‹ Coppet et WeimarChapitre 23 sur 45 · I. La princesse héréditaire · texte numérisé non relu

I. La princesse héréditaire

d'elle, elle apprendra à se juger peut-être par l'impression qu'elle produit sur les autres. Je demande les bontés de Monseigneur le Duc pour moi. C'est à la cour, bien plus qu'à Weimar que je vais, et mon attachement pour vous triomphe d'un sentiment bien douloureux que j'éprouverai en arrivant.

« Schlegel donne ici un cours l de littérature dramatique qui a un immense succès. Il parle de Gœthe d'une manière qui lui serait agréable , si c'est de l'admiration qu'il lui faut.

« Agréez, Madame, l'admiration et le respect le plus profond.

« N. S. de H. »

1. Ces leçons de littérature, qui attiraient en effet une aftluence toujours brillante d'auditeurs, ont été depuis publiés, par A. G. de Schlegel, en trois volumes, sous le titre de Cours de Littérature dramatique.

C'est un des ouvrages les plus distingués de Schlegel, qui en fit lui-même la traduction française.

Mme DE STAËL A Mme RECAM1ER.

Vienne , janvier 1808.

« J'ai bien besoin d'un été pour me dédommager de cet hiver, car je vous avoue que je m'ennuie. L'attrait de la nouveauté me soutenait dans les premiers moments, mais, bien que ce pays soit solide, on s'en dégoûte comme des choses frivoles, parce qu'il n'y a rien à y découvrir. Je vous assure qu'à l'exception de quelques, amis, le prince Tuffiakin1 est à la hauteur de tout le monde, et que sa conversation est celle qui règne ici. On prétend que le prince Sapiéha est amoureux de vous : vous êtes la seule personne à laquelle cela puisse arriver sans qu'elle le veuille.

1 . Grand seigneur russe, neveu de la princesse Dolgorouky. Il a longtemps habité Paris, où il est mort.

« Adieu, cher ange. Ah! comme on est triste à l'étranger ! Heureux qui n'a pas vu l'étranger dans ses fêtes. L'exil me pèse bien.

« Le prince Tuffiakin a votre portrait, il l'a pris à la princesse Dolgorouky. Il doit me l'apporter demain, je m'en fais une fête. Adieu encore. Ce qui doit vous faire plaisir, c'est que j'ai entendu parler de vous universellement comme d'une personne d'une conduite parfaite, et telle est votre réputation. Ne vous tourmentez donc point de quelques ennemis blessés, et voyez-vous dans l'opinion générale. Adieu, adieu, parlezmoi, avant tout, de vous revoir.

LA MEME A Mme RECAMIER.

Vienne, mai 1808.

« Chère amie , que cette robe m'a touchée !

j'y cherchais l'empreinte de votre beauté, de tous

les succès de votre prospérité qui vous rendaient moins touchante que votre noble courage ! Je la porterai mardi, cette robe, en prenant congé de la cour. Je dirai à tout le monde que je la tiens de vous, et je verrai tous les hommes soupirer de ce que ce n'est pas vous qui la portez.

« Je ne me suis point amusée cet hiver, mais la bienveillance et la loyauté reposent. Ces qualités-là sont éminentes ici.

« Le prince Auguste de Prusse m'écrit une lettre toute remplie de vous. 11 parle avec enthousiasme de vos lettres, de votre esprit, de votre caractère. Quand je vous dis que vous êtes la plus heureuse personne du monde, et vous ne voulez pas me croire.

« En quittant cette ville, j'ai voulu vous dire un dernier adieu. Il me semble que dans un endroit où je suis restée cinq mois, votre souvenir a habité avec moi. Je suis restée à Vienne huit jours de plus que je ne comptais, pour des motifs bien

ET LA GRANDE-DUCHESSE LOUISE. 131 peu importants : pour voir danser Duport, qui est arrivé déguisé en femme, et pour entendre MUe Georges, qui déclame chez la princesse Ba- ' gration, en se rendant à Saint-Pétersbourg; elle a autant d'envie de quitter Paris que moi d'y retourner. Il semble vraiment que la volonté soit à présent du luxe pour tous les hommes.

« Je serai à Coppet le 30 juin; j'espère y trouver Mathieu de Montmorency. Comment peut-il supposer que je resterai en Allemagne en ayant la chance de le voir? La Germanie tout entière ne vaut pas pour moi deux jours de lui.

« Je ne trouve pas Mlle Georges si séduisante, ni si aérienne que vous; c'est une beauté sévère, mais elle est aussi très- bel le. J'aime peu son talent de déclamation ; il me semble qu'elle est apprise, et que rien ne vient ni de son esprit ni de son âme.

« Adieu , cher ange ; le prince Tuffiakin ira chez vous dans quinze jours. Mon Dieu! que j'envie tous ceux qui vont là près de vous ! »

A LA MÊME

Weimar, 13 juin 1808.

«11 m'en a coûté cruellement de venir ici ; jugez quel souvenir m'y a saisie ; mais je croyais devoir ce sacrifice à l'admirable personne qui est souveraine de ce petit pays. Je l'ai trouvée bien malade. Son courage héroïque pendant la bataille d'Iéna a pour jamais, je le crains, abîmé sa santé. Ah! que tout le monde est malheureux !

« J'ai été reçue dans cette Saxe d'une manière étonnante. Comme je passais à une porte, le commis de la barrière a arrêté ma voiture et m'a dit que, depuis plusieurs années, tout ce qu'il souhaitait c'était de me voir, et qu'il mourrait content, puisqu'il avait eu ce plaisir. Cette scène, sous diverses formes, s'est renouvelée plusieurs fois dans les auberges. Voilà ce que j'ai, chère Ju-

liette, pour dédommagement de tout le bonheur de ma vie. »

On voit, par ces lettres, que le second voyage de M'ne de Staël en Allemagne, s'il offrit à son intelligence un vaste champ d'études et une ample moisson d'idées nouvelles, fut loin de lui fournir les distractions de société et de conversation dont elle avait tant besoin, et qui lui rendaient si nécessaire le séjour de Paris.

« Vous me dites du mal de Paris, écrit-elle, « comme on en dit à une femme de l'amant « qu'elle a quitté. »

Vienne, où elle demeura un hiver entier et où elle laissait son fils cadet à l'école militaire, était précisément la ville où les ressources intellectuelles devaient le plus lui manquer.

Mme de Staël l'a dit : « Les Allemands ne sont « aimables que quand ils sont supérieurs, et il « leur faut du génie pour avoir beaucoup d'es- « prit. »

Le mouvement poétique et philosophique dont elle avait joui à Weimar ne ressemblait guère à ce qu'elle trouvait dans la capitale de l'Autriche. Sauf des exceptions très-rares, rien n'y dépassait un certain niveau de médiocrité et de frivolité. « Point d'arts en dehors de la musique; de « grandes réunions qui ressemblaient à des ceci rémonies plus qu'à des plaisirs; une politesse « obséquieuse envers une aristocratie sans élé- « gance ; la ligne de démarcation entre les difie- « rentes classes de la société, plus inflexible en- « core que dans les autres parties de l'Allemagne ; « chez le souverain aucun goût et plutôt une cer- <( taine défiance pour les lettres, par conséquenl a une absence absolue d'émulation dans les tra- « vaux de l'esprit. »

Tel est le tableau que Mme de Staël nous a tracé de cette société autrichienne, à la fois vide et monotone. Elle ajoute : « On se fait presque un « scrupule en Autriche de favoriser les hommes « supérieurs, et l'on aurait vraiment pu croire « quelquefois que le gouvernement voulait pousser u l'équité plus loin que la nature, et traiter d'une « manière égale le talent et la médiocrité. »

La prohibition, dont la police autrichienne frappe les livres étrangers, blessait le libéralisme de Mme de Staël ; en présence de ce système de gouvernement tout préventif, qui ne laisse à l'esprit humain aucun mouvement possible et domine l'âme par l'engourdissement des jouissances matérielles, elle s'écrie : « le bonheur consiste-t-il « dans les facultés qu'on développe ou dans celles « qu'on étouffe? Des penseurs superficiels pré- « tendent que tout l'art social se borne à donner « au peuple le repos et l'aisance ; ce sont deux « grands biens : il en faut pourtant de plus « nobles pour se croire une patrie. »

Le sentiment toujours plus poignant de l'exil avait suivi Mmede Staël dans tout le voyage, et, à partir de cette époque, sa correspondance prend une teinte beaucoup plus triste. — Elle fut pourtant extrêmement sensible aux hommages et à l'empressement qui lui furent partout prodigués ; elle écrivait à ce propos : « J'ai trouvé dans les pays étrangers, qui sont la postérité contemporaine, une existence fort au-dessus de celle que j'espérais. »

Avec le goût très-prononcé de Mme de Staël pour la musique, il est assez singulier qu'elle lui ait accordé si peu de place dans son beau livre de l'Allemagne. A peine consacre-t-elle cinq ou six pages à la fin d'un chapitre à cet art dans lequel les Allemands ont excellé.

Haydn était encore vivant, et pourtant il ne semble pas que M,,1C de Staël l'ait rencontré pendant son séjour à Vienne ; elle ne prononce pas le nom de Beethoven, alors dans tout l'éclat de son génie ; elle dit un mot de Gluck, et lui as-

signe le premier rang parmi les compositeurs d'outre-Rhin ; elle nomme Mozart et lui adresse un reproche , qu'on n'attendrait pas d'elle , celui de mettre trop d'esprit dans sa musique. Puis elle raconte qu'elle a entendu exécuter à Vienne le Requiem de Mozart et la Création de Haydn, et, à propos de ces deux épopées musicales, consigne quelques spirituelles anecdotes, et établit en courant une comparaison entre la musique italienne et la musique allemande. Mme de Staël ne dissimule pas sa préférence absolue pour la musique italienne. Sans nous prononcer entre ces deux écoles, il nous paraît évident que l'illustre écrivain était une picciniste fanatique ; et, par la manière dont elle apprécie, ou plutôt n'apprécie pas les grandes compositions musicales des Allemands, justifie jusqu'à un certain point ce que Schiller avait dit : « qu'elle était surtout frappée du côté dramatique et passionné dans tous les arts. »

Bien près de rentrer en Suisse, où les distrac-

fions lui seront bien moins faciles que dans ce voyage qui avait fort ressemblé à une continuelle ovation, M'"" de Staël écrit à M""' Récamier :

Francfort, ce 25 juin.

« J'ai trouvé une petite lettre de vous, aimable, bonne, consolante. Votre douce main vient sans cesse me soutenir quand, en sortant de la distraction, je retombe dans mes douloureuses peines.

<( Vous avez dû recevoir des lettres de moi de Dresde et de Weimar, qui vous disent combien je souhaite de vous voir.

« Je serai à Coppet dans huit jours, et là j'y attends toutes vos décisions. Je n'ai point encore formé de plan pour l'hiver prochain. Le peut-on dans ce temps? Je serais assez tentée de retourner à Vienne à cause d'Albert, mais Vienne subsistera-t-il ?

« Enfin, je saurai mieux ce que je veux quand je vous aurai revue. Ce que je veux, c'est l'été, l'automne, tout le temps que vous daignerez me donner.

« Je suis fâchée de ce que vous me mandez du portrait de Mme Lebrun 4 ; mais voudra-t-elle ne pas le mettre au salon ? Je souhaiterais que cela ne fût pas pour mille raisons. »

Revenue à Coppet à la fin de juin 1808, M,ne de Staël écrivait à Mine Récamier sous l'impression mélancolique de ce retour :

« Combien je suis touchée de votre aimable « lettre, chère amie ; quelle bonté de copier les « nouvelles pour me les envoyer ! Toute la maison « s'est rassemblée pour les lire, et l'on courait '( d'une chambre à l'autre en disant : Il y a une « lettre de Mme Récamier !

1. M"'" Lebrun avait peint ce portrait en 1807, pendant le court séjour qu'elle fit à cette époque à Coppet.

« Vous avez un moment, par voire lettre, rem- « placé cet intérêt et cette vie que vous donniez « au château de Coppet, maintenant tout solitaire « et tout sérieux.

« C'est un grand sacrifice que j'ai fait à la « prudence pour vous, que de ne pas vous voir « cette année ; mais l'été prochain, rien ne m'en « empêchera.

« Mon théâtre est désert, je ne suis pas même « en train déjouer Wallenstein.

« Quand vous n'êtes pas là, je n'ai plus même « l'idée de l'amusement : aussi travaillé-je beauci coup à mes lettres sur l'Allemagne. »

Il semblerait, d'après cette dernière phrase, que Mme de Staël eût d'abord pensé à donner à son livre sur 1 Allemagne une forme épistolaire ; ce n'est point celle que cet ouvrage a conservée.

Vers le même temps, M"'e de Staël rendait

compte, en ces termes, à la Duchesse de Saxe- Weimar, des derniers incidents de sa route.

Coppet, ce 7 juillet.

« Madame,

« Je n'ai fait que passer à Carlsruhe, ce qui m'a empêchée d'écrire de là à Votre Altesse; mais sa lettre a été remise avec la plus grande exactitude. J'ai aperçu à sa fenêtre Madame la Margrave1; mais je n'ai pu voir si elle avait quelques traits qui rappelassent son illustre sœur.

« Me voilà donc encore une fois, Madame, à deux cents lieues de vous ! J'ai cru rêver les deux jours que j'ai passés près de vous : car en effet, dans ce temps-ci surtout, vous êtes une

1. Amélie-Frédérique, veuve de Charles-Louis, Prince héréditaire de Bade, autre sœur de la Duchesse Louise.

personne tout à fait surnaturelle, et je vous admire du fond de mon âme. J'ai trouvé sur ma route Benjamin Constant et mon fils, et vous avez eu grande part à nos entretiens. Je relevais l'âme de tous deux en détournant leurs regards de Paris pour les tourner vers vous. 11 paraît que la fermentation est toujours excessive en Espagne, et qu'on y envoie sans cesse de nouvelles troupes ; à Paris on aurait trouvé plus simple d'y laisser le préfet (Charles IV). Ces difficultés me font croire que cette année se passera sans nouvelles guerres. — Mais je le crois, peut-être parce que je le désire.

« On dit que le Prince des Asturies est profondément triste. L'Empereur a chargé M. de Talleyrand de son entretien, ce qui ne lui plaît guère. J'entends par entretien sa dépense, car ils ne se parlent jamais.

« Je voudrais bien savoir avec le plus grand détail des nouvelles de Votre Altesse ; mais voudra-t-elle bien m'en donner? elle s'occupe si peu

d'elle. Son voyage de Nice aura-t-il lieu? Daignerez-vous dire à Monseigneur le Duc que je lui écrirai un de ces jours, dès que je saurai quelque nouvelle qui pourra l'intéresser, car il connaît trop bien l'ancienne nouvelle de mon attachement pour lui ?

« Je crois que Benjamin va publier son Wallenstein, je l'en presse vivement. Il se met aux pieds de Votre Altesse : qui vous connaît et n'a pas ce sentiment? Moi je l'éprouve plus tendrement, j'ose le dire, que personne, et je me sens un appui dans ce monde fragile tant que vous vous intéressez à moi. Hélas ! je n'en ai plus d'appui!

« Daignez me conserver vos bontés.

« Agréez, Madame, l'hommage de mon tendre respect. »

Les amis de M""1 de Staël s'inquiétaient un

peu de l'impression de tristesse qu'elle recevait de son retour à Coppet; aussi M'"e Récamier lui avait -elle proposé de venir l'y rejoindre. Cette offre généreuse ne fut point acceptée, et Mme de Staël répondait, le 17 juillet :

« Qu'il est aimable à vous de penser à me « donner les tristes mois de l'hiver. Non, en a vérité, je ne pourrais pas accepter un tel « sacrifice. S'il n'y a pas de guerre, je retouyne- « rai à Vienne auprès de mon fils ; s'il y en a, « il faudra attendre. C'est l'année prochaine que « je vous demande de vous voir dans un lieu <( quelconque ; ce serait trop de passer deux ans « loin de vous.

« Mathieu de Montmorency est ici depuis dix « jours, et dans dix jours je le perdrai. C'est « ainsi que se passe ma vie : l'amitié n'est pour « moi qu'une douleur. Je suis bien occupée de a l'Espagne. Quelle pitié l'on sent pour tout ce

« qui périt là! Quelles nouvelles avez-vous du « Prince Auguste?

« On dit que le Prince Guillaume 4 n'a pas de « passe-port à Paris. Peut-être en cas de guerre « le Prince Auguste resterait-il à Kœnigsberg. (( J'ai reçu une lettre de sa sœur 2 qui voulait <( me voir à Tœplitz cette année. Seriez -vous <( tentée de ce voyage l'année prochaine ? On « vous y attendrait. Mais il n'y a que les exilés « qui aient le besoin de voyager. Écrivez-moi « librement par Eugène 3 si l'on a parlé à la (( cour de votre voyage ici. Je suis toujours com- « battue entre le désir de vous voir et la crainte « de vous nuire, et ce n'est pas à vous que dans « ce genre il faut s'en rapporter : vous décidez « toujours pour l'amitié. Je prie M. de Sabran « de venir à la fête centenaire qui a lieu près de

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