‹ Coppet et WeimarChapitre 3 sur 45 · Considérations sur la révolution française, t. II · texte numérisé non relu

Considérations sur la révolution française, t. II

nos armes aux rivages du fabuleux Orient partit de France, et tandis que l'enthousiasme pour le chef qui la dirigeait allait croissant dans les imaginations ébranlées aux récits des exploits lointains de nos soldats, l'anarchie, suite des fautes du Directoire, amenait rapidement à l'intérieur une crise redoutable.

Dans ce danger, tous les yeux se tournèrent vers Bonaparte; on n'attendait le salut que de lui, tant étaient grands alors la confiance qu'il inspirait et le prestige dont l'entourait déjà l'opinion publique.

Il est certain qu'au 18 brumaire il eut la nation entière pour complice.

Mais cette révolution militaire accomplie, les amis de la liberté ne tardèrent guère à s'alarmer des rapides progrès de la tyrannie du Premier Consul.

Mme de Staël et M. Necker furent des premiers à concevoir ces inquiétudes. Cependant nous trouvons dans la correspondance de Mme de

Staël avec Mme Récamier un récit du passage du mont Saint- Bernard qui témoigne qu'elle subissait encore l'impression vive de la gloire de Napoléon, et partageait au moins la curiosité passionnée qu'excitaient en France tous les incidents de la nouvelle campagne d'Italie.

Mme DE STAËL A Mme RÉCAMIER.

H prairial.

« Bonaparte a monté à pied le mont Saint- Bernard comme un simple soldat. Cet homme a une volonté qui soulève le monde et lui-même; sa colère est toute-puissante. Il a surmonté des difficultés inouïes. Il s'est plu, je crois, à traverser le mont le plus escarpé; car il me semble voir sur la carte qu'il pouvait choisir des passages plus faciles.

« Enfin on attend l'événement avec une impatience inexprimable, quoiqu'on n'en doute pas. C'est l'attente sans la crainte1.

« Avez-vous lu la lettre de Volney dans le Journal des Débats ? Précieuse ! »

Ce 13.

« Je vais vous donner des nouvelles précises. Le Premier Consul avait pris le parti de tourner le fort de Bard, qui n'était pas encore pris, de laisser un corps devant pour le masquer, et d'aller en avant.

« Il était à Ivrée, et l'armée s'avançait sur deux colonnes par Verceil et par Chivasso, pour rencontrer l'ennemi qui devait être près de Novare. C'est vers ce lieu qu'on s'attendait à donner une bataille décisive.

1. Le Premier Consul franchit le Saint- Bernard le 23 mai 1800.

« Le général, dont j'ai vu la lettre, comme tous les autres, était plein de confiance ; mais ils regrettaient seulement une partie de leur artillerie, qu'ils n'avaient pu encore passer à cause du fort de Bard et des mauvais chemins des montagnes. Du reste, à Gênes, le 20 de mai, écrivait-on, il y avait encore des vivres pour assez de jours. Je crois donc toujours très-fortement au succès de l'entreprise qui fixera notre sort.

« Sur le Rhin, les Français ont essuyé quelques échecs, mais très-légers.

<i Je ne vous parle pas d'une grande histoire d'un officier brabançon qui a eu, dit-on, Bonaparte pour prisonnier un quart d'heure ; j'ignore si cela est vrai. C'est d'ailleurs un thème facile à broder, et moi je suis un gazetier sévère, quoique très-ému. Le succès est d'une telle importance pour tous !

« La paix est devenue le cri de guerre des soldats. »

M. Necker publia cette même année son dernier écrit politique. L'irritation que causèrent à Bonaparte ses Dernières vues de politique et de finance fut très-vive, car tous les projets de son ambition s'y trouvaient d'avance signalés. En même temps, il fut rapporté au Premier Consul que Mme de Staël s'était exprimée fort librement à son sujet; il s'en plaignit avec amertume à son frère Joseph, que Mme de Staël voyait souvent et dont elle aimait l'esprit et la conversation. Ce fut là le premier symptôme de l'ombrage que le salon de la fille de M. Necker et l'opposition dont il était le centre ne devaient plus cesser de donner à Napoléon devenu tout-puissant.

Il lui attribuait d'ailleurs une grande part à la résistance du Tribunat. « L'un des tribuns, » a raconté Mine de Staël, « ami de la liberté, et doué « d'un des esprits les plus remarquables que la « nature ait départis à aucun homme, M. Benjau min Constant, me consulta sur un discours qu'il

« se proposait de faire pour signaler l'aurore de « la tyrannie. Je l'y encourageai de toute la force « de ma conscience ; néanmoins , comme on sa- « vait qu'il était un de mes amis intimes, je ne « pus m' empêcher de craindre ce qu'il pourrait « m'en arriver. J'étais vulnérable par mon goût « pour la société. Montaigne a dit : « Je suis « Français par Paris. »

« Le fantôme de l'ennui m'a toujours poursuite vie, et c'est par la terreur qu'il m'inspire que « j'aurais été capable de plier devant la tyrannie, « si l'exemple de mon père et son sang qui coule « dans mes veines ne l'emportaient pas sur cette « faiblesse. »

L'élimination de vingt membres1 du Tribunat, parmi lesquels se trouvaient plusieurs amis de Mme de Staël, n'adoucit point son opposition, et

1. Les principaux parmi ces vingt étaient MM. Chénier, Ginguené, Chazal, Bailleul, Courtois, Ganilh, Daunou et Benjamin Constant.

les rapports de société qu'elle entretenait avec Bernadotte accroissaient, d'un autre côté, l'irritation du Premier Consul.

C'est peu de temps après la mesure qui bannissait du Tribunat tous les hommes dont l'opposition et la parole importunaient le Premier Consul, que Mme de Staël écrivait à Mme Récamier, qui visitait alors l'Angleterre, le petit billet que voici :

Paris, ce 13 floréal an x.

« Eh bien, belle Juliette, nous regrettez-vous? Les succès de Londres vous font-ils oublier les amis de Paris?

« Je pars demain pour six mois; tout ce qui vous aime se disperse. Donnez-moi de vos nouvelles; j'espère que vous avez perdu cette singulière timidité que vous éprouviez en m' écrivant. N'avez-vous pas bien vu que je vous aimais, et que cet esprit dont vous m'accusiez ne servait

qu'à mieux vous deviner et à trouver de nouvelles raisons pour vous être tendrement attachée?

« Rien de nouveau à Paris dans les événements de société. Duroc se marie avec Mlle d'Hervas; Mme Grand, dit-on, avec M. de Talleyrand. Bonaparte veut que tout le monde se marie, évoques, cardinaux, etc.

« Si vous voyez la duchesse de Uevonshire 1, je vous prie de lui dire que je désire beaucoup de la revoir.

« Je ne vous reviendrai que l'hiver prochain; deux voyages par an marquent trop exactement la vie, il n'est pas possible d'en oublier les progrès.

« Adieu, belle Juliette ; il me semble que tout le monde s'ennuie à Paris. Depuis qu'on n'a plus

1. Georgina Cavendish, duchesse de Devonshire, célèbre par sa beauté, les agréments de son esprit et son influence politique. Elle était poëte, et Delille a fait une traduction en vers de son poème du Passage du Saintfiothard.

rien à penser ni à dire , on a de la peine à remplir son temps. Vous êtes dans le pays où l'on vit encore par son âme et par son esprit; que direz-vous de nous en revenant ? »

Napoléon n'a guère admis que les femmes fussent destinées à autre chose qu'à faire beaucoup d'enfants et beaucoup de toilette. Une influence intellectuelle et bien plus encore une influence politique accordée à une femme le choquaient vivement. Cet invincible conquérant croyait à la puissance des suions et en avait peur. Les choses allèrent ainsi jusqu'en 1803, l'opposition de Mu,e de Staël grandissant avec le pouvoir de Bonaparte et la malveillance du gouvernement envers elle se marquant de plus en plus.

A l'automne, l'auteur de Delphine, dont les journaux officiels avaient par ordre critiqué avec vivacité l'œuvre nouvelle, vint s'établir à dix

ié MA DAM I- DE STAËL

lieues de Paris, à Maffliers, chez un ami. Elle espérait de là, sans être inquiétée et sans donner d'ombrage à la police, faire de temps à autre quelques courses dans la capitale et se donner le plaisir très-vif pour elle du spectacle. Mais la délation ne tarda pas à représenter Mme de Staël comme ourdissant des intrigues contre le gouvernement : un ordre d'exil lui fut signifié.

C'est alors qu'elle adressa au Premier Consul une lettre dont l'original est entre nos mains. La voici :

Mme DE STAËL AL" PREMIER CONSUL.

Octobre 1803.

« Je vivais en paix à Maffliers sur l'assurance que vous aviez bien voulu me faire donner que j'y pourrais rester, lorsqu'on est venu me dire que des gendarmes devaient m'y prendre avec mes

deux enfants. Citoyen Consul, je ne puis le croire ; vous me donneriez ainsi une cruelle illustration , j'aurais une ligne dans votre histoire.

« Vous perceriez le cœur de mon respectable père, qui voudrait, j'en suis sûre, malgré son âge. vous demander quel crime j'ai commis, quel crime a commis sa famille pour éprouver un si barbare traitement. Si vous voulez que je quitte la France, faites-moi donner un passe-port pour l'Allemagne et accordez-moi huit jours à Paris, pour avoir de l'argent pour mon voyage et faire voir un médecin à ma fille, âgée de six ans, que la route a fatiguée.

« Dans aucun pays de la terre, une telle demande ne serait refusée.

« Citoyen Consul, il n'est pas de vous le mouvement qui vous porte à persécuter une femme et deux enfants; il est impossible qu'un héros ne soit pas le protecteur de la faiblesse. Je vous en conjure encore une fois, faites-moi la grâce entière, laissez-moi vivre en paix dans la maison

de mon père, à Saint-Ouen ; elle est assez près de Paris pour que mon fils puisse suivre , lorsque le temps en sera venu, les cours de l'École polytechnique, et assez loin pour que je n'y tienne pas de maison.

« Je m'en irai au printemps, quand la saison rendra le voyage possible pour des enfants.

« Enfin, citoyen Consul, réfléchissez un moment avant de causer une grande douleur à une personne sans défense; vous pouvez par un acte de simple justice m 'inspirer une reconnaissance plus vraie, plus durable, que beaucoup de faveurs peut-être ne vous vaudront pas.

« Je suis avec respect, citoyen Consul, votre très-humble ef très-obéissante servante,

« îSeckeh Staël de Holstein. »

On sent déjà dans cette lettre l'effroi que l'exil inspirait à M"" de Staël. Cette impression parvint

à son comble lorsque, après avoir subi huit ans ce supplice, elle vit la contagion de la proscription s'étendre à ses amis. Cause involontaire de la disgrâce de M. de Montmorency et de \] Récamier, elle disait alors d'elle-même : «-Je « suis l'Oreste de l'exil, la fatalité me poursuit. »

« On s'étonnera peut-être, écrit-elle ailleurs, que je compare l'exil à la mort ; mais de grands hommes de l'antiquité et des temps modernes ont succombé à cette peine. On rencontre plus de braves contre l'échafaud que contre la perte delà patrie. Dans tous les codes de lois, le bannissement perpétuel a été considéré comme une des peines les plus sévères : et le caprice d'un homme infligeait en se jouant ce que des juges consciencieux n'imposent qu'à regret aux criminels. »

Deux frères du Premier Consul, Lucien et Joseph, firent vainement quelques efforts pour obte-

nir la révocation de cette mesure de rigueur. Forcée de s'éloigner de Paris, Mme de Staël hésita si elle retournerait à Coppet auprès de son père, ou si elle partirait pour l'Allemagne; elle avait depuis quelque temps le désir de visiter ce pays où, de toutes parts, on lui promettait l'accueil le plus empressé. Elle vit dans ce voyage une occasion de se relever, de se venger en quelque sorte de l'outrage que lui faisait le Premier Consul, par les triomphes qui l'attendaient à l'étranger : elle partit donc en compagnie de ses enfants et de Benjamin Constant, l'un des hommes dont, sans contredit, l'esprit avait le plus d'attrait pour elle, parce qu'il était, je crois, celui qui lui donnait le mieux la réplique.

L'arrivée d'une grande dame que précédait une brillante réputation littéraire , dont la conversation étincelante allait personnifier pour les Allemands la vivacité, l'imprévu, le charme de l'esprit français, ne pouvait manquer d'être en Allemagne, et particulièrement à Weimar, un véritable événement. — Pour le 'Duc, et la Duchesse sa femme, notre illustre compatriote était l'objet d'une curiosité bienveillante : l'attitude de victime d'un pouvoir qui préludait alors si rude-

34 MADAME Dli STAËL

ment à l'humiliation des princes allemands, ajoutait la sympathie à leur curiosité.

Herder venait de mourir quand Mme de Staël arriva a Weimar, mais elle y trouvait Gœthe et Schiller. Pour ces deux grands génies plus spécialement appelés à jouter avec elle sur le terrain poétique et philosophique, la curiosité était faible, et la crainte du trouble et du dérangement qu'allait leur causer cette visite, semble avoir d'abord effacé tout autre sentiment. Il est piquant de suivre dans la correspondance récemment publiée de Gœthe et de Schiller, que M. Saint-René Taillandier i nous a fait connaître, les impressions successives et diverses que donne aux deux poètes la présence de la célèbre voyageuse.

Schiller, tout entier à la composition de son Guillaume Tell, se montre d'avance assez impor-

1. Voir, dans le Magasin de Librairie, le travail trèsétendu et infiniment curieux que M. Saint-René Taillandier a consacré à la correspondance de ces deux poètes. Nous lui avons fait plusieurs emprunts.

tuné de cette gloire mondaine qui vient interrompre son inspiration. C'est lui qui annonce à Gœthe la prochaine arrivée de la baronne de Staël.

« M"ie de Staël est réellement à Francfort, lui « mande-t-il, et nous pouvons nous attendre à la « voir bientôt ici. Pourvu qu'elle comprenne l'ai— « lemand, nous en aurons raison ; mais lui expli- <( quer notre religion et lutter contre la volubilité « française, c'est là une tâche trop rude. — Nous « ne saurions nous tirer d'affaires avec elle aussi « aisément que Schelling avec Camille Jordan, « qui était venu à lui armé de pied en cap des « principes de Locke. — Je méprise Locke, dit « Schelling, et l'adversaire resta muet. »

Gœthe, prévenu contre tout ce qui était français, témoigne moins d'empressement encore que Schiller, et s'obstine, aussi longtemps qu'il le peut, à rester àléna, où des travaux scientifiques le tiennent absorbé.

M'ne de Staël fut charmée de Weimar. « Je rea repris courage, dit-elle, en voyant à travers « les difficultés de la langue d'immenses ri- « chessesjntellectuelles hors de France. J'appris « à lire l'allemand, j'écoutais Gœthe et Wieland « qui , heureusement pour moi , parlaient trèsci bien français. Je compris l'âme et le génie de « Schiller, malgré sa difficulté à s'exprimer dans « une langue étrangère. »

Le h janvier j.80/|., Schiller, écrivant à Rœrner, lui mandait : « Ma pièce que j'ai promise au « théâtre de Berlin pour la fin de février m'ab- « sorbe tout entier, et voilà que le diable m'amène « la philosophe française (die franzœsische philo- « sophinne), qui est bien, de toutes les créatures (( vivantes que j'ai rencontrées, la plus mobile, la « plus prête au combat et la plus fertile en « paroles. Mais c'est aussi la plus cultivée, la « plus spirituelle des femmes , et si elle n'était

« pas réellement intéressante, je ne me dérange- « rais pas pour elle.

« Tu peux, d'ailleurs, penser combien une « telle apparition, un tel esprit, placé sur les « sommets de la culture française tout à fait « opposée à la nôtre , et qui nous arrive subite- « ment du fond d'un autre monde, doit contras- « ter avec la nature allemande , et combien elle « diffère de la mienne. Elle éloigne de moi toute « poésie, et je m'étonne de pouvoir faire encore « quelque chose. Je la vois souvent, et comme, « par-dessus le marché, je ne m'exprime pas « facilement en français, j'ai réellement de rudes « heures à passer ! On est obligé pourtant d'es- « timer et d'honorer hautement cette femme pour « sa belle intelligence, son esprit libéral et ouvert « de tant de côtés. »

Il y a plaisir à rapprocher de ces paroles de Schiller, ce que Mme de Staël a dit du poëte :

« La première fois que j'ai vu Schiller c'était « dans le salon du Duc et de la Duchesse de « Weimar, en présence d'une société aussi éclai- « rée qu'imposante; il lisait très-bien le français, « mais il ne l'avait jamais parlé. Je soutins avec « chaleur la supériorité de notre système dra- « matique sur tous les autres : il ne se refusa « point à me combattre, et, sans s'inquiéter des « difficultés et des lenteurs qu'il éprouvait en « s'exprimant en français, sans redouter non « plus l'opinion des auditeurs qui était contraire « à la sienne, sa conviction intime le fit parler. « Je me servis d'abord, pour le réfuter, des « armes françaises, la vivacité et la plaisanterie, a mais bientôt je démêlai dans ce que disait « Schiller tant d'idées à travers l'obstacle des « mots, je fus si frappée de cette simplicité de « caractère qui portait un homme de génie à « s'engager dans une lutte où les paroles rnan- « quaient à ses pensées, je le trouvai si modeste « et si insouciant dans ce qui ne concernait que

« ses propres succès, si fier et si animé dans la « défense de ce qu'il croyait la vérité, que je « lui vouai dès cet instant une amitié pleine « d'admiration. »

Gœthe, accoutumé à faire accepter aux autres ses convenances personnelles, persistait à rester à Iéna, et chargea Schiller de persuader à Mme de Staël de venir l'y chercher. Il lui écrivit le 15 décembre 1803:

« Je m'en remets entièrement à vous pour ar- « ranger au mieux ce qui concerne Mme de Staël. « Si elle veut venir me voir, elle sera la bien- « venue, et pourvu qu'on m'avertisse vingt- « quatre heures d'avance, elle trouvera un ap- « partement bien meublé et une bonne petite « table bourgeoise. De cette manière, nous pour- « rons réellement nous voir, causer ensemble; « et elle restera aussi longtemps qu'elle voudra. « Mes aifaires ne me retiennent que par courts

40 MADAME 13 lî STAËL

<( intervalles, le reste de mes journées lui appar- « tiendra. Mais me mettre en route par un temps « semblable pour retourner à Weimar, faire de « la toilette, aller à la cour et dans le monde, « cela est impossible, et ma résolution à ce sujet « est fortement arrêtée. »

Le Duc intervint, et un ordre de lui fit cesser les égoïstes répugnances de Gœthe à se déplacer. Avant son retour cependant Schiller lui écrivait encore :

« Mme de Staël v(3us apparaîtra sans doute « telle que vous vous l'êtes représentée à priori. « Tout en elle est d'une seule pièce *. on ne « trouve pas en elle un trait disparate ou faux. « Voilà pourquoi, malgré la différence de sa nau ture aux nôtres, on se sent à l'aise près d'elle; « on peut tout entendre de sa part et on se sent « disposé à tout lui dire ; elle est la représenta-

ET LA GRANDE-DUCHESSE LOUISE. il

« tion aussi parfaite qu'intéressante du véritable « esprit français.

« Dans tout ce que nous appelons philosophie, « par conséquent sur les principes les plus élevés « de toutes choses, on est en opposition avec « elle, et cette opposition se maintient en dépit « de son éloquence. Mais chez elle le naturel et « les sentiments valent mieux que la métaphy- <( siqtie, et son esprit s'élève souvent jusqu'à la « puissance du génie. Voulant tout expliquer, « tout comprendre, tout mesurer, elle n'admet « rien d'impénétrable, et ce que le flambeau de « la raison ne peut éclairer n'existe pas pour « elle. De là son insurmontable aversion pour la « philosophie idéaliste, elle n'y voit qu'un ache- « minement vers le mysticisme et la supersti- « tion.

« Le sens poétique, tel que nous le compre- « nons, lui manque complètement : aussi M*"e de « Staël ne peut-elle s'approprier, dans les œuvres « de ce genre, que le côté passionné, oratoire et

« général. Elle n'approuvera jamais le faux, mais « elle n'appréciera pas toujours le vrai. Malgré le « peu d'habitude que j'ai de m' exprimer en frana çais, nous parvenons cependant à nous enten- « dre passablement, et puisque vous parlez cet « idiome avec facilité, je ne doute pas que vos con- « versations avec Mme de Staël n'aient beaucoup « d'intérêt pour vous et pour elle. »

L'illustre voyageuse fut très-frappée de l'esprit prodigieux que Gœthe déployait dans la conversation, et pour en donner une idée, elle compare l'entretien de Gœthe à la conversation de Diderot. Mme de Staël avait elle-même dans ce genre une supériorité que nul n'a contestée, et qui lui faisait désirer de rencontrer des interlocuteurs de sa force. En effet, sans cesser d'être naturelle, sans pédanterie, sans la plus légère affectation, en restant fidèle aux formes de la haute société où elle avait passé sa vie, sans jamais donner prise au ridicule, elle élevait souvent la

conversation jusqu'à l'éloquence, aussi a-t-elle dit quelque part : « L'esprit doit savoir causer. »

Mais cette inconcevable facilité à aborder les questions les plus diverses , sans s'appesantir sur aucune ; cette souplesse à traiter soit avec émotion, soit en se jouant, tous les sujets ; cette promptitude à la répartie, qualité éminemment française et dont Mm" de Staël était si bien douée, troublent et déroutent les étrangers. Gœthe en en était impatienté, et assimilait à une partie de balle ce mouvement rapide de la conversation.

Quelque vive qu'ait été l'admiration que le génie de Gœthe avait inspirée à Mme de Staël, comme rien ne ressemblait moins à la nature expansive et passionnée de l'auteur de Delphine que l'indifférence sceptique du poëte allemand, elle ajoute ce trait au portrait qu'elle trace de lui : « Lorsque je le vis, Gœthe n'avait plus « cette ardeur entraînante qui lui inspira Wer- « ther, mais la chaleur de ses pensées suffisait

« pour tout animer; on eût dit qu'il n'était pas <( atteint par la vie, et qu'il ne la décrivait plus « qu'en peintre. Il attache plus de prix mainte- « nant aux tableaux qu'il nous présente qu'aux « émotions qu'il éprouve : le temps l'a rendu « spectateur. » Il est impossible, ce nous semble, de caractériser avec plus de grâce l'indifférence absolue et l'égoïsme de Gœthe.

Mme de Staël se lia tout particulièrement avec les souverains de Weimar, et surtout avec la Duchesse Louise; cette princesse prit pour elle une affection durable et vraie ; la correspondance qui s'établit entre elles, souvent ralentie par les événements formidables qui s'accomplirent en Europe de ïSOli à 1817, ne cessa qu'à la mort de Mme de Staël.

«La Grande-Duchesse Louise, écrivait celle- <« ci1, est le véritable modèle d'une femme des-

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