une main plus vigoureuse. Il faut se représenter, en effet, la coopération, non pas sous l'image d'un cric qui soulève une masse avec une force mécanique et irrésistible, mais sous l'image d'une échelle à laquelle chacun monte en s'aidant des pieds et des mains, sur laquelle ceux qui sont en haut tendent la main à ceux qui sont en bas, et qui, comme l'échelle que Jacob vit dans son rêve, a le pied sur la terre ferme et le sommet dans le ciel !

Et vous imaginez-vous donc, si vous préférez comme moyen la révolution, même en supposant la révolution victorieuse, que ce ne soit pas aussi une minorité qui sera appelée à en profiter? La seule différence, c'est qu'il est à craindre que ce ne soit alors la minorité des habiles et des intrigants qui en profitera et non point la

minorité des dévoués, parce que celle-là aura déjà payé de son sang la victoire de son parti !

11 ne suffit pas que les coopérateurs dévoués tendent la main à ceux qui le sont moins, il faut aider même ceux qui sont en dehors de la société coopérative, les étrangers et les indifférents, il ne faut pas que la coopérative reste une maison réservée à une église, ou à un parti, ou à une classe. Il faut laisser la porte ouverte à tous et inviter tout le monde à entrer. Les sociétés de produclion sont obligées de se fermer, parce que le nombre d'ouvriers que peut employer une entreprise quelconque est strictement limité, d'abord par les débouchés et surtout par le capital. Mais les sociétés de consommation peuvent toujours rester ouvertes sans inconvénients parce que le chiffre de luurs ventes s'accroissant en raison du nombre de leurs membres, celui-ci peut être illimité.

I 3. — Les Coopératives et les Sijndicats, — Voilà les arguments que l'on dirige contre la coopération; je ne les ai pas traités par le dédain. Ils ont une valeur suffisante pour nous faire réfléchir, non pour nous faire reculer.

Mais, maintenant, j'ai autre chose à dire. Quand bien même on voudrait tenir ces critiques pour fondées et les réponses que j'ai essayé de faire pour non avenues, je n'en serais pas autrement ému. Les sociétés coopératives ont, en effet, à mes yeux une utilité dont je n'ai point encore parlé et qui plane fort au-dessus de toute cette discussion.

Elles servent à conférer à la classe ouvrière les connaissances et les vertus sans lesquelles jamais elle ne réussira à occuper dans l'ordre social la place à laquelle elle aspire et à laquelle elle a droit.

Voilà leur véritable fonction.

Il me semble que si j'appartenais au parti des socialistes révolutionnaires, je serais particulièrement sensible à cet avantage de la coopération. En admettant même, en effet, qu'une révolution sociale permît à la classe ouvrière de s'emparer par surprise des instruments de production, tenez pour certain — et les socialistes réfléchis ne se font pas d'illusion à cet égard — que cette révolution resterait stérile, parce que la classe ouvrière ne serait pas en mesure d'en profiter.

Quelles sont donc ces conditions du succès qui lui feraient défaut? — J'en vois deux essentielles :

d'une part, le manque d'hommes en état de diriger des entreprises et plus encore le manque de bonne volonté chez les autres à se laisser diriger par les premiers:

d'autre part, le manque de capitaux et surtout de la manière de s'en servir.

Or, la pratique de la coopération doit leur donner tout cela.

Elle doit d'abord, en leur procurant des capitaux, leur enseigner ce que c'est que le capital, pourquoi il est impossible de s'en passer et impossible aussi de se le procurer gratis. Elle leur apprendra à l'aimer en le leur révélant tel qu'il doit être : un instrument au service du travail. Il ne s'agit pas d'attribuer au capital, ce qui est trop souvent la tendance des économistes, je ne sais quelles vertus magiques. Oui, sans doute, le capital est par lui-même inerte et stérile. Eh! sans doute le travail seul peut lui communiquer sa force et sa fécondité, et, à ce point de vue, le travail le plus élémentaire a plus de vie et d'énergie en lui que des montagnes de capital! D'accord! mais, tout cela accordé, il n'en résulte pas

moins que le capital est l'instrument indispensable de toute production et dont, par conséquent, il faut apprendre le maniement comme de n'importe quel outil.

La coopération apprendra surtout aux ouvriers Fimportance du travail de direction et de vente. Ils se font, à cet égard, autant d'illusions que pour le capital : ils s'imaginent que le travail de fabrication est tout. Oh ! sans doute^ c'est le facteur indispensable de la richesse, c'est lui qui, par vos mains habiles, transforme incessamment la matière et crée ces merveilles de goût qui font l'honneur et la richesse de l'industrie de notre pays et, en particulier, de cette grande cité. Mais ce qui importe au point de vue des bénéfices, c'est beaucoup moins la fabrication des produits que la vente de ces produits. Vous pourrez faire sortir de vos métiers des richesses sans nombre, à quoi bon si elles ne trouvent pas de débouchés? ce ne seront plus des richesses, car elles seront sans valeur, et le produit de votre travail se trouvera égal à zéro.

L'art de régler la production sur les besoins, l'art de l'échange et du commerce, voilà ce qui importe, plus même que le capital. Eh bien ! cela, la coopération vous l'apprendra., Elle doit créer, en effet, un personnel de vendeurs, acheteurs en gros et comptables, qui apprendront le maniement des affaires commerciales.

Sans doute, tout le monde ne peut pas être gérant ni même membre du conseil d'administration. Mais ceux-là même qui ne seront pas parmi les élus apprendront, ce qui nestpas moins essentiel à l'éducation des classes ouvrières, la nécessité d'une organisation dans toute entreprise, lasupériorité économique du travail intellectuel sur le travail manuel et son droit à une rémunération pro-

portionnelle à l'importance du service rendu. Car aucune entreprise n'est possible sans un chef et sans une discipline. Hé bien ! la nécessité du succès pour l'association coopérative enseignera aux uns l'art du commandement et aux autres la vertu de l'obéissance. Obéir! Je sais que c'est là un mot irritant et qui a la propriété de faire saigner les oreilles des ouvriers. En vérité, je ne sais pas pourquoi. Certes! l'obéissance est dégradante pour l'homme quand elle lui enlève sa liberté et qu'elle le courbe sous la volonté d'autrui, mais quand l'obéissance est un acte de notre propre volonté, quand elle s'incline devant un chef librement élu et une loi librement acceptée, ce qui est précisément le cas dans l'association, en ce cas elle constitue la plus haute discipline morale : elle relève l'homme au lieu de l'abaisser et honore celui qui obéit plus encore que celui qui commande.

Et combien plus vrai encore quand le droit de commander n'a d'autre source que le dévouement à la chose commune, ce qui est généralement le cas dans les sociétés Coopératives. Au congrès de Paris de 1876, le citoyen Finance disait : « Dans toutes les associations coopératives et principalement dans celles de consommation, c'est une minorité d'hommes actifs et dévoués qui réalise (il voulait dire qui crée) tous les bénéfices... et qui est exploitée par une majorité tracassière et égoïste qui considère les services qu'on lui rend comme des services dus ».

Seulement, la dernière partie de cette critique prouve que l'éducation dont je parle est encore loin d'être faite, car si jusqu'à présent le régime économique nous a montré l'exploitation des dirigés par les dirigeants, il ne faudrait pas que le régime économique se bornât dorénavant à intervertir les rôles !

Et ne croyez pas que toute autre forme de l'association, par exemple les sociétés de secours mutuels ou les chambres syndicales ouvrières, puissent remplacer aussi bien, au point de vue éducatif, l'association coopérative.

Les syndicats ouvriers pourront rendre à la classe ouvrière des services éminents et les Trade Unions d'Angleterre, qui sont l'équivalent de nos chambres syndicales ouvrières, en ont rendu déjà d'admirables. Ce n'est d'ailleurs qu'avec l'appui des syndicats ouvriers que ridée coopérative pourra faire la conquête des masses. Les syndicats ouvriers peuvent donc travailler à côté des associations coopératives et les préparer, mais ils ne sauraient les remplacer.

Leurs fonctions et leurs buts sont, en effet, tout à fait différents et il ne sera pas inutile de marquer ici ces différences.

Tout d'abord, l'association coopérative, qu'elle s'occupe de production ou même simplement de consommation, constitue une entreprise^ c'est-à-dire une série d'opérations liées, ayant un caractère industriel ou commercial, et tendant à un but défini. Les syndicats ne constituent pas des entreprises en ce sens : la loi de 1884, au reste, ne le leur permet pas. Ils ne peuvent donc enseigner l'art de diriger ces entreprises ni de faire valoir les capitaux. Ils poursuivent, sans doute, certains buts d'une haute importance, tels que l'augmentation des salaires, la diminution des heures de travail, mais ce sont là des mesures qui n'ont en général qu'un caractère intermittent. Ils ne visent point à l'abolition du salariat mais à la défense des intérêts du salarié. Et ils ne connaissent guère d'autre moyen de défense que la grève. Il en résulte que les membres de ces associations

se détachent aisément, n'étant pas retenus par le lien d'un intérêt quotidien. Ils se rassemblent dans les temps de crise et se dispersent dans les temps de prospérité. Quelques-uns même n'ont qu'une existence purement nominale. J'en connais qui ne se composent que d'un seul membre: celui-là s'intitule Secrétaire et garde chez lui le cachet de la société. Toutes les fois qu'il y a un Congrès, il se donne à lui-même le mandat de représenter le syndicat, en foi de quoi il appose son cachet 1

En second lieu, les buts que visent les chambres syndicales et que j'indiquais tout à l'heure : augmentation des salaires, diminution des heures de travail, pensions en cas d'accidents, d'invalidité ou de vieillesse, etc., constituent des mesures d'ordre général qui ne peuvent résulter que de concessions des patrons ou de dispositions législatives. Il en résulte que les syndicats sont tentés de faire appel à l'intervention de la loi, du gouvernement, et par conséquent de faire « de la politique », (1) tandis que les coopératives, ne s'occupant que d'intérêts purement économiques, prennent l'habitude de ne compter que sur elles-mêmes.

Et lorsque les syndicats n'ont rien à attendre de l'État, c'est alors aux patrons qu'ils ont à faire; ils ont à débattre avec eux des intérêts contradictoires; or, qui dit débat, dit le plus souvent conflit. Il en résulte donc que ces syndicats sont appelés à jouer en mainte occasion le rôle de machines de guerre. C'est un rôle qui ne nous

(1) Le mouvement récent dit « syndicaliste », qui s'est séparé du socialisme politique pour préconiser l'action directe et repousser toute réforme octroyée par les classes dirigeantes ou même par l'État, semble actuellement donner un démenti à cette prévision, mais il faudra voir la suite.

apparaît pas comme toujours funeste ni même comme inutile, car puisque dans l'ordre social actuel on ne peut supprimer un certain état de guerre, il est juste que la classe ouvrière soit, de son côté, assez bien armée pour le soutenir. Mais comme nous ne pouvons croire que l'état de guerre soit perpétuel, pas plus dans les rapports sociaux que dans les rapports internationaux, nous ne pouvons voir dans les syndicats, de même que dans les armées permanentes, que des institutions provisoires.

Il en est autrement des associations coopératives. Celles-ci sont déjà l'avenir et l'anticipation d'un régime de paix sociale. Elles font leurs affaires sans avoir à se disputer avec personne. Elle ne sont pas composées nécessairement et exclusivement d'ouvriers d'un même corps de métier, elles peuvent comprendre dans leurs rangs et comprennent très souvent — ce Congrès en fait foi — des représentants de toutes les classes de la société qui y font bon ménage.

Ah ! voici justement le gros grief contre les sociétés coopératives. L'école révolutionnaire, qui prend pour dogme la lutte des classes, ne veut pas d'une institution qui habituerait la classe ouvrière à voir dans les autres classes de la société non plus des ennemis, mais des auxiliaires. Et c'est pour éviter un semblable rapprochement que l'on ne cesse de dire aux ouvriers qu'ils ne doivent compter que sur eux-mêmes et que tous les hommes appartenant à ce qu'on appelle les classes dirigeantes sont conjurés pour leur perte. Et comme ces affirmations peuvents'appuyer, hélas ! surdesfaitsd'exploitation qui ne sont que trop fréquents, elles réussissent aisément à persuader ceux qui souffrent. Ceux-ci pe haïraient pas tant s'ils ne croyaient pas être haïs.

E[i bien ! je veux pourtant dire à ceux qui tiennent ce langage, çonime à ceux qui l'écoutent, qu'ils ne rendent pas justice au temps et au milieu dans lequel ils vivent. On a beaucoup médit de notre siècle : on ne cesse dédire qu'il est le règne de l'égoïsme, de la lutte acharnée des intérêts, de Técrasement des faibles par les forts, — tout cela est vrai, et pourtant j'estime qu'il lui sera beaucoup pardonné, non point en raison de sa science et de ses merveilleuses inventions, mais parce que mieux qu'aucun des siècles qui l'ont précédé, il a connu la pitié pour la souffrance humaine. Oui, tous ceux qui souffrent, à un titre quelconque, de leur faiblesse ou de l'injustice du sort, l'indigent, l'invalide, — l'enfant qui, le corps et l'esprit encore mal formés, doit endurcir au travail ses mains qui n'étaient faites que pour jouer, — la femme qui, jeune fille, épouse ou mère, est obligée d'abandon^ ner son foyer pour s'enfermer à l'atelier et s'y trouve exposée aux plus lâches séductions, — et même jusqu'à ces humbles compagnons de vos travaux et de vos peines qui s'appellent les animaux domestiques, — tous ont trouvé dans ce xix*" siècle^ que l'on calomnie, des lois pour les défendre et des cœurs pour les aimer.

Et vous pourriez croire que ce même siècle est resté indifférent en présence de ce résumé de toutes les souffrances humaines qu'on exprime par ce mot court et tragique : la misère ? Vous pourriez croire que cette lutte pour le pain quotidien, que nombre d'entre vous certainement ont soutenue avec un si fier courage, ne trouvent que des spectateurs impassibles ? Ne le croyez pas. On ne s'occupe^ au contraire, que de yous! La question sociale, comme on l'appelle, est sans cesse présente à la pensée, sinon des oisifs qni ne comptent pag, du moins de tous

ceux qui pensent, de tous ceux qui cherchent, de tous ceux qui mènent le monde. Dans ces dernières années surtout elle a créé toute une législation, toute une littérature, tout un théâtre.

Ne croyez donc pas qu'on vous haïsse; croyez que l'on vous aime. Un souffle de généreuse sympathie a passé sur cette génération et, malgré sa bassesse, est en train de la soulever de terre. Il vous poussera comme un vent favorable si vous voulez vous y confier. Fiezvous y seulement! Tout le monde a besoin de sympathie : elle est la force motrice indispensable au succès de toute entreprise humaine : acceptez ces mains amies qui, de toutes parts ici, se tendent vers vous et n'en repoussez aucune sous prétexte que ce pourrait être la main d'un bourgeois. Une poignée de main d'un honnête homme n'a jamais fait de mal à personne.

MM. J'ai fini. Je vous ai montré un but immédiat et présent : l'éducation économique de la classe ouvrière par l'association coopérative — et un but plus éloigné : l'émancipation de la classe ouvrière par la transformation du salariat. Quand atteindrez-vous l'un et l'autre ? Je ne sais dans quel temps, dans quel pays, ils seront atteints, mais ce que je crois pouvoir affirmer c'est que le pays qui sera le premier en mesure de résoudre la question sociale sera celui-là qui aura su d'abord atteindre au degré le plus élevé dans la voie de la coopération (t).

(1) Cette conférence donna lieu à un article critique de M. Paul Leroy-Beaulieu, particulièrement en ce qui concerne l'abolition éventuelle du salariat, dans VEconomiste Français des 9 et 26 octobre 1886, auquell'auteur répondit par une lettre insérée dans le numéro du 26 octobre. M. Leroy-Beaulieu déclarait que « si

l'association ouvrière réussissait à détruire le salaire, elle se trouverait diminuer dans des proportions considérables la liberté individuelle et ramènerait purement et simplement l'humanité à une sorte de servage... Le salaire est la forme par excellence du contrat libre... Les sociétés primitives étaient de petites associations comme celles que vous rêvez, où le salariat était soit inconnu soit peu ordinaire. Et c'est pour cette raison en partie qu'elles étaient peu productives... Aussi, n'hésitons-nous pas à écrire qu'une société progressive et libre ne pourrait survivre au salariat... Sa suppression ne nous paraît ni pratiquable ni même désirable. Une question plus haute se pose. Y a-t-il dans les institutions humaines des choses que l'on puisse regarder comme définitives et acquises une fois pour toutes?.. Nous croyons, quant à nous, qu'il y a certains points fixes dont l'humanité ne s'écartera pas ».

Il est certain que si l'on entend par salariat le fait de toucher une somme en argent comme prix de son travail, il est probable que ce mode de rémunération ne disparaîtra jamais et, en tout cas ce n'est pas la coopération de consommation qui le fera disparaître puisqu'elle-même tend à employer un nombre croissant d'ouvriers salariés pour ses magasins, ses manufactures, etc. Mais il en est autrement si l'on entend par salariat, comme il faut l'entendre, le fait de travailler sous les ordres et pour le compte d'un maître — « le louage de services », comme l'appelle le Code — et par l'abolition du salariat, la substitution de la démocratie industrielle au patronat (Voir ce que nous disons de la domesticité, ci-dessus, page 20 et note).

§1. Les améliorations pratiques. — §2. Les puissances de Vassociation. — § 3. Les obstacles. — § 4. Coopération ou Révolution,

Messieurs,

Il y a toujours eu dans le mouvement coopératif deux courants, je pourrais presque dire deux esprits, qui correspondent à deux tendances éternellement en lutt^ dans la nature humaine: l'une plutôt positive et qui poursuit dans la coopération des avantages immédiatement réalisables : l'autre plutôt idéaliste et qui cherche dans la coopération nioins ce qu'elle peut nous donner que ce qu'elle peut nous promettre. Ils sont d'ailleurs inséparables et marchent de compagnie : tels Sancho Panza et Don Quichotte.

(1) Cette conférence avait été organisée par trois sociétés coopératives de consomma lion de Paris, celle de Bercy, du Bel-Air et de Picpus. Elle a eu lieu le 13 mai 1888, salle Borel, 56, rue du Rendez-vous, devant les représentants de presque toutes les sociétés coopéi-alives de consommation de Paris et de sa banlieue sous la présidence de M. Audéoud, président de la Société de Bercy, et avec le concours de M. de Boyve, qui a pris aussi la parole.

Elle a été publiée dans la Revue Socialiste de juillet 1888 et il en a été fait un tirage à part comme brochure de propagande.

1 1. — Les améliorations pratiques. — De la première je ne dirai que peu de mots. Certes, ces avantages pratiques de la coopération ne sont point à dédaigner, mais ils sont déjà familiers à de vieux coopérateurs comme ceux qui m'écoutent. Permettez-moi seulement de vous les rappeler en quelques mots.

Ce n'est point, par exemple, un médiocre avantage, dans un temps où les journaux nous apprennent que trois cents habitants d'Hyères viennent d'être empoison^ nés pour avoir bu du vin « de propriétaire », et un nombre à peu près égal d'habitants de Nîmes pour avoir niangé du pâté — que de pouvoir se procurer des den^ rées loyales, de bonne qualité, et de les voir figurer sur sa table sans un juste sentiment de méfiance. Quand on a le privilège de vivre à une époque où grâce aux progrès de la science, on a résolu le problème de fabriquer des aliments avec des denrées qui ne sont rien moins qu'alimentaires, où l'on a réussi déjà à produire du café sans café, du chocolat sans cacao, du vin sans raisin, du beurre sans lait, et du lait, ô miracle ! sans vache ni chèvre; — quand on rencontre des industriels qui vous montrent avec un sentiment de fierté, trop justifié d'ailleurs, une appétissante confiture de groseilles faite avec de la gelée de varechs, sucrée avec de la saccharine, laquelle est un produit extrait de la houille, et parfumée avec de l'essence de groseille, laquelle, elle-même, o'a ja^ mais eu la moindre parenté avec la groseille, — on ne peut s'empêcher de penser que les associations coopératives deconsommation sont venuesvéritablement à leur heure, au moment psychologique! Elles nous apparaissent comme des instruments du salut public pour tous les consommateurs, mais plus particulièrement pour les clas^

ses ouvrières qui sont moins en mesure de se défendre contre ces falsifications éhontées, et du reste bien moins imputables aux marchands qui s'en rendent coupables qu'à cette déplorable organisation commerciale, à cette concurrence acharnée, dont ces marchands sont les premières victimes et qui leur fait en quelque sorte une nécessité de tromper pour vivre. Mais le développement de la coopération de consommation tend justement à réformer ces mœurs commerciales en modifiant radicalement cette organisation elle-même.

Ce n'est pas non plus un avantage à dédaigner que de faire accepter comme règle et de faire passer dans les mœurs, ainsi que ne manquent pasdele faire, je l'espère toutes vos sociétés, le paiement au comptant et de libérer par là Fouvrier de cette funeste habitude de l'achat à crédit : funeste à sa bourse, car il est bien évident que le marchand finit toujours par rattraper l'arriéré en faisant payer la marchandise plus cher, et que même il se dédommage sur le dos des honnêtes gens, qui paient, des torts de tous ceux qui ne paient jamais ; — funeste à son repos, car en accumulant sur sa tête, de semaine en semaine et de mois en mois, les comptes et les dettes par tous les soucis et l'amertume qu'elle lui cause, elle empoisonne même le pain qu'il mange ! — funeste surtout à sa dignité et à son indépendance, car le travailleur qui s'est laissé prendre une fois dans ce fatal engrenage ne s'appartient plus : il appartient'à ses fournisseurs!

L'avantage le plus connu etle plus palpable, si je puis dire, c'est d'assurer à l'ouvrier — soit une réduction de dépenses, dans le cas oii la société revend ses denrées au prix de revient — soit un supplément de revenu, dans le cas où la société revend au prix du détail et distribue à

ses membres les profits ainsi réalisés. Les deux systèmes paraissent à peu près équivalents quant aux résultats : cependant c'est le second, connu sous le nom de système de Rochdale, qui est de beaucoup supérieur et c'est celui du reste qui est consacré aujourd'hui par l'expérience presque unanime des sociétés coopératives de tous les pays. On m'assure pourtant que la plupart de vos sociétés préfèrent le premier système, celui de la revente au plus bas prix possible? Je le regrette, car les raisons qui expliquent la supériorité du système de la vente au prix de détail sont bien évidentes (l).

Enfin le plus grand avantage pratique peut-être que puisse conférer la société coopérative de consommation, c'est de fonctionner comme Caisse d'épargne, lorsque l'associé consent à laisser dans la caisse de la société la part de bénéfices à laquelle il a droit, transformant ainsi celle-ci en épargne pour lui et en capital pour l'association. Ici encore on me dit que la plupart de vos sociétés, à l'exception de quelques-unes qui sont fidèles au vrai principe coopératif, ne pratiquent pas ce système et que

(1) Je les indique en quelques mots. On les trouvera plus développées dans notre livre sur Les Sociétés de consommation. La vente au prix de détail est préférable.

lo Parce qu'elle permet à la société de prendre plus d'extension, précisément à raison des bénéfices qu'elle lui fait réaliser.

2^ Farce qu'elle procure un avantage plus réel pour l'ouvrier, le supplément de revenu touché à la fin de l'année, sous forme d'une somme ronde, constituant une ressource beaucoup plus efficace et beaucoup mieux utilisable qu'une économie de quelques sous faite au jour le jour.

3° Parce qu'elle ne provoque pas une animosité aussi vive de la part des marchands, que la vente faite au-dessous du cours exaspère.

leurs membres s'empressent de toucher la totalité des dividendes qui leur reviennent, dividendes qui sont aussitôt mangés que touchés. En ce cas, l'association de consommation n'a plus vraiment qu'une bien faible utilité : elle tend même à développer un bien mauvais sentiment, l'amour des dividendes. Si au contraire, comme dans les sociétés anglaises, les profits annuels étaient laissés pour la plus grosse part dans la caisse de la société, l'association pourrait prendre un développement beaucoup plus considérable, et l'associé se trouverait du même coup avoir réalisé une épargne sans s'en douter.

Je sais que ce mot d'épargne est quelque peu importun aux oreilles de l'ouvrier. Peut-être, en effet, leur en at-on quelque peu rebattu les oreilles. Je ne suis pas de ceux qui prêchent que l'épargne est facile à l'ouvrier et que, s'il n'en fait point, c'est mauvaise volonté de sa part. Non, certes ! c'est chose toujours pénible, souvent impossible, parfois homicide, que l'épargne pour le travailleur. Mais pourquoi ? Parce que l'épargne suppose d'ordinaire une privation, un sacrifice, un retranchement; parce qu'elle constitue une opération toujours douloureuse, une véritable amputation que le travailleur est obligé de pratiquer sur quelqu'un de ses besoins essentiels : l'épargne sur le pain quotidien c'est la mort lente, Mais songez donc qu'ici il s'agit d'une épargne qui ne coûte rien, qui n'exige de la part du travailleur aucune privation, qui ne l'oblige nullement à manger moins -^ au contraire, il mange mieux ! ^ — ni à réduire ses dépenses — au contraire, plus il achète et plus il se trouve épargner ! Cette opération, à laquelle je la comparais tout à l'heure, a donc perdu tout caractère désagréable pour le patient. Vous avez eu parfois peut-être

rimprudence d'entrer dans ces cabinets de dentiste sur lesquels on lit cette inscription alléchante : « Ici on arrache les dents sans douleur. » Hé bien ! sur la devanture de tous les magasins coopératifs, on devrait faire graver cette inscription bien plus véridique : « Ici, on fait l'épargne sans douleur ».

§ 2. — Les puissances de l'association. — Les avantages pratiques de la coopération sont donc très réels : je dirai noême qu'en fait d'améliorations sociales immédiatement réalisables, on n'a rien trouvé de mieux.

Et pourtant, je ne m'y arrêterai pas davantage parce que l'expérience a démontré que ces avantages-là, à eux seuls et si grands qu'ils puissent être, n'ont jamais suffi pour imprimer à la coopération un vigoureux essor, pour attirer les foules autour de son drapeau, pour en faire en un mot une puissance.

L'expérience nous enseigne que si l'on veut que les hommes se passionnent pour l'idée coopérative il faut leur montrer autre chose en elle que le côté positif. On répète toujours que l'intérêt mène les hommes : c'est vrai pour les individus, faux pour les masses. Il faut dire au contraire, à l'honneur de la nature humaine, que les peuples ne se passionnent que pour les idées qui leur apparaissent comme supérieures aux intérêts pratiques, et qu'ils ne donnent leur cœur et leur foi que là où ils croient voir un idéal !

Cet idéal existe-t-il dans l'association coopérative? Je le crois. Je crois qu'elle doit être considérée comme un mode d'organisation industrielle supérieur au régime économique actuel et destiné à le remplacer dans un avenir plus ou nQoins éloigné, mais qu'il dépend de nous de

rapprocher. Si la coopération n'était qu'un moyen de mieux vivre, ou de dépenser moins, ou de réaliser quelques économies, ou de faire passer quelques ouvriers de la condition de salariés à celle de patrons, elle ne serait pas devenue une véritable passion, une sorte de religion, pour tant d'hommes quej'ai vus — les uns vieux, comme ce trio d'inséparables, Francisco Vigano, d'Italie, Vansittart Neale et Holyoake, d'Angleterre, dont le plus jeune a 72 ans, je crois, dont le plus vieux est presque aveugle, et que nous avons vu à Lyon, à Milan, à Tours, s'en allant ainsi de Congrès en Congrès et de pays en pays, toujours fidèles, affirmer leur foi dans la cause à laquelle ils ont consacré leur vie, — les autres très jeunes encore, comme Ugo Rabbeno, d'Italie, qui est venu Tannée dernière visiter vos sociétés parisiennes et que plusieurs d'entre vous sans doute n'ont pas oublié (1), nouvelles recrues toutes prêtes à remplacer les vétérans. Si la coopération n'avait d'autre but ni d'autre avenir que de créer quelques boutiques d'épicerie perfectionnées ou quelque mécanisme d'épargne plus ou moins ingénieux, je vous prie de croire qu'elle n'aurait pas rallié dans une même foi et dans une commune espérance des millions d'hommes de tous pays et de toutes langues. Anglais, Italiens, Allemands, Américains ou même Russes, témoin ce Russe de Kharkof, Nicolas Balline, qui écrivait aux coopérateurs français réunis à Tours cet automne, dans une lettre que je lus pour lui au milieu d'un auditoire ému jusqu'aux larmes : « Je suis heureux de penser que, Français ou Russes, nous voyons dans la coopération le même idéal, de même que je suis heureux de penser.

(1) Mort dans la fleur de sa jeunesse peu de temps après.

quand je regarde une étoile, que mon frère de loin la regarde aussi »! Une étoile, c'est le mot; non point une enseigne de boutique, mais une étoile vers laquelle des millions d'hommes ont levé les yeux pour chercher le mot de l'énigme sociale et qui, si elle n'a pas encore révélé son secret, a du moins fait descendre d'en haut, dans plus d'un cœur irrité, un peu de sa sérénité !

Êtes-vous de ceux-là? Voyez- vous aussi dans la coopération une étoile? On m'assure que non; on me dit que vous n'attendez rien d'autre d'elle que les quelques avantages pratiques que je viens d'énumérer, et que vous traitez de rêveurs et d'utopistes ceux qui attendent de la coopération une transformation quelconque de l'ordre de choses actuel. Si cela est vrai, vous vous trouvez parfaitement d'accord — vous en serez plus surpris sans doute que flattés — avec les chefs de l'Économie politique libérale et bourgeoise, qui déclarent aussi que de semblables perspectives sont chimériques et estiment que ceux qui leur donnent asile dans leur cerveau sont hallucinés.

Eh bien ! je voudrais essayer de vous montrer aujourd'hui que cette perspective d'une transformation de l'ordre économique actuel par l'association coopérative n'est pas aussi utopique qu'on veut bien le dire. Je voudrais vous persuader qu'il s'agit de prévisions fondées sur une méthode scientifique et qui, si elles n'ont pas un caractère de certitude auquel elles ne prétendent point d'ailleurs, constituent du moins l'hypothèse la plus rationnelle qu'il nous soit permis de former.

Le mot d'association n'est pas nouveau. Répété mille fois par tous les socialistes de la première moitié de ce siècle, il était devenu fatigant par sa banalité, quand la science de nos jours est venue heureusement le venger

du discrédit où il était tombé, en élevant cette banalité au rang des vérités scientifiques les plus hautes et en démontrant que l'association était en réalité la loi la plus universelle de ce monde, celle qui régit à la fois les infiniment grands et les infiniment petits.

On savait que notre système solaire n'est qu'une association de mondes, mais on ne savait pas que toutes les étoiles que nous voyons dans l'étendue des cieux sont associées entr'elles en tourbillons et en nébuleuses.

On savait bien que toutes les choses que nous pouvons voir et toucher sont des associations de molécules, mais on ne savait pas que ces molécules ne sont à leur tour que des associations d'atomes groupés suivant certaines lois et qui, parleurs combinaisons multiformes, imposent à l'inerte matière ses propriétés diverses et ses formes changeantes. Il n'est aucun de vous, certainement, qui n'ait vu maintes fois ce qu'on appelle des cristaux ; eh bien 1 ces cristaux ne sont pas autre chose que des associations de molécules qui se forment spontanément, quand elles se trouvent placées dans un milieu favorable, en obéissante certaines lois, que l'on pourrait appeler les statuts de ces sociétés, et qui leur donnent ces formes géométriques, ces couleurs et ces feux qui parent le diamant ou le rubis.

On savait bien qu'il existait parmi les animaux certaines formes d'associations, telles que celles des fourmis et des abeilles, mais on ne savait pas que ces sociétés animales étaient infiniment nombreuses et que c'étaitjustement avec les associations des tout petits que la nature accomplissait ses plus grands desseins, témoins ces associations d'animalcules qu'on appelle les coraux et qui sont en train de bâtir lentement au sein de l'Océan Paci-

fique, des récifs, des îles, des archipels et un continent tout entier, pour servir d'asile aux races futures le jour où notre vieux monde sera devenu trop étroit pour les contenir !

On savait bien que le corps humain n'est qu'une assoc ation d'organes, muscles, nerfs, os, vaisseaux, cœur, poumons, chacun ayant sa tâche ou, pour employer le terme même scientifique, « sa fonction » distincte, celuici occupé à donner l'impulsion au sang, celui-ci à le filtrer, celui-là à chauffer la machine, chacun coopérant — c'est le mot propre — à la vie et au bien-être de l'ensemble, c'est-à-dire du corps tout entier. Mais on ne savait pas que chacun de ces organes n'était à son tour qu'une association d'unités trop petites pour être visibles à l'œil nu et qu'on appelle des cellules, chacune ayant son individualité et sa vie propre et toutes réunies dans un travail commun. Oui, vous qui m'écoutez, moi qui vous parle, et ceux-là même qui raillent l'illusion coopérative, tous, nous ne sommes que des associations coopératives composées de milliards d'individus microscopiques, des associations d'associations! Ce sont elles qui nous donnent le mouvement et l'être — et s'étendant du domaine du corps au domaine de l'esprit, c'est encore « l'association des idées » qui, par une loi psychologique récemment constatée, enchaîne les pensées et les mots de cette conférence et peut seule me permettre de les exprimer comme à vous de les comprendre.

Et c'est une loi très certaine aussi de la science biologique que, dans tout être vivant, la complexité de ces associations est d'autant plus grande et la solidarité qui unit toutes ses parties d'autant plus intime que l'être lui-même occupe un rang plus éminent sur Téchelle de la vie. Le régime de l'association va grandissant sans

cesse du minerai au ver de terre, du ver de terre à l'homme et son degré de perfection nous apparaît ainsi comme le critérium même du progrès.

Pourquoi donc cette loi qui gouverne la nature entière ne gouvernerait-elle pas aussi les hommes vivant en sociétés et en nations, et pourquoi, ne pas tenir pour certain qu'au fur et à mesure que le corps social se développera et qu'il atteindra une vie plus haute, au fur et à mesure aussi la loi de l'association prendra plus d'importance ? Non seulement le lien qui unit tous les membres d'une nation ou même du genre humain deviendra de plus en plus étroit, mais encore on verra se former au sein de la masse des groupements de plus en plus nombreux et de plus en plus variés, véritables organes, eux aussi, chargés de pourvoir aux diverses fonctions sociales.

C'est ce que nous voyons en effet et c'est même là un phénomène si visible qu'il crève les yeux. D'abord le lien de la coopération générale qui unit tous les hommes d'un même pays, ou même de divers pays, se fait de plus en plus sentir. Le garçon épicier qui pèse un sac de café dans sa balance et la ménagère qui le fait bouillir dans sa cafetière, coopèrent, sans s'en inquiéter, avec le nègre qui en a cueilli les grains dans une plantation du Brésil et avec le pilote qui a tenu la barre du navire qui l'a porté dans nos ports. Oui, tous nous sommes liés les uns aux autres par d'invisibles chaînes et nous ne pouvons lever un doigt sans mettre en mouvementé l'autre extrémité du monde, comme un pantin au bout d'un fil, quelque Chinois ou quelque Australien. Tous nous sommes pris dans les mailles d'un gigantesque réseau que la solidarité humaine a jeté sur nous, comme un filet, et qui recouvre le globe tout entier.

Et dans cette association universelle, on voit se multiplier chaquejour les associations particulières. Non seulement en politique ou en religion, mais en littérature pour protéger les droits des auteurs, dans les beaux-arts pour organiser des Expositions comme le Salon des Champs-Elysées, en temps de guerre pour assurer dos secours aux blessés, pourorganiser des expéditions scientifiques, pour faire des exercices de tir ou de gymnastique, pour voyager, pour se divertir — il s'est même formé récemment une association d'autopsie mutuelle! — partout nous voyons se fonder quelque société nouvelle. Et dans le domaine économique proprement dit, qu'il s'agisse d'ouvrir un magasin, de planter des vignes ou d'exploiter une mine, partout aussi nous voyons se créer des associations commerciales, industrielles ou agricoles qui portent le nom aujourd'hui si répandu de sociétés anonymes. En un mot, il n'est plus, pour ainsi dire un seul mode de l'activité humaine qui ne soit représenté par quelque forme d'association éclose spontanément.

La loi naturelle de l'association se trouve donc parfaitement vérifiée par une analogie qui se poursuit jusque dans les moindres détails. Il y a toutefois une différence à noter : c'est que les atomes, qui par leur groupement constituent les corps bruts ou inorganiques, sont des êtres dépourvus de volonté et la fonction qu'ils ont à remplir s'accomplit d'une façon inconsciente et fatale, tandis que les individus qui constituent les diverses formes d'associations humaines sont au contraire, ou du moins doivent devenir, conscients de la tâche qu'ils ont à remplir; et la fonction sociale qui leur est dévolue s'accomplira d'autant mieux qu'ils se sentiront plus clai- G. — Coop. 6

rement agents et coopérateurs dans l'œuvre commune et qu'ils y apporteront le concours d'une activité plus réfléchie.

Or, cette condition, il faut l'avouer, est encore très imparfaitement remplie dans notre organisation économique moderne. Les nombreuses associations que je signalais tout à l'heure, et surtout ces grandes sociétés par actions qui tendent à absorber peu à peu tout le domaine de la production, ne doivent être considérées que comme des formes encore très imparfaites de l'association et tandis que bon nombre d'économistes se plaisent à y voir la forme définitive de l'évolution sociale, nous n'y saurions voir, en ce qui nous concerne, qu'une forme imparfaite et transitoire qui nous rapproche sans doute de l'association normale, mais qui en est encore fort éloignée.

Considérez, en effet, une de ces associations, par exemple une Compagnie de mines, que ce soit de Bessèges ou d'Anzin, peu importe ici le nom. Je vois bien là des milliers d'hommes réunis dans une entreprise commune par certains intérêts : d'un côté quelques miUiers de travailleurs fouillant la terre; de l'autre quelques milliers d'actionnaires ayant versé leurs capitaux; mais comment voir là-dedans une association proprement dite, dans le sens vrai de ce mot? — Y a-t-il association entre les travailleurs d'une part et les actionnaires d'autre part? En aucune façon. Travailler pour le compte d'autrui, ce n'est point être associé à autrui. Je vois au contraire entre eux non point affinité naturelle, mais antagonisme, les uns se plaignant de toute élévation du salaire qui diminue les dividendes, les autres se plaignant de toute distribution de dividendes qui diminue

d'autant leurs salaires, les uns travaillant à une entreprise dont ils ne recueillent point les fruits, les autres recueillant les fruits d'une entreprise dans laquelle ils ne travaillent point : étrange association en vérité, où les uns n'apportent que leurs bourses, où les autres n'apportent que leurs rancunes et où personne n'apporte son cœur! — Les ouvriers employés par ces sociétés sont-ils du moins associés entre eux, associés dans la bonne et dans la mauvaise fortune, associés pour la vieillesse, pour les accidents, pour les infirmités? Quelquefois, mais dans une mesure fort imparfaite. — Y a-t-il association du moins entre les actionnaires eux-mêmes? Association sur le papier, oui, en ce sens qu'ils ont tous dans leur portefeuille des titres de même couleur et revêtus des mêmes dessins, qu'on appelle des actions ; mais point de solidarité juridique, car la responsabilité de chacun est limitée au montant de sa mise; point de solidarité de fait entre les actionnaires, car ils ne se connaissent nullement entre eux. Souvent même ils ne connaissent pas l'entreprise à laquelle ils sont soi-disant associés ! Parmi les actionnaires « de la Vieille-Montagne »,je suis bien sûr que le plus grand nombre ignore de quelle montagne il s'agit, et parmi les 400.000 actionnaires qui constituent la Compagnie dite du canal de Panama, croyez bien qu'il y en a un grand nombre qui ne saurait pas même dire si Panama est en Asie ou en Amérique!

Est-ce donc là être associés? Non vraiment, c'est profaner ce nom ; il ne suffit pas qu*il y ait union apparente pour qu'on ait le droit de dire qu'il y a solidarité. L'arbre et le lierre qui l'entoure sont unis aussi puisqu'ils enlacent leurs rameaux et marient leur feuillage, ils s'embrassent, mais c'est pour s'étouffer.

capitalistes aussi, nous ne pouvons voir qu'une simple juxtaposition d'éléments hétérogènes qui non seulement ne se combinent pas, mais se repoussent. La vraie association, la seule qui mérite ce nom, suppose l'identité des intérêts, la réciprocité des services rendus, le concours empressé et joyeux des bonnes volontés, le sentiment de coopérer à une œuvre commune qui est à la fois celle de tous et de chacun, et voilà précisément tout ce qui caractérise l'association coopérative, celle que vous pratiquez vous-mêmes. Oui, vous avez cet honneur de représenter dans votre modeste sphère la forme d'organisation industrielle qui, par la force même des choses, deviendra celle de l'avenir et de pouvoir vous dire que vos petites sociétés sont déjà l'image de ce que sera un jour la grande Société.

Voilà donc pourquoi nous croyons à l'avenir de la coopération. C'est parce que nous y voyons le résultat d'une loi naturelle, plus puissante que les hommes, et qui agit spontanément malgré leurs hésitations et leurs défaillances.

Mais il ne faudrait pas en conclure que vous n'avez qu'à laisser faire et vous croiser les bras, et que la force même des choses, sans que vous ayez besoin d'y prendre peine, assurera le triomphe des idées coopératives. Les lois sociales n'agissent point d'une façon mécanique et fatale, elles ne^servent les hommes qu'autant que ceux-ci savent se servir d'elles. Elles peuvent bien les pousser en avant, mais à la condition que ceux-ci pousseront aussi de leur côté et coopéreront en quelque sorte avec elles. Si un peuple ou une classe, par indifférence ou ignorance, ne fait rien pour atteindre le but où l'évolution le mène, soyez' si^rs qu'il ne l'atteindra pas; il restera en

route et d'autres plus heureux y arriveront avant lui.

Je ne vous parlerai pas de l'Angleterre, vous savez quelle ampleur a pris dans ce pays le mouvement coopératif ; il embrasse aujourd'hui 1 million environ de personnes, ou pUilôt 1 million de familles, par conséquent 5 ou 6 millions de personnes, la sixième partie de la population des Iles Britanniques. Vous savez que tous les ans ces sociétés se réunissent dans des congrès, qui sont un des événements de la vie publique en Angleterre. On vous a dit que ces sociétés avaient entre leurs mains pour plus de 200 millions de capitaux (t), qu'elles consacrent en partie à fonder des industries coopératives et avec lesquels elles se proposent même d'acheter des terres et des fermes sur lesquelles ces sociétés produiront elles-mêmes toutes les denrées alimentaires, blé, légumes fruits, viande, volaille, lait, beurre, œufs, nécessaires à la consommation de leurs membres.

Mais je voudrais insister un peu plus sur le mouvement coopératif aux États-Unis, parce qu'il vous est peut-être moins connu et parce qu'il présente un caractère plus démocratique qu'en Angleterre. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler de cette grande association d'ouvriers américains qui porte le nom un peu solennel de (( Noble et Saint-Ordre des Chevaliers du Travail » et qui constitue une sorte de franc-maçonnerie fondée par un tailleur, Uriah Stephens, il y a dix-neuf ans; elle compte aujourd'hui plus de 500.000 adhérents, et voici le but qu'elle s-'est assigné par son programme :

(1) Tous ces chilïres doivent être doublés et triplés aujourd'hui. Voir notre livre Les Sociétés Coopératives de consommationet pour plus de détails, le livre très complet de M. Cernesson Les Sociétés Coopératives Anglaises,

« Nous déclarons que nos vues sont :

1° de considérer la valeur morale et industrielle, plutôt que la richesse, comme la véritable base de la grandeur d'un pays;

â'^ d'assurer aux travailleurs la pleine jouissance des richesses qu'ils produisent... ainsi que tous les bénéfices, plaisirs et récréations que peut donner l'association ».

Et pour atteindre ce but, ils commencent par énumérer diverses mesures législatives à réclamer de l'État, telles que création de bureaux de statistique du travail, assurances contre les accidents dans les usines, abolition du sytème d'entreprise dans les travaux de l'Etat ou des municipalités, prohibition delà main-d'œuvre étrangère, défense de faire travailler dans les ateliers les enfants au-dessous de 15 ans, et enfin le programme se termine par cet article sur lequel j'appelle votre attention :

« Pendant que nous présenterons les demandes ci-dessus aux gouvernants, nous essaierons de réunir nos propres efforts pour établir des institutions coopératives qui, grâce à l'introduction d'un nouveau système industriel, nous permettront d'arriver à l'abolition du salariat ».

Et ce qu'ils ont dit là n'est pas resté à l'état de vaine parole; ils se sont appliqués à le réaliser. Ils ont créé un bureau coopératif; ils fondent, partout où ils le peuvent, des associations coopératives de production et ont ouvert récemment à New-York un magasin pour la vente de leurs propres produits. Je relève dans un travail très récent et très complet du professeur Ugo Rabbeno une douzaine d'associations de production fondées par les Chevaliers du Travail, cordonnerie, imprimerie, gants, vêtements confectionnés, faïences, élastiques, etc. Il est à remarquer en effet que, à la différence des sociétés co-

opératives anglaises, qui se constituent d'une façon indépendante ou qui du moins ne versent dans la caisse de la Fédération qu'une cotisation minime, les associations coopératives des États-Unis fondées par les Chevaliers du Travail doivent verser dans la caisse générale de l'Ordre une grande partie de leurs bénéfices, quelquefois 1/1 0 seulement, quelquefois le tiers, quelquefois même la totalité! et ces bénéfices sont employés à subventionner et à fonder de nouvelles entreprises coopératives.

Le journal de l'Ordre, les Knights of labor, déclare qu'il faut porter ce fonds à 30 millions de francs et il ajoute : « Plus de fonds pour les grèves et tout pour le fonds coopératif! Down wilh the strike fund and up with the coopérative fund! (l) ».

§ 3. — Les obstacles. — En France, malheureusement, nous n'en sommes pas là! Notre Fédération coopérative, qui s'est constituée il y a trois ans, a dû renoncer à obtenir des sociétés adhérentes la modique cotisation de 15 centimes par membre et par an et même, après l'avoir abaissée à 5 centimes, ne la touche pas toujours.

Ce n'est point que nous ne comptions en France un nombre assez respectable de sociétés de consommation, moins sans doute qu'en Angleterre, mais autant ou plus que dans les autres pays, sans compter les syndicats

(1) Cette organisation des Chevaliers du Travail est morte depuis. Et le mouvement coopératif aux États-Unis ne s'est que peu développé. Gela tient à des causes économiques, telles que la vie instable de l'ouvrier américain et ses hauts salaires qui lui font dédaigner les petites économies. Ce n'est plus la coopération du travail, mais la coopération des capitaux, sous forme de Trusts^ qui a pris le dessus.

agricoles dont le nombre s'accroît rapidement tous les jours. Nous avons aussi des sociétés de production. Ce n'est donc pas précisément au point de vue de la quantité que nous sommes dans un état d'infériorité, mais l'idée coopérative n'a point entraîné la masse de la population ouvrière : elle n'a même pas réussi à grouper autour d'elle un grand parti. Ce qui fait la vie même de la coopération, je veux dire la foi, fait défaut: la classe ouvrière ne croit plus aujourd'hui à la coopération, du moins en tant que mode de transformation de l'ordre social actuel.

Pourquoi ce découragement? On en a donné beaucoup de raisons, insuffisance du capital, mauvaise administration des gérants, indiscipline des associés, etc., toutes ces raisons ont leur valeur, sans doute, mais je crois que l'avortement du mouvement coopératif tient à certaines causes d'un ordre plus général et plus élevé.

La première de ces causes est l'esprit de division, ce fatal esprit qui semble être une infirmité constitutionnelle de notre race. Je ne sais quel mauvais génie a jeté un sort sur le berceau de notre peuple en lui disant : partout où deux Français seront assemblés, il se formera deux partis! Je n'exagère point. Permettez-moi de vous citer une anecdote bien caractéristique. J'ai l'occasion d'aller assez souvent dans une commune qui a le privilège d'être la seule de son espèce en France avec Paris, en ce sens qu'elle est la plus petite commune comme Paris est la grande : elle ne compte que 7 électeurs. Vous savez que la loi fixe à iO le nombre minimum des membres d'un conseil municipal. Cette heureuse locaHté a donc plus de conseillers à élire que d'électeurs! Vous pensez assurément : voilà une commune où l'on ne doit passe querel-

1er souvent les jours d'élection. — Eh bien! c'est ce qui vous trompe : aux dernières élections municipales, il y a eu deux listes rivales en présence.... et peu s'en est fallu qu'il n'y eût ballottage.

Vous penserez peut-être que c'est là un trait bien provincial. Mais à Paris aussi ce ne sont pas les causes de division qui vous font défaut : ce ne sont pas les mêmes peut-être, mais il y en a tant d'autres! On m'a prévenu, par exemple, que tous ici, vous détestez les bourgeois. « Ne leur en parlez pas, au moins ! » m'a-t-on soufflé à l'oreille. Permettez-moi au contraire de vous en parler. Je conviens que, parmi les bourgeois, il en est qui sont haïssables, tout comme parmi les ouvriers du reste; mais cependant, si vousétiezun peu plus pénétrés del'idée que je développais tout à l'heure devant vous, à savoir que les formes successives de l'organisation sociale sont déterminées par certaines lois naturelles, vous ne leur en voudriez pas, parce que vous seriez alors convaincus que tous, propriétaires, capitalistes, entrepreneurs, ne sont, comme les salariés eux-mêmes, que les produits d'un ordre de choses dont ils bénéficient, c'est vrai, mais dont ils ne sont pas responsables, car ils ne l'ont pas créé. Et peut-être trouveriezvous quelque chose de bon à apprendre dans leur société, ne fût-ce que le secret de prendre un jour leur place.

Je ne sais pas si les ouvriers anglais ou américains ont plusdegoûtpourlesbourgeoisquevous;peut-êtrebienque non ; mais ils ne les excluent pas de leurs rangs. L'Ordre des Chevaliers du Travail, dont je viens de parler, n'exclut de son sein que trois catégories de bourgeois, pour lesquels, si vous voulez, je passe condamnation — les politiciens, les avocats et les marchands de vins.

Et je crois que si cette antipathie entre bourgeois et

ouvriers peut être abolie, ce sera précisément par la coopération.

11 y a quelque temps, je traversais un boulevard de Nîmes avec mon ami de Boyve : il pleuvait et deux balayeurs de rue étaient occupés à pousser sur la chaussée avec leurs longs râteaux la boue liquide; l'un d'eux s'interrompit dans sa tâche en nous voyant passer et fit à M. de Boyve un petit signe amical en lui criant : A ce soir! — A ce soir! fis-je un peu surpris, qu'est-ce qu'il veut dire? Lui avez-vous donné rendez-vous au Bureau de Bienfaisance? — Non, me répondit-il; ces deux balayeurs sont de nos coopérateurs et nous avons ce soir notre réunion mensuelle. — Et le soir, je me rendis à cette réunion. J'y retrouvai en effet nos deux balayeurs, et avec eux des ouvriers, des bourgeois, des socialistes; il y avait même, je m'en souviens bien, un anarchiste et un banquier. Et tout ce monde-là, je vous assure, faisait très bon ménage.

Notre société de Montpellier, au contraire, est plutôt bourgeoise ; nous avons pourtant des ouvriers — pas des balayeurs (c'est une profession trop rare à Montpellier, malheureusement 1) — mais d'autres ouvriers, maçons, peintres en bâtiments, typographes; je vous assure qu'ils ne se laissent pas mener par nous, et que nous ne nous laissons pas mener par eux non plus, ce qui est une condition de bonne amitié. Nous nous réunissons aussi de temps en temps, le soir, dans notre magasin, où il n'y a pas assez de chaises pour tous, et quand, le gaz allumé et les volets fermés, nous nous mettons à discuter, les uns assis sur des chaises, les autres sur le comptoir, quelques-uns sur des sacs de pommes de terre, mais tous, même le plus pauvre, ayant le sentiment de se

sentir chez soi et dans un magasin où il peut se dire le maître au même titre que les autres et dans une maison qu'il peut appeler « ma maison !» — hé bien ! je puis vous dire que j'ai senti plus d'une fois passer en nous comme le frémissement d'un légitime orgueil, en pensant que dans cette arrière-boutique, notre petite association présentait tous les caractères qui font les démocraties honnêtes, laborieuses, pacifiques, réalisant dans la véritable acception de ces mots et bien mieux que sur tant de devises menteuses, Tégalité des droits, la liberté des opinions^ la fraternité des services rendus, et telle en un mot que les plus grandes républiques pourraient s'estimer heureuses et fières de lui ressembler!

La seconde cause qui a détourné le parti ouvrier de Tidée coopérative, c'a été l'influence des idées socialistes et en particulier du collectivisme. Les socialistes ont affirmé que tous ceux qui entrent dans les coopératives se transforment petit à petit en vulgaires bourgeois. Gela dépend du point de vue. Il y a quelques semaines, les épiciers et bouchers de Montpellier, effrayés du développement que prenait notre association coopérative, ont fait venir un orateur tout exprès de Paris pour la combattre dans une conférence publique. Et leur avocat a développé cette thèse que nous tous, coopérateurs, nous n'étions en réalité que des collectivistes hypocrites, que nous faisions consciemment ou inconsciemment le jeu des socialistes, que nous travaillions à ruiner la propriété, la hbre concurrence, l'individualisme, etc. Il faudrait donc s'entendre sur ces épithètes contradictoires qui nous sont adressées. J'avoue que j'ai toujours eu une certaine confiance dans les gens qui se trouvent lapidés de deux côtés à la fois.

Cependant je crois que plutôt c'est l'avocat de Paris qui ne savait ce qu'il disait. Non, les coopérateurs ne sont pas des collectivistes inconscients.

Non, nous ne travaillons pas à la ruine de la propriété individuelle et nous ne voyons pas la nécessité de l'abolir ni pour les objets de consommation ni même pour les instruments de production, surtout, dirai-je, pour ceux-là. Nous voudrions au contraire arriver à rendre l'ouvrier propriétaire de ses instruments de production. Il l'était autrefois^ alors qu'on ne connaissait d'autre instrument de production que Toutil. Alors, il était un artisan indépendant, autonome; il a cessé de l'être depuis que l'instrument de production est devenu la machine : depuis lors, l'instrument de production, trop coûteux pour l'ouvrier, est devenu la propriété du capitaliste, et ainsi s'est consommé le divorce fatal entre le producteur et l'instrument de production. Et nous voudrions tout simplement que le divorce cessât et que l'ouvrier redevînt, non plus à lui seul, car il ne le pourrait plus, mais par l'intermédiaire de l'association, copropriétaire de ses instruments de production. .

La seconde différence avec les collectivistes, c'est que nous avons plus d'antipathie qu'eux pour la contrainte, pour les procédés coercitifs auxquels il serait malheureusement indispensable de recourir pour réaliser le régime qu'ils nous annoncent, pour accoucher la société, comme dit Marx. Mais qui sera l'accoucheur? Sera-ce l'État? sera-ce la Révolution.^ Cela nous inquiète d'autant plus que si l'accouchement a lieu avant terme il s'appelle plutôt un avortement. Fâcheuse affaire ! Nous ne croyons pas beaucoup à l'efficacité de la révolution ni même à celle de la loi, pour créer par voie d'autorité un ordre social nou-

veau. La perspective d'être accouchés au forceps ne nousséduit guère, quel que soit le rôle qu'on nous réserve dans cette opération, celui de la mère ou celui de Tenfant.

Mais, ces réserves faites, nous nous sentons d'accord avec l'école socialiste sur des points essentiels, notamment sur l'élimination de tout intermédiaire parasite, sur la nécessité d'attribuer la plus-value ou le profit à qui cette plus-value est réellement due, sur la substitution du travail associé au travail salarié. Rien n'empêche donc ceux d'entre vous qui appartiendraient au parti collectiviste d'entrer dans le mouvement coopératif pour faire route avec nous — au moins pendant un certain temps et sauf à nous séparer plus tard pour tourner les uns à droite et les autres à gauche. Ce carrefour est encore loin ! nous n'y arriverons, en effet, que le jour où se posera la question de l'abolition de la propriété individuelle et je vous assure que ce ne sera pas de sitôt! nous avons le temps, même les plus jeunes de ceux qui sont ici, de faire d'ici là un bout de chemin ensemble.

Le socialisme et le coopératisme sont d'ailleurs frères d'origine, en ce sens qu'ils ont eu tous deux mêmes pères, Robert Owen en Angleterre, Charles Fourier en France. Ils ont grandi ensemble; et pendant longtemps même on ne les a pas distingués ; le même nom servait à les désigner tous les deux. Les Pionniers de Rochdale et les ouvriers français de 1848 se disaient indifféremment socialistes ou coopérateurs. On peut dire qu'ils ont marché la main dans la main jusqu'en 1879, jusqu'à ce congrès de Marseille, oii les collectivistes et coopératistes se sont pour la première fois pris de querelle et brouillés sur cette malheureuse question de l'appropriation collec- G. — Coop. 7

tive du sol, sous-sol, usines, machines, etc. (i). Mais je constate avec joie que depuis peu de temps les collectivistes semblent reconnaître qu'ils s'étaient un peu trop pressés de rompre avec les idées coopératives. Les citoyens Benoit Malon et César de Paepe l'ont très loyalement et très expressément reconnu. Permettez-moi de vous lire quelques lignes d'un article que César de Paepe a publié il y a quelques mois dans V Avant-Garde^ sous ce titre : Coopération et Socialisme :

« On commence à comprendre que ces deux prétendus frères ennemis — le coopéralisme et le socialisme — ' n'étaient pas aussi irréconciliables qu'on l'avait cru, qu'ils pouvaient fort bien marcher de compagnie, s'appuyant l'un sur l'autre... En Allemagne, nous avons vu, il y a quelques semaines, le Volks-Tribune de Berlin, organe officieux du parti socialiste, auquel collaborent Liebknecht et Bebel, attirer l'attention de ses lecteurs sur la façon dont la coopération était pratiquée au sein du Parti ouvrier et conclure en se demandant si les socialistes n'avaient pas eu tort de combattre le mouvement coopératif et sHl n'y avait pas lieu de revenir de cette erreur. La même opinion est émise par la Philadelphia Tageblattf organe socialiste de langue allemande aux États- Unis ».

§ 4. — Coopération ou Révolution. *— Ce qui a rompu le lien fraternel entre les deux c'est qu'un beau jour les ouvriers de France ont cru faire une découverte : c'est que, pour arriver à Témancipation de la classe ouvrière, il y avait un moyen beaucoup plus expéditif et

(1) Voir la conférence sur le Parti ouvrier ^ p. 5L

plus sûr que la coopération : la Révolution. Le peuple n'a plus foi dans la coopération tout simplement parce qu'il a foi dans la Révolution.

Je ne veux pas discuter ici la légitimité de l'idée révolutionnaire. Je ne voudrais pas nier que ce- moyen extrême ne puisse quelquefois s'imposer; en tout cas, je serais malvenu à le prétendre à la veille précisément du jour où la France entière s'apprête à célébrer le centenaire delà première de ses révolutions. Je voudrais simplement vous démontrer que pour ceux-là mêmes qui croient à la vertu de la révolution, il n'y a pas là une raison suffisante pour les détourner de la coopération; au contraire! car si même cette révolution est nécessaire, la coopération est le seul moyen préalable qui puisse permettre à la classe ouvrière de recueillir les fruits qu'elle en attend.

Supposons, en effet, si vous le voulez, que la Révolution sociale soit faite dès demain. La sanglante journée est terminée et elle a réussi; le peuple a triomphé sur toute la ligne; la bourgeoisie a été supprimée en tant que classe; la propriété individuelle a été abolie; le sol, sous-sol, usines, machines, magasins, chemins de fer, banques et encaisse des banques, tout est dans les mains du peuple : vous voyez que je vous fais la partie belle. Vous vous êtes couchés dans les lits des bourgeois et des rêves dorés y ont bercé votre sommeil... Et après? Ces fermes, ces usines, ces chemins de fer, ces banques, ces magasins, il faut les faire marcher. îl s'agit de remettre en mouvement tout cet immense appareil économique, appareil de production, de circulation et de répartition qui entretient au jour le jour la vie économique du pays, et qui, s'il venait à s'arrêter un seul jour, entraînerait la

mort du corps social tout entier, de même que l'arrêt dans la circulation du sang entraînerait instantanément la suppression de la vie. Et ne dites pas que cela se fera de petit à petit, que vous prendrez votre temps, que vous ferez votre apprentissage. Est-ce dans une journée d'émeute et sur les barricades que vous ferez Tapprentissage de ces arts pacifiques? Non ! non ! les exigences de la vie sociale ne vous accorderont pas un jour, pas une minute ! C'est sur l'heure qu'il vous faudra prendre la direction économique et en assumer la responsabilité, sinon la Société périra — ou plutôt, non, elle ne périra pas, mais, dans un spasme d'agonie, elle rejettera l'ordre de choses nouveau qui l'étouffé et reprendra son ancienne vie. Rappelez-vous que, quel que soit le parti qui arrive au pouvoir, s'il n'est pas en mesure d'assurer sans interruption la continuation de la vie économique du pays, il est condamné! Les socialistes révolutionnaires pourront être vainqueurs dans cent batailles, les légions ouvrières pourront promener de capitale en capitale le drapeau rouge victorieux, si elles ne sont pas en mesure de remplacer sur l'heure les propriétaires, capitalistes, entrepreneurs, commerçants, par des hommes tirés de leur propre sein, tout cela ne servira de rien et tout sera à recommencer! Et ce n'est pas moi qui parle de la sorte; c'est un des pères de l'anarchisme, Herzen, qui écrivait : « Quand bien même la poudre (il ne connaissait pas encore la dynamite) ferait sauter aujourd'hui ce vieux monde, on le verrait renaître de ses cendres, hélas! toujours bourgeois! » Eh bien ! vous sentez -vous en état de remplacer ainsi, du jour au lendemain, la classe qui a exercé jusqu'à ce jour la direction économique? — Si vous me répondez oui, je me permettrai de penser que vous n'êtes pas mo-

destes. Ne me dites pas, en effet, que pour la production et la fabrication des richesses, vous en saurez autant que les patrons, puisque ces richesses, c'est vous-mêmes qui les produisez. Mais songez que la fabrication n'est aujourd'hui qu'un côté secondaire de l'entreprise : c'est la partie commerciale qui est la plus importante et qui seule décide du succès ou de la ruine. Or, cette science des affaires, cette administration des capitaux dans laquelle il suffit d'une erreur de quelques centimes sur les prévisions pour entraîner des différences de plusieurs centaines de mille francs dans les résultats, cet art si particulier qui s'ingénie à aller chercher des clients jusqu'aux extrémités du monde et à les faire naître là où ils n'existent pas encore, à épier les caprices de la mode, à deviner quelle sera celle de demain et à déjouer ses changements incessants par des changements anticipés dans la façon de produire, toute cette stratégie du commerce aussi savante que celle de la guerre, qui, comme elle, a ses capitaines et ses généraux et dans laquelle bien des peuples, nos voisins et nos rivaux, sont passés maîtres, la possédez-vous? Et la classe ouvrière, au lendemain d'une Révolution et encore dans la première ivresse du triomphe, saura-t-elle s'assujettir librement et instantanément à cette discipline et à cette régularité dans le travail qui est la condition indispensable de toute entreprise collective?

Et ne me dites pas que vous l'apprendrez bien parce que vous êtes aussi intelligents que les bourgeois. Je le crois, je ne suis pas de ceux qui pensent que la direction patronale suppose des mérites transcendants; mais, encore une fois, oii et comment l'apprendrez-vous ? Ce ne sera pas en travaillant comme salariés; ce ne sera pas

pon plus par l'enseignement gratuit et obligatoire, ni même par l'enseignement intégral que Ton réclame dans certains programmes, comme si l'on prêtait à ce mot une vertu magique. Permettez à un professeur qui, comme moi, a déjà fait passer pas mal d'examens dans sa vie, d'être assez sceptique à l'égard de ce qu'on peut apprendre sur les bancs de l'école en fait d'enseignement pratique. Il n'y a qu'une seule façon, pour la classe ouvrière, de s'exercer au maniement des capitaux, à la pratique commerciale, au mécanisme des entreprises collectives, c'est d'apprendre à faire elle-même ses affaires pour son propre compte, c'est-à-dire de s'organiser en associations coopératives. Et ce sont ces associations coopératives de consommation, de crédit ou de production qui fourniront à la classe ouvrière, au jour voulu, les cadres dont elle aura besoin.

J'ai déjà exprimé cette opinion, il y a deux ans, au Congrès de Lyon (i), et j'ai été heureux de la voir confirmée presque dans les mêmes termes par un témoignage venu il y a quelques jours à peine des États-Unis. C'est une brochure publiée par le secrétaire du Bureau coopératif des Chevaliers du Travail, John Samuel. Il énumère les diverses raisons qui doivent déterminer un ouvrier à se- faire coopérateur et il termine par celle-ci ;

Parce que, dit-il, c'est la seule voie que j'aperçoive par laquelle les travailleurs puissent s'élever à la position qu'ils peuvent et qu'ils doivent occuper parce que le magasin coopératif leur donnera, avec le capital, l'habitude des affaires, leur apprendra le mécanisme de la grande production collective dans toutes ses parties, leur donnera les moyens d.'exercer

(1) Voir la conférence sur le Parti ouvrier^ p. 77.

une action de propagande par des conférences, congrès, centres régionaux, leur donnant la puissance et leur apprenant eo même terqps à user de cette puissance pour leur plus grand avantage et pour le plus noble des desseins.

Ceux donc qui vous disent que l'ordre économique existant peut être changé en un tour de main, se trompent, ou vous trompent. Quand il s'agit d'une révolution politique, c'est possible; trois jours peuvent suffire pour renverser un trône, c'est chose si fragile qu'un trône! Mais quand il s'agit de remplacer Torganisme économique tout entier par un organisme nouveau, il y faut le travail d'une longue élaboration préalable, semblable à ce travail lent et silencieux dont je vous parlais tantôt, qui fait surgir du sein de l'Océan pacifique, par une poussée invisible et ininterrompue, les îles de coraux, ou qui élève au fond d'un vase l'architecture

mystérieuse des cristaux à la condition toutefois

qu'on ne trouble pas le liquide!

Je me rappelle à cette occasion une conversation que j'eus un jour avec un des chefs du parti socialiste. Il me parlait de la nécessité de la Révolution; je lui disais : « Vous croyez à l'évolution (il y croyait en effet), c'està-dire vous croyez que la société ne peut se transformer que par le jeu des lois naturelles et que ces transformations sont toujours lentes et insensibles. Que de siècles n'a-t-il pas fallu pour passer de l'esclavage au servage et du servage au salariat! Comment pouvez-vous penser que la Révolution sociale se fera en un jour? »

Il me répondit : « L'Evolution n'est nullement incompatible avec la Révolution et la nature elle-même nous en donne l'exemple. Voyez le poussin dans l'œuf: il se forme suivant les lois naturelles qui président à l'évolu-

tion de tout être vivant, mais un jour vient oîi, pour sortir de l'œuf, il doit briser à coups de bec la coquille qui lui sert de prison. C'est sa révolution à lui! Et de même aussi la classe ouvrière, le jour où elle voudra s'émanciper définitivement et sortir à la lumière du soleil, devra briser par la force cette croûte épaisse de lois, de préjugés, de monopoles que le temps a formée autour d'elle et qui l'enferme dans une véritable prison; ce sera là notre révolution à nous, et elle sera parfaitement conforme aux lois naturelles ».

Ce n'était pas mal répondu. Voulez-vous me permettre de vous dire ce que je lui répondis à mon tour? Sans doute le poussin pour éclore est forcé de faire sa petite révolution, comme vous l'appelez, mais il a soin de ne briser sa coquille que le jour où il est déjà tout formé, où il a plumes, bec et ongles : aussi, à peine sorti de l'œuf, le voyez-vous qui va picorer comme père et mère! S'il cassait sa coquille quelques jours trop tôt, il mourrait. Or la question est justement de savoir si la classe ouvrière est en ce moment toute formée pour cette nouvelle vie et pour ces conditions d'existence auxquelles elle aspire? Elle fera donc bien de ne casser la coquille que quand elle aura pris, elle aussi, plumes, bec et ongles — et c'est la coopération qui les lui fera pousser justement, en lui donnant ses instruments de production et en lui apprenant à s'en servir! La classe bourgeoise, le Tiers-État comme on l'appelait, était prête, elle, à prendre la direction économique de la société et l'exerçait en fait depuis longtemps déjà quand elle a fait Quatre-vingt-neuf.

Si je cherche à me représenter l'organisation de la

société future, dans la mesure où notre science à courte vue peut nous permettre de prévoir l'avenir, elle m'apparaît sous l'aspect d'une multitude d'associations de toutes sortes et de toutes proportions, les unes immenses, les autres petites, et dont tous les hommes, en dehors de quelques sauvages, feront partie librement : — associations dans lesquelles les travailleurs toucheront l'intégralité du produit de leur travail parce qu'ils posséderont leurs instruments de production; — associations qui supprimeront les intermédiaires, parce qu'elles échangeront leurs produits directement entre elles; — associations qui ne mutileront pas l'individu, parce que l'initiative individuelle restera comme le ressort caché qui fera mouvoir chacune d'elles, mais qui protégeront au contraire l'individu contre les hasards de la vie par la solidarité ; — associations enfin qui, sans supprimer cette émulation qui est indispensable au progrès, atténueront la concurrence et la lutte en supprimant la plupart des causes des conflits qui mettent aujourd'hui les hommes aux prises. On ne remarque pas assez en effet que toute forme coopérative n'est autre chose que la solution d'une sorte de duel.

Qu'est-ce en effet que la société de consommation, sinon la suppression du duel entre le vendeur et l'acheteur?

Qu'est-ce que la société de crédit? — La suppression du duel entre le prêteur et l'emprunteur.

Qu'est-ce que la société de production ? — La suppression du duel entre le patron et le salarié.

Voilà mon rêve : je souhaite qu'il devienne aussi le vôtre. On m'a reproché plus d'une fois, peut-être me reprocherez-vous à votre tour, de montrer trop souvent dans la coopération des perspectives lointaines et l'on m'a dit qu'aulieu d'égarerainsi lescoopérateurs dans les étoiles —

à la suite de l'ami Balline, — je ferais bien mieux de leur indiquer les moyensde faire de bonnes affaires, de manger mieux et surtout de ne pas manger leur argent. Il y a du vrai dans ces critiques, je ne m'en offusque pas. Il estcertain que lorsqu'on veut marcher en avant, il ne suffit pas de regarder dans le bleu, car on risque ainsi de se casser le cou. Au Congrès des sociétés coopératives, qui a eu lieu à Tours, l'année dernière, le président d'honneur M. Frédéric Passy, terminait son éloquent discours en recommandant aux coopérateurs qui l'écoutaient la sagesse et la prudence: «Ne regardez pas trop haut, disait-il, et, en montant à l'échelle ne levez pas un pied avant quel'autre soit soli^ dément assuré ». Je médisais: ce sont là de sages conseils, et pourtant, tout en l'écoutant, je me rappelais une histoire qu'on m'avait souvent contée, celle d'un mousse qui montait pour la première fois à l'échelle du grand mât ; il suivait justement le conseil que je viens de vous répéter; il regardaità ses pieds etne les détachait pas de l'échelon sans avoir bien regardé où il les posait — et voilà pourtant qu'il sentait le vertige le gagner et la chute devenir immi^ nente. Il allait tout lâcher, quand le capitaine prit son porte-voix et lui cria : Regarde en haut, tune tomberas pas ! Voilà pourquoi je dirai à mon tour aux coopérateurs toutes les fois que j'aurai l'honneur deleur adresser la parole : Regardez en haut, vous ne tomberez pas! C'est un crime sans doute de bercer le peuple d'illusions chimériques, mais c'est un devoir de montrer le buta tous ceux qui sont aux prises avec les labeurs et les aspérités de la route et qui, s'ils n'entrevoyaient pas de temps en temps, à travers les nuages qui le leur dérobent, le sommet, sentiraient leurs forces et leur courage s'user dans uneascen^ sion sans terme !

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