‹ Coppet et WeimarChapitre 43 sur 45 · Mémoires d'Outre-Tombe, t. IV · texte numérisé non relu

Mémoires d'Outre-Tombe, t. IV

« fin du dîner, elle m' adressa timidement quelques « mots sur la maladie de Mme Staël; je tournai un « peu la tête et je levai les yeux

« Et c'est ainsi que Mme de Staël, en réunis- « sant deux personnes jusque-là étrangères l'une « à l'autre, leur laissait, à un repas funèbre, son « souvenir et l'exemple de son attachement im- « mortel. »

L'inaltérable douceur de Mme de Staël ne se démentit pas un moment; elle cherchait fréquemment sa force dans la prière, et une seule fois, en parlant des épreuves de sa vie passée, il lui échappa de dire : « Que de toutes les facultés « qu'elle avait reçues en don. une seule avait ac- « quis son entier développement, c'était la faculté u de souffrir. »

La pensée de son père lui était sans cesse

présente, et elle répétait souvent : « Mon père « m'attend sur l'autre bord. »

Je l'ai, hélas ! trop souvent remarqué : si prévue que soit une mort, elle surprend toujours. 11 en lut ainsi pour M"ie de Staël ; quelques heures avant le dernier moment, il se fit un grand apaisement dans ses souffrances; et le soir qui précéda sa mort, le calme qui s'était produit dans son état était tel, que M. de Montmorency put quitter à onze heures le chevet de sa mourante amie, où veillait la tendresse passionnée d'une fille, en se flattant d'une nuit meilleure! Ce même jour, lk juillet 4817, à cinq heures du matin. Mme de Staël exhalait doucement son dernier soupir. Elle était âgée de cinquante" et un ans.

La mort de cette femme illustre fut non-seulement une irréparable perte pour les lettres, mais, dans les circonstances difficiles où se trouvait placé le pays, on a le droit de dire que ce fut un malheur public. M",u de Staël avait fait ses

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preuves de dévouement à la liberté et elle acceptait franchement la Restauration. Dans les Considérations sur la Révolution française, son dernier ouvrage et celui qui, en scellant le jugement qu'on peut porter sur elle, classe si honorablement son nom parmi nos plus éminents publicistes, elle s'écrie avec un touchant orgueil : « Je « me glorifie de rappeler ici que la déclaration « signée par Louis XVIII à Saint-Ouen, en 181 II. « contenait presque tous les articles garants de « la liberté que M. Necker avait proposés à « Louis XVI on 4 789. avant que la Révolution « du iïx juillet eût éclaté. »

M'"e de Staël représentait en etlét l'intime alliance de la tradition et du régime constitutionnel, et il est permis de croire que, si la Providence avait prolongé sa vie, elle eût exercé par l'autorité que lui donnait son talent, par sa grande existence, par ses relations avec les hommes importants de tous les parfis, et enfin par la con-

ciliante modération de son caractère , la plus salutaire influence.

u Mon système, disait-elle en 1816. est toui jours en opposition avec celui qu'on suit, et mon « affection la plus sincère pour ceux qui le « suivent. »

On n'attend pas de nous une appréciation du génie et des nombreux écrits de MmB de Staël : des maîtres l'ont faite. M. J. Chénier, Benjamin Constant, M. de Bonald. M. Villemain, en ses belles leçons, M. Sainte-Beuve, dans ses Portraits de femmes, ont tour à tour apporté le tribut de leur admiration à ce talent si brillant, presque toujours oratoire, et que distinguent principalement une surabondance . un mouvement, une ardeur de pensée sans égale. Ils ont fait ressortir avec quel art et quelle vérité étaient tracés les caractères de ses romans; quelle finesse dans l'observation des mœurs, et de quel ferme

coup d'œil cette femme, dont l'esprit avait une grâce si parfaite, pouvait envisager les plus hautes questions de la morale ou de la politique.

Ce que nous avons essayé, c'est de faire mieux connaître l'âme et le noble cœur de Mme de Staël, et pour cela il fallait la laisser parler dans l'abandon d'une correspondance intime.

Elle-même a résumé sa vie dans ces paroles qu'elle adressait à M. de Chateaubriand bien peu de semaines avant de mourir :

« J'ai toujours été la même, vive et triste; j'ai « aimé Dieu, mon père et la liberté. »

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