‹ CoquelicotChapitre 13 sur 17 · CHAPITRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE CINQUIÈME

Fleur -de-Mai se souvient d'un axiome de feu son père, et le met en pratique.

Fleur-de-Mai quitta l'hôtel du vicomte à huit heures. 11 ne devait se rendre au Palais-Royal qu'à dix, et, par conséquent, il avait deux heures devant lui.

Il songea à passer par son logis de la rue de l'Arbre-Sec, et à y prendre Coquelicot ; un seigneur de bonne mine ne pouvait se présenter décemment sans son laquais ou son écuyer.

Par conséquent, il traversa la Cité, décidé à prendre le pont Saint-Michel, et à gagner la rue de l'Arbre-sec par la berge de la rive droite; mais dans la Cité, fort calme et presque déserte quelques heures auparavant, le jeune Blaisois rencontra un flot de populaire s'allongeant et se dérou-

lant en tous ses sens. Les femmes criaient, les hommes murmuraient ; çà et là un orateur improvisé montait sur une borne et haranguait la foule.

Le bruit de la mort prochaine du cardinal s'était répandu dans Paris, et les vieux frondeurs relevaient la tête insensiblement, cherchant à ameuter le peuplecontre M. Fouquet, le surintendant des finances, lequel, disait-on, succéderait inévitablement au Mazarin.

Fleur-de-Mai était pressé; il joua des 1 ^3

coudes et se fit jour. D'ailleurs, il avait au côlé une longue épée, les gens du peuple n'en avaient pas, on lui fit place et la foule s'écarta.

Fleur-de-Mai traversa le pont Saint-Michel et atteignit la place du Chàtelet; là, même rumeur que dans la Cité, mêmes cris de joie provoqués par l'agonie du cardinal^ mêmes imprécations contre le surintendant. Le jeune Blaisois suivit le quai, et le remonta jusqu'au pont Neuf, sans se soucier davantage de l'agitation du popu-

COQUEIJCOT 227

laire. Cependant, à l'entrée du pont Neuf, et à la hauteur de la rue de la Monnaie. la foule était si pressée, et trépignait d'une si furieuse façon, que Fleur-de-Mai comprit qu'il devait se passer Là quelque chose ,dc plus extraordinaire que dans la Cité et sur la place du Châtelet.

Et, en effet la fouleentourait une litière du fond de laquelle une femme poussait de grands cris, et appelait au secours.

La litière avait été déposée à terre; le peuple colletait les porteurs, et criait :

« A l'eau, la mazarine ! A l'eau, la surintendante !

— Oh! oh! se dit Fleur-de-Mai, c'est une femme, et une femme de qualité bien cerlainement ; Fleur-de-Mai, mon ami, jl faut jouer de la rapière et la dégager. »

Et notre héros, mettant flamberge au vent, cria de toute la force de ses poumons :

« Place, marauds ! place ! place :

Le ton d'autorité de Fleur-de-Mai, et plus encore peut-être la lame nue de sa ra-

pière, contribuèrent puissamment à lui ouvrir un passage, et il put arriver ainsi jusqu'à lalilière, par laportière de laquelle il vit sortir la tête effarée d'une vieille dame qui joignait les mains de désespoir, et disait :

« Mes bons amis, vous vous trompez, je ne connais ni M. de Mazarin, ni M. le surintendant; je suis la marquise de Pré- Gilbert, et je demeure place Royale avec ma nièce, la chanoinesse de Mailly. »

A ce nom qui vint mourir à son oreille,

Fleur-de-Mai poussa un cri, et, d'un bond, il alleignil la litière, renversant les deux hommes du peuple qui retenaient les porteurs captifs.

C'était la tante de la chanoinesse, il fallait la sauver.

« Arrière! marauds, imbéciles! cria-t-il de nouveau; que parlez -vous donc de Mazarin et de surintendant; ne reconnaissezvous pas celte dame? »

L'arrivée subite, de Fleur-de-Mai avait un peu ébranlé la résolution des plus

forcenés. Parmi la foule, nul n'avait des armes, et le jeune homme tenait au poing une épée avec le plat de laquelle il distribuait force horions de droite et de gauche. « Sauvez-moi, monsieur! sauvez-moi l disait la marquise éperdue. Je viens de Chailloloùje vais chaque soir faire mes dévotions au couvent des Ursulines pendant tout le mois de mai, et rentrais paisiblement chez moi, quand ces gens-là ont arrêté mes porteurs, et ont prétendu que j'étais des amis du cardinal.

232 COQCELICOT

— Eh bien, dit fièrement Fieur-de-Mai dont l'œil lançait des éclairs, et autour duquel le cercle s'élait refermé à dislance, car la pointe de sa rapière intimidait fort, quand cela serait?

— A bas le Mazarin ! répondit la foule.

— M. le cardinal, coniinua Fleur-de- Mai, n'est-il pas Tami du roi?

— A bas le xMazarin!» vociféra une voix derrière lui.

Le chevalier se retourna et vil une sorte

de reître en guenilles, d'aventurier mal accoutré, et, comme lui, portant une épée.

Le reître allait droit à lui, et la foule, comprenant qu'il lui venait un auxiliaire, jugea prudent de lui confier sa querelle, et s'écarta petit à petit, comme si elle eût voulu laisser à ces deux hommes d'épée le soin de décider si l'on jetterait à l'eau oui ou non la marquise de Pré-Gilbert.

Fleur-de Mai l'attendit de pied ferme.

la pointe de l'épée au visage, et lui dit froidement :

« Que voulez- vous?

— Je veux, dit le reître, savoir de quel droit vous vous mêlez des affaires du peuple.

— Pardon, interrompit Fleur-de-Mai ; à qui ai-je l'honneur de parler d'abord?

— Je me nomine Aventurino; j'ai été brigadier dans un corps de cavalerie franche, et le cardinal m'a licencié. C'est

pour cela que j'en veux au cardinal et à ses amis.

— Moi, dit Fleur-de-Mai, je suis le chevalier de Chastenay, page du roi, el au nom du roi, je vous ordonne de vous retirer. »

Le prestige de la royauté était à cette époque dans toute sa force et dans tout son éclat, le mot de roi avait un pouvoir magique, et cette foule, qui vociférait contre le premier ministre, se découvrit respectueuse, cria : Vive le roi! et se tut.

« Place!» dit Fleur-de-Mai.

La foule continua à s'écarter, mais le reître ne bougea pas.

« Eh bien, moi, dit-il, je vous jure que ni vous ni cette litière ne passerez. »

Et il dégaina et fondit sur Fleur-de-Mai.

■ Je suis perdue ! » s'écria la vieille marquise en se rejetant éperdue au fond de sa litière, lorsqu'elle eut vu le reître et Fleur-de-Mai croiser le fer.

Le combat fut court et terrible. Le reître était un spadassin consommé; mais Fleur-

COQtELICOT 237

de-Main défendait la tante de celle qu'il aimait, et Dieu est pour les amoureux.

L'épée du reître effleura l'épaule du chevalier, celle du chevalier creva la poitrine du reître, et le coucha tout de son long au pied de la litière.

Alors la foule, qui était naguère pour le reitre, se rangea du parti du vainqueur et cria : « Vive le roi! » une fois encore; puis on prit la litière et on la porta triomphalement jusqu'à la place Royale, escortée

par Fleuc-de-Mai, à qui la marquise avait tendu la main avec effusion.

Quelques bourgeois plus obstinés étaient demeurés seuls à l'entour du reître agonisant et blasphémant.

Les uns soutenaient que sa blessure était mortelle, les autres voulaient le transporter dans la maison la plus voisine et appeler un chirurgien, quand tout à coup un homme accourut, et bousculant tout le monde,, se pencha précipitamment sur le blessé moribond.

COQCELICOT 239

Cet homme était vêtu à peu près de même façon qu'Aventurino; comme lui il avait un accent italien fortement prononcé, et il lui ressemblait assez pour qu'on jurât qu'ils étaient frères.

« Corpo di Bacco 1 s'écria le nouveau venu, mon frère est mort! Oh ! vendeita ! vendetta! »

Et il se pencha, l'œil en feu, écumant de rage, collant son oreille à la bouche du moribond, ei murmurant :

« Qui t'a frappé? quel est ton meurtrier ?

— Un page du roi ! répondit Avenlurino d'une voix étouffée.

— Son nom ! son nom ?

— Le chevalier... de... de... » essaya d'articuler le reître en vomissant une gorgée de sang.

Et il expira. Le nom du chevalier n'avait pu jaillir de ses lèvres.

L'Italien se redressa farouche, silencieux, l'œil sauvage et brillant d'un feu sombre ;

il n'adressa pas une seule question aux assistants, mais il posa la main sur le cœur du mort et dit lentement :

n Dors en paix, frère, tu seras vengé! » Puis il chargea le cadavre sur ses épaules, s'éloigna et se perdit dans une de ces petites ruelles sombres qui avoisinaient l'église Saint-Germain l'Auxerrois.

Pendant ce temps-là, Fleur-de-Mai, escortant toujours la litière de la marquise, était arrivé à la place Royale et s'était arrêté sur le seuil de celte maison où, quel- I U

*242 COQL'FJ.ICOT

qucs heures auparavant, on avait transporté le chevalier du Yernais.

Ce dernier venait d'en sortir lorsque la marquise y arriva. Les gens du peuple s'étaient retirés en saluant avec respect, et Fleur-de-Mai était demeuré auprès de la marquise, ne sachant trop s'il devait également se retirer, quelque envie qu'il eût de pénétrer dans la maison et d'y revoir la belle chanoinesse.

« Ah! monsieur, s'écria la marquise

sortant de sa litière et lui prenant les mains avec tendresse, jen'oublierai jamais le service que vous m'avez rendu. Sans vous, j'étais perdue.

— Ma conduite est fort simple, madame, répondit modestement Fleur-de-Mai ; et quant à la reconnaissance dont vous parlez, vous ne m'en devez aucune, madame, car je suis moi-même l'obligé du vicomte de Mailly.

— Mon neveu ? s'écria la marquise ; vous le connaissez ? »

Eu ce moment la chanoinesse arriva et salua Fleur- de-Mai d'un sourire :

— N'est-ce point vous, monsieur, ditelle, à qui mon frère a servi de second ce malin, et qui avez blessé le chevalier du Vernais?

— Oui, madame, répondit Fleur-de- Mai en rougissant.

— Comment! exclama la marquise,

vous connaissiez monsieur

coQUr-Lir-OT 24-5

— Je l'ai vu cinq minutes ce malin, auprès du lit du blessé. »

Et la chanoinesse rougit légèrement de ce mensonge.

Mais soudain elle poussa un cri et pâlit. Elle avait aperçu quelques gouttes de sang qui raouchetaient le pourpoint de Fleurde-Mai à la naissance de l'épaule.

« Ciel! murmura-t-elle, vous êtes blessé !

— Oh! si peu... ce n'est rien... une égratignure, » répondit l'adolescent, que lapa-

246 COQtFLICOT

leur subite de la chanoinesse rendait le plus heureux des hommes.

La marquise s'empressa de donner des ordres. On alla quérir le chirurgien, et la chanoinesse conduisit Fleur-de-Mai dans son propre oratoire, l'aidant elle-même à quitter son pourpoint, et déchirant sa chemise d'une main frémissante pour juger de la gravité delà blessure. Fleur-de-Mai était fou de bonheur, et il oubliait sa douleur pour ne voir que la fée charmante qui lui prodiguait ainsi ses soins.

Le chirurgien, le même qui avait pansé du Vernais quelques heures plus tôt, déclara que la blessure était une simple écorchure, et qui n'empêcherait nullement Fleur-de-Mai de se servir de son bras.

« Cependant, dit la marquise avec une tendre insistance, le repos ne saurait nuire au chevalier. Nous allons vous faire préparer un logis.

— Impossible ! madame, » répondit Fleur-de-Mai en souriant.

Et il raconta en quelques mots l'histoire de sa journée, c'est-à-dire son entrevue avec Mazarin mourant, la façon dont il avait été accueilli par le roi, et le rendez-vous que Sa Majesté lui avait assigné à dix heures du soir au Palais-Royal, enfin sa querelle avec le chevalier du Vernais, son duel et sa liaison presque spontanée avec le vicomte.

n Je le vois, dit la clianoinesse, qui dissimulait son trouble sous un sourire, vous êtes presque déjà de la famille. Mon

frère est votre ami, ma tante et moi vous devons la vie...

— Mais, interrompit Fleur-de-Mai mû par un sentiment de jalousie secrète, si j'ai quelques droits à votre bienveillance, j'en ai aussi, ce me semble, à voire rigueur.

— Et en quoi, bon Dieu ? exclama la chanoinesse.

— N'ai-je point blessé le chevalier ?

— Peuh ! fit madame de Mailly avec une

250 COQCFXICOT

adorable petite moue remplie de dédain.

Pourquoi vous cherchait-il querelle?

— Mais il est votre... ami... poursuivit Fleur-de-Mai toujours jaloux, ou plutôt il est celui du vicomte... » Fleur-de-Mai n'osait pas, en présence de la marquise, faire une allusion à la rencontre de Palaiseau.

Un sourire moqueur glissa sur les lèvres de la chanoinesse.

« C'est vrai, dit-elle, et je ne sais réellement pas quel est le prétexte de cette

amitié. Car, ajoula-t-elle, le chevalier est un fat, il est querelleur, acariâtre, et je ne connais pas un regard plus hypocrite et plus faux que le sien. »

Madame de Mailly accompagna ces mots d'un regard qui semblait dire à Fleurde-Mai :

« Etes-vous satisfait? et serez-vous encore jaloux ? »

Fleur-de-Mai comprit ce regard et frissonna de joie.

La chanoinesse se tourna alors vers sa tante.

« II est certain, reprit- elle^, que mon frère qui déjà a bien des choses bizarres dans son existence, n'en pouvait avoir une plus excentri 4ue et plus extraordinaire que son amitié pour le chevalier.

— Peut-être, hasarda timidement Fleurde-Mai, est-ce une liaison d'enfance?

— Détrompez-vous, elle remonte à quelques années seulement; mon frère a rencontré le chevalier en Italie, ils se sont re-

COQ^l^ELICOT 253

trouvés à Paris peu a près, el le chevalier, prétend mon frère, lui a rendu un éminent service. »

Fleur-de-Mai était ravi du ton légèrement impertinent dont se servait la chanoinesse en parlant du chevalier. Malheureusement l'heure s'écoulait et le moment d'aller au Palais-Royal était venu.

Fleur-de-Mai endossa son pourpoint et prit congé, non sans avoir demandé, en rougissant, la permission de faire, à quel-

25 i COQUELICOT

ques jours de là, une visite de remerciement à la marquise. Au moment où il quittait le boudoir de la chanoinesse, la jeune femme lui dit avec un certain trouble :

u Peut-être ignorez-vous, monsieur, un usage de la cour de France ? »

Fleur-de-Mai l'interrogea du regard- « Quand on entre aux pages ou dans un régiment, c'est la coutume que votre sœur, votre mère, où à défaut, une amie vous fasse cadeau d'une dragone pour la nouer au pommeau de votre épée. »

Fleur-de-Mai tressaillit; la chanoinesse continua :

« Vous arrivez seul à Paris, et bien certainement vous ignoriez cet usage. Ma tante noie permettra donc de réparer l'oubli et de vous offrir, pour votre épée, une dragonne que je destinais à mon frère hier encore, mais qui vous appartient de plein droit, après le service que vous nous avez rendu. »

Et la chanoinesse ouvrit le tiroir d'une

chiffonnière; en relira un beau cordon soie et or à deux glands, et le noua de ses belles mains à la garde du jeune Blaisois frémissant d'enthousiasme.

Or, si l'amour pousse quelquefois au mutisme les plus hardis, il délie en revanche la langue des plus timides, et Fleurde-Mai, loin de balbutier un remerciement embrouillé, répondit fort nettement et avec un sourire délibéré :

« Me voici dans l'obligation, madame,

COQIEI.ICOT 257

de mettre à vos pieds le premier trophée qu'aura conquis mon épée.

— C'est fait, » répondit-elle en souriant ; et elle montra au jeune homme, d'un regard, la vieille marquise qui s'était assoupie dans son fauteuil, et du doigt un fin mouchoir de batiste tout constellé de petites

taches de sang.

Ce mouchoir, la jeune chanoinesse en

avait étanché goutte à goutte le sang qui

avait jailli de la blessure de Fleur-de-Mai, I 47

tandis qu'on préparait le premier appareil.

Le jeune homme se senlit prêt à défaillir, el tandis que la chanoinesse serrait précieusement le souvenir, il s'enfuit.

Mais l'un et laulre avaient échangé un suprême et dernier regard, et avec ce regard, les deux jeunes gens avaient en même temps échangé leur cœur.

Fleur-de-Mai s'en alla à travers les rues jusqu'à l'hôtellerie de la Croix du Trahoir, d'abord chancelant et abasourdi, ainsi qu'un homme que sa raison abandonne ;

puis il se remit insensiblement, et prit alors cette attitude conquérante des hommes à qui tout réussit.

En une heure, le timide et naïf Fleurde-Mai se trouvait métamorphosé; il était redevenu le hardi damoiseau de la ville de Blois, le page fanfaron et spirituel, le pourfendeur de dix-huit ans qui ne doute absolument de rien et marche résolument à la conquête du monde, assuré d'avance de la victoire.

260 COQIEMCOT

M Par la mort-Dieu ! se jura-t-il à luimême avec l'outrecuidance crun capitaine de lansquenets, je la reverrai, dussé-je escalader son balcon, et elle m'aimera, dussé-je prendre une ville d'assaut à moi tout seul. »

Ce fut dans ces belles dispositions qu'il rejoignit Coquelicot.

L'honnête écuyer était philosophiquement et mélancoliquement assis à la porte de riiôtellerie, fumant dans une grande

pipe flamande, suivant l'usage de la soldatesque qui avait contracté cette habitude dans les guerres des Pays-Bas. A la vue de Fleur-de-Mai, il accourut vers lui et lui serra expansivement les deux mains :

« Ah! mon cher maître, murmura-t-il, permettez-moi, maintenant que nous voilà seuls, de vous complimenter sur ce beau coup d'épée de tout à l'heure.

— Lequel? demanda Fleur de-Mai avec une fatuité adorable.

— Comment, lequel?

— Sans doute, il y en a deux.

— Deux ! exclama Coquelicot.

— El même trois, acheva Fleur-de-Mai montrant avec un sang-froid superbe quelques gouttes de sang qui maculaient encore son pourpoint.

— Vous vous êtes battu, et je n'étais pas là!

— Ma foi, reprit Fleur-de-Mai, feu mon père qui avait été capitaine, et qui s'y connaissait, prétendait que, tant qu'on

n'avait pas tué un homme en duel, on était un pur blanc-bec.

— Et... fit Coquelicot anxieux.

— J'avais blessé le chevalier, c'était insuffisant, et j'étais encore un blanc-bec trois quart. J'ai voulu être un homme.

— Mais enfin... qu'avez-vous fait?

— J'ai tué, d'un très-beau coup de quarte, un ancien brigadier de reître, qui me barrait le passage et se permettait dêtre insolent avec un page du roi.

— Son nom?

264 coQUEr.icoT

— Attends donc .. il se nommait Aventurino.

— Bon ! je le connaissais.

— Ah! mon Dieu^ peut-être était-il ton ami?

— Penh ! il y a dix ans que je ne l'ai vu ; d'ailleurs c'était un mauvais drôle.

fl Mais, insista Coquelicot qui jugeait cette oraison funèbre plus que suffisante pour le reître Aventurino, comment cela est -il donc arrivé? »

cogrELicoT 265

Fleur-de-Mai raconta succintement tout ce qui lui était advenu^ et puis, comme tout amoureux a besoin d'un confident, il lui dépeignit avec enthousiasme sa flamme naissante pour la chanoinesse.

CoquelicoL l'écoutait gravement; lorsqu'il eut fini, le vieux soldai aspira coup sur coup deux énormes bouffées de tabac qu'il rejela ensuite en spirales, puis il dit avec son sourire triste :

« Récapitulons un peu : à dix heures du matin, vous pénétrez, malgré vents et ma-

266 coQnxicoï

rées, forçant toutes les consignes, chez monseigneur le cardinal; à midi vous donnez un premier coup d'épée, à deux heures vous admirez une femme, à cinq vous avez un ami, à huit vous tuez un homme, à neuf vous êtes éperdument amoureux. Si le diable s'en fut mêlé, il n'eût pas mieux réglé l'emploi de votre journée.

— Eh bien ? demanda Fleur-de-Mai.

— Eh bien ! monsieur le chevalier, acheva Coquelicot, je trouve que vous

débutez à ravir sur le terrain de la cour et des aventures, et si cela continue, dans deux ans vous serez mort ou maréchal de France; un mari jaloux vous aura fait assassiner, ou toutes les duchesses du Palais- Royal se mourront d'amour pour vous.

— La prophétie me plaît, murmura Fleur-de-Mai ravi.

— Mais en attendant, continua Coquelicot, il ne faut pas oublier, monsieur le page du roi^ que Sa Majesté vous attend

268 COQCEIICOT

au Palais-Royal vers dix heures, el qu'il en est neuf trois quarts. Or, vous le savez, le roi ne saurait attendre.

— C'est juste, dit Fleur de-Mai; allons au Palais Royal. »

Et il rajusta son manteau, inclina d'un air fanfaron son feutre sur l'oreille gauche, et prit le chemin du Palais-Royal, qui n'était qu'à deux enjambées de la rue de rArbre-Sec.

Le noble édifice avait à celle époque-là un guichet spécial pour les gentilshommes

CÔQtEUCOT 269

de service, et qui donnait sur la rue qui devait plus tard s'appeler rue de Valois.

Ce fut à ce guichet que Fleur-de-Mai, guidé par la vieille expérience de Coquelicot, se présenta :

« Où allez-vous ? lui demanda un garde du corps.

— Chez le roi, répondit Fleur-de-Mai sans sourciller.

— Le roi ne reçoit personne à cette heure.

— Excepté ses pages.

— Vous êtes page du roi?

— Oui, camarade.

— Votre nom ?

— Le Chevalier de Chastenay.

— Je ne connais aucun page de ce nom.

— C'est fort possible, car je n'entre en fonctions que ce soir. »

COQUIÎLICOT 27 I

Et Fleur-de-Mai passa devant le garde stupéfait, grimpa l'escalier, suivi toujours de Coquelicot, et arriva au premier étage où, se trouvant dans les antichambres de Sa Majesté, il fit demander par un huissier de service monsieur Laporte, premier valet de chambre.

Monsieur Laporte vint sur-le-champ.

« Monsieur, lui dit Fleur-de-Mai qui avait acquis déjà toute la hardiesse de son emploi, Sa Majesté a bien voulu m'admettre

272 COQl'ELICOT

aujourd'hui parmi ses pages; je suis le chevalier de Chastenay.

— Très-bien, monsieur, répondit monsieur Laporte, Sa Majesté m'a ordonné de vous introduire dans son cabinet aussitôt que vous vous présenteriez. Suivez-moi. »

Fleur-de-Mai fit signe à Coquelicot de l'attendre, et suivit monsieur Laporte. Celui-ci le conduisit par un corridor dérobé, poussa une porte devant lui et se penchant à son oreille :

COQIELICOT 273

« Attendez, dit-il, que Sa Majesté s'aperçoive de votre présence. »

Monsieur Laporte s'en alla, referma la porte, et Fleur-de-Mai, ébahi, regarda autour de lui.

Il était dans une vaste salle faiblement éclairée par une seule lampe placée au milieu d'une table couverte de papiers en liasses.

Auprès de cette table, deux hommes,

assis vis-à-vis l'un de l'autre, compulsaient

minutieusement ces paperasses, échan- I 48

géant parfois quelques mois à voix basse.

L'un de ces hommes était jeune, et bien qu'il tournât le dos à Fleur-de-Mai, le jeune homme le reconnut sur-le-champ.

C'était le roi.

L'autre pouvait avoir quarante ans ; il était presque chauve, d'aspect commun et sévère : un grand pli lui traversait le front et donnait à sa lourde physionomie une expression de dureté.

Cependant la loyauté brillait dans son œil gris et rond, et parfois ses lèvres s'illu-

minaient d'un sourire mélangé de finesse et de franchise qui semblait plaire fort à Sa Majesté. Ce personnage était monsieur Colbert, premier commis de finances chez monseigneur Jules de Mazarin, à cette heure à l'agonie.

« Monsieur Colbert, disait le roi, vous êtes bien certainement le plus habile financier de mon royaume, et je remercie le cardinal de vous avoir recommandé à moi, mais vous êtes en même temps un fort honnête homme, car avec ledésordrequi règne

dans les finances de l'Elat, et grâce à l'emploi que vous occupez, il n'eut tenu quà vous de faire une fortune considérable.

— Comme les amis de M. Fouquet, le surintendant des finances de Votre Majesté, répondit Colberf, dont le regard clair étincela.

— Précisément. Mais, patience, monsieur, et justice sera faite.

— 11 est certain, Sire, poursuivit Col-

bert, euVaprès les notes que je lui ai soumises, Votre Majesté peut s'en rendre un compte exact, il est certain qu'au train dont il va, M. Fouquet, qui est déjà l'homme le plus riche du royaume.

Colbert s'arrêta à dessein. Louis XIV releva la tète et laissa jaillir de ses yeux cet éclair fulgurant qui révélait le grand roi futur dans ce monarque de vingt-deux ans.

« Patience, monsieur Colbert..., patience... >•

— M. Lyodol et M. d'Eymeri, poursuivit Colbert, on fait en dix années une fortune scandaleuse.

— Ils seront pendus sous trois jours, dit froidement le roi.

— M. Fouquet, continua l'impitoyable Colbert, fortifie Belle-lsle- en-Mer et s'en fait une redoutable forteresse.

— Je l'enfermerai à la Bastille.

— A la Bastille, Sire...

— Pourquoi pas?

— Mais il est surintendant...

— Monsieur, ditle roi avec calme, M. de Mazarin m'a donné tout à l'heure un excellent conse'I.

— Ah ! fit Colbert.

— Sire ! m'a-t-il dit, moi mort, ne prenez jamais lin premier ministre.

— Eh! bien ?... demanda le financier.

— Eh bien, je suivrai le conseil du cardinal.

— Qui donc gouvernera le royaume ?

— Moi! » dit simplement le roi.

280 COQrELICOT

Colbert frissonna, il avait deviné Louis XIV tout entier.

« Ceci me conduit à penser, reprit Sa Majesté, que s'il n'y a pas de premier ministre, point n'est besoin de surintendant.

Colbert regarda le roi.

« Un contrôleur général des finances suffira, M. Colbert. »

Le roi appuya avec intention sur ces derniers mots, et Colbert, immobile et froid en

apparence, sentit son cœur se gonfler d'ambition.

« Monsieur, ajouta froidement le roi, je veux faire maison nette. M. de Mazarin mort, je choisirai mon monde moimême.

II y eut un moment de silence; Fleur-de- Mai était au supplice. Le roi fit un mouvement, il espéra être aperçu, mais Louis XIV était absorbé par sa pensée.

« Il faudrait avoir un plan de Belle-Isle, » dit-il tout à coup.

282 ' COQCELICOT

Le regard deColbert étincela.

« Monsieur Colbert, poursuivit le roi, nous enverrons un maître de requêtes en

Bretagne.

— Le roi est le maître, répondit le futur contrôleur général: mais pour obtenir les... preuves ôonl le roi Si heso'm, (et il appuya sur ce mot de preuves, qui était tout un acte d'accusation), il faudrait un de ces messagers adroits et sûrs qui n'éveillent point l'attention. M. Fouquet a des amis, des espions, des créatures sur toutes les

roules. Un maître des requêtes, un exempt des gardes, un homme connu à la cour pourappartenir à Voire Majesté, ne feraient pas vingt lieues hors de Paris sans être as-

sassmes. »

Un éclair de colère passa dans les yeux du roi.

« Monsieur, dit-il, je veux que dans un an les routes de mon royaume soient aussi sûres pour tous mes sujets que la place publique des grandes villes, et qu'on n'y

puisse arrêter que les assassins et les voleurs. »

Puis, réfléchissant, le roi reprit :

« M. Fouquet, m'a-t-on dit, a en Bretagne des ramifications infinies; s'il croyait sa liberté menacée, il révolutionnerait cette province avec quatre lignes de sa main adressées à la noblesse.

— Ceci est vrai, Sirt, ditColbert, et l'agent le plus actif, le plus populaire que le surintendant ait envoyé en Bretagne à

diverses reprises, est son frère Tabbé Fouquet.

— Ahl fit le roi, et où est-il, cet abbé Fouquet ?

— D'après les rapports que j'ai re(,us aujourd'hui même, il est encore à Paris, mais il se dispose à partir.

Pour la Bretagne ?

— C'est incontestable, bien que ses préparatifs de départ aient un air de mystère» Use rend sans doute à Ancenis, oii mon-

sieur Fouquet entretient trois cents piqueurs.

— Trois cents piqueursl plus que le roi de France n'en a ?

— C'est que le roi de France ne s'en sert qu'à la chasse.

Le roi fronça le sourcil.

« Et monsieur Fouquet, acheva Colbert, s'en fera au premier jour des gardes du corps .

Le roi (it un brusque mouvement sur son siège.

— Ceci est trop d'impudence, s'écriat-il. »

— L'abbé, poursuivit Colbert, va sans doute porter à la noblesse bretonne des instructions et des promesses. Qui sait si le surintendant ne rêve point la succession de M. de Mazarin ?

— Il faut que cet homme soit arrêté, dit Louis XIV, et que les papiers dont sans doute il est porteur ne parviennent point aux Bretons. »

Colbert parut réfléchir.

« Le plus simple, dit-il, serait d'établir une souricière aux environs d'Ancenis. Mais je le répéterai à Votre Majesté, il faut pour cela un homme étranger à la cour et à la maison du roi, un émissaire inconnu... et c'est difficile à trouver.

— Je le trouverai, M. Colbert, soyez-en sûr. »

En ce moment le roi se retourna et aper-

COQL'ELICOT 289

çul Fleur-de-Mai immobile et chapeau bas.

Louis XIV fronça le sourcil.

« Comment, monsieur, dit-il, vous étiez là ?

— Oui, Sire, répondit Fleur-de-Mai, et j'ai n)algré moi surpris un secret d'Etat. M. Laporle, en m'introduisant, m'avait recommandé d'attendre que Votre Majesté

m mterrogeat.

Louis XIV attacha sur le jeune homme son regard perçant et ckir.

« Vous êtes gentilhomme, monsieur, n'est-ce pas? lui demanda-t-il.

— Oui, Sire.

— Alors, la parole d'un gentilhomme doit me suffire; donnez moi la vôtre que vous avez oublié déjà ce que vous venez d'entendre.

— Sur mon honneur et mon écusson, je le jure ! » dit gravement Fleur-de- Mai .

COQLII'LICOT 291

Louis XIV conlinuail à le regarder attentivement.

« Monsieur, lui dit il encore, vous êtes brave...

— Je le crois, Sire.

— Moi je le sais, répliqua le roi ; vous vous êtes battu ce matin même, à midi sonnant, sur la place Royale avec un certain chevalier du Vernais, une créature de M. Fouquet, je crois ?

Et le roi interrogea Golbert du regard.

Le financier feuilleta quelques notes et dit:

f Du Vernais, officier démissionnaire, sans patrimoine, joueur, vicieux, dévoué au surintendant qui paye ses dettes et lui confie d'assez vilaines missions. »

— Très-bien, dit Louis XIV. Vous l'avez blessé à la cuisse. Le mal n'est pas grand, monsieur, puisque ce du Vernais est un

assez triste gentilhomme; mais je vous préviens que je vais remettre en vigueur les édits (lu feu roi mon père contre le duel. Le sang de mes gentilshommes appartient à la France, et ils ne le peuvent verser que sur un champ de bataille. Avez-vous été blessé ? poursuivit le roi.

— Non, Sire.

— Alors, d'où viennent ces gouttes de sang que je vois sur votre pourpoint ?

Fleur-de-Mai rougit légèrement.

« C'est un second coup d epée, Sire ; je l'ai reçu à huit heures du soir.

— Comment ? s'écria le roi avec un mouvement d'impatience où perçait néanmoins une satisfaction légère, deux duels en un jour, monsieur, à votre âge !

— Ah ! Sire, répondit hardiment Fleurde Mai, on insultait M. le cardinal, et on voulait jeter à l'eau deux femmes de qualité. »

Et Fleur-de-Mai raconta au roi la scène du pont Neuf.

Louis XIV garda un moment le silence ; puis, regardant Fleur-de-Mai.

« Puisque vous êtes aussi prodigue de voire sang, monsieur, dit-il, je suppose que vous le verseriez un peu pour mon service.

— Jusqu'à la dernière goutte, Sire.

— Vous m'avez tout à l'heure entendu parler d'un messager que je veux envoyer en Bretagne.

— Oui, Sire.

— Seriez-vous ce messager ?

— Pourquoi pas ? répondit Fleur-de- Mai avec une hardiesse qui plul fort au roi, et arracha un sourire approbateur auvisage austère de Colbert.

— Connaissez-vous beaucoup de monde à Paris, continua le roi.

— Personne, Sire, si ce n'est le vicomte de Mailly.

— C'est beaucoup trop déjà, murmura Colbert. Le vicomte est des amis du surintendant, et il est lié avec le chevalier du Vernais.

— Ah ! fit le roi.

— Certainement, Sire, reprit le financier expliquant sa pensée ; et voici pourquoi les espions de M. Fouquet sont nombreux : monsieur est arrivé hier à Paris, il en repart demain; les gens de sa connaissance, le vicomte , par exemple , s'inquiètent de ce brusque départ,, et l'éveil est donné.

— Ceci est fort juste, dit le roi, mais comment faire ?

— Ma foi, Sire, répliqua le financier, aux grands maux les grands remèdes. Le plus sage serait d'envoyer le vicomte passer huit jours à la Bastille.

— Non pas, monsieur, car ce serait injuste.

— Alors, dit Colbert avec ténacité, advienne que pourra. »

Louis XIV demeura pensif un moment.

• Mieux vaudrait lui demander sa parole.

— A ce compte, Sire, mieux vaut encore l'employer. »

Cette idée plut fort à Fleur-de-Mai.

« Sire, dit-il, M. de Mailly, Coquelicot

et moi, nous arrêterions bien M. l'abbé Fouquet, le cas échéant, et sans le secours

de monsieur le gouverneur de Bretagne. »

300 COQl'ELICOT

Puis, voyant que le roi l'écoutait, il ajouta :

fl Lorsque trois hommes possèdent un secret, ce secret court risque de s'éventer comme une bouteille de vieux vin qu'on décoiffe; du moins, c'était l'avis de feu mon père qui avait de l'expérience. »

Colbert regarda le page du coin de l'œil.

« Or, poursuivit Fleur-de-Mai, qui se sentait dans son élément dès qu'il s'agissait

COQI'ELICOT 301

d'un (langer à courir, que Votre Majesté me permette de dire à monsieur de Mailly et à mon écuyer que je pars pour son service, et que je cours risque de la vie, ils me suivront sans demander où je vais. Ce sont des hommes qui savent aimer le roi et le servir. Je réponds pour eux. J'offre au roi trois cœurs et trois épées. »

Louis XIV réfléchissait toujours j et, en réfléchissant, il observait cette physionomie franche et hardie, spirituelle et fine du

jeune page, comme s'il eût voulu deviner en elle l'avenir tout entier de Fleur-de- Mai.

Le roi, qui devait se connaître le mieux en hommes, et d'un seul coup d'œil, commençait à se révéler.

Colbert et Fleur-de-Mai respectaient la rêverie du roi ; enfin, Sa Majesté reprit :

« Monsieur Colbert, écrivez deux lignes à monsieur le gouverneur d'Anjou, et di-

tes-lui que le messager qui les lui remellra a toute ma confiance, et que ce qu'il lui enjoindra de faire il le fera par mon ordre. »

Golbert écrivit, le roi signa.

« Maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers Fleur-de-Mai, quand on a dix-huit ans on ne saurait demeurer page fort longtemps, et une lieutenance dans un de mes régiments, vaudrait mille fois mieux. »

Un éclair d'orgueil passa dans les yeux de Fleur-de-Mai.

Flcur-de-Mai fit un pas de retraite ; le roi le retint d'un signe.

« Monsieur Colbert, dit-il, voulez-vous ouvrir cette cassette que vous voyez là sur ce dressoir. C'est ma cassette particulière. Prenez-y deux cents pistoles, et remettezles à monsieur de Chastenay. Ce serait chose inouïe qu'un genlilhomme voyageât de ses deniers pour le compte du roi de France. »

Page 1