‹ CoquelicotChapitre 12 sur 17 · COQIEMCOT · texte numérisé non relu

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près. Permettez nous de l'y porter pendant qu'on ira chercher une litière. »

Le vicomte parut hésiter. « Mais après tout, dit-il enfin, il y a urgence, et ma sœar est encore à Palaiseau. Marchons. »

Fleur de-Mai tressaillit. Palaiseau ! la chanoinesse ! mais ce n'était pas le temps de rêver.

« Messieurs, reprit le vicomte, aidonsnous mutuellement et transportons sur-lechamp le hlessé ; il y a ici près un chirurgien que nous ferons appeler tout de

suite. Fleur-de-Mai avait déjà bandé avec son mouchoir la blessure de son adversaire, et il le prit sous les bras, tandis que Coquelicot le saisissait par les pieds, et que le vicomte le soutenait par le milieu du corps.

Quant au gentilhomme, témoin de du Yernais, sur les indications du vicomte, il était allé frapper à la porte du chirurgien.

L'entrée principale du petit hôtel de la chanoinesse était sous les arcades, à cent

pas du lieu du combat ; ce fui donc l'affaire de cinq minutes pour transporter du Vernais dans l'hôtel et le placer sur un lit dans une salle de rez-de-chaussée. Tout cela s'exécuta sans le moindre bruit, à l'aide de deux laquais, et madame la clianoinesse de Mailly, qui faisait la sieste, ne fut point troublée dans son repos.

Fleur-de-Mai tremblait de tous ses membres et son cœur battait bien fort. Le chirurgien arriva, il ausculta la blessure et assura que dans huit jours le chevalier serait

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sur pied, et que rien ne s'opposait à ce qu'il fût porté chez lui le soir même.

Seulement, il était prudent d'attendre la nuit, d'abord pour laisser agir le premier appareil, ensuite pour ne point mettre tout Paris dans la confidence de cette rencontre.

Coquelicot continuait à examiner le chevalier évanoui, comme il l'examinait avant le combat.

« Oh ! murmurait-il, faut-il être aussi niais que moi pour manquer ainsi de mé-

moire... Où diable ai-je donc vu ce gentilhomme ? »

Tandis que Coquelicot s'adressait cette réflexion mentale, le vicomte s'était assis dans un coin, auprès de Fleur-deMai ému et tressaillant au moindre bruit, tant il espérait et redoutait à la fois de voir apparaître la chanoinesse.

« Vous ne connaissez donc personne à Paris? lui demanda-t-il.

— Personne, monsieur.

— Vous n'y avez ni ami, ni parent, ni protecteur ?

— M. de Mazarin excepté, non, mousieur.

— Protection stérile, car le cardinal est à demi mort déjà.

— Cependant, répondit Fleur-de-Mai avec un sourire, cette protection m'a déjà servi.

— Comment cela ?

— J'ai vu le roi, et il m'a pris à son service.

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— A son service ! en quelle qualité ?

— Provisoirement, je serai page. »

Le vicomte sourit :

« Il est vrai, dit-il, que vous êtes si jeune encore que le manteau bleu vous ira à ravir. »

Les pages du roi portaient le manteau bleu à glands d'or.

a Mais bientôt, je l'espère, continua le jeune Blaisois, je serai officier.

— Mon bel ami, dit le vicomte, je vous connais depuis une heure à peine, mais je

VOUS ai VU à l'œuvre; vous êtes brave, hardi, joli garçon, je vous crois de bonne noblesse...

— Mon père était un honnête homme, interrompit fièrement le frère de Bluette.

— Et vous me plaisez fort, continua le vicomte; j'ai quelque expérience de ce terrain perfide qu'on nomme la cour, et je sais bien que de toutes les protections la plus inutile est celle du roi. M. de Mazarin mort, il y aura un autre premier ministre ; si vous ne plaisez à celui-là, vous attendrez

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longtemps voire brevet d'officier. Mon amitié naissante poiu' vous me fait un devoir de vous donner ce conseil.

— Le roi n'est donc pas le roi ? demanda Fleur-de-Mai stupéfait.

— Au contraire, le roi est le maître suprême, de nom du moins -, mais s'il avait plu à M. de Mazarin de retrancher au roi ses carrosses, le roi serait allé à pied. En France, voyez-vous, le vrai roi c'est le ministre, il n'y en a pas d'autre. »

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L'élonnemenl de Fleur de-Mai était à son comble en entendant ces paroles.

« Aussi, continua le vicomte, je vous vais donner un bon conseil : faites-vous des amis à la cour, et pour cela, ne dédaignez point les plus humbles en apparence. Tenez, il y a un homme qui n'est pas même gentilhomme et qui cependant est peut-être plus puissant que le roi lui-même.

— Quel est-il? demanda Fleur-de- Mai.

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— C'est M. Fouquel, le surintendant des finances.

— Le connaissez-vous ?

— Beaucoup, mais je vais rarement chez lui.

— Pourquoi? »

Le vicomte sourit avec tristesse.

n Parce que je ne suis pas courtisan, dit-il, et n'ambitionne rien en ce monde. J'ai servi le roi quelques années, puis j'ai pris mon congé. Je vais .à la cour pour la forme et par simple respect pour mon

nom ; mais on m'offrirait le bàlon de maréchal de France, que je le refuserais peutêtre. »

M. de Mailly prononça ces derniers mots avec l'accent découragé d'un homme qui est à tout jamais détaché des vanités humaines.

Fleur-de-Mai eût pris garde sans doute à ce découragement et à cette tristesse, si en ce moment un incident nouveau ne fut venu distraire son attention.

Une porte s'était ouverte au fond de la

salle, et une femme entrait, moitié effrayée, moitié curieuse, en apercevant le chevalier, toujours évanoui, placé sur un lit de repos.

Le vicomte courut au-devant d'elle, en s'écriant : « Quoi ! vous êtes à Paris, ma sœur ? »

C'était en effet la chanoinesse, arrivée de la veille, qui, prévenue en quittant son boudoir de l'accident survenu au chevalier du Vernais, venait s'enquérir de son état.

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A la vue de Fleur de-Mai, elle tressaillit eu reconnaissant son prolecteur de la veille ; mais son visage demeura impassible, tan* les femmes possèdent l'art de déguiser leur pensée et de jouer la plus complète indifférence.

Seulement, elle jeta un regard éloquent et rapide au jeune homme, et celui-ci comprit que nul ne devait savoir ce qui s'était passé, pas même le vicomte son frère.

La chanoinesse avait compris sur-lechamp qu'elle était' la cause du duel de I 42

Fleur-tlc-Mai avec du Vernais, Elle devinait que ce dernier avait été heureux de trouver un bon prétexte de lui chercher querelle.

Fleur de Mai était fort troublé, et bien certainement on se fût aperçu de son embarras, si un incident nouveau n'eût détourné l'attention des personnes qui se trouvaient dans la salle.

Coquelicot seul avait reconnu la chanoinesse ; mais, en homme circonspect, il avait joué l'indififérence. Le chevalier du

Vernais avait repris ses sens ; il prome-

nait autour de lui le regard étonné de

l'homme qui s'éveille d'un long sommeil, et il poussa un cri en apercevant la sœur du vicomte. Cette dernière n'avait pas eu le temps d'écbanger un seul mot avec les autres témoins de cette scène.

« Eh bien, ma sœur, dit M. de Mailly en s'approchant du blessé, vous le voyez, ce cher chevalier n'a été maladroit qu'à demi ; s'il a reçu un coup d'épée, au moins a-t-il eu l'esprit de se battre sous voscroi-

sées, ce qui fait qu'on Ta transporté chez vous, w

La chanoinesse répondit par un demisourire un peu dédaigneux, salua d'un geste le chevalier, qui lui adressait un regard mêlé de confusion et de repentir^ et demanda tout de suite au chirurgien si sa blessure était grave.

« Ma foi, madame, répondit galamment le chevalier, je n'en sais absolument fien, et je ne souffre plus depuis que je vou& vois.

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— Bahl dit le vicomte, c'est une égralignure, une petite leçon que notre ami avait bien méritée, du reste, et qui lui profitera. »

Du Vernais fit la grimace; il ne voyait point Fleur-de-Mai qui se tenait à dislance.

<i El avec qui M. du Vernais s'est-il battu ? » demanda la chanoinesse de ce ton moitié léger, moitié affectueux, qui dit éloquemment que le cœur de la femme

n'est nullement compromis dans cette question affectueuse.

Elle le savait, elle l'avait deviné, mais elle se croyait obligée à une pareille question.

« Avec monsieur, » répondit le vicomte, qui désigna Fleur-de-Mai.

Madame de Mailly, qui avait feint de ne point voir l'adolescent, se retourna alors et tourna vers Fleur-de-Mai ses grands yeux bleus.

Fleur-de-Mai, sous le poids de ce doux

regard, s'imagina qu'il allait mourir. Avec celte perspicacité merveilleuse et rapide qu'ont les femmes pour voir et tout deviner d'un coup d'œ«l, madame de Mailly enveloppa le jeune homme de son regard clair et profond, répondit par un sourire à son salut respectueux, puis détourna la tête et reporta ses yeux vers le chevalier.

Mais déjà Fleur-de-Mai était jugé : la chanoinesse lui avait trouvé une tournure élégante, un joli visage ; elle avait remarqué sa taille bien prise, sa main fine et dé-

licale, et le trouble naïf du jeune homme lavait ravie, car elle devinait qu'elle en était la cause.

Fleur de-Mai était déjà plus avant dans les bonnes grâces de la jeune femme que le chevalier du Vernais après trois années d'assiduités et d'hommages.

Quand à ce dernier, au nom de son adversaire, il s'était brusquement retourné et lui avait jeté un regard haineux.

Deux heures plus tôt, le chevalier n'avait cherché querelle à Fleur-de-Mai que

pour se venger de sa déconvenue de la veille ; maintenant il devinait que son adversaire allait aimer madame de Mailly et sa haine devenait mortelle.

Fleur-de-Mai avait croisé le fer avec le chevalier sans aucune animosité et sans autre désir que celui de le punir de son insolence; mais^ depuis cinq minutes ses sentiments s'étaient singulièrement modifiés. La chanoinesse était là; il l'aimait déjà, lui, Fleur-de-Mai, et le chevalier était un rival. Heureux ou malheureux, ce

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rival avait droit à sa haine. Et puis il devinait que cet homme qui enlevait une femme sans défense sur une grande roule, ne pouvait être qu'un misérable, et au regard de haine de celui-ci, il répondit par un coup d'œil hautain et dédaigneux. Ces deux regards s'étaient croisés comme les lames de deux épées, et chacun, peut-être, regretta en ce moment de n'être plus sur le terrain, Tépéeà la main.

Lachanoinesse ne jugea pas convenable de s'enquérir du motif de la rencontre,

mais elle sourit de nouveau à Fleur-de- Mai, comme si elle eût voulu prouver au chevalier qu'elle n'épousait nullement sa querelle; et saluant les quatre gentilshommes, elle se retira.

« Corbleu ! murmurait toujours Coquelicot, où diable ai-je donc vu ce chevalier du Vernais ? »

Fleur-de-Mai avait les yeux rivés à cette porte qui venait de se fermer derrière la jeune femme. Avec elle, il lui semblait que

son cœur s'en élaitallé, et il ressemblait à un corps sans àme.

« Messieurs, dit alors le vicomte en s'adressant auxdeux adversaires, le motif de votre querelle était futile, et il serait raisonnable et bien que vous vous donnassiez la main. »

Fleur-de-Mai, obéissant à un mouvement de générosité, allait s'avancer vers le chevalier, la main ouverte, mais celui-ci l'arrêta d'un geste.

« Mon cher vicomte, dit-il, c'est une

parlie entre monsieur et moi; il a la première manche, et il est trop galant homme pour me refuser une revanche.

— Oh! de grand cœur, répondit le jeune Blaisois, qui se souvint aussitôt que le chevalier aimait la chanoinesse.

— Ainsi soit- il! murmura le vicomte avec humeur. Chevalier, mon bel ami, tu manques de générosité, et j'engage monsieur à taccommoder de façon que vous ne puissiez jouer la belle. »

Elle vicomte prit le bras de Fleur-de-

Mai, jugeant désormais inutile de laisser en présence deux hommes irréconciliables.

« Amen! dit à son tour Coquelicot en suivant son jeune maître; et, pensa-t-il, s'il en revient, c'est que le bon Dieu ne sera pas juste ; ce qui est matériellement impossible. »

M. de Mailly, en quittant l'hôtel de la chanoinesse, avait donné quelques ordres pour que le chevalier fût transporté chez

Jui à la nuil tombanle; el une fois arriva dans la rue, il dit à Fleur-de-Mai :

u Tous arrivez à Paris, vous n'y connaissez personne, et par conséquent vous ne devez avoir aucun engagement pour la journée.

— Aucun, monsieur.

— Me permettez- vous de vous emmener chez moi et de vous offrira dîner ? »

Fleur-de-Mai hésita.

« Mon jeune ami, insista affectueusement le vicomte^ j'ai été votre parrain tout à

l'heure, peut-être serai-je votre ami demain; me refuser serait me faire injure.

— J'accepte, en ce cas, » dit Fleur-de- Mai.

Et il renvoya Coquelicot à l'hôtellerie de la Croix du Trahoir, et suivit le vicomte, auquel une mystérieuse sympathie le liait déjà.

Le vicomte de Mailly habitait un petit hôtel situé sur la rive gauche de la Seine, à peu près en face de la Cité et tout' au

bout de la rue Saint-Jiicques, Il y vivait seul depuis longtemps, et rareinenl un ami pénétrait chez lui.

Deux domestiques mâles, un jeune homme de seize ans et un vieux serviteur de sa famille^, composaient toute sa livrée.

Son existence était des plus retirées, et

il ne se montrait que fort rarement aux

fêles de la cour. Rarement aussi, il allait

voir sa sœur, madame de Maiîly, laquelle,

bien que .wiô, portait ie tiire de dar^e, 1 43

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gi'àc.3 à son bénéfice de chanoinesse. Le vicomte avait trente ans, la chanoinesse dixneuf ou vingt. Orphelins de bonne heure, ils avaient été élevés tous deux par une vieille parente, la marquise dePré-Gilber(, qui, à cette époque encore, servait de chaperon à la jeune chanoinesse, et habitait avec elle l'hôtel de la place Royale.

Le vicomte était entré d'abord aux gardes de Son Eminence le cardinal de Richelieu; puisdesgardes,ilavaitpasséauA mousquetaires du roi, dans lesquels ii avait

servi deux ans. Un jour enfin, il s'était démis de sa charge de brigadier et avait disparu de la cour pendant plusieurs années.

A partir de cette époque, une exislen ce mystérieuse avait commencé pour lui. Il avait voyagé, couru l'Italie etTAllemagne; seul selon les uns, selon d'autres, en compagnie d'une jeune femme que nul ne connaissait au Pialais- Royal ni même à Paris.

Puis il était revenu, et s'était pris à me-

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ner celte existence solitaire dont nous parlions tout à l'heure.

Le vicomte était riche, il passait pour un homme triste, original, bizarre.

On ne lui connaissait qu'un seul ami, le chevalier du \ernais; encore le voyait-il foi't peu, et l'on prétendait même que, s'il était son ami, le chevalier n'était pas le sien. Quelques personnes, prétendues bien informées, juraient, en outre, qu'un lien mystérieux unissaitlesdeuxgentilshommes,

et que sans l'exislence de ce lien, leur amitié se fût brisée depuis longtemps.

Mais tout cela n'était que vagues rumeurs ; au demeurant, on ne savait nulle part, au juste, quelle était la façon de vivre du vicomte, quelle cause attribuer à sa tristesse, et par quel bizarre caprice d humeur il fermait impitoyablement sa porte à tout le monde.

Ce fut donc dans le petit hôtel de la rue Saint-Jacques, au bord de l'eau, que M. de Mailly conduisit Fleur-de-Mai. Il

élait près de cinq heures lorsqu'ils y arrivèrent.

Le valet qui vint ouvrir à son maître témoigna quelque étonnement de le voir suivi d'un gentilhomme, car le vicomte rentrait toujours seul ; mais Fleur-de-Mài, qui ne savait absolument rien des habitudes de son nouvel ami, ne put y prendre garde.

11 fallait que le jeune Blaisois eût inspiré une sympathie bien vive au vicomte pour qu'il l'introduisit ainsi chez lui ; mais il

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avait parlé de Blois, et ce nom avait eu un pouvoir magique sur M. de Mailly.

Ce dernier conduisit Fleur-de Mai dans une petite salle située au rez-de chaussée de l'hôtel, et ajournée sur les jardins par trois grandes portes-fenêtres.

Le jardin était ombreux, embaumé, silencieux ; la salle, au contraire, était triste, sombre, tendue d'une étoffe brune qui amortissait la clarté venant du dehors, et ornée de cet ameublement gothique en

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vicax chêne, qui est si froid à l'œil et au cœur.

Le vicomte passait sa vie danscette salle, et ne la quittait que pour entrer dans sa chambre à coucher, qui lui était attenante. C'était là qu'il prenait ses repas d'ordinaire. La tristesse froide de ce lieu, en opposition avec la gaieté calme du jardin, serra douloureusement le cœur deFleur-de-Mai, et, malgré son peu d'expérience, il devina que le vicomte devait avoir un grand chagrin dans sa vie, tant il était pâle et sou-

cieiix depuis qu'il avait pénétré dans cette salle.

« Mon jeune ami, dit M. de Mailly, j'ai adopté la mode anglaise : je dîne à six heures, il en est cinq ; nous avons donc une heure à attendre, et, si vous le voulez bien, nous nous accorderons l'un à l'autre pleine et entière liberté.

« J'ai quelques lettres à écrire, profilez-en pour faire un tour de promenade dans le jardin. Vous y remarquerez plu-

sieurs arbustes rares que j ai rapportés d'Iialie.

— Vous êtes donc allé en Italie, mousieur ?

— Oui, « répondit le vicomte avec tristesse.

Fleur-de-Mai reprit son chapeau qu'il avait jeté sur un siège, et, obéissant à l'invitation du vicomte, il gagna les allées sablées du jardin.

Ce jardin rappela à Fleur-de-Mai, par ses grands arbres et ses touffes de jasmin

el de lilas, celui de la Maison close où s'était écoulée son enfance, et soudain sa sœur, sa Bluette chérie, lui revint en mémoire et remplit son cœur ; mais en même temps, à côté de ce cher fanlôme évoqué par le souvenir, une autre ombre se se dressa..,.

Celle-là était souriante et jeune autant que la première était triste et hâtivement mûrie. Toutes deux étaient belles sans doute; mais la première rayonnait comme une blonde matinée d'avril, tandis que

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l'autre, avec son front pàli et sa lèvre sérieuse, semblait dire qu'elle avait essuyé déjà les énervantes ardeurs de l'été.

A côlé deBluetle, l'image de la chanoinesse s'était gravée dans le cœur de Fleurde-Mai.

Et l'adolescent s'en alla par les allées ombreuses et les verts sentiers, rêvant à ces deux femmes, à cette sœur aimée comme une mère, à celte jeune fille à peine entrevue, adorée déjà; il oublia le vicomte et sa tristesse, e?, cheminant tou-

jours à Ira vers les méandres sans nombre du jardin, il arriva ainsi jusqu'à un pelit pavillon enlouré de grands ormes et aux murs duquel grimpaient les réseaux d'un lierre vivace.

.Tout autour du pavillon, il régnait un désordre et un abandon qui contrastaient avec le reste du jardin, qui était soigné et bien entretenu. Les persiennesdes croisées étaient fermées, et, selon toute apparence, on n'y pénétrait que fort rarement.

Moitié curiosité, moitié disfraction, FIpur-de-Mai s'approcha, et, à travers les persiennes^ plongea un œil indiscret dans l'intérieur du pavillon.

Mais quel ne fut pas son étonnement en apercevant, grâce au demi-jour qui y pénétrait, un joli petit appartement meublé avec un luxe et un goût exquis, tendu d'une étoffe de soie d'un bleu tendre!

Au milieu, sous des rideaux de même couleur que la tenture, on voyait un lit coquet et mignon, et tel qu'un amant épris

en rêverait un pour la femme qu'il aime; puis, alentour, de petits meubles élégants, merveilleusement travaillés à la mode des sculpteurs italiens : des jardinières emplies de fleurs, des sièges moelleux garnis de clous d'or et recouverts d'un velours bleu comme l'étofTe des rideaux et des murs.

A coup sûr une femme avait habité ou habitait encore cette mystérieuse retraite. Mais ce qui frappa d'étonnement Fleur-de- Mai, ce fut u:i grand cadre en bois doré sur lequel on avait tendu un voile noir.

Ce cadre était évidemment un portrait, et, sous le réseau transparent du voile, on devinait un portrait de femme, bien que les traits n'en pussent être distingués. Ensuite, bizarrerie nouvelle, les glaces de Venise, placées vis-à-vis des croisées, étaient également recouvertes dun crêpe funèbre.

Fleur-de-Mai oublia momentanément sa sœur etlachanoinesse, et se laissa aller à une rêverie inexplicable.

Qui donc avait habité le paviiioa ? eî çuel était ce portrait de femme ? eniiu, â'oupx'O-

venait ce nuage de tristesse répandu sur le front de son hôte ?

Il cherchait à deviner tout cela, les yeux attachés sur les moindres objets querenfermait le pavillon, lorsqu'il entendit un bruit de pas à l'extrémité opposée du jardin, et, comme un écolier pris en faute, il s'enfuit et se glissa dans une grande allée qui conduisait en droite ligne au perron de l'hôtel, sur lequel il aperçut le vicomte.

« A table ! lui cria M. de Mailly d'une

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voix presque joyeuse, d'où venez-vous donc ?

— J'ai fait le tour du jardin, »> répondit Fleur-de-Mai qui se sentit rougi»".

Mais le vicomte n'y prit garde, et le fit entrer dans la salle que nos lecteurs connaissent, etoii le dîner était servi. Dans un coin, sur un guéridon, Fleur-de-Mai remarqua des plumes et plusieurs carrés de papier qui n'avaient nullement la forme d'une lettre, et que le vicomte venait

de couvrir d'une écriture menue et serrée.

« Ah çà, mon jeune ami, dit M. de Mailly, lorsqu'ils eurent touché à quelques mets, et vidé deux ou trois flacons de vieux vin, vous êtes de Blois, m'avez-vous dit.

— Oui, monsieur j'y suis né.

— Oh ! la ravissante petite ville, murmura le vicomte, et qu'on y pourrait vivre heureux, j'imagine... »

Et le vicomte soupira.

a Oui, dit Fleur-de-Mai devenu tout rêveur en songeant à Bluelte.

— Figurez-vous, continua le vicomte, que j'ai passé à Blois quelques jours, les plus heureux de ma vie... Oh: il y a bien longtemps... douze ans au moins.

— Ah ! dit Fleur-de-Mai, et jamais vous n'y retournâtes ?

— Jamais, »

Une légère altération s'était manifestée dans la voix du vicomte en prononçant ce dernier mot. On aurait dit qu'il mentait.

« Mais, se hàta-t-il d'ajouter, je suis en réalilé bien étourdi et bien distrait, mon jeune ami, car je ne vous ai point encore demandé Yolrenom. »

FJeur- de-Mai se prit à sourire.

« C'est vrai, dit-il; je me nomme le chevalier Fleur-de Mai de Chastenay, »

Le vicomte étouffa un cri ; et Fleur-de- Mai étonné lui demanda :

« Mon nom ne vous est donc pas inconnu ?

— Non, non, dit le vicomte, dont une

pâleur nerveuse avait subitement couvert le visage, j'ai connu votre père... de réputation ; n'était-il pas capitaine de cavalerie ?

— Oui, monsieur.

— Le mien était son ami.

— C'est singulier, ditFleur-de-Mai, mon père m'a parlé souvent de ses compagnons d'armes, et je ne me souviens pas cependant lui avoir entendu prononcer le nom de Mailly.

— Ils s'étaient perdus de vue, murmura

le vicomte. Je crois même que sur la fin la politique les avait un peu brouillés; mais, ajouta-t-il avec empressement, les fils seront amis, n'est-ce pas ?

— Oh ! je le souhaite de tout mon cœur, monsieur. »

Fleur-de-Mai avait un peu bu ; il n'avait plus tout son sang-froid, et il ne remarqua pas le trouble croissant du vicomte à mesure que celui-ci le regardait. En même temps M. de Mailly devint plus affectueux, plus expansif : il traitait naguère Fleur-de-Mai

en ami; il eut pour lui, à partir de ce moment, une sorte de tendresse paternelle.

a Ecoutez, lui dit-il, je vais vous faire une proposition bizarre. »

Fleur de-Mai le regarda.

« Nos pères étaient ^amis, continua le vicomte ; pourquoi ne nous souviendronsnous pas de cette amitié, en la resserrant entre nous le plus possible ? Je vis seul et je m'ennuie : voulez-vous accepter un logis en mon hôtel ?

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— Mais, balbiUiaFleur-de-Mai, ce serait par trop indiscret.

— Non; vous me'i'endrez service. Ainsi, voilà qui est bien convenu, dès demain, à moins que le roi ne vous loge au Palais- Royal, vous viendrez habiter ici. »

Fleur-de-Mai acquiesça d'un signe de tête. Puis les gentilshommes causèrent comme de vieux amis : le vicomte initiant son convive aux mystères de la cour, Fleurde-Mai l'écoutant avec attention.

« Maintenant, mon jeune ami, dit le vi-

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comte en sortant de table, si vous voulez rejoindre votre écuyer avant d'aller au Palais- Royal, je ne vous retiens plus; je vais continuer ma correspondance.

— Elle est assez volumineuse, observa le Blaisois avec un sourire.

— Oh! dit le vicomte tristement, et elle demeure sans réponse.

— A qui donc écrivez-vous ?

— ' A une MOHTE, » murmuraM.de Mailly d'une voix brisée.

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Et il serra la main de Fleur-de.Mai et le congédia évitant ainsi toute explication.

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