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Cooperation et pacification [microform]

Le rôle le plus élevé et le honlieur le plus enviable ])our riioinme, e'est de prendre eonseienee des grandes lois qui gouvernent le inonde, afin de s\v soumettre avec joie et d'y adapter son action de chaque jour. Avoir la certitude ({ue 1 on travaille dans le sens vrai des lois des choses, que l’activité (pi’on déploie, si humble qu elle soit, concourt à r harmonie universelle, ([ue l’on est un exécutant infime, sans doute, mais dont la musique ne détonne ])as dans l’éternelle symphonie de l'univers, ]>eut-il y avoir satisfaction plus haute et jdus pure?

Or il existe un certain nombre d’(‘sprits (et ce nombre s’accroît sans cesse) qui pensent que la paix a pour elle l’avenir, que le monde va à la paix et gn’en conséquence servir la paix, hâter la venue

d3 son règne, ce nest pas essayer de remonter le c )urant de ce qui doit être, mais c’est agir comme lo batelier qui, pour arriver plus vite au port, ajoute l'impulsion de sa rame à celle qu’il reçoit de

lii pente naturelle des eaux.

Mais cette conviction, si profonde ([u’elle soit, a hesoin pour être coinmunieable à d’autres esprits, c e s’appuyer sur des réalités qui la justifient objectivement. Découvrir ces réalités et en répandre la connaissance, voilà le but de la propagande paci-

lique.

Pour quiconque préfère aux déclamations purement sentimentales contre la guerre les démonstrations positives, il n’est pas de terrain plus favo- 1 able que celui des faits économiques. Les esthètes ([ui admirent la beauté tarouche de la guéri e, les ( sprits religieux qui y voient une conséquence du ])éché originel, les historiens pour cpii le passé de l’humanité n’otfre que batailles et massacres, peuvent ])ien croire c^ue la guerre est un mode inéluctable (les relations humaines : l’économiste ne le peut pas, mrtout s'il essaie de dégager de l’étude attentive du lassé et du présent l’orientation future de riiumanité.

A suivre cette méthode, les pacifistes trouveront (le réels avantages. Beaucoup d'entre eux sont

d’accord sur ce point qu’il est une certaine manière de défendre leur cause à lacjuelle ils doivent à tout jamais renoncer. Ils sont en quête de résultats praticjues et ils veulent qu'on les prenne au sérieux. Ils doivent donc abandonner une bonne lois ce qu’on pourrait appeler la propagande dans le bleu, celle qui dédaigne le terre-à-terre des faits pour se perdre dans la sphère éthérée des sentiments, celle qui croit avoir tout gagné quand elle s’est épanchée en diatribes contre f horreur des ehamxis de bataille ou en év ocations idylliques des bienfaits de la x>aix. La o-uerre est un fléau qui a des causes, les unes prochaines et facilement saisissables, les autres profondes et moins accessibles. C’est à la recherche scientifique de ces causes, c’est à leur élimination ou à leur transformation patiente que les amis de la Xiaix doivent s’emxiloyei’.

Eh ! bien, analysons les faits tels que fliistoire sérieusement interrogée nous les présente. Nous verrons que, dans le passé aussi bien quaujouid’hui, les guerres ont été déchainées par des conflits

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< [appétits et d'intérêts. C’est l’intérêt qui mène la politique internationale, ou, pour mieux dire, le ohaos de pratiques tour-à-tour perfides ou violentes c;ue l’on décore de ce nom. Sans dout<‘, à ce mobile piincipal peuvent s ajouter des considérations accessoires. On a vu des [leuples ou des monarques faire li guerre parce que leur amour-[)ropre avait été blessé, parce qu ils ambitionnaient la gloire des t rmes, parce qu’ils avaient le désir d’imposer à des Aaincus une civilisation ou une ndigion qu’ils croyaient supérieure; mais c’étaient là des raisons secondaires. Disons mieux : le plus souvent, ce r étaient que des prétextes, témoin ce prétendu droit des races supérieures sur les races inférieures qui a lourni tant de déclamations hypocrites à nos bommes d’Etat colonisateurs.

Assurément, ces suggestions brutales de l’égoïsme e. de l’intérêt se heurtent chez les hommes civilisés à des impératifs de la conscience morale. Mais le dael de 1 intérêt et de la morah' ne se jirolonge j)as 1( ngtemps : en règle générale, c’est la morale qui succombe, même chez les peuples où cette morale semble abritée par l’invincible bouclier de la foi religieuse. 11 s agit ici, rmnarquons-le bien, des nations ou des gouvernements, et non des individus.

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Ils sont relativement nombreux, nous le savons, les citoyens qui, dans la vie privée, sacrifient leur intérêt à leur devoir. Ils sont nombiauix ausssi les bommes qui, jugeant la conduite de leur patrie comme ils jugeraiiuit celle iWinv personne, savent la condamner hautement quand elle est injuste, et même soulfrir dans leurs biens ou dans leur liberté ])Our alïiriner leur ré[)robation. Mais il n est, je crois, pas d’exemple qu’un iieuple tout entier, dans ses rapports avec un autre [leiiple, ait préféré à l’intérêt pur l’alisolue justice. Lorsqu’il a paru se ranger au parti de la justice, c’est ([ue fintérêt encore, un intérêt d’abord méconnu, puis inii'ux compris, l a çii'^’agé à renoncer a la violence. En 18^2, l Angleterre consentait à soumettre l’alfaire de \ Alabama à farbitrage; quelque tem])s après, elle versait très oalamment une indemnité de 77 millions de Irancs

aux Etats-Unis. Ce faisant, elle donnait, certes, un l)el exemple au inonde ; mais sa sagesse 11 était, si l’on réfléchit au prix de revient d’une grande guerre, que de l’intérêt bien entendu. Sur ce point, bêlas ! les aouveniements ne vabmt pas mieux que les peu[)les. parce qu ils en ^ont la tidele image, éliint sortis d’eux. Un ministre peut bien, en tant que simple particulier, être le plus scrupuleux et le plus

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généreux des lioinmcs. En tant que fondé de pouvoirs d’une nation, il ne le peut pas. En l'appelant au ministère, on lui a confié des intérêts à sauvegarder, non des principes de morale à mettre en action : il doit donc, et avant tout, faire triompher les intérêts dont il a la charge, même au moyen de la ruse et de l’injustice. Aussi voit-on tous les jours des gouvernants personnellement honnêtes prêter la main sans le moindre remords à la plus malhonnête des politiques.

Ces vérités si évidentes, et qu'il serait facile d’illustrer [)ar tant d’exemples douloureux, ne doivent ni nous surprendre, ni nous indigner. Elles sont vieilles comme l’humanité même. N’est-ce pas l’opposition des intéi'êts qui met la brouille dans les familles? N’est-ce pas l’inégale répartition des biens qui arme les uns contre les autres les citoyens d’un même pays et les classes d’une même société? Ne sait-on pas qu’en dépit des juges institués pour régler les procès et de la police chargée de maintenir l’ordre, le crime et l’émeute existent à l’état endémique, en quelque sorte, même chez les nations les plus civilisées? En 1894, il se i)roduisit à Lyon, au lendemain de l’assassinat du j)résident Carnot, un relâchement de la compression sociale, suite

assez naturelle de l’abattement et de la stupeur de tous et surtout des autorités responsables qui n’avaient i)as su prévoir l’évènement. Aussitôt l on vit sortir d’on ne sait quels repaires des êtres sinistres qui se reconnurent instantanément, se formèrent en bandes et se ruèrent au pillage des magasins. Comment les Etats ne seraient-ils pas menacés pareillement par les coups de force du banditisme international, eux qui n’ont encore, à proprement liai’ler, ni juges, ni codes, ni gendarmes pour régler leurs difiéi-ends? On a beau appeler politiques^ dynastiques, diplomatiques, etc., suivant les cas, les causes des guerres ; au lond, toutes ces causes sont d’ordre économique. Les peuples d’autrefois se battaient parce que leurs souverains étaient divisés sur des questions d héritage ; ceux d aujourd’hui se battent pour conquérir des marchés. Les apparences changent avec les époques, mais les mobiles sont identiques : il s agit toujours de

s’enrichir en appauvrissant autrui.

Soit, dira-t-on; cela est vrai pour ceux qui sont les auteurs de la guerre; cela n’est pas vrai pour ceux qui la font. On sait en effet qu’il est de mode de célébrer pompeusement le désintéressement du soldat, ce martyr qui se bat et qui meurt pour de

pures idées d'honneur ou de gloire. Eh ! l)ien, écoutez le héros d Homèi’e : « Par ma lance, je suis roi; par elle, je sème et je récolte.» Que veut-il dire par là, sinon que le « métier de Mars » est bien pour lui un métiej' et qui lui rapporte gros? Plus près de nous, écoutez Bonaparte lançant ses soldats alTamés et en gueuilles sur l’Italie. Il évoque devant leurs yeux éblouis les grasses plaines de la Lombardie, les bas de laine lourds d écus, les areniers et les tonneaux bien remplis, et il ajoute : « Soldats, manquerez- vous de c<eur? » Devenu em[)ereur, ce n'est pas avec de la gloire seulement qu il paye ses maréchaux, ni mcnn^ avec des titres nobiliaires; c’est avec de beaux et bons titres de rente ou de propriété. Mais ne remontons pas si loin. Il y a deux ans à })eine, le Parlement anglais

ne votait-il pas a lord Roberts, retour du Transvaal,

une dotation nationale de deux millions? Voilà quelques mois de canqjagne bien payés ! Pd ce n’est ])as seulement le général qui trouve du profit à la guerre, c est aussi 1 officier subalterne, qui compte bien en . rapporter la croix par laquelle s'augmentera sa maigre solde; c’est le jeune lieutenant, qui ne rêve que batailles parce que son avanceimuit est à cç prix ; c est le sergent, qui demande à faire campagne

pour se créer des droits à une retraite ou à un emploi. Dans la torj^eur de la vie de garnison, ce sont ces aubaines de la guei’re qui font travailler les imaginations. Assistez à nue « théorie » sur le service des armé(‘s en caiiq)agne : vous verrez l’intérêt s'éveiller et h‘s veux briller de convoitise, quand le sergent en viiuidra à parler du droit au butin et du partage des ]>rises faites sur rennemi. Nos grandes caj)itales sont fières d(‘s richesses que conti('iinent leurs musé(‘s, mais l'acquisition d<‘ la plupart de ces chefs-d'œuvre a une histoire secrète qu’il faudrait demander aux diplomates ou aux généraux conquérants, de loi'd Elgin au g('méral Frev.

Telles sont quehfues-unes des raisons, fort prosa'iques, il làut en (“onvenir, qui expliquent les guerres modernes, ('.elles du tenq:)s jadis n'étaient pas moins intéressé(‘s. L(\s croisés jiartis au cri de « Dieu 1(‘ A'eut ! » oubliaitnit vite hnir saint enthousiasnu' [)our se charger d'or à Constantinople ou S(' tailh'r des duchés (Ui Asie-Mineiire. L('s clu'valiers du Nord marchant contiM' les Ibi^t'ois criaient bien

haut qu ils allaient exl(M*mim‘r l'hérésie, mais au tond, ce <pie voulaient ces bons chrétiens, c était piller les o[)uIeiites cit(‘s du Midi. Ils étaient bons

chroticns aussi, ccs riclies planteurs de rAmcriquc du Nord qui, après avoir dép(*u[»Ié systéiiiatiquemeiit pendant un siècle les côtes de rAl‘ri([ue par leurs féroces razzias d'esclaves, ii’hésitèiauit [)as. lors de la guerre de sécession, à mettre leur [>atrie à feu et à sang, pour conserver l'esclavage, institution économique odieuse, mais prolitahle. Périssent la religion, la conscience et riminanité, plutôt que la culture du coton ! A oilà quel était leur mot d'ordre quand ils se jetaient sur huirs frères du Nord, et cette lutte ini[)ie restera comme le }>lus frappant exemple de la défaite qui attend la morale lorsqu’elle est en conflit avec de puissants intérêts.

Avec cette guerre de sécession, nous sommes en pleine histoire contemporaine. A mesure que nous nous rapprochons du siècle qui (“ommence, nous voyons la guerre s’affirmer avec une brutalité de ])lusen plus cynique comme une entreprise de lucre, à l’origine de laquelle il serait facile de découvrir les combinaisons louches de l' homme d'état concussionnaire, du fournisseur cupide ou du linancier véreux. Il suffira de rappeler les évènements, sans se mettre en peine de leurs origines, dont l'immoralité, dès à présent pressentie par les plus clairvoyants, finira bien par éclater un jour aux yeux de tous. La guerre

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