Également exilée
d'aller dan» la ville voisine de sa terre soigner la santé de son mari?
« Passé le printemps prochain, profitez de la puissance de voyager et n'usez pas la vie dans l'attente. J'ai fait ainsi et je m'en repens.
« Adieu, mon ange, adieu. Je croirai renaître à la lumière quand je vous reverrai, si je vous revois jamais. »
LA MEME A Mult P.ECAMIER.
Genève, 1811.
« Vos réflexions sur les lettres de M"" du Deffand sont très-spirituelles et je suis parfaitement de votre avis sur son caractère, mais elle est naturelle, et je ne puis dire à quel point cette qualité, même seule, suffit pour m' attacher. Cela
donne à sa correspondance une vie qui me la fait finir comme je quitterais une personne avec laquelle j'aurais longtemps vécu; et puis ce qui est parfaitement naturel semble nous retracer quelque chose de notre propre vie.
« Mme du DefTand est une personne dont les défauts ont du rapport avec les miens; j'espère qu'il n'en est pas ainsi de mes qualités. C'est une chose curieuse dans ses lettres que cette lanterne magique de noms dont nous avons connu, moi quelques-uns. vous les fils, nous deux les familles.
a J'ai lu le. fameux Conaxa*, et je l'ai mieux
t. Les Deux Gendres furent représentés à Paris le 11 août 1810 avec un succès inouï. Vingt-huit représentations successives n'avaient point satisfait l'empressement du public, lorsqu'une maladie de Fleury fit momentanément disparaître la pièce du répertoire de la Comédie- Française. Imprimés, les Deux Gencives ne perdirent rien de leur vogue. Deux éditions en furent rapidement enlevées ; ils eurent les honneurs d'une représentation à Saint- Cloud, et le 11 août l'Académie nommait Etienne, Fheu-
aimé que les Deux Gendres, quoique la fin n'en soit pas bonne. Le grand défaut des Deu.r Gendres, c'est que le sujet fait mal. 11 rappelle le Roi Léar, et, comme cela se passe dans la bonne compagnie, cela nous touche de trop près. Conaœa est plus une farce. L'immoralité comme la tristesse du sujet disparaissent à travers ce
reux auteur de ce chef-d'œuvre, au fauteuil vacant dans son sein.
Etienne (Charles-Guillaume), né en 1777, avait alors trente-trois ans seulement. Plusieurs pièces de circonstance, et surtout une jolie petite comédie restée au théâtre, Bruyes et Palaprat, avaient appelé sur lui l'attention publique avant l'éclatant succès des Deux Gendres. Etienne était dans l'enivrement de son triomphe, lorsqu'on découvrit tout à coup que le sujet, le plan de sa pièce, les caractères, des tirades entières du dialogue versifié étaient pris à un drame composé au wir siècle par un jésuite anonyme, pour les écoliers du collège de Rennes, sous le titre de Conaxa. Le public, indigné, se montra d'une sévérité impitoyable pour le plagiaire bien rente, car Etienne était rédacteur en chef du Journal de l'Empire, enlevé à ses légitimes propriétaires, et chef d'une des divisions de la police générale.
vieux style qui fait de tous les personnages des bouffons.
« Chère Juliette , vos lettres sont à présent le seul intérêt de ma vie. Dans cet ennuyeux pays mon temps se dissipe avec des gens à qui je n'ai rien à dire, qui n'ont aucune relation qu'avec le dehors, et me font l'effet de marionnettes qui jouent mal, ce qu'autrefois je voyais faire à mes semblables. »
A LA MEME
Genève, octobre 1812.
<( Vous ne nous avez pas dit un mot du passage de l'Empereur à Châlons. Je ne sais pourquoi j'avais espéré quelque chose pour vous de ce passage, et je vois que vous n'avez même rien essayé.
Vous avez un caractère d'une étonnante noblesse, et le contraste de vos traits si délicats et si gracieux avec une si grande fermeté d'àme est quelque chose d'incomparable. Mathieu de Montmorency a, comme vous le savez, l'autorisation d'aller quarante lieues partout, et à Montmirail seulement à vingt-cinq : il choisit Vendôme. C'était aussi mon château en Espagne que Vendôme. Comme on appelle bonheur ce qui semblait de la peine , quand la destinée descend plus bas ! Il vient un temps où la moindre parcelle de vie est un bien, et j'ai connu un paralytique heureux de remuer le bout des doigts.
« Vous me dites que j'ai un avenir : je puis me tromper, les pressentiments sont des aperçus trop fins pour être analysés; mais je ne me tirerai de rien, je n'arriverai point à cet avenir et ma vie finira cruellement et bientôt. Je passe des heures entières à me faire à l'idée de la mort. Je regrette mon talent peut-être avec égoïsme. mais enfin je sens en moi des puissances supé-
rieures qui n'ont point encore été développées, et leur destruction m'afflige.
<( Cher ange, dans vos prières demandez à Dieu la paix pour mon âme. »
Pendant ce séjour à Genève que Mme de Staël trouvait si maussade, et quoique toute sa correspondance de cette époque porte l'empreinte d'un extrême abattement, son esprit ne restait point inactif et elle n'était point infidèle à ses habitudes de travail.
C'est alors qu'elle écrivait les Réflexions sur le suicide, publiées en Suède dans l'hiver de 1812 à 1843.
On se rappelle que dans le premier dénoùment de Delphine, M""' de Staël, en faisant accompagner Léonce au supplice par la femme qu'il aime et dont il est aimé, suppose que son héroïne a puisé le courage do eette terrible
mission dans la certitude qu'elle a de ne pas survivre à son amant. Delphine succombe en effet au poison qu'elle a pris.
Ce dénoùment, où je ne conteste pas qu'il y ait un rëel talent, fut sévèrement et, à mon avis, justement blâmé. Mme de Staël elle-même l'a condamné, puisqu'elle substitua une autre conclusion à son œuvre. Sa conscience, un moment égarée sur cette question, ne tarda pas à revenir à l'appréciation chrétienne qui fait un crime du suicide. Préoccupée avant tout de la vérité, l'auteur de Delphine étudia, avec la bonne foi qui l'a toujours caractérisée, cette grave question de morale religieuse et sociale ; son travail est aussi judicieux qu'élevé.
,Je trouve dans une lettre à Mme Récamier, écrite immédiatement après celle qu'on vient de lire, le passage suivant :
« Je vous envoie, avec les bracelets que vous
ni MADAME DE STAËL
avez daigné accepter, un brouillon de mes Réflexions sur le suicide que vous m'avez demandées et que je vous prie de faire parvenir à Mathieu dès que vous les aurez lues. Je vous demande en grâce de me donner votre parole d'ange de ne les montrer à personne et de n'en point garder de copie.
« Tous ces envois m'attristent profondément : il me semble que je fais mon testament. »
Ce travail n'était pas le seul dont M'"e de Staël s'occupât; elle avait conçu le plan d'un poëme de Richard Cœur de Lion, et c'est encore dans une lettre à son amie exilée que je rencontre quelques mots sur ce projet. d'ouvrage.
Genève.
« Vous êtes la plus aimable personne du inonde, chère Juliette, mais vous ne parlez pas
assez de vous. Vous mettez votre esprit, votre charme dans vos lettres , mais jamais ce qui vous concerne ; donnez - moi des détails sur vous.
« Ma vie est triste ici : Schlegel a des défauts qui me cachent quelquefois ses vertus, et puis je ne sais pas vaincre mes souvenirs et mes goûts de France. Ah! vous qui réunissez tout ce qui me plaît dans ce genre à tout ce que j'estime ailleurs, faut-il donc que je sois ainsi séparée de vous !
« S'il m'est donné de revoir vous et Mathieu et mon pays quelques années avant de mourir, je serai contente de mon sort. Je me suis créé un travail qui m'est nécessaire ; il a un avenir. Je crois vous avoir mandé que c'est un poëme historique de Richard : les recherches qu'il exige me conviennent en ce moment ; cela me soutiendra quelque temps encore. Dieu tend toujours sa main dans la détresse. »
Cette dernière réflexion faite si simplement a quelque chose de touchant.
11 est impossible , quand on parcourt les lettres de Mme de Staël, de n'être pas frappé du progrès incessant de ce noble esprit vers des croyances religieuses toujours plus dominantes, vers un sentiment moral toujours plus élevé : le même progrès se marque dans ses écrits. Le temps, en mûrissant cette grande âme, la dégageait peu à peu des ardeurs terrestres. Ce n'était plus le bruit, le succès, la gloire seulement qu'elle ambitionnait ; M""6 de Staël donnait désormais à son talent, elle voulait à toutes les œuvres littéraires un but plus haut, le perfectionnement de soi et des autres. Le .malheur lui avait beaucoup appris ; mais jamais, même au milieu des enivrements de la jeunesse , elle n'avait cherché un abri dans des théories corruptrices. Elle savait aimer, honorer la vertu, e] en inspirer l'enthousiasme à tout ce qui l'entourait.
ET LA GRAiNDE-DUCHESSE LOUISE. 225
Sincère avec elle-même et avec les autres, elle avait un grand sentiment des convenances ; cette parfaite sincérité, jointe à une bonté sympathique, s'alliait à une grande mobilité d'impressions; c'était là un des traits de son caractère et un des charmes de son commerce.
La duchesse de Saxe-Weimar subissait cet irrésistible attrait, et, en dépit des circonstances terribles où se trouvait l'Europe, malgré la difficulté et le peu de sécurité des communications entre un souverain étranger et une exilée, on la voit écrire fidèlement et provoquer les lettres de Mme de Staël, en lui demandant des détails sur ce qui la touche.
Mme de Staël lui répond :
Genève, 1812.
« Madame,
« Une maladie assez douloureuse, causée par les chagrins, m'a retenue près d'un mois dans
mon lit et m'a empêchée de répondre à l'instant, comme je le voulais , à la lettre dont Votre Altesse a daigné m'honorer. Une marque de son souvenir est toujours ce qui peut me flatter le plus.
« M. Sismondi, que Votre Altesse a daigné se rappeler, donne ici un cours de littérature du Midi qui a beaucoup de succès. Il se propose d'en donner un du Nord .l'année prochaine, et Weimar ne sera sûrement point oublié dans l'histoire des progrès de l'esprit humain. M. Benjamin Constant est à Gœttingue; M. Schlegel, qu'on avait éloigné de moi, a retrouvé un asile en Suisse, et je ne suis séparée de lui qu'ici , — c'est encore beaucoup trop ; mai-s de qui ne suis-je pas séparée? Oserai-je prier Votre Altesse de présenter mes respectueux hommages à Monseigneur le Duc? Vous allez être entourés d'orages ; cette crise est la dernière du continent : par terre ou debout chacun conservera sa place après cette époque. Moi, je n'aspire qu'à
traverser les mers, et mon avenir dépend de l'alternative de crainte ou d'espoir qu'on me donne à cet égard.
« Je n'ai pas encore pu me procurer le nouvel écrit de Goethe.
(( Les voyages dès livres ne sont guère plus libres que ceux des personnes. Si jamais j'en fais un volontairement sur cette terre, il me rappellera sûrement aux pieds de Votre Altesse.
« M. de Saint-Priest l, que vous connaissez. je crois, Madame, vient d'être banni, à soixantedix-huit ans, de Genève, de France, de Suisse et d'Italie. Il va errer en Allemagne. Il parait qu'on lui fait un tort d'avoir un fils au service de Russie. J'ose solliciter toujours de temps en temps quelques marques de souvenir de Votre Altesse.
« Je ne cesserai point de suivre de loin ses nobles destinées, et si l'obscurité nous enveloppe