Le 21 février
2. La Reine douairière de Prusse, mère de Frédéric- Guillaume III.
produit beaucoup d'effet, mais je croyais bien entendre de ma place quelques observations de Monseigneur le Duc, à peu près dans le genre de celles qu'il me faisait lorsque je voulais m'attendrir à Dintendorff. C'est un homme excellent d'âme et supérieur d'esprit que Werner, et je suis sûre que Votre Altesse s'attachera tous les jours plus à lui. Je la supplie de me conserver ses bontés. Quand un découragement affreux me saisit, je pense que vous avez daigné m' aimer, et mon âme se relève.
« Je prie Votre Altesse d'agréer mon profond respect. »
L'hiver de 1809 à 1810 s'écoula pour Mme de Staël entre Coppet et Genève. Elle était alors uniquement occupée de la rédaction de son grand ouvrage sur l' Allemagne, ce qui ne l'empêchait point d'accueillir avec sa bienveillance accoutumée les étrangers qui continuaient à affluer chez elle.
Outre Werner, dont le séjour fut de plusieurs semaines, et qui monta un de ses drames sur le théâtre de Coppet, le poëte danois OElenschleeger
voyageant en Suisse vint saluer la noble châtelaine. Il a raconté tout au long cette visite. Nous lui empruntons le portrait qu'il a tracé de la femme célèbre chez laquelle il avait reçu l'hospitalité.
« Mme de Staël n'était pas jolie, dit-il, mais il (( y avait dans l'éclair de ses yeux noirs un « charme irrésistible; elle possédait au plus haut « degré le don de subjuguer les caractères opi- <( niàtres et de rapprocher par son amabilité des (( hommes tout à fait antipathiques. Elle avait la « voix forte, le visage un peu mâle, mais l'âme « tendre et délicate... Elle écrivait alors son livre « sur l'Allemagne et nous en lisait chaque jour « une partie. On l'a accusée de n'avoir pas étu- « dié elle-même les livres dont elle parle dans « cet ouvrage et de s'être complètement soumise « au jugement de Schlegel. C'est faux : elle lisait « l'allemand avec la plus grande facilité. Schlegel <( avait bien quelque influence sur elle, mais très-
souvent clic différait d'opinion avec lui, et elle lui reprochait sa partialité.
« Schlegel, pour l'érudition et l'esprit de qui j'ai un grand respect, était en effet imbu de partialité. Il était, comme son frère, infatué d'aristocratie.
« Si l'on ajoute à toutes les qualités de M'"e de Staël qu'elle était riche, généreuse, on ne s'étonnera pas qu'elle ait vécu dans son château enchanté comme une reine ou comme une fée. »
Lorsque le troisième volume de l'Allemagne fut achevé, après quelques hésitations pour savoir s'il valait mieux imprimer ce travail en France ou à l'étranger, Mme de Staël se détermina à le faire paraître à Paris et à le soumettre à la formalité de la censure préventive, dure, mais inévitable condition de la législation du premier Empire. La baronne de Staël vint donc s'établir
en Touraine au château de Chaumont-sur-Loire, puis à Fossé, chez M. de Salaberry.
Sept années d'exil , l'horreur d'une surveillance incessante de la police constamment attachée à ses pas, la crainte, trop justifiée quelques mois plus tard, d'attirer sur ses amis la persécution dont elle-même était victime ; en un mot, le besoin, devenu chez elle une sorte d'idée fixe, d'échapper à la domination de Bonaparte et de respirer un air libre, avait fait prendre à Mine de Staël la résolution de passer en Amérique. Avant de quitter Coppet, elle avait demandé et obtenu des passe-ports pour le Nouveau-Monde et songeait à profiter, pour s'embarquer, de la frégate qui venait d'amener en France un plénipotentiaire des États-Unis. Ce dernier été , cette réunion en quelque sorte suprême, avait donc un caractère solennel. On était heureux de se retrouver, on jouissait, comme d'un bien qu'on était menacé de perdre, des épanchements intimes d'une noble amitié.
M"10 de Staël, pleine de confiance dans le succès du grand ouvrage où elle s'était efforcée de faire connaître à la France toute une littérature nouvelle, n'avait jamais été plus aimable ni plus animée ; il y eut là quelques semaines d'un intérêt et d'un charme infinis.
L'autorisation de publier avait été donnée par la censure pour les deux premiers volumes, l'ouvrage entier était tiré à dix mille, et déjà quelques exemplaires en avaient même été distribués; Mnie de Staël adressa son ouvrage à l'Empereur avec cette lettre :
Mme DE STAËL A L EMPEREUR NAPOLEON.
« Sire,
« Je prends la liberté de présenter à Votre Majesté mon ouvrage sur l'Allemagne. Si elle
daigne le lire, il me semble qu'elle y trouvera la preuve d'un esprit capable de quelque réflexion, et que le temps a mûri.
« Sire, il y a dix ans que je n'ai vu Votre Majesté, et huit que je suis exilée. Huit ans de malheurs modifient tous les caractères, et le destin enseigne la résignation à ceux qui souffrent.
(( Prête à m' embarquer, je supplie Votre Majesté de m'accorder la faveur de lui parler avant mon départ. Je me permettrai une seule chose dans cette lettre : c'est l'explication des motifs qui me forcent à quitter le continent, si je n'obtiens pas de Votre Majesté la permission de vivre dans une campagne auprès de Paris pour que mes enfants y puissent demeurer.
« La disgrâce de Votre Majesté jette sur les personnes qui en sont l'objet une telle défaveur en Europe, que je ne puis faire un pas sans en rencontrer les effets : les uns craignant de se compromettre en me voyant, les autres se croyant
des Romains en triomphant de cette crainte, les plus simples rapports de la société deviennent des services qu'une âme fière ne peut supporter. Parmi mes amis il en est qui se sont associés à mon sort avec une admirable générosité, mais j'ai vu les sentiments les plus intimes se briser contre la nécessité de vivre avec moi dans la solitude, et j'ai passé ma vie depuis huit ans entre la crainte de ne pas obtenir de sacrifices et la douleur d'en être l'objet.
(( Il est peut-être ridicule d'entrer ainsi dans le détail de ses impressions avec le souverain du monde, mais ce qui vous a donné le monde, Sire, c'est un souverain génie, et, en fait d'observation sur le cœur humain, Votre Majesté comprend depuis les plus vastes ressorts jusqu'aux plus délicats. Mes fils n'ont point de carrière; ma fille a treize ans, dans peu d'années il faudra l'établir. Il y aurait de l'égoïsme à la forcer de vivre dans les insipides séjours où je suis condamnée. 11 faudrait donc aussi me séparer d'elle !
Cette vie n'est pas tolérable, et je n'y vois aucun remède.
« Sur le continent, quelle ville puis -je choisir où la disgrâce de Votre Majesté ne mette un invincible obstacle a l'établissement de mes enfants, comme à mon repos personnel ?
<( Votre Majesté ne sait peut-être pas ellemême la peur que les exilés font à la plupart des autorités de tous les pays, et j'aurais, dans ce genre, des choses à lui raconter qui dépassent sûrement ce qu'elle aurait ordonné.
a On a dit à Votre Majesté que je regrettais Paris à cause du Musée et de Talma. C'est une agréable plaisanterie sur l'exil, c'est-à-dire sur le malheur que Cicéron et Bolingbroke ont déclaré le plus insupportable de tous.
« Mais quand j'aimerais les chefs-d'œuvre des arts que la France doit aux conquêtes de Votre Majesté; quand j'aimerais ces belles tragédies, images de l'héroïsme, serait-ce à vous. Sire, à m'en blâmer ? Le bonheur de chaque individu ne
se compose-t-il pas de la nature de ses facultés? et si le ciel m'a donné des talents, n'ai-je pas l'imagination qui rend les jouissances des arts et de l'esprit nécessaires ?
ce Tant de gens demandent à Votre Majesté des avantages réels de toute espèce, pourquoi rougirais-je de lui demander l'amitié, la poésie, la musique, les tableaux, toute cette existence idéale dont je puis jouir sans m'écarter de la soumission que je dois au monarque de la France ?
« Je suis, etc. »
Pour toute réponse, un ordre subit du ministre de la police fit saisir l'édition entière, laquelle fut mise au pilon. En même temps, par une lettre devenue célèbre et plusieurs fois reproduite, le Duc de Rovigo accordait à Mme de Staël huit jours pour préparer son départ définitif pour l'Amérique, ou pour rentrer à Coppet.
« Il ne faut point, lui disait- il, rechercher la « cause de l'ordre que je vous ai signifié dans le <( silence que vous avez gardé à l'égard de l' Emit pereur dans votre dernier ouvrage, ce serait » une erreur ; il ne pouvait pas y trouver de « place qui fût cligne de lui. Mais votre exil est (i une conséquence naturelle de la marche que « vous suivez constamment depuis plusieurs « années; il m'a paru que l'air de ce pays-ci ne « vous convenait point. »
Le coup fut cruel. Ce n'était point assez pour Mme de Staël d'être poursuivie dans sa vie privée. Condamnée à un exil sans terme , il fallait se sentir atteinte dans l'expression de sa pensée, dans sa conscience d'écrivain, dans son talent et sa renommée littéraires. En face des rigueurs d'un pouvoir absolu, un seul recours reste, en dehors du témoignage de la conscience : c'est l'appel au public, dont l'estime et les suffrages peuvent venger le mérite opprimé. Jl était af-
freux de ne pouvoir arriver jusqu'à lui, et de voir détruire une œuvre à laquelle tant de veilles, de voyages, d'études, avaient été consacrés. Un cri de désespoir fut arraché à Mme de Staël. Nous ne reproduirons pas ici la lettre écrite immédiatement après que le sort de son livre lui fut connu; elle a été publiée dans les Souvenirs de Mme Récamier.
Mme de Staël exprime avec iule saisissante énergie, dans cette première explosion de sa douleur, l'indignation qui la possède :
« Le désespoir, dit-elle , s'est emparé de mon « âme, et pour la première fois j'ai senti toute la « douleur de ce que je croyais facile. Je comptais « aussi sur l'effet de mon livre pour me soutenir; « voilà dix ans de peines et d'études et de voya- « ges à peu près perdus.
« J'ai un tel nuage de douleur autour de moi, « que je ne sais plus ce que j'écris. »
Quelques jours plus tard, elle mande encore à M,ne Récamier :
Vendredi, b octobre 1810.
« Chère amie , je quitte ce soir Mathieu et je pars demain, n'ayant d'autre asile qu'une auberge.
« Je voudrais, ange de bonté, que vous fissiez voir Lemontey à M. Schlegel, qui vous arrive avec M. de Balk *, pour qu'il le mène chez Esménard2. Je me meurs de peur qu'on ne fasse paraître mon livre avec des changements que je n'aurais pas revus, qu'on ne me l'altère, qu'on ne m'y mette je ne sais quoi, et M. Schlegel est
1. Grand seigneur russe, homme de beaucoup d'esprit; il avait été ministre plénipotentiaire de Russie au Mexique.
2. De l'Académie française, auteur du poëme la Navigation. Il était censeur des théâtres, censeur de la librairie et chef de la troisième division de la police générale
plus propre que personne à parler sur ce sujet.
« Chère amie, votre généreuse amitié pour moi ne vous a valu que des peines ; que de si nobles souvenirs et ma tendresse éternelle vous en dédommagent un peu !
t< Une lettre du Duc de Rovigo m'arrive. M. de Montmorency vous en porte la copie et ma réponse; j'espère toujours vous embrasser, soit que je parte pour Lorient ou pour Coppet.
« Ah ! chère amie, quel sort ! »
Ce fut pour la Suisse que Mme de Staël se mit en chemin. On était au milieu d'octobre ; la saison lui parut trop avancée pour exposer à une longue traversée une personne de l'âge de sa fille; mais elle se rendait à regret, lentement, dans ce lieu d'exil, d'où elle craignait de ne plus sortir, et elle écrivait de l'une des haltes du voyage :
« Je traîne sur la route, et parce que quitter '< la France me fait mal, et parce que la Suisse « me semble ma prison. »
Laissons-la raconter sa cruelle aventure à la Princesse qui l'avait accueillie en Allemagne avec un aimable empressement.