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Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps. t. Ier

« ce qui occupait le public et les salons. Je parlai et d'un article de M. de Chateaubriand, dans (( le Mercure, qui faisait du bruit au moment « de mon départ ; une phrase surtout m'avait « frappé, et je la citai textuellement, car elle « s'était gravée dans ma mémoire : « Lorsque, « dans le silence de l'abjection, l'on n'entend « plus retentir que la chaîne de l'esclave et la « voix du délateur, lorsque tout tremble devant « le tyran, et qu'il est aussi dangereux d'encourir « sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'histo- « rien paraît, chargé de la vengeance des peu- « pies. C'est en vain que Néron prospère ; Ta- « cite est déjà né dans l'empire; il croît inconnu « auprès des cendres de Germanicus, et déjà « l'intègre Providence livre à un enfant obscur « la gloire du maître du monde. » Mon accent « était sans doute ému et saisissant comme j'étais <( ému et saisi moi-même : Mme de Staël me prit « vivement le bras en me disant : « Je suis sûre « que vous joueriez très-bien la tragédie ; restez

avec nous, et prenez place dans Ândromaque. C'était. là, chez elle, le goût et l'amusement du moment. Je me défendis de sa bienveillante conjecture, et la conversation revint à M. de Chateaubriand et à son article qu'on admira beaucoup en s'en inquiétant un peu. »

La bienveillance était en effet un des traits les plus saillants du caractère de M""1 de Staël ; accoutumée à tout dominer par son intelligence, elle se plaisait à faire valoir l'esprit des autres, et nul ne savait mieux l'exciter. Mais elle avait besoin de rencontrer la sympathie dont elle-même était animée , et l'on s'étonnait quelquefois de voir combien il était facile à la médiocrité moqueuse de démonter cet esprit brillant et hardi.

Cependant l'hiver approchait ; il vint mettre un terme à cette réunion singulière, dans laquelle, au milieu des enchantements d'une belle nature, avec la grâce facile, la suprême élégance, la simplicité polie du grand monde, se discutaient les plus hautes questions de philosophie, d'histoire et de poésie. Mme Récamier et Mathieu de Montmorency retournaient à Paris. le Prince Auguste de Prusse, rendu à la liberté par la paix, regagnait Berlin, et M'ne de Staël,

m MADAME DE STAËL

mieux préparée à juger l'Allemagne, par l'étude qu'elle avait déjà faite de la littérature de ce pays et par ses conversations avec Auguste- Guillaume de Schlegel, se disposait à recommencer le voyage si brusquement interrompu, en 1804, par la mort de M. Necker.

Nous la suivrons désormais dans cette course en empruntant le récit des impressions qu'elle recevra des pays parcourus, tantôt aux lettres qu'elle adressait à la duchesse de Saxe-Weimar, tantôt à des fragments de celles qu'elle écrivait à M'ne Récamier. %

Mme DE STAËL A Mme RECAMIER.

Munich, 2T di'ceml re [807.

« J'ai passé cinq jours ici et je pars pour Vienne dans une heure. Encore trente lieues de

plus loin de vous, loin de tout ce qui m'est cher !

« La cour d'ici était en Italie, mais toute la société m'a reçue à ravir, et m'a parlé de ma belle amie avec admiration. Vous avez une réputation aérienne que rien de vulgaire ne peut atteindre. Le bracelet1 que vous m'avez donné m'a fait baiser la main un peu plus souvent, et je vous renvoie tous les hommages qu'il obtient.

« Munich ne me plaisait pas du tout. C'est nous pétrifiés, et nous avons beaucoup plus de grâce dans la même situation. »

A LA MÊME

Vienne, décembre 1807.

<( Me voilà dans cette ville, et j'y suis reçue à merveille. La mère de l'Impératrice, femme très-

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