‹ Coppet et WeimarChapitre 31 sur 45 · Le Philosophe incormu · texte numérisé non relu

Le Philosophe incormu

Après avoir lu cette lettre, on a le droit de supposer que celui qui Ta écrite est mort et a vécu catholique. Rien n'est moins prouvé cependant.

Schlegel, après la mort de Mme de Staël, prêta un pieux concours à la publication des œuvres complètes de cette femme célèbre, puis il retourna en Allemagne et se fixa à Bonn.

Professeur à l'université de cette ville, il se vit bientôt vivement attaqué et même menacé dans la conservation de ses fonctions; ses ennemis l'accusaient d'être secrètement catholique. Schlegel répondit à ces assertions par une fougueuse profession de foi protestante.

Le secret de ses convictions intimes est resté entre Dieu et lui.

Rentrée à Coppet au mois d'août , M"" de Staël v reçut la visite des deux amis dont l'affec-

tion devait, en toute circonstance et sans crainte d'aucun péril , s'associer à ses peines et à sa destinée.

Mathieu de Montmorency vint en Suisse le premier ; il n'y était que depuis peu de jours lorsqu'une lettre du ministre de la police lui signifia un ordre d'exil*, sans omettre d'indiquer que sa présence chez M'ne de Staël était une des causes déterminantes de cette mesure.

Mme Récamier s'était annoncée à Coppet; comme M. de Montmorency, elle voulait revoir son amie une dernière fois avant qu'elle ne quittât la France. Il n'était que trop probable, après le coup qui venait d'atteindre M. de Montmorency, qu'un sort semblable la menaçait. Mme de Staël, désespérée , ayant inutilement essayé de l'empêcher d'arriver, espéra au moins qu'un départ immédiat mettrait encore Mme Récamier à l'abri : elle la supplia de s'éloigner, mais il était trop tard, l'ordre d'exil était rendu. La belle et courageuse personne qu'il frappait se croisa avec

l'avis qui lui en était donné. Mais Mme de Staël ignorait encore cette circonstance lorsqu'elle adressait à Paris la lettre qu'on va lire, et où elle se montre uniquement occupée de l'exil de Mathieu de Montmorency, qui lui était seul connu.

Mme DE STAËL A Mmp RECAMIER.

« Chère amie, comme votre départ a replongé ma vie dans la nuit! Vous avez non-seulement des qualités admirables, mais un intérêt dans tout ce que vous faites qui supplée pour moi à la vie la plus animée.

« C'est une singulière fatalité que de voir en vous et dans Mathieu ce qui convient en tout point h mon bonheur, et d'être séparée par un

abîme de a^ amis qui me tendenl les bras de

l'autre bord.

« Une idée m'est venue encore en pensant à Mathieu : c'est qu'il est le tuteur de mes enfants (il a accepté, vous le savez, ce titre à la mort de M. de Staël)1; par conséquent, il remplissait presque un devoir en venant ici au moment où Albert va partir. Je vous dis cela surtout pour que vous placiez ce fait en causant avec Junot,

1. Éric-Magnus, Baron de Staël-Holstein, entra fort jeune dans la diplomatie, et fut envoyé, au commencement du règne de Gustave III, comme conseiller d'ambassade à Paris, où il devint bientôt ambassadeur.

Il épousa en 1786 la fille unique de M. Necker, alors ministre, et fut successivement accrédité comme ambasgadeur de Suède auprès de la Convention et du Directoire, après l'avoir été à la cour du Roi Louis XVI. Il fut rappelé à Stockholm en 1799.

Le désordre de sa vie et de ses affaires avait obligé M"lr de Staël à se séparer de lui, afin de mettre la fortune de ses enfants à l'abri de ses dilapidations.

Le Baron de Staël mourut à Poligny, en se rendant à Coppet avec sa femme, le 9 mai 180'2. Elle reçut son dernier soupir.

car vous serez comme moi, j'en suis sûre, bien occupée de cet exil. Et moi, et moi, qui puis m'en croire la cause ! Dieu m'a préservée, je l'espère, d'une plus vive douleur encore, le bouleversement de votre sort. »

Deux jours après, ce sort lui était connu. — En l'appreuant, elle écrivit à Mme Récamier :

« Je ne puis vous parler ; je me jette à vos pieds; je vous supplie de ne pas me haïr. Au nom de Dieu, mettez du zèle pour vous; afin que je vive, tirez-vous de là. Que je vous sente heureuse ! Que votre admirable générosité ne vous ait pas perdue ! Ah ! mon Dieu , je n'ai pas ma tête à moi , mais je vcfus adore ; croyez-le et prouvez-moi que vous le sentez en vous occupant de vous-même, car je n'aurai de repos que si vous êtes hors de cet exil.

« Adieu, adieu! Quand vous reverrai-je? Pas dans ce monde.

« Adieu. ))

Ce dimanche.

Je n'entreprendrai pas de peindre la situatioi d'âme de Mme de Staël ; elle n'avait jamais pu se résigner à son propre exil. Quel ne fut pas soi désespoir, lorsqu'elle eut la certitude d'avoir entraîné dans le même abîme deux généreux e fidèles amis. Elle passait du paroxysme de k douleur dans un profond abattement.

« Il me prend, écrit-elle, des moments de mélancolie si profonde que je suis prête à me laisse) mourir. — On est presque mort quand on est

exilé : c'est au tombeau seulement où la poste arrive.

« Je suis plongée dans une espèce de désespoir qui me dévore ; ne faut-il pas que je tente d'y échapper? Je ne crois pas que je me relève jamais de ce que j'éprouve ; rien ne m'intéresse plus; je ne trouve de plaisir à rien; la vie est pour moi comme un bal dont la musique a cessé, et tout, excepté ce qui m'est ravi, me paraît sans couleur. Je vous assure que si vous lisiez dans mon âme, je vous ferais pitié. Je suis bien convaincue que le plus grand service que je puisse rendre à vous , à Mathieu, à ce qui m'entoure, c'est de m'éloigner. Il y a, je vous le dis, une fatalité dans mon sort ; je n'ai pas un hasard pour moi , tout ce que je redoute est ce qui m'arrive. Je me sens un obstacle à tout bien pour mes enfants et pour mes amis. Pardon de vous peindre un éclat si maladif de l'âme quand vous êtes vous-même dans une situation où tout votre courage vous est nécessaire ; mais il faut avant tout que vous sachiez ce qui se passe en moi. Je me contiens à l'exté-

rieur : une sorte de fierté me conseille de ne pas trop montrer ce que j'éprouve. Les larmes des autres se sèchent si vite, et, quand on leur demande ce qu'ils ne peuvent plus donner, on a l'air d'un créancier importun. Mais si je me laissais aller, j'offrirais le plus misérable spectacle. J'ai recours sans cesse à la prière, mais parfois il me semble que j'ai fatigué la Divinité et que le ciel est d'airain pour moi. Loin de tourner la vivacité de mes impressions au dehors . c'est contre moi que je les dirige : je me dis que je suis donc bien coupable, 'car Dieu est juste et ne fait porter à chacun que ce qu'il mérite. Enfin, depuis que je vous ai quittée à Ferney, depuis la nouvelle de votre exil, il n'est pas entré dans mon cœur un sentiment qui me fît respirer. — J'ai quelquefois une lassitude de souffrir que je prends pour du soulagement ; cela va deux ou trois jours, et puis la douleur revient plus vive, parce que j'ai repris des forces pour la sentir. Mon meilleur moment , c'est

quand je me couche, et très-souvent des souffrances physiques m'ôtent le seul bien que je goûte, le sommeil. »

On comprend tout ce que devait avoir de poignant pour Mme de Staël la pensée de l'infortune qu'elle avait causée, et, en présence des agitations auxquelles elle s'abandonnait et qui usèrent cette noble et puissante nature, on est saisi d'une tendre et respectueuse pitié. Évidemment la peine que Mme de Staël éprouvait était hors de proportion avec le malheur de l'exil, mais ces belles imaginations de poètes ou d'artistes sont ainsi faites; et que de fois les facultés créatrices auxquelles nous devons les chefs-d'œuvre qui nous enchantent n'ont-elles pas donné aux génies qui en étaient doués une puissance plus développée de souffrir !

Une couronne au front est une épine au cœur,

a dit le poëte de Nîmes. Hélas! il semble qu'il

n'ait que trop raison! Ne jugeons donc pas avec sévérité des souffrances d'imagination exagérées peut-être ; mais tenons d'autant plus de compte à Mme de Staël de n'avoir fait aucune concession à un pouvoir injuste, et de ne s'être abaissée à aucune démarche dont la dignité de son caractère put recevoir la moindre atteinte.

Son livre de Dix années d'exil reste sa vengeance et l'éloquente malédiction qu'elle a jetée à ses persécuteurs.

Dans l'hiver de 1811 à 1812, M"'e de Staël

alla passer quelque temps à Genève ; elle y connut un jeune officier dont les blessures mettaient la vie en péril, s'émut pour lui de pitié. lui inspira une passion profonde et l'épousa secrètement. Elle n'aurait certainement jamais consenti à quitter le nom aristocratique auquel elle avait ajouté une illustration littéraire ; M. de Rocca, d'ailleurs, était beaucoup plus jeune qu'elle ; la crainte de quelques railleries mon-

daines contribua peut-être à décider M,ne de Staël à tenir cette union secrète.

Elle écrivait de Genève à Mme Récamier, qui passait à Châlons la première année de son exil, et qui supportait son complet isolement avec un rare courage :

Genève, 1811.

« Me voici dans cette ville où je me. suis tant ennuyée depuis dix ans. Fasse le ciel que vous n'éprouviez pas ces tristes retours des mêmes ennuis qui sonnent si douloureusement le temps !

<( Je lis un ouvrage que je vous conseille comme distraction. Il me semble que ces sortes d'écrits animent la solitude. Ce sont les lettres de Mme du Defland à Horace Walpole. Ce sont des souvenirs de la société qui a pré-

cédé celle que nous avons connue. Mon père et ma mère y sont souvent nommés.

« Quel temps paisible! et cependant la nature savait y faire entrer le malheur. Cette femme est devenue aveugle, et cet exil est encore plus affreux que les nôtres. Ah! chère Juliette , où est le temps où je ne vous parlais que du mien , où vous étiez heureuse et brillante à Paris, où vous m'y faisiez vivre en me parlant de tout ce que vous jugiez avec tant d'esprit, de vivacité, de finesse? Chaque année m'a apporté un nouveau malheur. Mais celle-ci ! je ne sais ce qu'on pourrait y ajouter. J'ai reçu d'une de nos consœurs d'exil, M,ne des Cars1, une lettre pleine de noblesse. Vous a-ton dit qu'on a refusé à Mme de La Trémoille 2

1. La Duchesse des Cars, femme du premier maître d'hôtel du Roi Louis XVIII, eu premières noces la Marquise de Is'adaillac. Elle (''tait exilée aux îles Sainte-Marguerite.

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