A LA DUCHESSE DE SAX.E-W E I M A R
Coppet, ce 23 juillet 1811.
« Madame,
« J'apprends à l'instant, par une lettre de Mme Shardt, le cruel accident arrivé à Votre Altesse; la douleur qu'il me cause est encore augmentée par le chagrin de ne l'avoir pas su. Je ne connais rien de plus pénible que de n'avoir pas partagé dans son àme la souffrance de ceux qui vous sont chers.
« J'écris à Mme de Shardt pour la prier de me donner des détails sur la santé de Votre Altesse ; j'espère qu'elle ne me laissera pas dans l'anxiété par son silence.
« J'ai honte de vous parler de moi dans un pareil moment, mais je sais que le sentiment de vos souffrances ne fait qu'ajouter à votre pitié pour les autres. Ma situation s'est singulièrement empirée depuis que mon livre sur l'Allemagne a été mis au pilon, et pour mille raisons j'ai le besoin de m'échapper de ce lieu qui est devenu une prison. Pour y parvenir, je n'ai qu'un moyen sur, c'est de m'embarquer à Riga, cette ville étant le seul port européen qui ne soit pas dans la dépendance de la France. Les ambassadeurs russes ne peuvent donner de passe-port, même pour Riga, sans l'autorisation du gouvernement russe, et il m'importe extrêmement que la demande de cette autorisation soit secrète, car le gouvernement français, s'il savait que je veux quitter mon séjour actuel, pourrait m'en empêcher.
« J'ose donc vous supplier, Madame , de m' obtenir ce passe-port pour Riga, ou du moins l'ordre à M. de Stackelberg de me le délivrer à Vienne, quand je le lui demanderai, sans que personne, excepté l'Empereur de Russie luimême, en soit informé. Si l'Impératrice mère, qui a eu des bontés pour moi dans mon enfance, daignait m'appeler à Pétersbourg, j'irais sûrement lui présenter mon hommage; mais ce que je préfère, c'est Riga, où des affaires de fortune et surtout la mer me font désirer de me rendre.
« Votre recommandation, Madame, et celle de la Princesse héréditaire, qui, à cause de vous, a daigné me témoigner de la bonté, me feront sans doute obtenir cette simple faveur. — Mais, toute simple qu'elle paraît être, elle aura bien de l'influence sur mon sort et sur celui de toute ma famille , pour laquelle aussi je demande le même passe-port.
« Puisque j'ai commencé ce sujet , il faut que je l'épuisé. J'ose prier Votre Altesse de profiter
de la voie la plus rapide pour me faire obtenir ce passe-port, car la saison s'avance, et je voudrais avoir encore le temps d'aller à Tœplitz et de vous présenter de là mon hommage ; s'il était possible, je prierais Monseigneur le Duc de me donner quelques instants à Tœplitz ou à Caiisbaden. J'aurais bien des choses à lui dire et plus encore à lui demander.
« Croyez-vous, Madame, que je puisse partir déjà, sans crainte, assurée, par votre protection, d'avoir l'issue de Riga ? Je vous devrai, Madame, avec ce passe-port, le repos du reste de ma vie et l'existence future des miens.
« Je serai fière de vous tout devoir, mais je ne pourrai ni vous admirer plus, ni même vous chérir davantage.
« Agréez l'hommage de mon respect. »
En attendant la réponse à cette demande, qui
ne pouvait venir que par une voie sûre et par conséquent lente, Mme de Staël, dont la santé était gravement altérée par le chagrin, par les agitations et par l'opium dont elle faisait un grand abus, alla passer quelques semaines aux eaux d'Àix. Elle mandait de là à M"ie Récamier :
Aix en Savoie, 1811.
« Je suis venue me promener, chère Juliette, dans des lieux où je vous ai vue il y a deux ans, et cela m'a remplie de tristesse. On me dit ([Lie vous m'avez écrit, et dans le déplacement de Genève à Aix j'ai perdu votre lettre. Cela m'inquiète et m'afflige. Ne disait- elle pas, cette lettre , que je vous reverrais ? On attend ici Mme de Boigne. Mesdames de Bellegarde y sont venues pour moi ; elles m'ont dit cent belles choses sur vous et sur moi, ce qui m'a prouvé que je vivais à double, dans vous et dans moi-même. Je voudrais les aimer pour toutes leurs politesses;
mais il y a en elles quelque chose qui inquiète, c'est le manque de naturel : cela fait trouver la niain froide, lors même qu'on la serre.
« Mon Dieu ! que je voudrais causer avec vous ! »
Nous trouvons au milieu de la correspondance de Mme de Staël une lettre d'Auguste-Guillaume de Schlegel, écrite quelque temps après qu'un ordre du préfet de Genève l'avait forcé à quitter Coppet et à se séparer de son illustre amie. Cette lettre, expression sincère des aspirations religieuses et philosophiques du célèbre professeur de Bonn, ne nous a point paru déplacée dans un recueil où nous nous sommes efforcée de faire connaître, par des documents authentiques, le groupe de personnages éminents dont Mine de Staël était l'âme et le centre.
Antérieurement à cette même époque, c'est-à-
dire de 1810 à 1812, il s'était produit en Allemagne un mouvement très-marqué de retour au catholicisme. Zacharias Werner, J. de Muller et Frédéric de Schlegel avaient donné l'éclatant exemple de ces retours à la foi primitive.
La lettre d'Auguste-Guillaume de Schlegel , adressée à M. Mathieu de Montmorency, que nous publions et qui jusqu'à ce jour était restée inédite, atteste à quels combats intérieurs son âme était en proie, et combien était profond le sentiment qin' l'entraînait hors de la communion, dont le culte ne satisfaisait plus ni aux besoins de son imagination, ni à ceux de son intelligence. Cette lettre est datée de Berne, où Schlegel s'était établi en abandonnant Coppet, afin de rester aussi près que possible de la famille à laquelle il s'était dévoué depuis plusieurs années.