‹ Coppet et WeimarChapitre 17 sur 45 · Sa fille · texte numérisé non relu

Sa fille

thieu de Montmorency, Mme de Staël et M. de Chateaubriand. Il faudrait un hasard bien fatal pour qu'aucune de ces lettres n'eût été conservée; il nous coûterait d'y croire : espérons, au contraire, qu'il nous sera donné quelque jour de juger par nous -même si l'agrément de son style peut aider à comprendre l'ascendant qu'elle exerça sur tous ses contemporains.

On se rappelle que Mme de Staël avait connu à Berlin, lors de son premier voyage en Allemagne, le Prince Louis-Ferdinand et son frère cadet, le Prince Auguste de Prusse. L aîné des deux frères avait péri à Saalfeld; le second, fait prisonnier au même combat, était venu en Suisse, et se trouvait à Genève au mois de septembre 1807. Mine de Staël s'empressa d'offrir l'hospitalité à ce neveu du grand Frédéric, et le jeune prince vint grossir le nombre des hôtes de Coppet : il ne put voir M,ne Récamier sans en devenir éperdument ('•pris. Cet amour d'un prince de maison royale, beau, brave , animé de toute la loyauté germanique, a

été raconté dans la plupart des mémoires contemporains : ce fut à Goppet le grand événement de la saison.

Lemontey, le spirituel historien de la Régence, fut aussi un des visiteurs de cet automne. On a peine à imaginer une dissemblance plus complète de goûts , d'idées, d'opinions, d'habitudes que celle qui existait entre Mme de Staël et Lemontey, entre ce censeur de la police impériale et cette grande dame libérale en lutte ouverte avec le pouvoir absolu , et pourtant M'ne de Staël attachait du prix et de l'importance au jugement littéraire de Lemontey. Plusieurs fois, dans les lettres qu'elle écrivait à M'"e Récamier, nous la voyons exprimer le désir de lui communiquer le travail dont elle s'occupe, et de consulter cet esprit mordant et fin. Au moment où Mme de Staël surveillait l'impression de son livre sur l'Allemagne elle écrit 4 : « Arrangez-vous pour me donner le

1. Voir cette lettre entière dans les Souvenirs et Correspondances tirées des papiers de Mme Récamier, t. Ier.

« plus de temps que vous pourrez, car je reste « ici trois mois, et j'ai à vous parler pour trois « ans. Invitez qui de vos amis ou des miens ne « craint pas la solitude et l'exil. — Je voudrais « qu'un hasard amenât M. Lemontey de ce côté, « je lui donnerais mon livre à lire. »

11 ne passait guère, on le conçoit, d'étranger à Genève qui n'ambitionnât l'honneur d'être présenté à la châtelaine de Coppet. Le mouvement de ces hôtes passagers apportait dans le salon où se trouvaient réunis, d'une façon permanente, tant de personnages illustres, une part d'imprévu qui en renouvelait sans cesse la physionomie. La société de Genève lui fournissait aussi un contingent très-distingué. Au premier rang il faut placer M"'e Necker de Saussure, la cousine, l'amie d'enfance de Mme de Staël, personne d'une âme extrêmement droite et élevée, et d'une intelligence supérieure. Sismondi, fixé à Genève, venait souvent à Coppet, ainsi que Lui lin de Château-

vieux. Le préfet du Léman, M. de Barante , homme d'esprit et de cœur, faisait, quoique fonctionnaire, partie de la société de Coppet. Les égards et la bienveillance dont il usait envers une exilée finirent par le compromettre, et motivèrent plus tard son changement. Son fils Prosper, à cette époque un tout jeune auditeur au conseil d'État, depuis directeur général, ambassadeur, pair de France, et mieux encore l'historien de la Vendée, des Ducs de Bourgogne et du Directoire, était chez Mme de Staël beaucoup plus assidu que son père.

Avec l'animation et l'agrément de la jeunesse, il montrait dès lors toutes les qualités d'un esprit délicat, fin, bienveillant, sans que la bienveillance diminuât en rien sa sagacité. Contenu et mesuré, quoique ferme et fidèle, il plaisait à M"'e de Staël par celles mêmes de ses qualités qui contrastaient avec l'impétuosité, la mobilité d'impressions et le besoin un peu factice d'émotions fortes dont elle avait contracté l'habitude.

M. Sainte-Beuve a résumé à merveille l'impression que laissent dans l'imagination les récits de l'existence que cette femme célèbre savait créer à ses hôtes, autant par sa simplicité et sa bonté que par la magie de sa conversation.

« A Coppet, a dit M. Sainte-Beuve, Mme de Staël nous apparaît dans sa vraie dignité, au « centre de sa cour majestueuse. Ce que le sé- ( jour de Ferney fut pour Voltaire, celui de ( Coppet l'est pour Mme de Staël, mais avec bien

< plus d'auréole poétique, ce nous semble, et de i grandiose existence. Tous deux, ils régnent dans ( leur exil. Mais l'un, dans sa plaine, du fond ( de son château assez mince , en vue de ses ( jardins taillés et peu ombragés , détruit et

< raille.

« L'influence de Coppet est toute contraire . ( c'est celle de Jean-Jacques continuée, ennoblie,

< qui s'installe et règne tout près des mêmes i lieux que sa rivale. Coppet contre -balance

« Ferney et le détrône à demi. Nous tous, du « jeune siècle, nous jugeons Ferney en descen- « dants de Coppet. La beauté du site, les bois « qui l'ombragent, le sexe du poëte, l'enthou- « siasme qu'on y respire, l'élégance de la cornet pagnie, la gloire des noms, les promenades du « lac, les matinées du parc, les mystères et les « orages inévitables qu'on suppose, tout con- « tribue à enchanter pour nous l'image de ce « séjour. »

Mme de Staël avait la passion du théâtre et de l'art dramatique ;, un de ses amusements favoris était de jouer la tragédie. Je ne sais si elle avait en effet un grand talent de déclamation, mais elle devait mettre dans son jeu sa merveilleuse intelligence, beaucoup d'àme et de feu. D'ailleurs, quoique laide, Mn,e de Staël avait une belle taille, de beaux bras, de belles mains, des yeux magnifiques ; la scène faisait valoir tous ces avantages. Cette année-là on monta Phèdre. L'illustre chà-

telaine remplissait le rôle du principal personnage; elle exigea de sa belle et timide amie, M"" Récamier, de se charger de celui d' Aride. Benjamin Constant faisait Thésée, le comte lilzéar de Sabran représentait Hippolyte.

Pour ceux qui ont connu Benjamin Constant et conservent le souvenir de ses cheveux roux, de ses yeux d'un bleu eiïacé, auxquels l'habitude de porter des lunettes avait enlevé toute flamme, et qui se rappellent la gaucherie de sa tournure d'étudiant allemand, il faut convenir que c'était là un singulier ensemble pour figurer le héros vainqueur du Minotaure. Le comte de Sabran en Hippolyte ne devait pas être moins étrange ! Pouvait-il en être autrement? Sans doute, on a vu fréquemment la comédie jouée avec une verve et une grâce charmantes par des personnes de la société ; mais c'est qu'il suffit, avec de l'intelligence, pour exceller dans la comédie, d'accentuer un peu plus, pour la perspective de la scène, les inflexions, les gestes, les habitudes de la vie

ordinaire : la tragédie ne saurait se passer d'un idéal auquel on n'arrive que par une longue étude et du génie. Ces représentations n'en amusaient pas moins parfaitement M"le de Staël, et attiraient à Coppet la plus brillante foule de curieux et de moqueurs.

On organisa, pour la nombreuse colonie des hôtes de Coppet, une ascension au Mont-Blanc ; mais on trouva , au moins les dames , que dans cette excursion la fatigue l'emportait sur l'intérêt. Arrivées à une certaine hauteur, harassées de lassitude, les épaules et les bras brûlés de coups de soleil , dont les étoffes légères de leurs vêtements n'avaient pu les préserver, Mn,e de Staël et M",e Récamier déclarèrent qu'elles n'iraient pas plus loin. Le guide vantait le spectacle magique que présente la mer de glace, il engageait à surmonter la fatigue. « Mon cher, lui répondit M"1' de Staël, vous me le demanderiez dans toutes les langues de l'Europe, que je n'irais pas. »

108 MADAME DE STAlïL

C'est dans cette même année que se placent les premiers rapports de Mme de Staël avec un homme bien jeune alors, mais destiné à devenir une des plus hautes illustrations de notre temps : M. Guizot raconte ainsi les moments qu'un hasard heureux lui permit de passer auprès de cette femme célèbre ; il la trouvait dans une de ses veines de délassements dramatiques :

« En août 1807 4, je m'arrêtai quelques jours <( en Suisse en allant voir ma mère, à Nîmes, et, « dans le confiant empressement de ma jeunesse. <( aussi curieux des grandes renommées qu'en- « core inconnu moi-même, j'écrivis à Mme de « Staël pour lui demander l'honneur de la voir. « Elle m'invita à dîner à Ouchy. près de Lau- « sanne, où elle se trouvait alors. J'étais assis à « côté d'elle; je venais de Paris ; elle me ques- « tionna sur ce qui s'y passait, ce qu'on y disait.

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