LA MEME A LA DUCHESSE LOUISE
Vienne, ce 19 janvier 1808.
« Madame ,
a II faut que partout je doive aux bontés de Votre Altesse ce qui peut me rendre les pays étrangers agréables. Les deux lettres que vous avez bien voulu m'envoyer m'ont été très-utiles, car le Duc- Albert et le prince Kourakine sont les deux maisons de Vienne où l'on peut le mieux connaître toute la société.
« Je suis arrivée dans un moment de fêtes, et la cour m'a véritablement reçue à merveille. Je nen espérais pas autant dans un pays où ce qui peut me distinguer n'excite pas un grand intérêt. La nouvelle Impératrice a de la grâce et le désir de plaire; on a beaucoup d'empressement pour elle ici. L'Archiduchesse Béatrix sa mère
est une personne distinguée, et je crois qu'il résulte de ce mariage plus d'union de famille et de dévouement à la patrie .
« La société est très-nombreuse , mais il est difficile d'y trouver moins de personnes et surtout moins d'hommes remarquables. L'on a une véritable peine à reconnaître les gens, tant il est difficile d'attacher une pensée sur personne.
« Le prince de Ligne1 et sa famille sont ma vé-
1. Le prince de Ligne (Charles-Joseph), l'une des plus brillantes et des plus aimables figures de la société du xvme siècle. L'illustration des armes était héréditaire dans sa famille; il eut pour père et pour irrand-père deux feld-maréchaux au service d'Autriche, entra presque enfant dans la carrière militaire où le destinait son goût naturel et l'exemple de ses ancêtres, s'y distingua par une brillante valeur, et arriva rapidement au grade de lieutenant général.
Dans la guerre de la succession de Bavière, en ^778, le prince de Ligne commandait l'avant-garde de Laudhon. La paix qui suivit ne lui permettant plus de se livrer à son humeur guerrière, il chercha dans les voyages et l'étude dis lettres un aliment à son extrême activité.
L'agrément de son e-prit, son caractère chevaleresque,
ritable ressource, et je vous prie de dire à Monseigneur le Duc que la princesse Bagration me plaît beaucoup. Elle prétend qu'elle viendra avec moi , au printemps, à Weimar, mais je ne fais pas dépendre mon voyage de sa décision; je serai à Weimar le 1er de mai. Il me semble qu'à cette époque , je suis assurée d'y trouver encore votre auguste belle-fille ; s'il en était autrement , j'espérerais de votre bonté que vous me fixeriez une autre époque de voyage.
sa belle et noble physionomie devaient lui assurer partout des succès; il réussit parfaitement à la cour de France, et, chargé, en 1782, d'une mission en Russie, sut conquérir toute la faveur de l'Impératrice Catherine. Elle lui conféra le titre de feld-maréchal, lui donna une terre en Crimée, et lui permit de l'accompagner dans le voyage qu'elle fit avec Joseph II dans cette contrée. Le prince de Ligne a raconté ce fameux voyage de la façon la plus piquante.
La mort de Joseph II mit un terme à la carrière politique du prince de Ligne. L'âge et les circonstances générales vinrent à leur tour assombrir cette vie jusque-là si brillante. Lorsque l'invasion de la Belgique par les troupes
françaises lui enleva la majeure partie de ses biens, la •
« J'ai beaucoup causé avec l'Archiduc Jean et un peu avec l'Archiduc Charles. Toute cette famille ne vit pas dans la mollesse, et donnerait
fortune du prince de Ligne était déjà fort réduite par ses continuelles prodigalités; mais un chagrin bien plus cuisant Pavait frappé un peu auparavant. Son fils aîné, pour lequel il avait une prédilection particulière, avait été tué le l/i septembre 1792, dans l'expédition des Prussiens en Champagne. Cette douleur ne s'effaça jamais complètement, et malgré la légèreté de son humeur et l'inaltérable entrain de son esprit, le deuil du père reparaît dans plus d'un passage des écrits du prince de Ligne.
En 1814, au moment où le Congrès réunissait dans la capitale de l'Autriche tous les souverains de l'Europe et leurs représentants, le prince de Ligne, encore vivant, et quoique fort âgé, se faisait toujours remarquer par ses saillies, son esprit et sa gaieté. Il fut l'objet de l'empressement de tous les princes réunis à Vienne. Voyant les souverains plus occupés de bals et de fêtes que d'affaires, il disait: « Le Congrès danse et ne marche pas; mais quand ils auront épuisé tous les genres de spectacles, je leur donnerai celui de l'enterrement d'un feldinaréchal. »
Il tint parole et mourut le 13 décembre 1814, en plpin congrès.
sûrement sa vie avec dévouement dans les grandes circonstances; mais il faut souhaiter pour eux que les grandes circonstances n'arrivent pas. Le général français1 est très-bien pour moi. On pense ici qu'il ne cherche qu'à y faire du bien, et sa conduite est noble autant qu'elle peut l'être. Il règne en ce pays une tranquillité singulière après tant d'événements. On ne croit pas à la probabilité de la paix avec l'Angleterre : et le ministre anglais, M. Adair partira, je crois, au printemps. Que deviendra le monde? L'année prochaine seulement est un avenir trop difficile à calculer. Quant à moi, je borne mon avenir au 1er de mai à Weimar. Dans quel temps Monseigneur le Duc va-t-il à Tœplitz? Le prince de Ligne, qui l'aime tant, l'y verra cette année. Il espérait aussi que Votre Altesse y viendrait. Le prince de Ligne est excellent ; sa grâce vous est connue, mais cette grâce est une forme qui cache, plus même que ne pour-
1. Le général Andréossy, alors ambassadeur de France » à Vienne.
rait le faire la gaucherie, des qualités excellentes et profondes. 11 parle de vous, Madame, avec admiration; ce sentiment est si universel à présent, qu'il faut prier Votre Altesse de ne pas ouhlier ceux qui l'ont éprouvé dans un temps où les circonstances ne vous avaient pas fait autant connaître.
« Agréez, Madame, l'hommage de mon tendre et profond respect. Je ne -puis dire assez à Votre Altesse, combien l'espoir de passer quelques moments près d'elle émeut profondément mon âme.
<( Je suis avec respect. Madame," de Votre Altesse, la très-humble et très-obéissante serservante.
« N. S. de H. »
Mme de Staël n'avait emmené dans ce second voyage d'Allemagne que sa fille et son fils cadet, Albert, qui se destinait à la carrière des armes,
et qu'elle voulait faire entrer à l'école militaire de Vienne.
L'aîné de ses fils, Auguste de Staël,x alors âgé de dix-sept ans, était demeuré à Genève.
L'Empereur Napoléon devant traverser la Savoie, le jeune de Staël eut la pensée de l'aller attendre à Chambéry, se flattant, avec la confiance de son âge, que s'il parvenait à voir l'Empereur et à lui parler, il en obtiendrait la révocation de l'exil de sa mère. — II vit en effet ce maître du monde, et n'en obtint rien.
Le récit de cette entrevue est très-curieux : nous le trouvons inséré dans la notice que la piété de la duchesse de Broglie a consacrée au frère dont elle pleurait la mort prématurée.
Auguste de Staël y rend compte à sa mère, de la démarche qu'il a inutilement tentée : sa lettre, est écrite dans des termes fort mesurés, et tout y porte l'empreinte d'une scrupuleuse exactitude à reproduire les paroles mêmes de l'Empereur. Nous empruntons quelques traits à ce récit.
persuadé qu'on ne les lira pas sans intérêt. Après plusieurs heures d'attente à Chambéry, le baron de Staël y voit enfin arriver l'Empereur Napoléon. 11 remet une demande d'audience à l'un des aides de camp, et ne tarde guère à être introduit auprès du souverain qui achevait un rapide déjeuner dans l'auberge où il s'était arrêté.
« — D'où venez-vous? demanda l'Empereur.
« — Sire, de Genève.
« — Où est votre mère?
« — Elle est à Vienne, ou près d'y arriver.
« — Eh bien, elle est bien là; elle doit être « contente ; elle va apprendre l'allemand. Votre « mère n'est pas méchante ; elle a de l'esprit, « beaucoup d'esprit ; mais elle n'est accoutumée « à aucune espèce de subordination. »
Le jeune homme insiste pour que sa mère soit autorisée à venir à Paris : il parla avec une grande chaleur.
« Votre mère, répond l'Empereur, n'aurait pas « été six mois à Paris, que je serais forcé de la « mettre à Bicêtre ou au Temple; j'en serais fâché, u parce que cela ferait du bruit , cela me nuirait « un peu dans l'opinion.
« Ainsi, dites bien à votre mère que , tant que « je vivrai, elle ne rentrera pas à Paris. Elle « ferait des folies; elle verrait du monde; elle u ferait des plaisanteries : elle n'y attache pas <( d'importance, mais moi j'en mets beaucoup. « Je prends tout au sérieux.
« Mais encore une fois, pourquoi votre mère <( veut-elle venir se mettre immédiatement à la « portée de cette tyrannie, car vous voyez que je « tranche le mot. Qu'elle aille à Rome, à Naples, « à Vienne, à Berlin, à Milan, à Lyon : qu'elle « aille à Londres si elle veut faire des libelles. « Je la verrai partout avec plaisir; mais Paris, « voyez-vous, c'est là que j'habite et je n'y veux « que des gens qui m'aiment. Si je la laissais venir à « Paris, elle ferait des sottises ; elle me perdrait
« tous les gens qui m'entourent , elle me perdrait « Garât. N'est-ce pas elle qui m'a perdu le ïri- « bunat? Elle ne pourrait se tenir de parler poli— « tique....
« Si votre mère était à Paris , on me rapporte- « rait sans cesse des propos d'elle. Encore une « fois, Paris, c'est là que j'habite: je ne l'y « veux pas. » ,
Nouvelles et pressantes insistances du baron de Staël.
« Vous êtes bien jeune, lui répond l'Empereur; « si vous aviez mon âge, vous jugeriez mieux les « choses ; mais j'aime qu'un fils plaide la cause « de sa mère.
« Votre mère vous a donné là une commission « très-difficile, et vous vous en êtes acquitté avec « esprit. Je suis bien aise d'avoir causé avec vous ;
mais vous n'obtiendrez rien, le roi de Naples1 « m'a beaucoup parlé là-dessus, et cela n'a servi