‹ Coppet et WeimarChapitre 8 sur 45 · Son fils Auguste de Staël · texte numérisé non relu

Son fils Auguste de Staël

restés jusqu'à trois heures du matin à voir danser la Reine dans une pantomime qui représentait le retour d'Alexandre à Babylone. Il y avait deux mille spectateurs; la pompe des costumes et la beauté des figures étaient vraiment très-remarquables.

« Plusieurs quadrilles ont succédé à celui-là, et Kotzebue1 est arrivé en prêtre de Mercure, peut-être en Mercure lui-même, une couronne de pavots sur la tête, un caducée à la main, et laid, et disgracieux au point de ne pas conce-

1. Kotzebue (Auguste-Frédéric-Ferdinand), né à Weimar le 21 mai 1761.

Doué d'une imagination brillante, de beaucoup d'esprit et d'une prodigieuse activité, Kotzebue participa à la rédaction d'une foule de recueils périodiques, composa des romans qui, traduits, imités, répandus dans l'Europe entière, sont aujourd'hui parfaitement oubliés. Mais c'est comme auteur dramatique, malgré les imperfections de ses pièces,, qu'il se montra supérieur. Le théâtre de Kotzebue ne se compose pas de moins de 98 pièces. Il n'en est aucune où il n'ait mis de la verve, une grande entente de la scène, des mots pathétiques et des situations saisis-

voir comment, selon l'expression de Goethe, mon imagination n'en est pas gâtée pour la vie. Ah ! Weimar ! Weimar ! Tous ces essais dans le genre français me paraissent si loin du véritable mérite des Allemands! Ce n'est pas une imitation de Paris, c'est une manière d'être originale que j'aime à trouver hors de France. Enfin, je causerai dans deux mois avec Votre Altesse : il me semble que je voudrais y être déjà.

« La Princesse Guillaume m'a chargée de vous présenter son respect. A ce respect royal oserai-je

santés; il avait le don d'émouvoir, et tel de ses drames, Misanthropie et repentir, par exemple, a fait verser plus de larmes que des chefs-d'œuvre.

Après avoir affiché des principes révolutionnaires, Kotzebue fut successivement au service de trois souverains de la Russie ; protégé par Catherine, objet de l'engouement de Paul Ier, il fut enfin chargé d'une mission- occulte en Allemagne par l'Empereur Alexandre. Il périt à Manheim sous le poignard d'un étudiant bavarois, Ch. Sand, fanatique affilié à la Burschenschaft, et qui crut, en immolant Kotzebue, délivrer l'Allemagne de l'un de ses oppresseurs.

ajouter le mien qui est uni à l'attachement le plus tendre.

« J'écrirai à Monseigneur le Duc le courrier prochain. Je dois dîner avec le Prince Louis chez Mme de Berg, et je lui parlerai de mes impressions d'une manière plus détaillée, car jusqu'à ce jour personne n'a pu me parler que de ballets.

« Votre Altesse pardonnera la confusion de cette lettre, j'écris en me réveillant, la tête encore remplie de cimballes et de trompettes.

« La pauvre Mme de Voss se meurt.

« Je suis avec un profond respect, Madame, votre très-humble et très-obéissante servante.

« Necker Staël de Holsteix. »

Un demi-siècle écoulé, en rapprochant, pour les lecteurs de notre génération, des événements dont les contemporains ne pouvaient prévoir la suite, fait apparaître simultanément à nos

yeux la pompeuse mascarade où la belle Reine Louise, idole de son époux et de son peuple, conduisait le quadrille triomphant du retour d'Alexandre à Babylone, et cette même princesse insultée par un vainqueur grossier dans sa capitale envahie. Le contraste est aussi étrange que saisissant.

Parmi les personnages de la famille de Prusse, que Mme de Staël distingua particulièrement , il faut mettre au premier rang, le Prince Louis- Ferdinand, tué deux ans plus tard au combat de Saalfeld : elle a consacré quelques lignes touchantes à la chevaleresque figure de ce jeune héros. Elle connut en même temps le frère de ce prince qui, fait prisonnier dans le même combat, se rendit en Suisse et reçut l'hospitalité au château de Coppet.

Ce fut à Berlin , et de la bouche même du Prince Louis-Ferdinand que Mrae de Staël apprit l'arrestation et le meurtre du Duc d'Enghien. ïl n'est guère nécessaire de dire quelle indignation elle en éprouva. Elle était alors au moment de

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partir pour Vienne avec l'intention d'y séjourner quelques semaines, et elle partit en effet. Rien ne semblait devoir troubler la pleine sécurité que lui donnait la santé de M. Necker, elle venait de recevoir de lui une lettre dans laquelle il lui exprimait, sur la catastrophe accomplie, une réprobation énergique, mais à peine arrivée en Autriche, elle fut frappée comme d'un coup de foudre par la nouvelle de la maladie et du danger imminent de son père.

Mme de Staël se mit précipitamment en route, se flattant, contre toute vraisemblance, du bonheur de le revoir.

Elle adressa en quittant Vienne cette lettre à la Duchesse de Saxe-Weimar :

« Madame,

« Je pars, je quitte Vienne où mon bonheur a fini. — Je conserve pour vous la plus tendre , la

plus respectueuse reconnaissance. Si je reviens à la vie, je reviendrai vers vous : niais chaque jour creusera plus avant la douleur dont je dois mourir, je ne sais à quelle époque.

« Plaignez-moi dans votre palais, dans cette noble solitude où vous savez vous guider vousmême. Pensez quelquefois à un cœur déchiré où vivra votre souvenir.

- a Si Votre Altesse écrit au Duc, qu'il y ait un adieu de moi . un remercîment aussi à la Princesse Caroline. J'ai regretté de ne pas la voir; mais faut-il apprendre à sa jeunesse comment la destinée peut s'écrouler en une fatale seconde?

« J'offre à Votre Altesse, l'hommage du plus tendre et du plus profond respect,

a N. S. de H. )> Ce 1" mai 1804.

Les affections de famille ont été très-puissantes

sur l'âme de M",e de Staël ; elle fut une mère attentive et tendre , et dirigea l'éducation de ses enfants avec un ferme bon sens, quoique avec une extrême douceur; elle était adorée par eux. Mais la piété filiale fut chez elle le sentiment dominant. Supérieure par l'esprit à M. Necker, l'admiration passionnée qu'elle éprouvait pour lui eut sur son cœur un empire que rien ne pouvait égaler. Parfois même cet enthousiasme éclate dans les écrits de M'ne de Staël d'une manière un peu importune au lecteur, qui ne saurait s'élever au même diapason. Mais quelque opinion que l'on ait de l'homme d'Élat auquel elle accorde une importance peutêtre exagérée, le culte filial qu'elle lui avait voué est un sentiment aussi respectable que touchant.

La perte de ce père idolâtré plongea Mme de Staël dans un véritable désespoir; elle n'en sortit que pour chercher à peindre et à faire mieux apprécier du public l'objet de ses éternels regrets.

M. Necker était mort au mois d'avril 1804; dans l'automne qui suivit, sa fille publia les ma-

ET LA GRANDE-DUCHESSE LOUISE. fil

nuscrits laissés par lui, avec une notice sur son caractère et sa vie privée. Ce devoir accompli, Mme de Staël, dont la douleur avait altéré la santé, résolut d'aller chercher en Italie un ciel plus clément. Elle devait y trouver aussi une puissante distraction à sa peine, dans de nouveaux objets d'études et d'inspiration.

Elle annonçait ce prochain voyage à la Duchesse Louise par la lette suivante :

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