‹ Coppet et WeimarChapitre 28 sur 45 · A LA DUCHESSE DE SAXE-WEIMAH · texte numérisé non relu

A LA DUCHESSE DE SAXE-WEIMAH

Coppet, ce 20 octobre 181(1.

« Madame.

« Comme il est question de moi dans les gazettes, j'espère que Votre Altesse prendra quelque intérêt à ce que je vais lui raconter. J'avais envoyé mon manuscrit de Blois, où j'étais, à la censure de Paris, dont M. Portalis est le directeur; il l'avait approuvé et permis de

l'imprimer. En conséquence, le libraire l'avait tiré à dix mille. Quatre jours avant la mise en vente, le ministre de la police s'est emparé du livre et m'a donné l'ordre, à cause de mon livre, de retourner à Genève ou de m' embarquer. La saison était trop avancée pour m'embarquer, j'ai préféré Genève pour cet hiver.

« Les raisons données à moi et à mon fils pour la suppression de mon ouvrage ont été que je ne louais pas l'Empereur, ou plutôt que je ne parlais ni de lui, ni des Français, que je donnais trop de louanges aux Allemands et en particulier aux Prussiens, dont, disait-il, on ne pouvait jamais faire des hommes; mais il n'a pas cité une phrase de mon livre qui pût être blâmée : ainsi le crime est surtout dans l'omission, et dans l'esprit général du livre qu'on trouvait antifrançais.

« En me conformant au décret qui ordonnait de soumettre les ouvrages à la censure, je crois avoir été aussi loin qu'il était possible, et beau-

coup de gens même pensent que j'aurais mieux fait de ne pas l'imprimer en France. Ainsi donc, je puis me rendre le témoignage que j'ai été même trop prudente, ce qui n'est pas mon tort habituel.

« Je suis très-affligée de n'avoir pas le plaisir de mettre à vos pieds ce que j'ai écrit sur vous, sur Monseigneur le Duc et sur Weimar.

« 11 me semble que dans l'expression de l'opinion publique vous auriez reconnu un sentiment particulier. Enfin le temps m'en donnera peutêtre l'occasion, et, puisque je reste sur le continent, il me sera peut-être possible d'aller vous porter moi-même l'hommage que je vous destinais.

« Je suis, avec respect, etc. »

Plusieurs mois s'étaient écoulés depuis la mesure de rigueur qui avait frappé le dernier

ouvrage de Mme de Staël ; elle s'était enfermée à Coppet et avait vu la condition de son exil rendue plus pénible par la nomination du nouveau préfet du Léman. M. Capelle avait remplacé M. de Barante. Cet administrateur, qui voulait faire du zèle , imagina qu'il parviendrait à persuader à Mme de Staël d'employer son talent à célébrer l'Empereur. 11 n'y réussit point et s'en vengea en lui faisant subir mille vexations. Dans une lettre de 181.1, elle écrit :

a Je ne changerai pas de conduite ; je souffre, « mais le sentiment d'une dignité constante me « soutient. Le nouveau préfet est venu dix fois « me demander d'écrire pour la naissance du « Roi de Rome, etc. J'ai toujours répondu que « ce serait me rendre ridicule aux yeux de l'Em- « pereur que d'aller au-devant de lui quand il « me rejette avec tant de persistance, et je ne « sortirai pas de là. »

Cependant au trouble cruel qu'avait excité dans son âme une injuste persécution avait succédé une sorte d'apaisement. M'"e de Staël avait cherché et avait trouvé un peu de calme dans le travail ; d'ailleurs, pour cet esprit si facilement et, on peut le dire, presque si constamment agité, la mobilité des impressions, naturelle aux organisations que l'imagination domine, apportait souvent un soulagement passager.

Elle écrit à Mme Récamier :

Le 1er janvier 1811.

« N'éprouvez-vous pas comme moi, cher ange, un sentiment de tristesse en songeant qu'une nouvelle année commence ? Les moments heureux qu'on a goûtés dans l'année qui vient de s'écouler s'effacent de la pensée, et l'on ne voit, du moins je ne vois, que ces cruelles époques de douleur qui ont marqué le cours de 1810. 11 y a

aussi quelque chose de mystérieux dans l'avenir qui glace de terreur. Sans doute, tous les moments sont également mystérieux; dans tous également il n'y a qu'un appui, et sans cette pensée l'imagination ne suffirait pas à la terreur ; mais les solennités sont bien inventées pour concentrer les pensées.

« Hélas ! chère Juliette, vous reverrai-je encore ? Je n'en sais rien ; je ne sais pas même si je dois le vouloir. Ah! quelle douleur que cette crainte perpétuelle d'être comme une pestiférée pour tout ce qui vous approche. Je lutte contre mon cœur pour ne pas me plonger dans l'amertume de tout ce que l'exil m'attire. Mais enfin les amis qui résistent à cette épreuve sont les vrais amis, les seuls qu'il faut chérir. J'éprouve quelquefois une sorte de calme qui ne vient pas du tout de moi, mais de Dieu. Cette vie tant agitée que j'ai menée jusqu'à ce jour et dont sa main, et certes pas la mienne, m'a tirée, me donne de l'espérance. Enfin je m'occupe beaucoup et la

journée est courte si l'on repousse la rêverie. Je crois entrevoir que les idées religieuses gagnent de l'empire sur moi.

« J'ai reçu quelques petites lignes de vous et une lettre de Mathieu qui se révolte à l'idée que j'ai désiré que vous vinssiez me voir. Je me soumets si cela est si mal; d'ailleurs je craindrais le voyage pour vous dans cette saison. Mais convenez que M. de B. s'est bien mal conduit envers moi. Je n'aurais jamais cru qu'il fût capable de cette peur déguisée en mal de poitrine; j'en appelle à votre cœur pour partager les sentiments que j'en dois éprouver. Sa présence m'aurait fait dans la circonstance actuelle beaucoup de bien, et comme dans certains moments tout fait souffrir, ce mécompte d'affection m'a été très-sensible. Au reste qui donc, excepté vous, Mathieu de Montmorency, et j'ose dire moi, sait être bien pour une amie malheureuse? Aussi je suis bien lasse du malheur.

« Je suis une personne avec laquelle et sans laquelle on ne peut vivre, non que je sois despotique ou amère, mais je semble à tout le monde quelque chose d'étrange qui vaut mieux et moins que le cours habituel de la vie ; enfin, comme vous êtes plus jeune que moi, que votre esprit comprend tout, quand je ne serai plus, vous raconterez tout cela avec un sentiment de bienveillance qui l'expliquera.

« J'ai eu tous les mauvais présages du monde au commencement de cette année. Ne vous verrai-je donc pas? Chère amie, qui dispose en rien de son existence ? Une seule chose est fixe en ce monde, c'est ce qu'on peut faire pour le devoir. Adieu, cher ange, promettez-moi de me garder cette amitié qui m'a valu des jours si doux. »

3IAUAMK DE STAËL

A Mme IlECAMIER.

Genève, 1811.

« Je n'ai point d'expression, chère Juliette, pour ma reconnaissance. Non, mon ange, je n'accepterai point de vous voir, si rien ne change. Cependant, dites-moi si les eaux d'Àix peuvent avoir quelque inconvénient. Je ne puis me le persuader. Enfin tout est douleur, et la nécessité de mon projet me presse de toutes parts. Si j'avais pu prévoir que des affections si intimes seraient brisées , nul succès littéraire , nulle célébrité n'auraient pu me dédommager de ce que je perds. Les circonstances nous engagent, nul ne peut savoir ce qu'il fait de lui-même. Cependant, je dois vous le dire, la main de Dieu me soutient, et je ne suis plus dans ces états de désespoir qui anéantissaient mon être. Je ne sais si cette grâce

nie sera continuée, car j'ai parfaitement le sentiment que c'est une grâce, et que ce n'est point la propre force de mon âme qui me la vaut.

« J'ai vu Alexis de Noailles1, mais il se tient bien retiré , et il a raison : l'on craint de troubler par son souffle l'air que l'on respire. Vous ne me dites rien de Lacretelle ; permettez-moi de vous rappeler cette commission. Mandez-moi aussi, je vous prie, si vous avez vu M. de Barante, et s'il s'est laissé aller à vous dire ce qu'il a appris à

1. Le Comte Alexis de Noailles, fils du Vicomte de Noailles et petit-fils du maréchal de Mouchy, était né en 1773. Animé des sentiments les plus religieux, il manifesta en 1809 son opposition au gouvernement impérial , en répandant la bulle d'excommunication que le Pape avait lancée contre Napoléon. Mis en prison pour ce fait, il dut la liberté à son frère, Alfred de Noailles, qui était au service, et qui, ayant apporté avec une singulière diligence des nouvelles très-importantes de l'armée, répondit à l'Empereur, lequel l'interrogeait sur la récompense à lui offrir, « qu'il sollicitait l'élargissement de son frère. » Sa demande lui fut accordée. Mais bientôt le Comte Alexis, menacé d'être arrêté de nouveau, se dé-

Paris de la cause de sa destitution. Je me sens partout un être redoutable, et je voudrais sou- 'vent me dépouiller de moi-même. Je remercie Dieu, cependant, de la puissance d'aimer qu'il m'a donnée, et vous en êtes l'objet de la manière la plus tendre. »

Sur ces entrefaites et sans que rien motivât cette rigueur, M. Schlegel, qui, depuis huit années, s'était consacré à l'éducation des fils de

cida à quitter la France ; il allait rejoindre Louis XVIIL lorsqu'il vit Mn,e de Staël en Suisse.

En 1816, Alexis de Noailles, aide de camp de M. le Comte d'Artois, fut successivement commissaire royal à Lyon et plenipotentiaire.au Congrès de Vienne avec M. de Talleyrand, qui lui confia particulièrement le règlement des affaires d'Italie; ministre d'État et député de l'Oise après les Cent-Jours, il se signala par la modération de son caractère et de ses opinions. Il s'était démis de toute fonction publique après 1830, et consacra la dernière partie de sa vie aux bonnes œuvres. Le Comte Alexis de Noailles est mort en 1835.

Mme de Staël, reçut l'ordre de quitter Coppet. L'impossibilité de continuer une pareille lutte apparut alors de plus en plus évidente. L'illustre exilée sentait sa santé, ses forces, son courage s'user à cette résistance inutile. La résolution du départ, plusieurs fois déjà reprise et abandonnée, s'empara plus que jamais de l'esprit de M'ne de Staël.

Elle désirait ardemment pouvoir passer en Angleterre, mais la sévérité du blocus continental, les ports partout fermés aux communications avec ce pays, rendaient la chose à peu près impraticable. Un décret récent menaçait de la prison tout sujet français qui tenterait de se rendre en Angleterre sans autorisation du gouvernement. Mme de Staël se prit à regretter chaque jour davantage d'avoir laissé échapper l'occasion de s'embarquer pour l'Amérique. Son imagination, saisie de nouveau par la terreur, ne combinait plus que des plans de fuite : elle se fixa enfin au projet d'aller en Suède.

Après tout, c'était la patrie de ses enfants, et l'homme qui gouvernait ce royaume était le même général Bernadotte avec lequel la fille de M. de Necker avait eu des rapports journaliers et bienveillants. Mais par quelle route arriver à Stockholm? Penchée sur une carte de l'Europe, Mme de Staël cherchait à se tracer un itinéraire de voyage qui lui rendît possible d'éviter les pays soumis, nominalement ou de fait, à la domination française. Le chemin que la nécessité la contraignit d'adopter semblerait bien bizarre, si l'on ne se rappelait qu'à l'exception de la Russie le continent tout entier était alors sous la serre de l'aigle napoléonienne.

La question du passe-port n'était. pas moins difficile à résoudre : une personne exilée, suspecte comme l'était Mme de Staël, ne pouvait se flatter d'en obtenir un; il eût même été imprudent de le demander, et cependant elle aspirait à quitter Coppet et la Suisse avec la même passion que le prisonnier désire rompre sa chaîne.

Dans cette perplexité, elle écrivit à sa fidèle amie et protectrice, la Duchesse de Saxe-Weimar, afin d'obtenir, par l'intermédiaire de sa belle-fille, sœur de l'Empereur Alexandre, un passe-port russe pour Riga.

Voici cette lettre :

Page 1