Depuis le Roi Louis
Mme DE STAËL A LA DUCHESSE DE SAXE- W E I M A R. Coppet, 13 septembre 1808.
« Madame,
« J'ai des nouvelles de Votre Altesse par M'"e de Shardt , qui m'assure que votre santé est meilleure, et je me livre avec bonheur à tous les projets qui me rapprocheraient de vous encore une fois, si je dispose de ma vie. Vous allez avoir, dit-on, les plus grandes de toutes les visites ; donnez-leur ce qui manque à chacun d'eux, et ce que vous possédez également, bonté et force1.
1. M"ie de Staël fait allusion à la conférence annoncée entre l'Empereur Napoléon et l'Empereur Alexandre. Cette réunion des deux plus puissants monarques de l'Europe eut lieu en effet à quelques lieues de Weimar, et conserve dans l'histoire le nom d'Entrevue d'Erfurt.
Les Rois de Westphalie, de Bavière, de Saxe, de Hollande, les Ducs de Saxe- Weimar et de Mecklembourg, tous
<( J'imagine que Monseigneur le Duc est revenu près de vous , et quand toutes les grandes affaires seront passées, je prendrai la liberté de lui écrire pour lui demander comment il s'est trouvé à Tœplitz. Les nouvelles de France sont tristes : on se croit, sûr que l'Espagne sera soumise à force de troupes; mais il en coûtera tant de sang, qu'il y a des personnes qui pensent qu'on aurait mieux fait de se contenter de ce qui était. Le pauvre Joseph est un véritable conscrit parmi les rois, tant sa situation lui fait de peine. Le bruit se répand que l'Impératrice est grosse1. C'est encore un trait de la fortune de Napoléon.
J'ai été à une fête de Bergen en Suisse dont
les Princes de la confédération du Rhin faisaient cortège aux deux Empereurs, et formaient ce que Talma, appelé par Napoléon avec quelques autres acteurs de la Comédiefrançaise à jouer à Erfurth, appelait plus tard un Parterre de Rois.
1. Ce bruit de la grossesse de l'Impératrice Joséphine, un moment répandu, n'avait aucun fondement.
les journaux ont parlé, et qui était vraiment touchante. 11 y avait là un enthousiasme qui allait au cœur, et puis la nature de ce pays forme un si beau cadre à toutes les scènes de sentiment !
« J'ai ici un Baron de Vogt, vraiment intéressant par son dévouement à la bienfaisance, qui prétend avoir eu l'honneur de connaître Votre Altesse. C'est un homme d'esprit, et dans ce moment où j'écris sur l'Allemagne il m'est bien utile de causer avec lui. M. Schlegel va faire imprimer à Heidelberg son cours sur l'Art dramatique qu'il a lu à Vienne ; je crois que Votre Altesse en sera singulièrement contente. Je ne connais, nulle part plus d'esprit, et dans quelques morceaux, surtout en parlant des Espagnols, il a déployé une éloquence d'âme admirable : je voudrais qu'on le traduisît.
« Qu'arrivera-t-il dans l'année 1809, anniversaire de la fameuse d'il y a vingt ans? Qu'il m' arrive de vous revoir. Madame, et d'être à
jamais protégée et honorée par votre bienveillance.
<( Je suis avec respect, de Votre Altesse, la très-humble et très-obéissante servante,
« N. S. de H. »
Presque à la même date, M'"e de Staël écrivait à sa belle amie, Mrae Récamier, qui s'était affligée plus que de raison d'une tracasserie de
société :
17 septembre 1808.
« M. Hochet m'a mandé que vous aviez éprouvé un chagrin ; j'espère qu'il sera passé dans votre tête quand vous lirez cette lettre. J'ai éprouvé plus que personne la calomnie, et tout l'ascendant et toute l'adresse de la puissance ont été réunis contre moi. J'ai trouvé dans les pays
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étrangers qui sont la postérité contemporaine, une existence fort au-dessus de celle que j'espérais. Je vous dis la même chose pour vous qui, dans votre genre, êtes aussi célèbre que moi et qui, de plus, n'êtes point bannie de France. — Il n'y a rien à craindre que la vérité et la persécution matérielle : hors de ces deux choses-là, les ennemis ne peuvent absolument rien. Et quel ennemi! qu'une femme méprisable, jalouse de la beauté et de la pureté tout ensemble. Si l'on spéculait sur sa vie, c'est ainsi qu'à la main on se ferait des ennemis.
« Écrivez-moi donc ; je sais bien que vous me parlez par vos actions, mais j'ai encore besoin de vos paroles. Si je reviens jamais à Paris, c'est-àdire si je sors de la plus cruelle situation, c'est à vous seule que je le devrai.
(( Je vous aime et je vous embrasse avec admiration et tendresse. »
Mrae DE STAËL A LA DUCHESSE DE SAXE-WEIMAR. Genève, ce 20 février 1S00.
« Madame,
« Je vous ai envoyé Wallenstein et je suis impatiente d'en savoir votre avis. Monseigneur le Duc a-t-il reçu le prince de Ligne arrangé à ma façon i ? je voudrais bien qu'il me dît ce qu'il en pense. Je vais prendre la liberté de vous envoyer une copie du buste que Tieck a fait de moi. Ce n'est pas en pierre que j'aimerais à me sentir auprès de vous : mais enfin je nie mets ainsi à vos pieds. J'ai vu cet été Werner 2 et je me suis
1. Mme de Staël venait de publier à Genève, en un volume, un choix de lettres et pensées du maréchal prince de Ligne.
2. Zacharias Werner, né à Kœnigsberg, en 1768. Ame ardente, esprit bizarre, poëte admirable, plus lyrique que dramatique, bien qu'il ait composé de nombrensps tragé-
<lo4 MADAME DE STAËL
singulièrement attachée à lui. Une telle réunion d'esprit et d'àme, de naturel et d'enthousiasme, de gaieté et de mélancolie, est presque unique ; et que de finesse à côté de la force! Je voudrais qu'il renonçât à ses systèmes mis en scène, mais je les aime dans la chambre. Enfin, s'il est un homme qui répare la perte de Schiller, c'est celui-là.
« J'espère que vous serez contente de mon ouvrage sur l'Allemagne ; j'ai eu le bonheur d'y parler de Votre Altesse un peu selon mon cœur.
'< J'écris à MT de Shardt pour savoir des
(lies, entre autres : les Fils de la Vallée, la Croix sur la Baltique, Martin Luther, Attila, roi des Hans , et ce drame sinistre du 24 février, qu'il joua sur le théâtre de Coppet et dont M""* de Staël raconte un peu plus loin la représentation à la Duchesse Louise.
"Werner avait connu M"IL de Staël en 1807, à la fête d'Interlaken, en Suisse.
Un certain mysticisme moitié social, moitié religieux, livre beaucoup dAllemands aux sociétés secrètes; Werner devait plus qu'un autre subir cette disposition; il était franc-macon et rattachait tout à la franc-maronne-
ET LA GRANDE-DUCHESSE LOUISE. 1oo
nouvelles de votre santé; vous parlez si peu de vous-même !
« Wallensteîn fait une grande sensation a 'Paris; c'est un événement littéraire, on se bat pour et contre avec acharnement.
« Mon fils Auguste partira au mois de mai pour l'Amérique. C'est une grande émotion qu'un tel départ; moi, je passerai l'été à Coppet, et l'hiver suivant je compte faire imprimer mon livre dans une ville de France. Voilà tout ce que je sais de mon triste avenir. Si vous pensiez, Madame, à passer cet hiver dans les provinces
rie. L'art dramatique fut pour lui l'instrument de propagande de ces étranges'systèmes.
Après une jeunesse très-dissipée, il se rendit à Rome vers 1812 et y abjura le protestantisme. Entré dans les ordres et retourné en Allemagne, il se donna tout entier à la prédication. Il y obtint d'éclatants succès. Werner a publié ses sermons.
Sa parole, tour à tour poétique, familière, entraînante, passionnait son auditoire. Prêtre, il composa encore une tragédie, la Mort des Machabées, et des poésies sacrées. Il mourut à Vienne, le 17 janvier 1823.
méridionales de France, je changerais tous mes projets avec bonheur. On croit généralement à Paris que la guerre éclatera vers le mois d'août avec l'Autriche, peut-être plus tôt; je fais revenir mon fils cadet dans un mois.
« Je demande à Votre Altesse de ne point m'oublier et de me rappeler à Monseigneur le Duc qui m'inspire un si vif attrait.
« Je supplie Votre Altesse d'agréer l'hommage de mon profond respect. »