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Coquillages; crayons et impressions

Voici d'autres coquillages qui nous viennent des rivages de la Baie des Chaleurs, de Percé, des alentours, . . . et d'ailleurs. Ce sont des coquillages d'une sorte particulière à laquelle les touristes ne nous avaient pas habitués, mais qui en auront, pour cette raison, plus de prix et un charme plus rare. Ils ne resteront pas à vieillir, inutiles et solitaires, sur les étagères et les consoles, mais nous les porterons souvent à nos oreilles pour }ious rappeler les bruits de leurs lieux d'origine, comme nous faisions de ces vieux colimaçons, à l'ouverture rose en spirale, qui gardent en leurs replis le munniirc lointain d'eaux salines dans les sables des grèves. Et ce sera un charmant et délicieux concert où nous reconnaîtrons le timbre de quelques heures heureuses et belles, le son des rires généreux, tous les chuchotements des souvenirs mélancoliques et tendres. Et ces coquillages nous seront un ornement vivant dont les voix pourront nous distraire ou nous é)nouvoir.

L'auteur — frère Antoine Bernard, de la congrégation de Saint-Viaîeur — nous fait confidence, dès le début, de l'amour qu'il porte à certaines clioses: "De tous les souvenirs que me ra'iuèncnt les brises de mon enfance, il n'en est pas de plus rafraîchissant que celui des longues matinées de juillet passées sur la grève natale, pieds nus dajis le sable tiède, à deux pas du flot limpide où se mire une voile." Et dans le nou.veau volw.ne, ce sont ainsi quelques scènes et plusieurs descriptions de la nature qu'il faut souligner a7'ec joie et plaisir. Des hauteurs du mont d'Or, Marins voit "le vieux Québec découpant ses ombres chiiioises sur l'horizon flamboyant" ; et, dans Gaspé, les '.nontag)ies ont leur physionomie particulière : "Vagues terrestres désormais figées dans leur iimnobilité, ces ondulations granitiques gardent l'orientation de leurs soeurs liquides, les longues lames en marche continuelle vers le rivage."

Même après avoir joué sur les riî'cs de la Baie des Chaleurs, avoir songé sur les falaises lévisicnnes. Marins ne dédaigne pas notre mont Royal qui renfle son dôme bleu, à l'orée du fleuve )nagnijiquc et prodigieux, et de la rivière grande comme un fleuve. De son sommet on voit des nappes liquides aux )iuances changeantes, et, sur les pentes, les bouleaux blancs dressent leurs fines

tt i-ùiiccs colonnades entre lesquelles apparaît la grande ville enfiévrée. L'auteur va souvent s'y promener, couiine tout bon Montréalais d'adoption, heureux de retrouver, "dans cette ramure rajeunie", les oiseaux qui "chantent conune au cinquième jour de la création'^

Et c'est ce qu'il y a de recoijunandable et de bon dans le livre de Marins. Voilà un auteur canadien qui sent la nature, qui l'aime, qui l'a observée longtemps et ne compose pas dans sa chambre, toutes fenêtres fermées. Ses yeu.v lui ont été donnés pour voir, et les spectacles sont dignes du plus rafuné des regards: la Gaspésie, Québec, Outremont et ses villas étagées sur les pentes, dans la verdure. — panoramas qui varient selon la beauté des heures et des saisons. F.t il faudrait dire sans cesse à nos écrii'ains: "Dehors par toutes les saisons, pour que leurs influences s'inscrivent en vous, que l'os oeuvres nous disent leurs beautés, nous les rappellent et nous les fi.vent à jamais." Et lorsque )ious 7'oyons Marins nous exposer, dans Tentation. /.' désir qu'il éprouve de s'échapper de son réduit où triomphent lexiques, traités de grammaire et autres bouquins vénérables pour aller goûter dehors le printemps qui naît dans le soleil, la verdure, la douceur de l'air, nous nous disons que voilà bien une tentation qui devrait être plus commune et faire sentir

son aiguillon dans la conscience de plus de gens. Marins nous donne encore l'exemple d'autres qualités. La sûreté et le précision de l'observation se marquent dans Histoire triste, et dans un autre morceau, frère de celui-ci, Pendant l'orage. L'observation, qui est en littcralurc une si grande chose, la plus grande des cJioscs, et qui demande une longue éducation, mais surtout peut-être de la volonté, est un moyen unique et indispensable, dans la plupart des cas, pour créer une oeuvre digne d'attention. Lorsqu'on observe longuement on voit bien, puis on sent, puis on aime ce que l'on contemple, et l'on fait passer en son travail la grande nature qui lui est le plus grand et le plus fort des soutiens. Marins, lorsqu'il observe et veut observer, écrit ses meilleurs billets et ses meilleures pièces.

Enfin il y a beaucoup d'autres billets de différents genres. Premier adieu rappelle une des meilleures pièces des Rapaillages avec cependant une émotion intime et personnelle, un décor nouveau, et des personnages à lui. Il y a de nombreuses fantaisies où la pointe malicieuse se joint discrètement à l'observation. Il y a enfin des chroniques rimées dont Choses d'antan paraît bien la meilleure parce qu'il flotte sur elle un sentiment léger de fine mélancolie. Le talent d'écrivain se vnirque un peu partout, mais avec plus

d'évidence dans ces morceaux qui, comme A la cale sèche, mettent en oeuvre les facultés d'observation, les goûts de réaliste, le désir de s'appuyer sur les choses, de saisir les détails et l'ensemble afin d'en dégager l'impression.

Coquillages enfin mérite le sort de ces choses légères et charmantes que l'on conserve avec soin pour la joie des jours qui s'écotdent.

Léo-Paul DESROSIERS.

Oli ! n'oubliez jamais, c'est moi qui vous le dis, Le devant de la porte où l'on jouait jadis!

Auguste Brizeux.

DE tous les souvenirs que me ramènent les brises de mon enfance, il n'en est pas de plus rafraîchissant que celui des longues matinées de juillet passées sur la grève natale, pieds mis dans le sable tiède, à deux pas du flot limpide où se mire une voile. . .

Touristes qu'attirent, chacjue été, les paisibles î)lages de Maria, l'animation de Carleton. ou cet entassement de merveilles qu'on nomme Percé, que savez- vous des agréments de la Baie des Chaleurs ? Croyez-moi : pour goiiter à sa source l'âpre poésie de ces rives, il faut s'être longtemps bercé du chant monotone de la mer montante ; il faut s'être éveillé, enfant, aux feux d'iui soleil qui émerge des flots, baigné des vapeurs matinales ; peut-être faut-il avoir pleuré avec la vague démente, brisée dans sa course. . .

Courbés sur la grève, impuissants Midas, vous cherchez des agates. Insoucieux du maHn sourire des pêcheurs et des traits ironiques que décoche de loin un jaloux prisonnier de la ville, vous poussez, d'un bâton hésitant, cailloux, tessons, poignées de porte, coquillages. . .

Que n'allez-vous à l'école de ces gamins que le coup de neuf heures ramène vers la plage ensoleillée? Eux, les experts à peine débarbouillés, aux bretelles chancelantes, vite, ils vous initieraient — et dans quel pittoresque langage ! — aux secrets de la conchyliologie. Dès la première leçon, vous distingueriez les espèces, vous mesureriez seuls la distance qui sépare un bigorneau d'une anse de pot.

Je vous l'affirme, car moi-même, il faut le dire, j'ai compté naguère parmi ces coureurs de grève: j'ai été petit mousse sur la plage de Maria,

Qui m'est une province, et beaucoup davantage.

Combien de fois, par les matins vaporeux de vacances, la maman, accablée de nos cris plus encore que de la chaleur, oubliait un instant son seizième jjour nous signifier, à nous, les "frissons" de cinq à douze ans : "Voyons, les jeunes ! La maison en tremble. . . Sortez, allez à la côte : ramassez-vous des coquillages."

Ah! bonne maman! Si nous avions su que nos cris, nos bruyants ébats vous agaçaient parfois. . . Mais votre voix restait sereine, vos traits souriants. Nous n'avions pas vécu, nous ne savions pas. . .

Et nous nous envolions, joyeux essaim, vers la côte. Gardés par l'Etoile des mers, nous cueillions les fruits saumâtres des rochers.

De ces coquillages d'enfance, verts, roses, blancs, mauves : burgaux, bigorneaux, moules, huîtres, nautiles, que sais-je encore, — j'en ai conservé quelques-uns, qui, certes, n'ont jamais appartenu à la batterie de cuisine des voisins. Mais, depuis longtemps, j'ai perdu le goût d'en recueillir de nouveaux.

Dans la plaine où m'a transporté la vie, d'autres cueillettes plus utiles ont réclamé mes efforts. Vite et dru, la sable des années a fui de mes mains, comme glissait jadis, sous mes doigts naïfs, le sable nacré de la plage gaspésienne. Vingt ans de séjour au pays laurentien m'ont créé une seconde patrie. Fils de la mer adopté par la plaine, je me suis attardé, parfois, à écouter la chanson du fleuve, j'ai foulé, d'un pas méditatif, les sentiers qui serpentent aux flancs de nos monts.

Sur ces hauteurs qui dominent la vallée lau-

rentienne, devant ces océans de verdure et d'épis, un souffle nouveau a gonflé ma poitrine, mêlant ses agrestes senteurs aux parfums d'algues que m'apportent, fidèles, les brises natales. Sous cette double inspiration, un double courant de vie circule par mes veines, un double amour réchauffe mon cœur. Les sentiments qui en naissent ont parfois tenté mon crayon novice. Un instant ébloui du spectacle d'une grande ville, mais songeant

Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil,

j'ai hasardé, aux rares heures de loisir, ces timides esquisses, coquillages d'un genre nouveau, teintés de rose ou de grisaille, qui sollicitent aujourd'hui le regard du passant.

En réunissant ces chroniques et billets du soir parus, pour la plupart, dans le Devoir de Montréal, nous n'avons eu garde d'oublier l'humilité de leur rang littéraire. D'un autre côté, qui ne regrette l'envahissement progressif, les ravages du roman à vingt sous? A la jeunesse qui grandit, éprise d'idéal, ne vaut-il pas mieux offrir le spectacle des horizons de chez nous, propres à toucher son cœur en reposant ses yeux?

Malgré nos soins, de nombreux défauts se sont, sans doute, glissés dans ces pages. Plusieurs de ces minuscules coquillages seront jugés ternes, inélégants. Aussi bien, de nos jours encore, la critique reste aisée, et l'art difficile. Nous souhaitons que, dans de rapides croquis et dans l'expression sincère des idées, des sentiments qui s'y rattachent, un lecteur indulgent reconnaisse quelques traits de son pays, quelques aspirations de son âme: ce petit livre aura alors accompli sa destinée.

e vieux cnantre

IX heures du matin. Lentement, à regret, l'humble village s'éveille, se secoue, reprend contact avec la vie. La baie qui le regarde égrène mollement ses petites vagues capricieuses, caressant avec complaisance la grève déserte. Une voiture roule, solitaire, vers le clocher qui brille, à deux milles, là-bas.

Cette voiture, elle est bien connue de l'habitant de chez nous : "Tiens, le père N. . . qui s'en va chanter sa messe. . ."

C'est lui, en effet. Voyez-le, sec mais vigoureux malgré ses quatre-vingt-deux ans sonnés, qu'attestent cependant une blanche couronne et les rides de son vaste front. >\Iachinalement, il tient les rênes à sa Kale, et son œil s'attarde à mesurer la fuite des poteaux. . ,

A quoi songe-t-il, le vieux chantre, pendant que le long ruban de route glisse en serpentant derrière lui? Serait-ce la vision des aubes d'antan qui monterait toute vivante à son esprit bercé par la rumeur indécise des bruits du réveil ? Pourquoi son regard s'égare-t-il, mélancolique, du côté du passé ? . . . Ah ! voyez-vous, tant de sou- [201

venirs jonchent ce chemin, témoin discret de ses soixante-deux ans de loyaux services "pour Dieu et la paroisse". Souventes fois, hélas ! sa voix au timbre chaud a pleuré le Reqiticin de parents, d'amis d'enfance déracinés par l'impitoyable niveleuse. Oh ! les compagnons d'autrefois, qui donnaient un visage au passé. . . Et les ombres descendent dans son âme attristée.

Mais le troisième son tinte là-haut. Kate accélère son allure nerveuse, et bientôt, revêtu de la soutanelle et de l'ample surplis, le vieux chantre apparaît dans la stalle de gauche ; il a bien en main son gros paroissien noté, mais ne s'en sert guère : les syllabes latines vieruncnt d'elles-mêmes se poser sur ses lèvres pour s'y muer en un chant grave, doucement modulé.

Au moment de la communion, vous verrez invariablement le vieux chantre s'approcher de l'autel et recevoir pieusement le Pain de Vis. Il se sent attiré vers le Tabernacle comme la plante d'automne par la lumière d'un soleil toujours jeune. Il a chanté sa messe à jeun, au besoin il en chantera même une deuxième. Et sa voix, semble-t-il, se fait dès lors plus tendre, plus émue. . .

L'office terminé, on échange quelques mots avec monsieur le curé, — histoire de rafraîchir

une longue et précieuse amitié — puis Kate reprend joyeusement le chemin du logis, sous le soleil déjà haut, croisant en route les gens de la beurrerie et les enfants d'école à la naïve frimousse.

Chante, ô bon vieillard ! Chante haut, et longtemps encore ! Ta voix me réconforte, me pénètre jusqu'à l'intime du cœur, car elle a gardé l'accent de la foi antique, la vigueur des âges ignorants de nos futiles défaillances. Et si, mon Dieu! — j'hésite à le croire — si cette chère voix doit un jour s'éteindre sur des lèvres glacées, ouvrez, je vous prie, ouvrez tout grand votre ciel pour y introduire dans les chœurs éternels celui qui fut si fidèle à vous louer sur terre !

Pardonne, ami lecteur, à ma plume qui vacille. Car, vois-tu, le vieux chantre parti, je serai orphelin. . .

Un poète

A M. Albert Loseau.

TOUT enfant, j'affectionnais de me glisser, à la faveur des ombres du soir, dans une petite bibliothèque éclairée d'une lucarne, sous les combles de la "vieille maison". Le soleil couchant empourprait l'horizon. Une fraîcheur nocturne imprégnée de salin pénétrait avec l'obscurité par la fenêtre grande ouverte. Et moi, grisé de poésie, mais l'œil au guet, je feuilletais en cachette le Lamartine adoré, unique objet de ma visite clandestine. . . Une heure, deux heures s'écoulaient, délicieuses. . . Enfin, lorsque Milly ou Le Lac avait provoqué mes larmes de douce et sincère émotion, je replaçais soigneusement le livre bleu sur son étagère ; accoudé à la fenêtre, la tête dans la nuit tiède, j'écoutais la respiration marine, et, dans ma petite cervelle d'enfant, un immense désir déployait ses ailes. . , Ne riez pas ! . . . Je voulais voir un poète !

La Providence, sourde à d'autres vœux, m'a pris au mot pour celui-là : j'ai vu un poète ! Mieux [23]

que cela, je le revois souvent ; nous causons, il me sourit. . . Répond-il au signalement fourni par la Fée de mes dix ans? Je n'oserais dire un "oui" sans réserve. Cette sorcière de Fée, en effet, a des façons à elle de nous présenter ses personnages, déliés, impalpables, demi-dieux que l'œil humain a peine à saisir. . , Or, le poète que je connais, — que tous connaissent, en terre française ou canadienne — n'a rien de commun avec les sylphes qui peuplent les solitudes de la Forêt-Noire. Vous le trouvez tout seulet dans sa chambre, qu'il n'a désertée depuis vingt-cinq ans que pour de rares échappées de quelques heures en campagne. Mais dans ce corps cloué par la maladie sur une chaise roulante, ime âme veille, une âme chante, une âme souffre aussi, peut-être. . . C'est bien, dans toute la force du terme, une âme en mouvement, tantôt à travers les espaces infinis d'un ciel sans nuage, parfois, hélas ! sous la bise glacée des jours de tempête. Ecoutez ses accents :

Je prends ma part des pleurs et du rire des cieux, Et, des matins bruyants aux soirs silencieux, Je vis ce que le jour m'abandonne de rêve...

Elle se laisse pourtant approcher, cette âme voyageuse, que le chantre de la Bonne Souft'rance reconnaîtrait comme une sœur de son âme. Ou

plutôt, elle-même vient à nous lorsque le clair regard, d'un charme inexprimable, répond à notre regard. Ces yeux, habitués à fixer l'infini, recèlent une vie intense, vie sereine et confiante, rayon d'espérance immortelle. Délivré des soucis et des petitesses d'un monde trop bruyant, l'esprit vainqueur monte d'un vol plus léger, il plane avec assurance au-dessus du cercle borné où s'écrasent les misérables ambitions humaines. Et malgré les heures d'ennui, il laisse parfois tomber cet aveu simple et touchant :

J'ai goûté la douceur de vivre, ô Dieu vivant, O Dieu si grand, si bon à l'âme solitaire !

Mais, encore une fois, ce cher poète n'est pas un sylphe : à preuve, la longue pipe effilée qu'il bourre lentement de tabac canadien, pour en tirer la fumée dont les volutes se dispersent comme son rêve dans l'atmosphère de la chambrette aimée. . .

La 'traverse

IL s'agit d'abord d'y arriver: ce n'est pas une mince affaire. A Lévis comme à Lauzon, double obstacle : poussière et tramways. La poussière, elle roule par torrents, s'élance en nuages épais, poursuit, enveloppe, exaspère l'étranger abandonné dans la rue. Gare à lui s'il a l'œil délicat ou la jambe tirante ! Bon gré mal gré, il devra foncer en plein tourbillon, monter, descendre, s'accrocher aux poteaux pour échapper aux autos et à la mort, et surtout compter sur son jarret pour atteindre Lévis. Ainsi en ont décidé les tramways impassibles qui, de loin en loin, décorent les méandres de la route. Oh ! les agréments des grèves ! . . .

Mais une fois à destination, sur le pont du bateau doucement balancé, quelle béatitude ! Toutes les fatigues de la première étape s'effacent comme un mauvais rêve. Du haut de son trône de granit, Québec nous sourit. A ses pieds s'entre-croisent goélettes, canots fragiles, yachts et paquebots, voiles tendues ou panaches au vent. Les joyeux appels des matelots succèdent au cri strident des sifflets ou à la voix dolente des sirè- [26]

nés. Blanc comme cygne, le Sagncnay s'apprête à filer vers son lointain royaume. . . Après un jeûne prolongé, comme on boit à longs traits la joie de se retrouver au sein de cette activité des eaux ! Quelle délicieuse musique que le clapotis de la vague sur le quai ! Elle nous aide à pardonner au vieux Québec ses placards, lèpre d'affiches qui dépare son front.

Le retour, au jour baissant, s'empreint de poésie. Les bruits de la ville meurent peu à peu. La terrasse accueille ses hôtes accoutumés. Pendant que les falaises de Lévis s'illuminent des clartés du couchant, le cap Diamant projette sur les eaux endormies son ombre gigantesque. Làbas, les feux de Beauport se confondent avec les premières étoiles, et le fleuve, mystérieux miroir, suspend sous nos yeux tous ces diamants insaisissables. La blanche nappe de Montmorency se voile d'une gaze, les sorciers de l'île réintègrent leur domaine séculaire. Dans la nuit qui s'avance, le tramway de Sainte-Anne glisse le long des eaux semblable à une constellation vagabonde. . .

En débarquant à Lévis, je retrouve mon char inerte, et la poussière plus aveuglante que jamais. Mais qu'importe! Si les yeux ont à soufïrir, le cœur reste joyeux. D'ailleurs, on m'affirme qu'à Québec, la poussière même est tonifiante!

Chez Montcalm

A l'instar de son confrère montréalais, le funiculaire de Québec subit actuellement une forte dépression qui le condamne au repos : mais il en reviendra. En attendant, résignons-nous à gravir d'un pas lourd comme la chaleur d'aujourd'hui les escaliers de fer qui zigzaguent vers la Haute-Ville. Patience et longueur de temps m'amènent enfin rue Saint- Louis.

Voici le numéro 36. Je m'arrête, j'examine deux corps de bâtiment: l'un, en enfoncement, avec son pignon à angle aigu et ses trois lucarnes, est devenu salon de barbier ; un grillage l'enclôt ; l'autre longe le trottoir, qu'il recouvrait autrefois en entier, me déclare le propriétaire M. Moisan. L'excédent du vieux mur fut vendu à la municipalité, et c'est là l'unique altération dans l'ossature de ce qui fut un jour la maison de Montcalm.

Dans la partie qui s'annonce : Thos. Bitrns, Tobacconist, Montcalm' s Hcadquartcrs, on m'indique dès l'abord un tableau représentant la mort

de Montcalm. Oeuvre d'une religieuse ursuline qui vécut les derniers jours du régime français au Canada, il ne paraît pas manquer de valeur artistique, et son âge lui mérite le respect.

Après la maison, c'est le tombeau du héros que je désire visiter. Les bonnes Ursulines, gardiennes de tant de précieuses reliques, se prêtent aimablement à mon désir. J'admire en passant les toiles de Lebrun, de Ph. de Champagne, de Pietro da Cortona, qui ornent la pieuse chapelle. Puis, longuement je m'arrête devant une stèle de marbre portant l'inscription :

Hic jacet. . . Ludovicus Josephus de Moxtcalm gozon. . .

C'est ici, c'est dans ce nuir troué par les bombes anglaises que fut déposé le corps de Montcalm, le 14 septembre 1759. L^n médaillon ajoute:

"Honneur à Montcalm! Le destin, en lui dérobant la victoire, l'a récompense par une mort glorieuse."

De la chapelle on me conduit au parloir, et bientôt, profondément ému, je tiens dans mes mains une boîte de verre renfermant le chef du marquis de Saint-\^éran. Pieusement, je contem-

pie le vaillant chevalier dont la mort, pleurée de tout un peuple, scella le sort de la Nouvelle- France.

Montcalm, glorieux vaincu, oui, honneur à toi ! Repose en paix, dans le silence du cloitre faisant suite au bruit des batailles. Inspire-nous l'amour de la patrie, le dévouement aux causes nobles et saintes !

]\Ion pèlerinage se terminera tout à l'heure sur la Grande-Allée, aux pieds de Montcalm chancelant couronné par l'Ange de la Patrie ; mais avant de laisser le monastère des Ursulines, je salue d'un long regard une petite lampe éclairant faiblement l'autel de Notre-Dame de Grand-Pouvoir: c'est la lampe qu'alluma jadis, au lendemain d'un drame célèbre, la main encore tremblante d'émotion d'/^mélie de Repentigny. . .

Ce drame ancien, il me poursuit, m'obsède jusqu'au milieu de la foule bruyante des touristes américains qui visitent, guide et lorgnette à la main. Oubliant tramways et automobiles, je revois le Québec du vieux régime, le Québec de Montcalm et aussi, hélas ! de Bigot. Trois personnages fixent mon attention : le chevalier Le Gardeur de Repentigny, sa sœur Amélie, le bourgeois Philibert, tous trois bientôt rapprochés par une scène sanglante : Près de la place du marché,

Philibert expire, percé par l'épée de Le Gardeur, victime lui-même d'un instant de colère aveugle. Puis, comme dénouement, l'exil volontaire du chevalier, et les adieux au monde de la pieuse Amélie, dont la lampe continue de brûler en expiation de la faute de son frère, cependant que le Chien d'Or de la rue Buade évoque toujours le souvenir de l'infortuné "Bourgeois". . .

Sur le bateau qui me ramène, j'entends une bonne dame chuchoter à sa compagne : "Regarde donc ce monsieur, comme il a l'air distrait? . . ."

DéceptiGn d'enfant

OUR piquer au plus court, suivez-moi à la "petite école" numéro trois, là-bas, où cinquante bambins et fillettes attendent, recueillis, la visite de monsieur l'Inspecteur. Et, s'il vous plaît, secouez bien la poussière de vos semelles avant d'entrer, car le parquet fleure le savon — chose rare ■ — et la maîtresse a l'œil guerrier. . .

Un bruit de pas sur le gravier: c'est lui! En homme qui en a vu bien d'autres, il se dirige tout droit vers le bureau de Mademoiselle, sans trop s'inquiéter de nous. Mais qui reprochera cette indifférence à un tel personnage ? Et puis, ce qui nous intéresse autant, au moins, que le grand monsieur sanglé dans son habit noir, . . . vous vous en doutez? c'est la lourde valise qu'en geignant il hisse sur le bureau même. A cette hauteur, avec ses flancs rebondis, quelle attraction magique elle exerce sur nos yeux brillants de convoitise, sur nos imaginations exaltées par l'attente !

On procède à la va-vite. Petiots, blondines et gamins défilent au pas de course. Les gros lots 132]

se tirent au sort parmi les étoiles de chaque division. En vingt minutes, la valise est dégonflée, le travail récompensé, et monsieur l'Inspecteur satisfait. Mais reste le Grand Concours : une composition littéraire de quelques lignes; sujet: Notre jardin, et chacun d'ouvrir les écluses à sa rhétorique.

Ernest et moi, nous voyons avec un vif plaisir M. l'Insj)ecteur s'attarder à nos poulets, qu'il sépare de la masse. . , Enfin, d'un ton solennel, avec un visage recueilli, il rend la décision suprême: "Ernest, IMarius, je vous attends chez moi ce soir pour vous remettre à chacun une belle récompense. Votre travail est très bien!"

Qui dira la vague de bonheur dont mon âme fut inondée en cette heure inoubliable ? Des visions prestigieuses voltigeaient devant mes yeux éblouis par cette "belle récompense". Ce ne pouvait être un prix quelconque, puisque Monsieur nous invitait à faire trois milles pour l'aller recevoir. . . Un mirage enchanteur surgissait, se précisait au regard de mon imagination d'enfant surexcitée.

Je vous affirme que mon souper fut sommaire. La dernière bouchée à peine engloutie, je filais sur le chemin du roi, toutes voiles dehors, le cap

pointé vers l'Inconnu glorieux. Ernest m'attendait devant sa maison, et bientôt, hors d'haleine, nous sonnions à la porte de la maîtresse de pension, avec l'air triomphant d'un Colomb jetant l'ancre devant l'Ile de ses rêves.

]\Iadame nous toisa, surprise, et s'informa de l'objet de notre visite, ce qui me parut très incorrect. Comment? Etait-elle donc la seule à ignorer que nous avions décroché le Grand Prix? Chose inconcevable : il fallut s'expliquer au long. Elle entr'ouvrit une porte ; un bruit d'assiettes nous avertit que M. l'Inspecteur était à table et nous pûmes constater que notre présence ne l'empêchait pas de continuer consciencieusement sa besogne. Un vague sentiment de honte nous saisit à la pensée que l'importance de notre petite personne s'effaçait devant celle d'une omelette au lard. . . Si bien que lorsque Monsieur déboucha enfin en zone neutre, le désenchantement nous frôlait : hélas ! nous n'étions pas au plus creux ! . . .

Son œil noir nous interrogea un instant, puis, d'un ton détaché, il lança tout bonnement: "Qu'est-ce qu'il y a, mes petits enfants?"

Juste ciel ! il ne nous reconnaissait pas. C'était le comble, et du coup tout notre enthousiasme du départ retombait en poussière. Ramassant mon

courage à deux mains, je hasardai timidement que nous étions venus chercher nos prix. . . "Ah ! oui, c'est vrai. Je vous avais oubliés. . ." Et distraitement, il allait pêcher au hasard, dans un amas de livres, deux maigres volumes, à peine dorés sur tranche, qu'il nous allongeait du bout des doigts. . .

Je me retrouvai sur la grand'route, la tête vide, le cœur gonflé d'un tumulte de sanglots. Le soleil était parti, mais l'obscurité naissante dans la plaine et sur les flots n'offrait qu'une faible image du voile ténébreux qui enserrait mon âme. Mon compagnon, morne, confus, ne soufflait mot, et je n'osais l'interroger. . . Qu'il fut long, désolé, ce retour! Recru de fatigue, je me sauvai dans ma chambre, éludant toute question importune.

Oh! monsieur l'Inspecteur, avez-vous jamais soupçonné quelles larmes de dépit mouillèrent cette nuit-là l'oreiller d'un gamin déçu, révolté? — Je vous pardonne, maintenant, à vingt ans de distance ; car, après tout, vous nous vouliez du bien. Pourtant, je ne puis jeter les yeux sur votre fatal petit livre, que j'ai conservé jusqu'à ce jour, sans éprouver cette impression désagréable que détermine la vue d'un instrument qui nous a fait souffrir. . .

Double mérite

Au temps jadis, sur la rive nord.

La lutte a été chaude. D'un bout du comté à l'autre, le cri des élections a retenti jusque dans les plus paisibles demeures. Des semaines durant, les engins électoraux de toute marque et de tout calibre ont craché la mitraille sous diverses formes. Enfin, l'heure du triomphe a sonné. Entouré de son état-major, — vieux routiers qui savent plus d'un tour — le vainqueur file vers sa paroisse natale, savourant, dans 1» bercement de la voiture et l'apaisement d'un soir de juin, les délices d'une victoire chèrement achetée.

Là-bas, sur la place publique, autour de l'estrade aux festons multicolores, une joyeuse rumeur monte de la foule. L'animation circule par les rangs, les coeurs battent à l'unisson, dans l'attente du héros. Ce sera grande fête; et chacun contemple avec orgueil l'arc de triomphe surmonté d'une gigantesque couronne de fleurs, symbole de la victoire, avec l'inscription:

Il l'a bien méritée!

Ce sera grande fête, pourvu que le ciel y consente. Car, depuis quelques instants, des nuages s'amoncellent. Un grondement lointain jette l'inquiétude dans cette foule semée de toilettes claires. Bientôt, les éclairs zèbrent un ciel tout noir. Poussées par un vent de tempête, de larges gouttes de pluie s'écrasent sur le sol, cependant que drapeaux et banderoles battent une charge endiablée. L'ouragan s'élance, furieux : et monsieur le député n'arrive pas encore. . .

Courage, intrépides électeurs ! Vous qui, depuis un mois, tenez tête à tout un camp d'adversaires, allez-vous lâcher pied devant un orage, le soir du triomphe ? Soyez braves jusqu'au bout. D'ailleurs, le voici, votre héros.

Le HouRRAii ! des grands jours s'unit à la pétarade villageoise et aux éclats de la foudre pour saluer son apparition. Dans l'air saturé d'électricité, c'est un mélange formidable de sons incohérents, image pittoresque et fidèle de la campagne qui s'achève.

Le voici, le héros. Mais que s'est-il donc passé? A la vue de l'arc de triomphe, son visage souriant s'est rembruni. Distrait, ahuri, il oublie de saluer, il paraît sourd aux acclamations dont vous couvrez, vibrants électeurs, la voix des tonnerres : qu'a-t-il donc aperçu ?

Hélas ! il vient d'apercevoir ce qu'avec stupeur vous contemplez maintenant vous-mêmes : à la place de la couronne arrachée, balayée au loin, la corde, une corde lamentable qui danse au vent, et au-dessous, l'inscription fatidique :

Il l'a bien méritée !

Retou

ir

Et sous mes pieds, la mer, jusqu'au coucliant pourpré, Verdoie à l'Infini comme un immense pré.

J.-M. de Heredia.

JE l'ai revue, après cinq ans d'absence, la grande mer, et de loin je lui ai tendu les bras. L'aube se levait, une aube rose et fraîche, comme une lèvre qui sourit. Bien avant de l'apercevoir, parmi les gorges de la Matapédia, un parfum subtil et pénétrant m'avait révélé sa présence prochaine. Dans mes membres endoloris par la fatigue du voyage, un frisson de bonheur se répandit soudain. Des idées de renouveau, de joie, d'espérance effleuraient les secrètes touches de mon âme. . . Car là-bas, je la contemplais, l'amie de mon enfance, éternellement jeune, éblouissante sous un soleil dont les feux la paraient d'un vêtement diamanté. Ce fut une heure gaie et intime, avec un dessous de grande émotion, un de ces suaves répits de l'existence qui vous aident ensuite à francliir l'aridité des déserts.

Maintes fois, depuis, je l'ai revue. J'éprouve pour elle une tendresse virgilienne. Nous conversons longuement, car j'entends sa voix et jusqu'au battement sourd de ses artères. Souple, ondoyante, elle fait bruire à mes oreilles son immortelle chanson. Et dans mon âme lassée, des cendres remuent, et des étincelles en jaillissent qui éclairent subitement les mélancoliques recoins de ma mémoire. Elle me dit: "Te voilà revenu ! . . ." Et je ne sais que répondre. Que dire, quand on aurait trop à dire? On se comprend mieux en se taisant ensemble. . .

Je l'ai revue dans la grâce adolescente du matin, à l'heure où file, légère, vers le large, la barque du pêcheur. Caressante comme un jeune enfant, elle effleurait la grève, et sa courte respiration s'exhalait en un soupir. Col allongé, l'œil rapace, de lourds goélands planaient, explorant à distance la vase des eaux. Et moi, à petits pas, je me suis avancé : elle m'a enveloppé d'un glouglou musical, cependant que son sel bienfaisant faisait courir en tout mon être des effluves de vitalité nouvelle.

Je l'ai revue à la vesprée, à l'heure exquise où tremble, comme une goutte d'or, la première étoile. Le bruit cadencé de nos rames se mariait à la rumeur lointaine du village apaisé. Des fils d'argent traînaient dans notre mince sillage.

Là-haut, une faucille d'or errait par l'infini. Debout à l'avant du bateau, je me penchai vers elle, et à l'instant j'eus quinze ans. . . Comme des ombres fugitives, mille visions d'enfance défilèrent dans mes souvenirs.

Ah ! que l'on voit clair et loin dans les paysages du passé, par un beau soir de juillet, sur une mer limpide ! — O vaste et noble Baie des Chaleurs, combien profondément je t'aime. . .

Souhait

POUR ceux qui Tont déjà rencontré quelque part, et pour les autres, reconstituons, avec ses couleurs primitives, un tableau à deux personnages : Sylvestre, le vieux bibliophile, et son chat Hamilcar.

Hamilcar, prince somnolent de la cité des livres, gardien nocturne qui défend contre de vils rongeurs les manuscrits et les imprimés que le vieux savant acquit au prix d'un modique pécule et d'un zèle infatigable : Hamilcar, chat héroïque et douillet, dort en attendant l'heure où les souris danseront, au clair de la lune, devant les solennels in-folio.

Il dort, le bienheureux, à la tête des chenets, sur un coussin de plume, couché en rond, le nez entre ses pattes. Un souffle égal soulève sa fourrure épaisse et légère. A l'approche du maître, il coule doucement ses prunelles d'agate entre ses paupières mi-closes qu'il referme presque aussitôt, en songeant: "Ce n'est rien, c'est mon ami."

Chaussé de pantoufles, enveloppé dans sa robe de chambre, le maître approche du foyer, où [42]

flambe un feu clair, son fauteuil et sa table volante. Avec précaution et déférence, il prend la place qu'Hamilcar daigne lui laisser, tout en adressant à ce dernier un petit discours entremêlé d'affectueux reproches.

Le commencement de ce discours plaît à Hamilcar, ([ui l'accompagne d'un bruit de gorge pareil au chant d'une bouilloire. Mais la voix du vieux Sylvestre s'élevant, notre félin l'avertit, en abaissant les oreilles et en plissant la peau zébrée de son front, qu'il est malséant de déclamer ainsi. Et il songe, ce chat :

" — Cet homme aux bouquins parle pour ne rien dire, tandis que notre gouvernante ne prononce jamais que des paroles pleines de sens, pleines de choses, contenant soit l'annonce d'un repas, soit la promesse d'une fessée. On sait ce qu'elle dit. Mais ce vieillard assemble des sons qui ne signifient rien."

Si je ne me trompe, cet anuisant tableau, de création française, fut naguère brossé en plein parlement, — à Ottawa? à Paris? je l'ignore — par un jeune député malicieux, aux frais d'un ministre un peu lourd qui, fort de son titre et de son influence, méprisait volontiers la forme littéraire et les grâces du langage pour ne s'attacher qu'à la substance : ponts, chaussées, égouts,

canaux et autres sujets de discours pleins de sens, pleins de choses.

Qu'on me pardonne de le rafraîchir, ce tableau, pour le bénéfice des bourgeois bien rentes, à digestion facile, qui ne voient dans les genres littéraires d'agrément qu'un amusement futile, digne tout au plus d'occuper les loisirs d'un rhétoricien.

Ils oublient, ces braves gens, qu'à tout âge l'esprit comme le corps se développe, se fortifie en se récréant, que le souci de l'élégance ne tue pas la pensée, mais l'embellit, l'élève, lui donne des ailes. Le véritable beau littéraire, même à ses degrés infimes, est un pain fortifiant qui soutient l'âme dans sa marche ascendante vers le vrai, le bien.

La frêle anémone, jouet du vent, qui mêle sa fleur à l'humus de nos plaines, mérite, ce semble, un regard de sympathie : ne coutribue-t-elle pas, pour sa part, au sacrifice qui prépare les moissons prochaines?

Souhaitons pour notre pays moins de chats Hamilcar, dodus et ronronnants, plus de penseurs, de fervents lettrés. Souhaitons pour la jeunesse qui grandit, au lieu du précoce désenchantement qui mène à la vie molle, l'ambition généreuse qui pousse vers les sommets.

A la cale sèche

GRACE à Dieu, — et aux Américains — ils sont déjà loin les jours sombres de la guerre, des passeports et des cartes d'identification. Telle entrée naguère interdite, un brave Canadien de fonctionnaire vous l'ouvre aujourd'hui d'un geste bienveillant, avec un sourire narquois si la demande est formulée en anglais. Autres temps.

Mais que vaut une permission, si l'on n'en peut profiter? Voilà ce que médite douloureusement mon compagnon, considérant à distance respectueuse l'immense bassin de radoub taillé en pleine côte de Lauzon. Lui, voyageur incorrigible, dont les longues jambes ont arpenté d'un pas ferme les ponts les plus bondissants, il frémit à la pensée de risquer sa peau dans ces escaliers de ciment, raides, frôlant le vide, où le moindre faux mouvement précipite à la mort. ]\Ia bravoure — je descends à reculons — l'entraîne irrésistiblement. Sans nous arrêter aux ricanements des noirs qui s'amusent de nos frayeurs, nous faisons machine en arrière jusqu'au fond de la cale.

Ici, à cinquante pieds du sol, à côté d'un géant marin qui s'allonge, immobile et silencieux, sur ses chevalets, c'est la sécurité parfaite. Tout au plus faut-il se garer des jets d'eau qui témoignent de la vitalité persistante du colosse. Nous admirons l'harmonie de ses lignes, la solidité de sa structure, massive comme le génie allemand qui l'inspira ; car le Manoa fut enlevé en pleine guerre à l'ennemi. Nous nous glissons sous sa coque, littéralement écrasés par cette masse d'acier, pourtant si légère sur les flots. Enfin, nous atteignons la poupe, magnifique dans sa courbe vers le ciel.

Hélas ! voici la blessure ; voici pourquoi ce géant apparemment invulnérable subit de longues semaines d'hôpital : l'hélice, détachée de la carène, gît, impuissante, sur ses ailes froissées. . . Du repos, des soins intelligents auront raison du mal. Mais les heures s'écoulent lentes, et l'aimable officier qui nous accompagne fixe mélancoliquement l'horizon, cherchant, de son bel œil bleu, l'immensité des mers à sillonner. Je le comprends, je lui pardonne, je le jalouse presque. . .

Après l'ascension prudente des redoutables escaliers, une pensée me poursuit : tant d'hommes ressemblent à ce navire désemparé ! Ballottés par les flots, emportés çà et là au gré de leurs caprices, ils se croient désormais incapables de diriger

sensément leur course. Que ne vont-ils au remède? Que ne se réfugient-ils momentanément dans un asile de silence et de prière, pour y retremper leur volonté? Eux aussi en sortiraient restaurés, prêts à s'élancer sur des mers nouvelles. . . Rien de tel que de passer, chaque année, quelques jours en cale sèche !

L'oublié

LES vacances déclinent. Déjà, les brises du grand fleuve portent sur leurs ailes les premiers frissons d'automne. Les avocats de 1'" 'heure avancée" ont beau multiplier leurs ingénieux calculs, ménageant aux soirées moins tièdes les caresses prolongées du soleil, l'été est gravement atteint, l'été, il agonisera bientôt. Restaurés, rajeunis au contact de la vieille nature, les touristes abandonnent leur coin favori de vacances — riante plage ou lac poissonneux — pour regagner le foyer, l'orgueilleuse cité toute fière de ce retour en masse. Du petit employé qui épuise ses huit jours, jusqu'au nabab promenant son fastueux ennui, chacun retourne à la vie active et recherche son nid.

Qui d'entre ces privilégiés accorde une pensée reconnaissante à l'ami de tous les jours, au journaliste fidèle demeuré là-bas, en pleine ville, rivé à son poste de sentinelle ? Grâce à lui, pourtant, grâce à son dévouement quotidien, le repos du soir, sur la plage bienfaisante mais étrangère, s'agrémente des nouvelles de chez nous. . . Avouez-le, touristes ingénus : l'une de vos bon- [48]

nés heures de vacances, n'est-ce pas celle du journal neuf? Mais lorsque vos yeux se sont lassés à fureter les colonnes, avez-vous songé au sacrifice qui vous mérite cette joie constamment renouvelée? Pour vous, un homme déjà harassé supporte l'embrasement de la ville, la contrainte du bureau, l'isolement peut-être. . .

Et puis, ce n'est pas pour vous seuls que le journaliste trime. Combien de gens moins fortunés le saluent comme un bienfaiteur inconnu! L'ouvrier des villes qui, rompu de fatigue, s'installe sur le seuil étroit de son logis d'emprunt en disant à l'un de ses marmots : "Va me chercher le journal", ne réalise pas sans doute la somme d'efforts que représente cette jouissance momentanée : le journal lui tombe dans les mains par la force de l'habitude. Mais son cœur sensible reconnaît d'instinct un ami ponctuel, dont la conversation variée lui fait oublier un instant la fatigue et les soucis du jour. Sans cette goutte d'cdu, quel soulagement pourrait-il attendre du pavé brûlant?

Héros parfois oublié, jamais méconnu, ô journaliste consciencieux, continue ta noble tâche ! Malgré l'indifférence apparente, verse sans compter lumière aux esprits, force et chaleur aux cœurs généreux ! Tu es de la lignée des braves ! Et si

notre merci se fait rare, ton œuvre n'en est pas moins efficace ; les ondes de ton influence bienfaisante s'élargissent sans cesse ; nos arrièreneveux béniront un jour ta mémoire !

Sur un tableau

ALMEZ-VOUS le modernisme? De nos jours, on en met un peu partout.

Néo-aristocrates et néo-démocrates se prêtent la main quand il s'agit de porter le néo. Voici qu'entraînés par le courant, mais avec plus d'audace que de goût, certains peintres américains s'avisent de moderniser nos vieux tableaux. Qui ne connaît le tableau de l'embarquement de Grand-Pré?

Grand-Pré n'existe plus ; nul n'en a souvenance ; Mais il vit dans l'histoire, il vit dans la romance. . .

Et il vit aussi dans cette gravure qui orne maints foyers acadiens. Regardez : l'océan brumeux, où se bercent les vaisseaux anglais ; des chaloupes encombrées de malheureux captifs ; là-haut, se devine un soleil honteux d'éclairer de telles horreurs ; au premier plan, sur la grève, un groupe de personnages : le vieux Benoît, pâle, anéanti ; le bon père Félix, son crucifix à la main, cherchant le mot consolateur; comme figure centrale, la douce vierge de Grand-Pré, qui pleure son Gabriel et s'efforce en vain de ranimer son père agonisant.

Evangéline : elle nous apparaît ici telle que l'a chantée Longfellow, avec son œil noir, sa brune chevelure, son corsage de laine, sa jupe de droguet bleu. Telle aussi nous la retrouvons, dans un autre tableau, assise sur les ruines de sa demeure, non loin de la croix tumulaire, un manteau jeté sur ses épaules, écoutant dans son âme ce que lui murmure la voix du passé.

Tout cela, c'est beau, mais c'est vieux. Pour les néo-artistes yankees, ce qui ne date pas de demain est déjà périmé. Aussi, l'un d'eux a-t-il voulu rajeunir l'histoire en créant, de son pinceau fantaisiste, une Evangéline à la mode. Inutile d'insister : il suffît de signaler la pose théâtrale de l'héroïne XX" siècle. O mânes de Longfellow ! combien douloureusement vous avez dû tressaillir. . .

Voisins, entendons-nous. Nous ne voulons pas, certes, gêner l'épanouissement de votre art. Si la fantaisie vous y pousse, affublez Washington d'un monocle à la Chamberlain, soulagez Lincoln de son collier de barbe rustique : à la bonne heure ! Ceux-là vous appartiennent. Mais, pour l'amour, comme disait ma grand'mère acadienne, laissez-nous notre Evangéline au regard doux et triste, héroïquement drapée dans son deuil.

Le vieux curé^'^

IL est parti doucement, discrètement, comme il a vécu. "Il a gagné le ciel", diront, pour rappeler son nom, ses anciennes ouailles. Comme le brin d'herbe, fauché qu'enlève le souffle du soir, son âme s'est élevée sans effort vers la grande patrie, car elle n'avait point pris racine sur la terre. Là-haut, il a retrouvé, groupées comme en une nouvelle paroisse, la multitude des âmes qui lui doivent le paradis. Toutes ces figures du passé renouvellent sa jeunesse; il se reconnaît chez lui. Le voilà désormais curé inamovible, vénéré, acclamé dans une fête éternelle.

Son image se confond avec mes plus lointains souvenirs. Dans l'église qui nous réunissait, bambins et fillettes, pour le catéchisme du dimanche, je revois, en surplis à large dentelle, un prêtre déjà sur l'âge, de faible stature, à mine rondelette, au teint rose encadré de neige. La jeu-

Ci) AI. l'abbé Jacob Gagné, né en 1845 à l'Ile-aux- Coudres, fait prêtre à Rimouski en 1870, curé de Maria de 1875 à 1902, mort à Rimouski le 2 décembre 1920, deux mois après avoir célébré, au milieu de ses anciens paroissiens de Maria, ses noces d'or sacerdotales.

nesse perpétuelle de son âme se communiquait à son visage. Avant qu'il eût ouvert la bouche, sa prière au pied de l'autel, le long regard paternel dont il enveloppait son jeune auditoire, nous avaient préparés à la demi-heure d'attention. Une cérémonie traditionnelle servait de prélude à la leçon du vieux maître. Tous debout, avec un religieux respect, nous écoutions notre catéchiste chanter, de son timbre à la fois riche et doux, un cantique à la Vierge. Il y mettait toute l'onction de sa voix et toute la ferveur de son âme. Cette naïve prière d'un vieux prêtre, en face du Tabernacle, pour son petit troupeau favori, quelle charmante leçon d'Evangile ! Sans en comprendre la beauté mystique, nous en éprouvions le charme ; une douce émotion nous gagnait, et je me rappelle des larmes furtivement essuyées par certains "anciens" qui se mêlaient à nous. Eux, qui avaient vécu et qui avaient été jeunes autrefois, ils découvraient davantage. . .

Il est parti, le vieux curé, le cœur tout vibrant du souvenir de ses noces d'or sacerdotales ; il est parti, malgré nos vœux de longévité. Combien radieux, pourtant, et riche de promesses le soleil qui, par ce clair matin de fête, se jouait au miroir de la mer somnolente ! Quel magnifique élan de reconnaissance dans cette fête paroissiale qui rapprochait, dans une commune pensée, pré-

lats et paysans ! Deux mois d'automne neigeux n'ont pas effacé de ma mémoire ce touchant spectacle de notre vieux curé agenouillé aux pieds de son évêque (2) — autrefois son enfant de chœur — recevant une solennelle bénédiction pour la dernière étape de sa vie montante. Hélas ! nos soleils terrestres se voilent subitement, nos plus brillantes fêtes n'ont pas de lendemain. Le cher vieillard touchait à la cîme d'où l'on découvre les horizons sans nuage, éclairés d'un soleil qui ne doit pas avoir de déclin.

Il est parti, mais il survit dans ses œuvres. Tout un coin du pays, dont il fut l'apôtre et le bienfaiteur, révère sa mémoire et prie pour lui. Pour ma part, je suis plutôt tenté de l'invoquer comme un saint du bon Dieu. Lui qui a passé sa vie à aimer, à bénir, à pardoimer, que pouvait-il craindre au tribunal suprême?

Repose en paix, noble vieillard, sous les degrés de l'autel que tant de fois tu gravis ! Je ne te reverrai plus ici-bas : fais en sorte que la paroisse soit complète, là-haut, que pas un des tiens ne manque à l'appel final. Et supplie la Providence de susciter de dignes continuateurs de ton œuvre, de perpétuer chez nous le type du vieux curé canadien, clairvoyant et actif, humble et doux.

(2) S. G. Mgr Léonard, évêque de Rimouski.

Celui-ci, ceux-là

CELUI - CI, c'est un gros monsieur bedonnant, essoufflé, que le tramway cueille discrètement, comme une pomme fameuse : il en a le coloris, sinon les appâts.

Avec majesté, il installe son bienséant sur la banquette — rangez-vous un peu ! — aspire bruyamment, promène en vainqueur son petit œil allumé, salue d'un geste bref une connaissance qui s'approche, et le voilà parti en guerre.

"Ah ! mon vieux, le Canada ! . . . Un pays à crever de misère ! Six mois de neige, des tramways où l'on attrape l'envie de se pendre, le rhume qui vous guette par toutes les portes ouvertes. . . Pas même la consolation d'offrir une petite traite à ses amis. Tiens, mon vieux, le Canada ! . . ."

J'écoute jusqu'au bout — il le faut bien — la véhémente algarade du gros monsieur bedonnant, aux breloques dansantes. Son havane s'effrite sous ses doigts, à mesure que le flot d'indignation jaillit de ses lèvres.

J'écoute, et je songe à ceux-là. . .

Je songe à nos courageux pionniers, que l'hiver retient loin des villages, perdus dans l'immensité des plaines ou dans le creux des montagnes.

Je songe à tant de vaillantes mères canadiennes qui, sans murmure, s'isolent des semaines, des mois entiers, protégeant contre le froid, la maladie, l'essaim qui se groupe autour du foyer.

Je remonte le cours des années : je songe à nos ancêtres partis de France aux jours ensoleillés du printemps, affrontant pour la première fois les rigueurs de l'hiver canadien, aggravées pour eux de tant d'autres incommodités. Leur ténacité a eu raison d'une nature fruste, mais généreuse. Quoi qu'en dise mon loquace vis-à-vis, nous récoltons à pleines mains, sans beaucoup d'eft'orts, les fruits de leurs sacrifices, de leurs travaux, de leur inébranlable confiance en Dieu...

Pendant que je m'absorbe dans ces réflexions, le gros monsieur file, tout fier de son algarade. Je ne l'ai pas revu : il doit être parti pour la Floride, ou pour l'hôtel du coin.

Plus haut

(D'après Longfellow.)

A la nuit tombante, dans un village alpin, lentement passe un jeune homme. Vers les glaciers et les neiges, il monte, arborant une bannière à l'étrange devise: Excclsior!

Son front est pâle. Mais son oeil brille autant qu'une épée toute neuve ; et comme la voix du cor retentissent les accents de cette langue inconnue : Excelsior!

Il voit, en passant, d'heureux foyers où flambe un feu clair. Là-haut, étincellent aussi les glaciers solitaires. De ses lèvres un gémissement s'échappe: Excclsior!

"Ne monte pas !" lui dit un vieillard. "La tempête gronde sur nos têtes. Ce torrent qui mugit est large et profond !" Vibrante, la voix de l'adolescent claironne: Excclsior!

"Gare à la branche de pin desséchée ! Gare à la foudroyante avalanche !" A ce dernier bonsoir du paysan, là-haut, bien haut, une voix répond: Excelsior!

A la pointe du jour, à l'heure où les moines du Saint-Bernard psalmodient leur traditionnelle prière, une voix lança dans l'air efifrayé : E.rcelsior!

Enseveli dans la neige, à côté d'un chien fidèle, on découvrit un jeune homme, serrant encore, dans sa main glacée, cette bannière à l'étrange devise : Excelsior !

Il gisait là, inanimé, mais si beau! dans le brouillard gris et froid. Et voici que, des profondeurs du ciel serein, un mot tomba comme une étoile: Excelsior!

Grapbologk

LA graphologie est à l'ordre du jour. Pas une revue qui prétende l'ignorer, pas un journal qui, de temps à autre, ne lui fasse l'honneur d'une citation ou d'une allusion. Oserai-je à mon tour la mentionner, moi, profane, qui de loin admire les analyses et portraits d'un Jean Deshayes ou d'un Claude Ceyla?

A défaut de profond savoir, la foi me donne cette audace. La foi, née un jour de la curiosité qui me poussa à lire les travaux graphologiques si prenants de Crépicux-Jamin. Car la graphologie — comme tant de belles choses — vit le jour sous l'azur français. Elle en a gardé le charme discret, un délicat parfum d'atticisme. Et comme les nouvelles vont vite quand elles ont des ailes de papier, la science nouvelle, sur l'aile légère de la langue française, eut bientôt fait le tour du monde, se créant chez nous des amitiés profondes. Notre tempérament latin trouvait, dans cette forme particulière de la psychologie, un aliment merveilleux à ses curiosités intellectuelles.

J'ai échappé le mot science. La graphologie est-elle vraiment une science? La question ne se pose pas pour les gens exclusivement pratiques, dont l'âme, cadenassée dans une voûte de sûreté, ne peut rendre que le son métallique. Mais, grâce au Ciel, nombreux sont encore ceux qui, échappant aussi souvent qu'ils le peuvent à la vie prosaïque et mercenaire, savent élargir leur horizon au-delà des succès de carrière. C'est pour eux, les fervents de l'âme humaine, qu'à travers l'histoire de la graphologie nous chercherons la confirmation de notre réponse.

Et d'abord, la voici résumée, cette réponse, selon la pensée du maître précité. La graphologie, ou étude de l'homme d'après son écriture, repose sur les données psychologiques les plus sûres. Elle a ses lois, sa méthode expérimentale, sa classification, sa technique. On ne peut plus, sans injustice, lui refuser le titre de science.

"L'homme", dit Eymieu, "est le point de rencontre entre la matière et l'esprit. Matière, il doit être fatal ; esprit, il doit être libre. Déterminisme et liberté, voilà les deux pôles du microcosme que nous sommes." Avec quelle autorité l'âme gouverne-t-elle le corps? Jusqu'à quel point le corps influence-t-il l'âme ? "V'oilà posé le problème de l'activité humaine, problème que la graphologie se permet d'aborder.

L'homme — nous ne le savons que trop — est formé de contrastes. Avare pour soi, il sera prodigue pour ceux qu'il aime. D'humeur facile avec le monde, il deviendra tyran dans sa maison. Son humeur même varie d'une heure à l'autre. Comme la girouette de Ninon, il pourrait prendre pour devise : "Ce n'est pas moi qui tourne, c'est le vent."

Il y a pourtant, sous ces dehors transitoires, dans cette mobilité perpétuelle, des notes individuantes que les accidents de la vie ne peuvent abolir. Chaque âme rend le son qui lui est propre. Et tous ces sons diffèrent. Si, de nos jours, le son métallique est le plus répandu, n'empêche qu'il existe des nuances dans les vibrations. Le graphologue, penché sur une page d'écriture, loupe en main, saisit ces nuances, les rapproche des traits saillants, puis conij^are, coordonne, assemble, pour former dans son jugement un accord parfait.

Voici, en abrégé, le but de ses recherches: Supériorité ou infériorité; nature et moyens de l'intelligence ; caractère moral ; volonté, sens esthétique ; âge ; sexe ; quelques indications pathologiques.

Mais alors, dira un sceptique, comment se fait il que cette science étonnante, si utile même à

l'homme d'affaires, ne soit pas née plus tôt? Un rapide coup d'œil sur les siècles passés — depuis le déluge — résoudra l'objection.

Dans l'anticiuité et le moyen-âge, on écrivait peu. Les rois, les empereurs ne savaient pas tous écrire. On avait recours à des hommes de métier, à des écrivains publics qui, moyennant finances, exprimaient par une écriture spéciale, officielle, la pensée des autres.

Suétone, dans une note sur l'empereur Auguste, nous permet cependant de croire que, dès les débuts de l'ère chrétienne, on s'habituait à reconnaître le lion à l'ongle. "J'^i remarqué", écrit-il, "que ce prince ne sépare pas les mots, et qu'il ne transporte pas à l'autre ligne les lettres qu'il a de trop à la fin des vers, mais qu'il les place de suite au-dessous et les entoure d'un trait." Un moderne en conclurait, sans doute, qu'Auguste était un déductif, homme de jugement solide et de grande liaison d'idées.

Sous Louis XIV, on écrit beaucoup: l'écriture officielle décline. Mais déjà, en 1622, l'Italien Baldo, dans un livre révélateur, avait formulé des principes graphologiques, se faisant fort de "distinguer, dans la diversité des écritures, celles des cerveaux et des cœurs." Leibnitz se range aussi parmi les précurseurs, lorsqu'il affirme que

"l'écriture exprime presque toujours, d'une façon ou d'une autre, le tempérament naturel." Le témoignage de Lavater va plus loin : "Il y a des écritures nationales tout comme il y a des physionomies nationales. Je remarque la plupart du temps une analogie admirable entre le langage, la démarche et l'écriture." Goethe lui-même ne dédaigne pas de s'arrêter à la science naissante : "Que l'écriture ait des rapports avec le caractère et l'intelligence humaine, et qu'elle puisse donner au moins un pressentiment de la manière de sentir ou d'opérer, il n'existe pas l'ombre d'un doute à ce sujet."

Ce n'est pourtant qu'en 1871 que des travaux plus sérieux soulignent l'importance de ce nouveau département de la science. Mais à partir de cette date, en France d'abord, la graphologie jouit d'une vogue immense. Les manuscrits des hommes publics, des lettrés, deviennent le sujet d'études et de comparaisons piquantes. Les queues flamboyantes et dramatiques d'un Victor Hugo, ses liaisons bizarres, ces cédilles romantiques lancées dans l'espace en manière de paraphes de la plus tournoyante hardiesse, contrastent étrangement avec la grâce sentimentale d'un Lamartine. La franchise, la volonté d'attaque de Louis Veuillot s'accorde mal avec la main tremblante, inquiète, de Louis XVIII.

Certaines professions ont un genre spécial de graphisme. L'employé, le commis, alignent des phrases sans effort d'imagination. L'inventeur actif est impatient, il projette des étincelles sur le papier. Quant au poète, il ne manque guère d'aller pointer ses i. . . dans les nuages !

Graphologues, nous le sommes tous un peu avant la lettre, avant de connaître même l'existence de la science. Nous faisons de la graphologie naturellement, comme M. Jourdain faisait de la prose. C'est l'instinct essentiellement humain qui nous pousse à la recherche de l'âme d'autrui et de la nôtre, sous tous les signes qui la manifestent : maintien, démarche, parole, écriture. ]\Iais ici comme en toute chose, gardons-nous des apparences: ne jugeons qu'à hon escient.

En somme, la graphologie, avec ses bases, ses lois, sa méthode raisonnée, mérite les égards que lui témoigne une élite. Science, elle a à lutter contre le charlatanisme ; elle n'est pas responsable de l'usage abusif qu'on peut en faire. L'esprit éclairé saura rejeter le faux or. Et puis, songez donc ! Pour toute personne chargée d'autorité, pour le bailleur de fonds aussi bien que pour les futurs époux, quelle puissance ou quelle précieuse lumière. . .

Dante

Alt R. P. G. Lamarchc, c. s. v.

ANS la cité dolente où croule l'espérance, Oît l'éternel soupir de l'implacable nuit Se mêle aux hurlements du monstre et

[du maudit, Vers la race damnée, il marche sans défense.

Virgile, à ses côtés, soutient sa confiance : "Cette épaisse forêt, cju'un ouragan meurtrit, ''Ce sont tous les viveurs, ennemis de l'esprit. . . "Approche sans trembler, ô proscrit de Florence !"

Son œil épouvanté reconnaît des bourreaux : Des Vignes, Caïphe, Anne. . . Oh ! les tristes héros Que roule sans répit la rugissante flamme. . .

Mais pendant que son pied chancelle sur le Styx, Un rayon de bonheur illumine son âme : Au seuil de l'empyrée apparaît Béatrix.

Le ''Train de la Baie

jf

USTIQUE et bonne bête, il possède l'amitié de ceux mêmes que ses lenteurs déconcertent, que ses absences prolongées jettent dans l'inquiétude ou le désarroi. On se fâche, on dit de gros mots: il vous désarme d'une mignardise à sa façon, en attendant l'occasion d'une nouvelle escapade.

Chez lui, rien de brillant. Des manières? Point. De l'esprit ? Encore moins. Sa naissance peutêtre ? Hélas ! qui ne connait le fameux "scandale du chemin de la Baie des Chaleurs"? II n'en fallait pas davantage pour immortaliser son nom. Un psychologue chercherait peut-être là la raison profonde de son inertie. Quand on devient, si jeune, l'objet de l'attention générale, que reste-t-il à ambitionner aux âmes médiocres?

Mais voilà que moi-même, j'en viens aux gros mots. Calmons-nous, au souvenir des bons moments que m'a procurés ce vieux flâneur de train gaspésien. Lui, si prosaïquement lourd, délabré, sale, il m'apparaît poétisé par cette fée qui, à certaines heures, promène sa baguette sur l'é- [67]

cran de la mémoire. . . Comme la fumée des toits se subtilise, se nuance de rose aux rayons du soleil, les faits et méfaits de notre original s'enveloppent à distance d'une teinte séduisante. Ses victimes finissent par rire et lui pardonner ses tours pendables, ses plus lamentables équipées.

Des victimes, il en compte dans toutes les classes sociales. IMagistrats, politiciens, lettrés lui ont tour à tour payé tribut. Ces derniers, plus sensibles, moins habitués aux bousculades, se sont parfois cruellement vengés. L'un d'eux insinuait naguère avec malice "qu'il abuse un peu du sens social à secourir les frets en détresse". Un autre ironiste, après avoir émis l'opinion que "le moment du départ finit toujours par arriver", ne nous montre-t-il pas les branchages matapédiens "caressant son dos avec une aimable familiarité"? Enfin, il y a quelques mois, la verve d'une nouvelle victime s'exerçait à raconter ses prouesses dignes d'un Sccnic Raihvay.

Lui, le gaillard, il laisse dire et écrire, en vrai philosophe ; et il va son petit bonhomme de chemin, sans s'émouvoir, comptant surtout sur le soleil pour lui ouvrir la route, au lendemain des tempêtes. On m'affirme que, cet hiver, il devient intraitable, se moque des voyageurs, se paye à tout propos des orgies de trois jours, plongé jus-

qu'au cou dans les bancs de neige. La vieillesse aurait-elle aigri son caractère? Je soumets le cas aux spécialistes, leur recommandant, comme expéiience décisive, un voyage pressé en Gaspésie, IDar chemin de fer, au cours d'une tempête de nordêt.

Nostalgie

A grands flots, l'automne m'a versé sa caressante hmiière. Par les longs aprèsmidi d'octobre, j'ai scruté à loisir ces horizons nouveaux, où bleuissent, vers le sud, les lointains sommets des Adirondacks. De tous côtés se profilent, courbés mais robustes, de vénérables ormes groupés en oasis. Bois, prés et champs, tout, jusqu'au coquet village où je fais halte, repose dans un calme infini, une sérénité baignée de soleil. De longs fils de la vierge, détachés des buissons, se déroulent dans leur chute molle et sinueuse. Quelques grillons attardés causent des beaux jours qui s'achèvent. . . Je regarde, j'écoute, mais mon cœur est sans émoi.

Puis, le gel, la froidure. Sous ma fenêtre, des légions de feuilles mortes dansent follement leur dernière farandole. Pauvres petites, frissonnantes de givre, qui implorent un peu de sympathie ! . . . Distrait, rêveur, je les salue du regard, sans plus m'intéresser à leur destinée. Ne les ayant pas vues naître, que m'importe leur mélancolique agonie?

Un vol rapide d'oiseaux sauvages tache le ciel gris. De sourdes détonations m'arrivent du bois voisin : on y massacre joyeusement d'innocentes victimes... !Mais, je le confesse avec honte: mon âme avare se ferme à la pitié. Pourquoi pleurerais-je des amis d'un jour?

Belle et fertile campagne, loin de moi l'indifférence ! — Mais enfin, dis-moi, que te manque-t-il donc? Mon œil repose sur tes chaumes nus, mon cœur souhaite s'attacher à toi ; et pourtant, l'avouerai-je? . . . mon œil et mon cœur cherchent plus loin. j)ar delà tes plaines sans eau, la mer, l'éternelle enjôleuse. Un regret m'envahit. . . Je n'entends plus la voix du large !

Et puis, après?...

QUI ne l'a éprouvé? — Aux approches du. Jour de l'An, dans la fièvre des étrennes promises ou attendues, les heures se colorent, avec le rose comme teinte dominante. Enfin ! il va finir, cet interminable dernier mois d'une année longue comme une insomnie. Du nouveau s'annonce : 1922 nous sourit à faible distance. Nous nous hâtons vers lui de toute l'impatience de nos cœurs. D'ailleurs, ce n'est pas une vaine chimère : le voilà bientôt venu. A qui l'honneur de lire cette page balafrée de coups de plume, où j'inscris une date solennelle: 1er janvier ?

Et cela passe. Les fêtes s'éloignent. Après l'excès des joies, l'heure de l'expiation a sonné. Plusieurs, pour avoir voulu se montrer aimables ime seule petite fois dans l'année, dégringolent du faîte de l'enthousiasme le plus lyrique aux abîmes d'un marasme déconcertant. La harpe de David est brisée, et Saùl se livre à ses fureurs. . . D'autres, plus pratiques ou meilleurs philosophes, se doutaient bien, les finauds, que [72]

COOUILLAGES 72)

les choses en viendraient là ; aux heures de déhre, ils ont su se maintenir dans les bornes d'une discrète neutralité : pas de démarches compromettantes, aucune promesse, aucun souhait imprudent. Avtssi, voyez-les : ils triomphent secrètement, ce qui est pour les autres le plus agaçant des succès. De leur œil malin, ils semblent vous insinuer: "Et puis, après?... Je savais bien, va, qu'ai)rès le rose la girouette se tournerait fatalement à indifjuer le bleu !"

Est-ce illusion? Je crois remarquer, au lendemain des fêtes, un surcroît de nervosité che^ quelques-uns, de langueur, de passivité maladive, chez d'autres.

A quel mauvais génie attribuer cette transformation? Faut-il en accuser la température, qui, non contente de congeler les idées au cerveau, pénètre jusf[u'au cœur pour y tarir la source des sentiments généreux, des chaudes effusions? l'eut-être. Mais il m'est avis qu'en cela encore nous n'avons guère à chercher de coui)al)le hors de nous-même. Trop souvent nous oublions que ce monde où, péniblement, l'homme déploie ses ailes reste, malgré les ans nouveaux, le vieux monde de la chute. . . Les yeux tournés du côté de l'avenir, nous lui demandons l'impossible. Ces jours que de saines traditions ont consacrés com-

me époque de renouveau, nous les dissipons en gestes de parade, en démonstrations trop exaltées pour n'être pas une simple crise, laquelle, une fois passée, laisse l'âme comme plongée dans le vide.

Nos pères y voyaient plus clair. Leur foi, leur rude bon sens les guidaient en leur enseignant ce secret qui se perd : l'économie du bonheur ! Ils sentaient — sans le comprendre peut-être — que l'intensité ne supplée pas à la continuité, que les éclairs ne font pas oublier les éclipses. Comme les Mages d'autrefois, ils fixaient inlassablement l'étoile, sans s'inquiéter de la longueur du chemin ou du silence effrayant du désert. Suivant la vieille coutume des repas publics du moyen-âge, où l'on laissait une place vide pour le pauvre, dans leurs songes d'avenir ils laissaient une place vide pour le malheur: jamais ils n'étaient pris par surprise.

Plus que nous, nos pères étaient des sages. . .

Atavisme

«<y E sang des races", affirme Barrés, "est identique à travers les âges." Nous le constatons chaque jour davantage.

Constantin de Grèce aj^partient visiblement à la lignée des inventeurs du cheval de bois. Mtttutis inntandis, — comme disent nos édiles — un Hocken hissé au pouvoir absolu ferait bientôt son petit Lawrence. Que fut Guillaume, sinon la pâle réplique du grand Othon? Le vainqueur de 1918, Foch lui-même, ne trouve-t-il pas en Turenne un frère par le génie?

Un exemple de chez nous, particulièrement propre à émouvoir l'auteur de Colette Baiidoche, vient, à l'heure actuelle, confirmer sa thèse.

On se rappelle, en effet, quels accents pathétiques inspira à Rarrès le spectacle lointain de régiments irocjuois à l'affût dans les tranchées des Flandres, plumes au vent, tomahawk à la ceinture, casse-tête à la main, prêts à fondre comme des vautours sur la proie allemande. Ce jour-là, nous dûmes convenir que les Iroquois n'avaient rien i:»erdu de leur astuce, qu'ils avaient su nous filer à la barbe, vers l'Europe, sans que [75]

personne en eût connaissance, emportant avec eux le secret de leur mobilisation et de leur embarquement. On reconnut à ce trait les fils de l'immortel Atotarho. les rusés rejetons des guerriers qui surprirent la bourgade de Lachine. La voix du sang les poussait secrètement au carnage.

La guerre, cause ou excuse de tant de bouleversements, n'a pas changé ces enfants des bois. Revenus de Paris, ils continuent, paraît-il, de porter le collier de wampnui. Le calumet aux lèvres, avec la gravité d'une junte espagnole, ils devisent des intérêts de la nation et prennent parfois des décisions aussi énergiques qu'imprévues. Connaît-on la dernière, celle qui montre jusqu'à quel point ces nouveaux apôtres de la civilisation ont conservé l'esprit des vieux chefs de clans ?

Tout dernièrement, dit une dépêche, les Iroquois des Six Nation^ habitant la réserve de Brant, dans l'Ontario occidental, ont pris la résolution de quitter le Canada. Ils ont prié le président Harding de leur assurer un asile dans les réserves indiennes de l'Etat de New-York. Un grand conseil des Six Nations formulera à ce sujet un plan d'action, à Onondaga. Les Iroquois veulent quitter le Canada parce qu'ils ont reçu l'ordre de se faire citoyens de ce pays avant trente jours. *"

Qui ne discernera, dans ce cri de liberté, dans cette levée en masse contre l'assimilateur, la voix nostalgique des ancêtres regrettant les forêts primitives, ra])pelant les petits-fils au berceau de la race? L'atavisme aidant, la finesse indienne a éventé la mèche de Meighen. L'ombre d'Atotarho triomphe des menées insidieuses de nos gouvernants aux visages pâles.

Allez, Onneyuts, Agniers, Goyogouins, Onnontagués, Tsonnontouans ! Rentrez d'un pas joyeux dans vos domaines. Si le cœur vous en dit, plongez, tête baissée, dans la marmite américaine, qui dissout les races molles. Puissiez-vous résister longtemps à ses vapeurs nocives, assez longtemps pour mériter à nos voisins la réputation, les mentions honorables que nous a values, en certains milieux, votre présence sur la réserve de Brant, dans l'Ontario occidental. . .

Ces mentions honorables, où les Iroquois de New-York symboliseront tout le peuple américain, seront un baume à notre amour-propre blessé par votre décision, la récompense de la généreuse nation qui vous accueille, après deux siècles d'absence, vous, ses alliés qu'elle lançait naguère, torche à la main, contre nos paisibles villages.

Dernière flamme

UN deuil plane sur le blanc château. Morne, désolé, il dresse toujours, sur la falaise de Bonaventure, ses élégantes tourelles ; la bise de février assaille encore ses portes closes, ses fenêtres muettes ; mais nulle flamme ne monte, hélas ! de son foyer désert.

Un deuil plane sur le blanc château. Lui, naguère si pimpant sous sa toilette fraîche, lui qui, si longtemps, a reçu l'hommage de l'orgueilleux océan expirant à ses pieds, le voilà glacé, solitaire, tel un roi vaincu parmi les débris de son trône. Adieu, bruits familiers et charmants, ondes de gaieté, jours lumineux des vacances lointaines. . . La mer elle-même a pris le deuil et roule sourdement, sous sa carapace, de lugubres sanglots.

Etait-ce un pressentiment? Je ne suis pas superstitieux, et ce matin-là — çlernière matinée [78]

de nos vacances sous le toit hospitalier du château gaspésicn — tout, dans la nature, conviait à la joie. Pourtant, je m'en souviens, l'avenir s'était un instant assombri à mes yeux, de vagues appréhensions m'avaient hanté. . .

Quelle matinée cependant ! Une fête de soleil, un brasillement des eaux comme seuls en connaissent les habitués de la côte d'Azur canadienne. Avec cela, un petit air frisquet du large, tout saturé de parfums d'algues et de goémon, qui dilate d'ivresse les poumons citadins et cingle les courageux baigneurs. L'immersion se fait brève, la friction plus énergique, le retour précipité. Et qui donc lance le mot magique: "Un feu de cheminée?"

L'idée fait fortune. Chacun y va de son ap- I)oint. Des brindilles s'amènent du rivage, s'entassent autour de la solide bûche d'érable qu'une fîamme joyeuse lèche bientôt de tous côtés.

Oh ! l'heure exquise ! — Réunis en demi-cercle auprès du foyer qui ronronne, sous la timide caresse d'un soleil encore voilé de la brume du matin, nos yeux mi-clos entrevoient des pays merveilleux. . . Dans la plénitude du repos, nos cœurs reconnaissants bénissent Dieu, Roi magnifirjue. et les humains qui l'imitent dans s^ libéralité.

Peu à peu, les brindilles se consument, le charme se dissipe. La flamme décroît, tombe tout à fait. Une gerbe d'étincelles se détache du foyer pour s'évanouir dans sa chute. Devant cette flamme expirante, mon œil et ma pensée se dirigent vers la pièce voisine, noyée de silence et d'ombre, où, depuis de longs mois, une flamme de vie intelligente et active vacille sous le souffle glacé de la mort sourde à tout appel humain, aux prières des enfants comme aux larmes de l'épouse. . .

Depuis lors, hélas ! elle aussi, l'âme paternelle, s'est détachée dans un suprême tressaillement. Et la pincée de cendres que notre caprice d'un matin de vacances laisse au foyer refroidi, rappelle douloureusement d'autres cendres que protège la croix du cimetière. Qui donc, dans la maison veuve de son chef, ranimera le feu qui tombe? Qui remplacera la bûche à demi consumée ?

Février passe en hurlant à nos fenêtres. Bientôt, le rythme des saisons ramènera les triomphantes apparitions du soleil gaspésien sur une

mer d'oi)alc. Mais, avec nos vingt ans, l'âme du foyer s'est enfuie à jamais. Nulle main n'a ressuscité la flamme d'autrefois. Comme sur nos cœurs, im deuil plane sur le blanc château. . .

Apparences

H! la chèie science!" gronda mon ami, en m'emprisonnant la main de sa large dextre, pendant que je soustrayais à sa vengeance ma serviette d'étudiant. "A te bourrer le crâne de tous ces ingrédients-là, tu oublies le monde des vivants : tu ne penses plus aux anciens, tu n'as pas même le temps de leur souhaiter la bonne aimée. Et c'est très mal. Je t'en veux de te faire ermite à ce point. Sans compter que tu maigris à vue d'oeil," ajoutait-il en me fixant plus attentivement de son regard clair et loyal.

La rude apostrophe de mon ami retrouvé dans le tramway — où tant de choses se perdent — m'avait d'abord interloqué ; puis, ses dernières paroles, jaillies spontanément d'un cœur affectueux et compatissant, me rassurèrent. Evidemment, il ignorait la grippe implacable qui, huit jours durant, avait fait le vide autour de moi. Le temps de s'expliquer, de remplir le fossé creusé par l'absence, et nous voilà redevenus vme paire d'inséparables. Grâce au franc-parler, à la bonhomie de Gabriel, le voile était déchiré, les fausr821

SOS- apparences s'enfuyaient devant la réalité. Notre union, menacée par un silence compromettant, se scellait à nouveau dans une cordiale poignée de main.

Demeuré seul dans la voiture que réchauffait à grand'peine l'haleine des voyageurs entassés (la foule est parfois une grande solitude), et malgré les objurgations du conducteur procédant à l'embouteillage, je réfléchis sur la grande pitié des amitiés humaines, l'illusion des apparences, l'inanité de nos jugements par trop superficiels. Un soupçon traverse notre esprit ; nous nous y arrêtons ; il flatte notre vanité ou sert nos intérêts : c'en est assez pour qu'à nos yeux il se mue en certitude. Et si, courageusement, nous n'arrachons le voile qui enveloppe la vérité, si nous ne faisons acte de loyauté et de franchise en foulant aux pieds le faux point d'honneur qui nous défend de faire la première démarche, le sacrifice d'une amitié précieuse devient souvent la rançon (le noire misérable orgueil. De la méfiance à riiostilité. il n'y a qu'un pas.

Ah ! la grande pitié des amitiés humaines, que trop de soleil flétrit, trop de pluie abat, qu'ébranle le vent du malheur, que glace la froide absence, et qui refleurissent dans les tramways glaces.

Un drame

Depuis quelque temps, les vols de poules se multiplient de façon alarmante.

Les journaux.

ISERE de ce monde, où personne, pas même les poulettes, n'est sûr dn lendemain ! Elles étaient vin^-six, oui, vingt-six poulettes de race — laquelle? je l'ignore — qui, selon leur louable habitude, s'étaient couchées dès les premières ombres. La tête sous l'aile, la conscience en paix, elles sommeillaient en rêvant, les douces, en rêvant du printemps tout proche, de chaumes à picorer, de frêles poussins à défendre. De loin en loin, au sein de cette grappe vivante, faite de plumes et de pattes, comme un frôlement d'ailes, une plainte, l'étrange murmure des voix de la nuit. . .

Or, à deux pas, dans les ténèbres, se tramait le plus perfide complot.

Soudain, tout ce petit monde tressaille. Sinistre, une lumière jaillit, qui fouille les secrets du calme juchoir. Minute afïreuse dans la vie d'une [84]

jjoulette ! Se sentir saisie, !)âillonnée, rudement jetée au fond d'un sac où s'amoncellent les victimes. . .

Beaux rêves envolés, reviendrez-vous jamais? Où courent ces pieds agiles qui se dérobent dans la nuit? Gentilles poulettes, vous êtes perdues. Plus raffiné que l'autre, le loup humain ne laisse aucune trace.

Elles étaient vingt-six poulettes de race, que mon ami Candide pleure comme une Rachel. Lecteur, les as-tu vues passer?

Message

PUISQUE mes poulettes perdues t'intéressent si fort", fait mon ami Candide en me tendant un pli mystérieux, ''examine donc ce papier que je viens de cueillir à la patte d'un de mes pigeons."

Un coup d'œil sur l'étrange manuscrit m'avertit que j'y perdrai mon latin : c'est un pur fouillis d'hiéroglyphes hindous. Peu versé dans les langues orientales, j'ai prié Phidimus, l'expert en sanscrit, de me prêter ses lumières, \oici la traduction libre qu'il me soumet:

Voix d'une exilée.

J'hésite, je tremble de frayeur. Le sang me monte à la crête, mes plumes se hérissent, le crayon vacille dans ma patte défaillante. Cette ])age peut me coûter la tête. Pourtant, je la griffonne, quitte à la détruire nnguiluis et rosh-o, si le danger menace.

Comment, après m'être assoupie sur mon perchoir, me suis-je éveillée en sursaut, l'autre nuit,

dans les serres brutales d'un grand bipède sans plun]es, c'est ce que je ne comprendrai jamais. Le saisissement me fit perdre connaissance. Je conserve cejjendant la vague souvenance d'un long voyage cahoteux, enfermée avec mes compagnes dans une mobile prison où chaque soubresaut ramenait la souffrance. Pauvres compagnes ! Plus infortunées que moi, elles sont peut-être, à l'heure actuelle, réduites en sauce. Ma petite taille m'a sauvée.

Il faut bien dire — maman me l'a si souvent répété — que je suis sans conteste la j^lus jolie Cochinchinoisc de la ville. C'est aussi ce que pense le grand bipède en question. Apurés m'avoir retournée dans tous les sens, m'avoir soufflé dans les plumes, il s'est écrié: '"Ccile-ci, elle est trop petite et troj) belle ! On ne la tuera pas." \'oilà pourquoi je vis encore et veux tenter de recouvrer ma liberté.

Un seul moyen se présente. Un vieux pigeon de mes amis, qui venait souvent l'après-midi faire la partie d'osselets avec nous, s'est laissé surprendre, lui aussi, et il a été mis dans le même sac. Mais ses ailes robustes auront vite fait de le transporter à son colombier, le chanceux, dès la première occasion. Tl se chargera volontiers de mon message.

Je m'arrête. J'en ai peut-être déjà trop écrit. La fièvre me gagne. Je frissonne. Le bec me claque. Avant de clore, je réitère mon appel aux âmes charitables, s'il s'en trouve encore chez les humains. De grâce, secourez-moi. Rendez-moi ma patrie, mon perchoir, mon nid !

(Signé) COCHINCHINOISE.

P. S. — Prière aux graphologues de ne pas s'arrêter à mon écriture irrégulière : je suis dans un grand énervement.

Petite Cochinchinoise, ton appel est entendu. V^oici que mille bonnes âmes s'intéressent à ton sort et souhaitent ta délivrance. Mais encore faut-il savoir cjÙ tu te caches? Pour moi, je crains que ton infortune ne soit sans remède. Comme nous, hélas ! lourds humains, longtemps tu gémiras de ne pas posséder de plus fortes ailes. . .

Foi antique

COMME elle me semblait terne, douloureuse, cette Grande Semaine qui approchait ! Loin de la ville aux vastes temples où, dès le Jeudi-Saint, s'affirme, par un dé- Ijloiement grandiose, l'esprit religieux des citadins, que pouvait-elle m'apporter de fortes émotions, dans ce calme village où un seul bruit domine : la voix monotone, souvent rageuse, du vent qui hurle sans répit? Adieu les longues théories d'enfants en dentelles ; adieu, cloches joyeuses, puissantes orgues du Gloria, dont les harmonies mourantes se prolongent jusque dans le silence qui entoure le souvenir de la mort du Christ ! Adieu, somptueux reposoirs que l'on visite sans hâte, le cœur rajeuni aux premières effluves du printenij^.s ! Ad.ieu, rapides heures que l'on passe au pi' d du gicUid crucifix d'or ou de bronze, cependant que là-haut des voix d'artistes nous plongent dans le ravissement et l'extase. . . Le doux Sitio de Jésus ne planera plus comme une bénédiction sur ma tête, le VaJi! fatal de la meute juive ne me glacera plus de ter- [891

renr. . . Vraiment, pourrai-je me résigner à tant de sacrifices?

Elle est venue, pourtant, la Grande Semaine. A l'appel d'un modeste carillon, l'église paroissiale déborde d'une foule recueillie, suppliante. Une atmosphère de foi vécue, d'ardente piété nous enveloppe ; ces fronts courbés, ces lèvres qui s'agitent me prêchent éloquemment le repentir, l'amoureuse confiance. Ils comprennent, ces humbles, que "la prière est la force de l'homme et la faiblesse de Dieu".

Puis, avec l'unisson des chants liturgiques, si beaux dans leur touchante simplicité, tout un essaim de souvenirs s'est levé. J'ai revu une lointaine église semblable à celle-ci ; à l'autel, un vieillard à blanche couronne ; au chœur, un vieux chantre dont les modulations réveillaient les échos de la voûte dorée. . .

Je me suis laissé envahir par ces souvenirs d'enfance, vague à vague, et la plage de mon âme en a été bientôt recouverte. Le front dans les mains, j'ai prié comme à dix ans, et, dans l'humble église de campagne, loin des déploiements de la ville, — j'ai pleuré.

Vieil

ami

<*|^ENI soit Dieu qui uous donne des amis et des fleurs !"

Oui, Veuillot, vous avez raison. Dans ce siècle de mercantilisme effréné, où l'on se sent perdu dans une foule agenouillée aux pieds du veau d'or, qui n'éprouve parfois un besoin immense de serrer une bonne main et de détendre son âme excédée de tant de renfrognements? Si les vrais amis se font rares, s'il faut "'choisir d'aimer les hommes ou de les connaîlre", qui n'a déjà adopté, parmi les compagnons de l'âge matinal, un élu du cœur, celui que l'on se plaira plus tard à nommer: "Mon vieil ami." — Oh! ces amis de jeunesse, dont la seule vue ressuscite tout un passé. . .

Afon \'ieil ami — qui n'est jias vieux — a regu mes vœux de fête. "'Je sais", m'écrit-il, "quelle sincérité les a dictés. Je sais qu'au lieu d'être une étincelle passagère, ils sont la lumière pleine d'un courant d'amiiié (|ui ne s'é]Mnse jamais," [91]

Amitié sereine, amitié sincère, qui confonds dans une même pensée nos âmes éprises d'idéal, merci des bons moments que tu sèmes dans notre vie. Je voudrais te chanter un hymne de louange : ma voix s'arrête dès les premiers accents, comme la voix de l'enfant qui, du fond de son berceau, sourit au rayon de soleil échappé des cieux.

'"Une âme dans deux corps." Nul, depuis Aristote, n'a su mieux définir l'amitié véritable, qui réimit dans une même pensée les âmes qu'elle enlace. Impressions, sentiments, joies, peines, nostalgie du passé, projets d'avenir: tout est commun. L'ami voit clair dans le cœur de son ami, s'intéresse à sa vie, l'aide de ses conseils, le soutient, le console aux jours d'épreuve. L'amitié, comme une fée bienfaisante, embellit, colore tous les plaisirs, adoucit bien des maux. Le temps la fortifie, les années ajoutent à ses charmes. Elle défie la mort et attend de l'éternité même une mystérieuse consécration.

Cher vieil ami, dont je relis avec émotion la lettre de fête, toi qui naguère déposas dans mon âme une parcelle de ton âme, mon premier compagnon à cette grande école de la vie, je te dois encore cette heure de pure jouissance, au-dessus du brouhaha de la besogne quotidienne. Merci. A la bonté, saveur de la vertu, ta voix sait allier la grâce, parfum de la bonté.

Les distances nous séiDarent, et déjà le bruit renaît autour de moi. Courage, cependant : nous marchons vers la Réunion. . .

Trouvaille

Es lisant les beaux vieux livres", vous estil déjà arrivé de faire de ces délicieuses trouvailles qui vous transportent en pleine réalité, éclairent d'un jour imprévu les situations les plus embrouillées, les questions les plus délicates? A trente ou cinquante ans de distance, la lumière jaillit, spontanée, rassurante. Vous êtes intérieurement réjoui de reconnaître vos propres sentiments sous la plume d'un maître consacré par la gloire. . .

Je feuilletais tantôt l'un de ces vieux livres éternellement jeunes, où l'esprit abattu trouve nourriture et repos. Or, voilà qu'au bout d'un paragraphe je m'arrête net, j'éprouve le besoin de relire. . . Voyons, ai-je rêvé? Non, c'est bien cela. C'est écrit, tel que voici :

"J'enviais autrefois Pierre Loti, qui mourra comme moi, mais qui aura, durant sa vie, habité toute une planète, tandis que je n'aurai été l'habitant que d'une ville, ou tout au plus d'une province. Je suis revenu de ce sentiment déraisonnable. Qu'importe que je n'aie point par- [94]

couru toute la })lanète Terre, puisqu'en tout cas, je n'en puis sortir, ni parcourir toutes les planètes et les étoiles?... II y a quelcjuc part un grand verger qui descend vers un ruisseau bordé de saules et de peupliers. C'est, pour moi, le plus beau paysage du monde, car je l'aime et il me connaît. Cela me suffit. A quoi bon aller chercher, plus loin, d'autres paysages, puisque ces paysages, même imaginés d'après les livres, c'està-dire plus beaux qu'ils ne sont, me font moins de plaisir que celui-là?

"Je confesse qu'au fond, ce que j'oppose là aux belles curiosités sentimentales et intellectuelles, ce n'est qu'un instinct, un instinct très humble et très "peuple". Mais c'est dans ces instincts-là (juc gisent les grandes énergies humaines. . ."

L'avouerai-jc? A la première lecture de cette page si nette, si simplement éloquente, je m'étais cru transporté en pleine littérature de chez nous. (Avons-nous une littérature?...) Tel nom canadien se plaçait de lui-même au bas du morceau. . . Erreur! J'avais encore à la main un vieux livre défraîchi. — les livres de critique littéraire vieillissent vite — mais fier de son titre et de son auteur : "Les contemporains. — Jules Lcjita'itrc, de l'Académie française. 1886."

Et je me disais : Un grand écrivain français,

qui compta parmi les "maîtres de l'heure", va puiser l'émotion saine et forte au clair ruisseau de son enfance : quel encouragement pour l'essaim français qui, depuis deux siècles, se développe sur la terre canadienne, à butiner les fleurs de son jeune pays, avant que de s'élancer vers des champs inconnus. . .

Bijou

OUR la masse des indifférents, qui ne ju;,'e des choses que par l'écorce ou le poil, c'était un chien, et pas même un joli chien : taille modeste, robe noire nuancée de blanc à la gorge et de jaune clair aux pattes, museau allongé, comme tous les chiens d'arrêt, tête forte, poitrine bombée, et, en guise de queue, un moignon d'une sensibilité extrême, à en juger par sa facilité de vibration. Bijou! il ne l'était sîirement pas de prime abord. Mais, pour les privilégiés qui, comme moi, jouissaient de son intimité, sa vive intelligence et son noble cœur faisaient vite oublier la banalité de la forme. Bijou! chien bien-aimé, sinon bien-nommé.

Qui n'a jamais pénétré l'^âme" d'un chien a encore beaucoup à apprendre. Mais l'âme de mon cher Bijou n'était guère subtile à analyser. Elle transparaissait tout entière dans ses deux yeux, perles aux feux intermittents, comme flotte sur la moire immobile d'un lac l'image adoucie d'un ciel bleu de juillet. Et si, parfois, un brin de malice ingénue venait s'y mêler, c'était avec tant

de naturel et de finesse — j'allais dire de tact — que l'on n'éprouvait qu'un sentiment d'indulgente tendresse pour cette jeunesse exubérante, qu'enivrait l'aube de la vie. Oh ! la jeunesse ! c'est un si beau défaut. . .

Bijou, comme un peu toutes les joies de l'existence, nous arriva à l'improviste et gratuitement. Pour s'en débarrasser, un habitant des alentours nous en fit cadeau, un beau matin de marché, après l'avoir apporté au village sur sa charge de légumes. Le nouveau pensionnaire n'avait que huit mois. ]\Iais son œil brillant, et un certificat de conduite excellente lui valurent d'être admis sans examen ni formalités ennuyeuses à notre pension, où de semblables privilèges sont plus qu'extraordinaires. Lui, d'ailleurs, n'en tira aucune vanité. Il eut le bon goût de rester dans le cercle que lui traçait sa nature de chien. Sur les invitations multipliées et pressantes de quelques amis, il s'habitua cei^endant à monter nous voir dans une salle commune, où la récréation, à son arrivée, prenait des allures plutôt fringantes. . . Pour Bijou, c'était la volupté suprême, d'autant plus qu'il ne s'aventurait pas sans danger dans ces lieux enchantés. Si, par malheur, le pas lourd, bien connu, du chef de la maison résonnait au loin, une métamorphose lamentable s'opérait: Bijou laissait choir en même temps sa

tête et sa queue, et se glissait en tapinois vers la porte, manœuvrant pour éviter au passage la formidable semonce que lui méritait — sa conscience le lui disait bien — son infraction au règlement de la maison. Innocent, il payait pour nous, les coupables. Afin d'échapper à la nostalgie d'un paradis défendu, il se réfugiait sur la pelouse, d'où il ne pouvait pourtant s'cmpccher de lancer des regards d'Eve chassée de l'Eden aux fruits savoureux. . .

Le talent, a-t-on dit, est une créature vivante que l'immobiliié supplicie. Or, Bijou possédait un talent véritable, que plus d'un lui enviera sans doute : comprendre, et se faire comprendre. Aussi, chez lui, quelle fièvre d'action ! Sachant bien que ce qu'on dit ne vaut jamais ce qu'on pense, il était sobre de paroles. Mais chaque tressaillement de ses muscles, chaque clignement de ses beaux yeux, tout, jusqu'au son étouffé et plaintif de sa voix, révélait une activité intense, une briîlante soif de mouvement. Pour lui, la nature entière s'égayait d'un sourire innombrable. En terre ferme, son jeu favori était de saisir au vol une balle, une pierre ou une boule de neige lancée à grande distance. Il excellait à ce manège. Si la Providence l'eiît fait naître pardelà la ligne quarante-cinquième, nos enthousiastes voisins en auraient vite fait un héros digne

de l'histoire. Son extraction canadienne lui réservait un rôle plus effacé, non moins méritoire.

Sa patience était remarquable. Des heures durant, il s'appliquait à entamer, à briser la pierre qu'on lui avait lancée, la limant de ses pauvres chicots. La lui enlever, c'était donner le signal d'un redoublement d'efforts, dès que la pierre touchait terre. Sur ce point, je l'avoue, il ressemblait assez peu à nos écoliers canadiens, si vite à bout de souffle. . . En hiver, les glaçons, les mottes de neige, offrant peu de résistance, lui laissaient entrevoir une victoire assurée, moins coi!iteuse.

A certains moments, Bijou se sentait vraiment une âme d'oiseau. Alors, le front tourné vers le ciel, il rêvait d'escalader les arbres : rêve qui, d'ailleurs, se muait vite en réalité. Une pierre placée à la fourche d'un orme lui servant d'objectif, il s'élançait de vingt pieds pour retomber et reprendre haleine. Cet exercice épuisant ne pouvait guère durer, mais Bijou ne l'interrompait que lorsque, juché enfin à hauteur d'homme, il considérait à ses pieds l'univers, sans oublier le caillou dont la possession lui était maintenant assurée. Quels moments d'ivresse, et comme ils le récompensaient amplement de quelques sueurs versées ou d'une défaillance passagère!

COQUILLAGES lÛl

Les enfants ne pouvaient manquer de s'amuser d'un compagnon aussi complaisant, aussi boute-en-train. Leur jeu favori était la pyramide, qu'ils formaient en se superposant les uns aux autres, à côté d'un vieux hangar . Dès que la pyramide était parfaite. Bijou, délicatement, l'escaladait en quelques bonds, et le voilà sur le toit. Il s'y prélassait à l'aise, surveillant d'un œil amusé la récréation des écoliers, répondant gracieusement aux saints qu'on lui prodiguait. Mais, hélas ! comme toujours dans la vie, venait le moment fatal de la descente. . . Et, pour comble d'infortune, la pauvre bête s'apercevait qu'il est parfois — pour les bêtes du moins — plus facile de monter que de descendre. La pyramide vivante avait disparu ; le toit restait élevé, et — ô ingratitude humaine! — des cris agaçants disaient trop haut la joie gamine de tous ces amis d'occasion. Pour mettre un terme à tant d'humiliations et d'angoisses. Bijou plongeait au hasard dans le vide, au risque de se rompre les os, et s'en revenait clopin-clopant à la cuisine qu'il n'aurait jamais dû déserter, en se répétant sans doute obscurément à lui-même : "Cet âge est sans pitié !" — Le lendemain, on recommençait.

Bijou était patriote, vous l'avez déjà pressenti. Jamais je n'oublierai la bataille sanglante, héroïque, qu'il livra, lui, pauvre petit chien de rien,

à un énorme molosse de race supérieure. C'était un chien d'Anglais — exactement — qui, aux yeux de Bijou, avait le tort impardonnable de profiter de sa forte taille et de ses longs crocs blancs pour terroriser tout le voisinage. Semblable despotisme devenait intolérable. Un jour de fête publique, le choc attendu se produisit, avec le résultat que l'on soupçonne : le petit chien se défendit bravement, mais ne put lutter avec avantage et réintégra domicile une large entaille sanglante au flanc. . . Il souffrait, le brave : son oeil attristé le disait éloquemment. Mais quelle fierté dans la souffrance ! Comme la noblesse de la cause défendue mettait de baume à sa blessure ! D'ailleurs, pour avoir été disproportionnée, la lutte n'avait pas été stérile. A partir de ce moment, notre mâtin, humilié d'avoir été défié par un aussi minuscule rival, se fit moins rodomont, et témoigna même du respect pour ce vaillant champion des petites libertés.

J'ignore si Rijou fit jamais voile pour Cythère. Ce que je puis affirmer avec certitude, c'est que l'eau était la moitié de sa vie. Non loin de la maison, un étang assez profond servait de but à ma promenade du soir : mon fidèle ami ne manquait guère de m'y accompagner. Il savait l'heure de la sortie et surveillait mon départ. J'essayais parfois de tromper sa vigilance : peine inutile !

Deux minutes s'étaient à peine écoulées qu'un véritable bolide effleurait la route, soulevant un long nuage de poussière ; resi)iègle m'arrivait à toute vapeur dans les jambes, avec l'air de dire : "Tu as beau essayer, j'ai meilleur flair que toi!"

Nous causions coeur à cœur tout le long de la route. J'appréciais l'impression de franchise, de loyauté absolue que dégageaient ses yeux, sa voix, tous ses mouvements. Chez lui, ni feinte ni calcul : tout était spontané, sincère. Il me reposait des hommes. A un arpent de l'étang. Bijou prenait les devants et galopait ventre au sol jusqu'au bord. Il affectionnait d'y surprendre les candides grenouilles qui, tout effarouchées, pirjuaient une tête dans l'eau vaseuse. Et lui-même avait bien hâte de suivre leur exemple. . .

Pour cela, il me fallait d'abord lancer un morceau de bois ou une pierre. Voyez-le, trépignant d'anxiété, frémissant d'émotion contenue, pendant que je ramasse un débris de vieille souche. Si j'hésite, il bondit vers l'étang, m'invite, me presse de mettre un terme à son attente. Cependant, malgré .son impatience, on sent bien qu'il conserve l'idée fixe et le sang-froid du goéland qui pêche en pleine tempête.

Le bois jaillit comme une flèche ; mais il l'a vu partir et. d'un coup d'oeil, juge à quel endroit

de l'étang se diriger pour le saisir avant qu'il ne touche l'eau. Le bon bain ! . . . On revient frissonnant peut-être, mais le sang circule plus vite, et l'onde attire irrésistiblement: il faut y retourner ! C'est une pierre que je viens de lancer à ma force. Bijou s'engouffre à corps perdu, les yeux rivés sur l'endroit où de légères ondulations se dessinent. Habile scaphandrier, il plonge sans crainte. Le remous à la surface témoigne de son fiévreux labeur. Soudain, il apparaît, victorieux, la pierre à la gueule, rapportant en outre quelque branchage ou une tige de nénuphar dont je lui caresse le museau en témoignage flatteur. Et lui, joyeux comme le matelot qui rentre au port, fait une toilette minutieuse avant de me rejoindre à domicile.

Hélas ! nous vivons dans un monde où les meilleurs amis ont parfois les plus tristes destinées. Comme tant d'autres, Bijou devait trop tôt expérimenter la fugacité des pauvres petites joies de cette terre. Et c'est sa grande passion, c'est l'eau qui l'a perdu, la traîtresse, l'ensevelissant à jamais dans ses flots doucereux. Oh ! la douloureuse catastrophe !

C'était une blême et froide journée de décembre. De lourds nuages rampaient à l'horizon. Un fort vent d'est soufflait sans trêve la tristesse

et l'ennui. Je m'étais enfermé dans ma chambre, qui au moins me procurait un peu de chaleur réconfortante.

Soudain, autour de la maison, des exclamations retentissent. Je me précipite, et — mes oreilles en bourdonnent encore, dix ans après — un cri me saisit, me paralyse: "Bijou est noyé!"

J'eus peine à réaliser la terrible vérité. Car c'était bien vrai: à ce moment-là. Bijou roulait, pauvre chose inerte et sans nom, entraîné sous les glaçons de la rivière. . . Noyé, mon ami de tous les instants, disparu à jamais, et si lamentablement !

Alors qu'une couche de glace trop mince recouvrait la rivière, une main imprudente avait lancé un caillou, et ce brave cœur de Bijou, fidèle à ses habitudes d'intrépidité, s'était d'instinct élancé. . . Malheureusement, au beau milieu de la rivière, la glace s'était rompue sous son poids, et — ma main tremble en l'écrivant — le meurtrier involontaire dut se résigner à voir lentement disparaître, dans une agonie prolongée, avec des hurlements à fendre l'âme et des visfons d'horreur plein ses prunelles dilatées, celui qu'en mon âme et conscience je me plais encore à nommer: "Bijnu, la i^erle des chiens!"

Un cadeau

<<r-|— iIENS! cette peinture toute fraîche... — I Serait-ce un cadeau du Nouvel An?" •*■ — "Oui. l'ami, un cadeau. Et fort gentil, n'est-ce pas? A peine grand comme la main. On le porte sur soi, quand viennent, hélas ! les déménagements. . . L'artiste a d'ailleurs prévu pareille éventualité. Pas de vitre à briser: tout juste un petit cadre encerclant de sa dorure quelques coups de pinceau délicatement appliqués. . ."

Alon ami a-t-il apprécié à sa valeur ce tableautin appendu au mur, en face de mon bureau de travail? — Que m'importe ! Il l'a sans doute jugé en critique d'art, au lieu c|ue moi, j'entrevois par delà le paysage la main qui en nuança les contours. . . Je retrouve le coin familier où se dresse en permanence un chevalet, où s'agencent des pinceaux, des couleurs. Tout en suivant de loin les capricieux ébats de la longue baguette sur la toile, j'écoute fredonner des airs connus. . . Enfin. c'est tout un passé qui surgit, chaque fois que mon œil rencontre le petit cadre doré. L'ami a [106]

regarde ce que je regarde, il n'a pas vu ce que je vois.

A le mieux contempler, il m'attache davantage. Au fond se détache en sombre un dôme de solennels sapins. Les beaux sapins verts de notre pays ! autant que Chauveau je les aime, et, me souvenant de ses Joies ua'izrs je répète:

". . . Jamais on ne les voit "Comme ces arbres fous, qui lors des neiges blanches "Se dépouillent. . ."

Comprenez-vous, vieux ormes désolés qui peuplez la campagne où mon œil s'égare ? \'ous avez beau vous raidir sous la rafale, tendre vers le ciel vos longs bras supi)liants.

Oui, je m'en tiens A mes sapins Peints.

Mais voici mieux encore. Ce qu'une égoïste jjlaine impitoyablement refuse, (quelques pouces carrés de toile venus de la ville me l'apportent tout vivant : une rivière ! Elle serpente, capricieuse, se heurte aux cailloux, sème à profusion des bouillons blancs comme du lait, puis se perd au bout du ravin. D'où vient-elle ? Quel pays mystérieux s'étend par delà la ligne bleue où s'effilo-

i08 COQUILLAGES

chent de lourds nuages? Me le diras-tu, généreux ami, dont la main créa pour moi cette symbolique nature ? . . .

"C'est," répond-il, "le ruisseau de la vie, dont les sources se perdent dans la plaine du souvenir."

Le Mont d'Or

A mon ami N. M.

NULLE carte ne l'indique, aucun géographe ne l'a jamais signalé. J'ignore si les alpinistes le fréquentent, maintenant que la neige a duveté ses flancs et nivelé les tombes qu'il ombrage. Mais que de pauses délicieuses là-haut, par les soirs attiédis de la mi-août, loin de la foule, face au couchant, un fleuve à nos pieds ! Lévis tout proche, le vieux Québec découpant ses ombres chinoises sur l'horizon flamboyant, et partout, dans le ciel, dans la nature, dans nos âmes, le recueillement et la paix. , . Ami, t'en souvient-il?

Pourquoi ces souvenirs me reviennent-ils, en ce soir de janvier si différent des veillées en I)lein air, là-bas, sur la cime lévisienne? Cinq heures, et déjà Montréal, enveloppé par la fumée comme d'un manteau de deuil, s'abîme dans la nuit froide. Au bout de la plaine toute blanche, quelques rayons pâles marquent la chute du soleil. Les feux du soir s'alignent, se propagent, éclairant d'un faux jour des têtes fuyantes de citadins affairés. De ma fenêtre, le mont Royal fl09]

ne présente qu'une masse sombre, inerte, vouée à l'abandon, refuge des morts que, chaque jour, on y conduit en foule.

Pourquoi mon esprit lassé cherche-t-il, dans des souvenirs apaisants, la détente, le repos, le calme qui prélude aux énergies nouvelles? C'est peut-être qu'au fond de tout souvenir gît une espérance, et l'espérance est le plus doux des rayons qui colorent les horizons de ce monde. L'immense horloge de Dieu, qui ne s'émeut guère des choses humaines, promène, de mois en mois, son balancier invisible et silencieux. Bientôt, sans doute, chargeant sur son dos sa hotte de misères, l'hiver s'éloignera, traînant après lui ses nuages en haillons. La voix du printemps montera du sol engourdi, et cette voix bénira le Tout-Puissant, qui mesure à la nature comme aux âmes les épreuves et les joies.

Tôt ou tard, ami, nous retournerons escalader le mont d'Or. Loin de la foule, tournés vers le couchant, nous contemplerons à nouveau, dans un silence recueilli, le merveilleux spectacle que tu connais si bien. Avec les charmes toujours neufs du présent, nous y trouverons par surcroît le n:ystérieux attrait du passé qui revit. . ,

Xénophile

'AVEZA'OUS déjà rencontré, en chair et en os, Xénophile, le personnage qui, les * yeux fermés aux choses de son pays, rêve (le conciliation, de constitution, de république universelle? Il existe, dirait Descartes, car, à un certain dejré, il pense, et parfois, hélas ! il parle. . .

Il parle, avec un dédain superbe, de ce qu'il appelle r"esprit de clocher", entendons : le respect des traditions, l'amour du sol natal, le culte de la petite patrie. Dans son esprit à lui, conciliation s'associe avec adulation, abdication, assimilation. Grave autant que le cap Tourmente, solennel comme les échos du Saguenay, il déplore l'aveuglement des primitifs, des arriérés, fixés au sol et à leurs traditions comme une huître à son rocher.

En revanche, Xénophile exalte la majesté de r"homme" qui, foulant aux pieds les dieux lares, promène sur le monde son oeil d'aiglon émancipé, franchit mers et murailles, coiffe le fez à Stamboul, la chéchia en Algérie, le sombrero à

mil

Séville, le huit reflets à Londres, et rêve d'étreindre toute beauté qui ne soit pas de chez lui.

Malheureusement, nous ressemblons toujours secrètement à la profession exercée par notre père. Impossible de jouer indéfiniment un rôle. A certaines heures, le héros lassé dépouille sa cuirasse. Xénophile, Canadien comme vous et moi, descend alors de l'Olympe, perd son attitude d'ange exterminateur. C'est le bon moment pour risquer quelques réflexions. . .

Ecoute, Xénophile, ce que pensait naguère de ton cas — pas neuf du tout — le philosophe de l'ordre, Joseph de Maistre :

''Il n'y a point d'hommes dans le monde. J'ai vu, dans ma vie, des Français, des Italiens, des Russes. Je sais même, grâce à Montesquieu, qu'on peut être Persan; mais quant à l'homme, je déclare ne l'avoir rencontré de ma vie. S'il existe, c'est bien à mon insu.

". . . Une constitution qui est faite pour toutes les nations n'est faite pour personne ; c'est une pure abstraction, une œuvre scolastique, faite pour amuser l'esprit, d'après une hypothèse idéale, et qu'il faut adresser à l'^'homme", dans les espaces imaginaires où il habite."

Encore un mot, Xénophile. Rien n'est plus méprisable que d'avoir honte de ses origines.

C'est plus que faiblesse d'esprit, c'est manque de cœur.

Tu veux toute ma pensée ? La voici :

J'aime l'enfant qui, désignant une humble femme du peuple, déclare simplement : "C'est ma mère."

J'aime le paysan dont le doigt noueux pointe avec fierté vers le clocher paroissial.

J'aime les têtes grisonnantes qui se redressent au nom de leur Aima Mater.

J'aime les voix, vibrantes d'émotion, qui nous racontent les gestes des aïeux ou établissent avec orgueil l'ascendance de notre race.

Parce que, sans fanatisme, ils restent attachés à la petite j)atrie. ces traditionalistes sont tout prêts à servir la grande. . .

Pour toi, 6 Xénophile, que ne médites-tu cette boutade du fabuliste :

"Volontiers, gens boiteux ha'fssent le logis. . ."

J'ignore l'effet de mon plaidoyer: Xénophile, comme plusieurs de ses pareils, possède le visage de ferblanc — faccia de tola. Les années auront peut-être raison de sa superbe.

Le vieux Père

««"T^EVANT la fuite des jours et l'effeuille-

I I ment de tout, que faire aux approches

'*~*^ si solennelles du grand soir?"

Pour trouver réponse à ton cri de détresse,

Loti, que n'assistais-tu, ces jours derniers, au

trépas d'un vieux Père usé au service des petits

et des humbles. Mieux que toute parole humaine,

ce calme, cette douce sérénité d'âme, à l'heure

émouvante où circule dans les os le frisson de la

mort t'aurait pu convaincre que, seule, la religion

possède le viatique de l'éternité.

Après une longue route semée de bienfaits, la mort l'attendait, le vieux Père, sous le toit séculaire de l'hôtel-Dieu (a-t-on jamais pénétré le sens profond de ces deux mots réunis?) Elle s'était approchée sans rudesse, avec des détours, et lui, si habile à surprendre ses artifices auprès des malades, ne l'avait pas d'abord reconnue. C'est que nous avons tous, dans la vie, une aile à ajouter à notre bâtiment ; tous les grains du sablier nous sont chers. D'instinct, nous redoutons cet océan de mystère qui bat notre rivage, pour lequel nous n'avons ni barque ni voile. [114]

COQUII.LAGES 115

"Vous allez mourir!" Devant cet arrêt fatal, quel humain ne sentit un frémissement de tout son être? Notre vieux Père hésita un instant, lui aussi, comme le voyageur à l'entrée d'un tunnel dont il n'entrevoit pas l'arceau de sortie. Mais ce ne fut qu'un instant. Un regard implorant jeté au crucifix, deux larmes, puis un Fiat! résigné, et le calme était revenu. Déjà, en pleine connaissance, il entrait dans la paix imîiiuabl»: la mort du vrai chrétien s'empreint au loin des rayons de l'éternité.

Un sourire effleura les lèvres du mourant, lorsque l'évéque d'un diocèse du nord, quittant l'hôpital pour ses montagnes neigeuses, après l'avoir béni, lui glissa à l'oreille, comme adieu suprême : "Nous partons ensemble, le vieux Père, mais combien votre voyage sera plus beau que le mien ! . . ."

Nous l'avons couché, souriant, dans sa tombe ; le grand soir, si redouté de tant d'autres, s'était illuminé pour lui des clartés de l'aube ; la mort lui a ouvert les portes de la Vie.

Contrastes

JE connais une vieille maison de forte carrure, figée dans le passé comme une horîoge sans mouveniCnt. Autour d'elle, mais à distance respectueuse, jusque sur les flancs déboisés du mont Royal, se sont groupées de coquettes résidences bourgeoises. La bonne vieille les domine de sa lourde masse, opposant à leurs fanfreluches sa robe de solide étoffe du pays.

C'est une aïeule vénérée. Si elle ofifre visage de pierre à l'étranger qui la lorgne, quel afifectueux accueil ne réserve-t-elle pas à ses petits-fîls, aux générations qui lui doivent le meilleur de leur vie ! Pour les siens, elle possède des trésors de paix, d'indulgente tendresse.

"Horrid jail!" ronchonne John Bull, qui dé ambule à grande allure. "Le nid d'autrefois," pensent tout haut maints cœurs reconnaissants.

Au reste, dédains et louanges la laissent parfaitement indifférente. Castel ou donjon, que lui importe l'épithète dont l'aftuble la malice humaine? Avec la sérénité du juste, elle poursuit sans relâche son utile carrière. Au foyer de science 11161

allumé dans son sein s'afinic l'esprit des éducateurs de demain. Voilà qui l'empêche de porter envie à ces cages superposées où souvent, derrière le fard, s'a])ritcnt la platitude et l'ennui.

Non, jamais elle ne connut la vanité, la chère vieille. Pourtant, dans l'obscurité des soirs, à l'heure où ses prétentieuses voisines nous dérobent leurs traits, voyez-la s'animer peu à peu. L'éclat de ses prunelles illumine la nuit. Son âme ardente transparaît avec ces feux qui président aux laborieuses veilles. Puis, soudain, tout s'efface, rentre dans les ténèbres : l'aïeule s'endort en songeant au passé.

Parfois, le long du jour, une gaieté subite l'envahit. John Bull, interloqué, s'arrête net dans sa marche. Des cris joyeux retentissent, des rires fusent dans l'air outremontain : un essaim d'enfants de vingt ans s'élance vers le jeu de paume. Pardonnons-leur : comme eux, naguère, nous avons péché. Jetant là Virgile ou Aristote, ces graves philosophes goûtent les délices d'une détente au grand soleil, sous l'œil maternel de la vieille maison.

Lorgnons

UNE fable antique veut qu'en punition de sa curiosité excessive, une vestale reçut des dieux un lorgnon qui lui permettait de lire dans le cœur de tous les hommes. La malheureuse, plongée dans une vision d'horreur perpétuelle, en mourut au bout de trois jours.

Loin de moi la pensée de risquer une opinion sur la durée du supplice, s'il était infligé à notre époque : on me taxerait d'impertinence ou de cécité. Je sais fort bien, d'ailleurs, que tant de lorgnons funèbres qui chevauchent les nez des galantins de nos rues, sont totalement inoffensifs. Comme la Suisse de la Grande Guerre, ces verres sont en faveur parce qu'ils sont neutres. Avant d'offrir à l'oculiste ses prunelles un peu ternies, le pâle adonis s'est tout simplement demandé, mais avec moins d'esprit que Coppée : "Qui fautil imiter pour être original?"

Mais il y a lorgnons et lorgnons. Une seconde catégorie existe de lorgnons invisibles, et partant redoutables. Lorgnons qui, bien loin d'être neutres, deviennent à volonté verre dégradant ou [118]

puissant microscope. Lorgnons qui, sous un cercle de faux or, dissimulent leur perfidie, leur cruauté.

Qui ne connaît de ces œdipes, dont le mot d'ordre est : "Lorgnons !" Nés en lorgnant, ils lorgneront jusqu'à leur dernier soupir inclusivement. Saint Pierre, avant de les interroger sur leurs propres affaires, recevra de leur bouche des révélations très importantes sur le compte de monsieur X., aux allures mystérieuses, ou de madame Z., qui vient de s'acheter trois chapeaux d'un seul coup.

Ils se disent pourtant vos amis, et c'est pour vous prouver leur amitié qu'ils font ainsi l'office de lorgnons. L'œil ouvert mais le cœur fermé, ces œdipes vous répètent tout le mal qu'on dit de vous, vous font connaître de l'opinion publique tout ce qui peut vous désobliger. Et leur jugement est sans appel. Grâce à eux, vous détestez une foule de personnes coupables d'un bon mot, d'un sourire ; grâce à leur clairvoyance, vous devenez misanthrope, défiant à l'égard d'autrui, et ce qui est pire, défiant à l'excès de vousmême, pusillanime, déprimé.

Mais leur mission les réclame. Comme le corbeau de l'arche, ils vont aux nouvelles du déluge, pour en rapporter, non le rameau de la paix, mais

des lambeaux de cadavres. Cadavres de réputations, cadavres d'amitiés ou d'espérances. Leurs paroles métalliques tombent sur une réputation comme des pelletées de terre sur un mort. D'ailleurs, soyez sans crainte. Vous serez traité comme tout le monde. Leur lorgnon se fera miscroscope sur vos petits défauts, verre dégradant pour vos bonnes actions.

Que serait-ce donc si, plus clairvoyants, mieux instruits, ces lorgnons officieux vous instruisaient de tout ce qui vous regarde? Ce serait à déserter la société, à chercher quelque antre écarté du monde pour y vivre dans la solitude.

"La société", affirme un grave auteur, "n'est possible que grâce aux déguisem.ents mutuels qu'on nomme des égards et des politesses. Si nous pouvions savoir ce qu'on pense de nous, ce qu'on en dit, quel sens caché ont les paroles flatteuses qu'on nous adresse, nous ne pourrions vivre un (piart d'heure au milieu des hommes." — "]e mets en fait", écrit à son tour Pascal, "que si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde."

Une certaine confiance en soi, fût-elle additionnée d'illusions, est pourtant nécessaire. C'est d'elle que naissent ces impulsions secrètes, ces

mouvements généreux, cet enthousiasme qui pousse au bien, qui peut, à l'occasion, soulever jusqu'à l'héroïsme. Plus prudents que la vestale antique, gardons-nous donc de scruter trop avidement les secrets de l'opinion. Papillons inconsidérés, nous nous brûlerions les ailes à la lumière. La curiosité est un feu (jui consume ceux qui veulent l'approcher de trop près.

Cicéron, sauveur de sa patrie, fut un jour curieux de s'enquérir de lui-même à quelques lieues de Rome : il eut la mortification d'apprendre qu'on ne le connaissait pas. Combien de nos modernes Cicérons éprouveraient la même déconvenue, s'ils tentaient l'aventure !

Pour notre repos et celui des autres, sachons clore à temps nos oreilles et gouverner notre langue. Soyons réservés dans nos jugements. Que l'ange de la paix nous préserve des lorgnons invisibles. Surtout, n'allons pas désirer le lorgnon fabuleux: si le Ciel, ]->nur nous punir, allait nous exaucer. . .

Choses d'Anlan

Mais où sont les neiges d'antan?

Villon.

SEPTEAIBRE a pâli. Glands, noisettes Attirent sous bois les enfants.

Oh ! les ris ! les douces causettes ! Mais où sont les primeurs d'antan?

La charrue à pleins bords déverse Un chaume fécond, tout fumant.

Bien jeune, j'ai conduit la herse:

Mais où sont les chaumes d'antan?

Un bruit matinal : la batteuse Crache la paille en palpitant.

J'évoque un coin de vie heureuse:

Mais où sont les aubes d'antan?

Décembre survient. Folle neige, Pourquoi voltiger tant et tant?

De pénibles pensers m'assiègent.

Mais où sont les neiges d'antan ?

Noël ! Gai Noël ! Fête antique, Chasse mon rêve persistant !

J'aime ton berceau, tes cantiques Mais où sont les Noëls d'antan?

Et puis, les souhaits, les étrennes :

Voici venir le Jour de l'An.

De lointains souvenirs m'entraînent Mais où sont les fêtes d'antan?

On sonne. . . un ami qui s'amène :

C'est lui, c'est sa voix, je l'entends. Il a grand air, figure amène:

Mais où sont les amis d'antan?

Là-haut, les cloches carillonnent:

Musique, harmonie. . . Et pourtant Mes désirs vaguent, papillonnent :

Mais où sont les cloches d'antan?

L'hiver passera. L'hirondelle Nous ramènera le printemps.

Oh! que n'ai-je sa paire d'ailes! . , Mais où vont les choses d'antan?

Autres temps

ES temps changent, vous savez. Aujourd'hui, avant de laisser le collège, nous faisons en groupe une retraite fermée."

Il était beau, le jeune homme qui me jetait au passage cette crâne profession de foi ; beau comme celui qui mérita jadis le regard et l'amour du Maître. Son front brillait d'intelligence, ses yeux clairs parlaient à l'âme. Lui aussi eût tenté le pinceau de Hoffman.

"Tu as raison, jeune homme," me dis-je en le regardant s'éloigner, la serviette sous le bras. Les temps changent, trop vite peut-être. . . Y a-t-il vingt ans que la foule fait queue à la porte des cinémas, ou encombre les tramways un magazine à la main?

Mais ce n'est pas là que tu voulais en venir, jeune homme ; et je te félicite de porter plus haut tes regards et ta pensée. Tu parles du souffle nouveau qui a touché la jeunesse, des parfums qu'exhalent les frais ombrages d'une villa monastique sise aux bords des eaux.

Cette villa de la paix, toute jeune, elle aussi, a déjà son histoire. Ses murs ont recueilli maintes confidences ; dans son atmosphère sereine se sont sans doute apaisées bien des tempêtes. Têtes blanches de vieillards, têtes énergiques de voyageurs, profils de penseurs, d'artistes, tour à tour ont défilé par ses corridors, se sont inclinés sous la bénédiction d'en haut. Et voici que s'ajoutent au cortège les fronts limpides de nos adolescents.

Va à ta retraite, jeune homme. Va sonder l'avenir. Interroge ton âme, interroge la vie. Quoi qu'en disent les blasés, elle est bonne, la vie, pour qui l'aborde avec foi et courage, ne lui demandant que ce qu'elle peut donner de bonheur imparfait. Après trois jours de réflexion et de prière, éclairé de la gr<âce, fortifié par la parole de sages conseillers, tu en sortiras le cœur joyeux, l'âme trempée pour les luttes honorables.

Pour avoir entrevu les beautés immortelles, tes yeux dédaigneront le clinquant, les mensonges à la mode. Pour avoir goûté la vérité, ton cœur, épris d'idéal, fuira le torrent boueux; sa soif, il l'étanchera aux sources pures qui jamais ne tarissent.

Oui, vraiment, dans le bien comme dans le mal, les temps changent. . .

Images

QUI n'a souvenance de sa première image? A peiîie évadé des lisières, gamin haut comme ça, mais déjà tout près d'inquiéter la maman, on avait écouté la promesse sybilline, au matin d'un jour de grand ménage : "Tiens, mon petit : si tu passes la journée bien tranquille, sans te battre avec ta petite sœur, je te donne une belle image."

Une belle image. J'ignore ce que cette promesse révèle aux enfants d'aujourd'hui, à ces stoïques mioches que la vue d'un aéroplane laisse indifférents ! Il serait pourtant regrettable que ces deux mots perdissent leur sens consacré chez nous par deux siècles de tradition.

Une belle image: n'était-ce pas la réalisation d'un premier rêve, vaguement caressé sous le ciel bleu du berceau? N'est-ce pas encore le symbole de l'amour maternel qui se penche sur l'enfant ])0ur l'exhorter au bien, lui éviter un chagrin, lui insuffler le culte du beau, de l'idéal?

On dit que la lumière de la lune fait tomber les vagues : la parole, le regard d'une mère tcm- [127]

pèrent la pétulance, préviennent les conflits enfantins.

Parfois, devançant la raison, la première image éludait les menottes trop occupées à maintenir un difficile équilibre. Bébé se contentait de la dévorer des yeux, de la suivre jusqu'au sanctuaire préparé tout exprès pour elle. Ainsi se fondait un trésor. Les actes de sagesse se multipliant, d'autres stimulants devaient prendre la même route et proclamer la haute vertu du petit monsieur. Il arrive, hélas ! qu'à mesure que le monsieur, grandit. . .

Avons-nous complètement dépouillé notre première naïveté en endossant la redingote? Qui l'oserait affirmer? En plein vingtième siècle, le nombre des grands enfants dépasse encore de beaucoup celui des graads hommes. Et quels sont les grands hommes qui n'ont pas leurs petits côtés, quel Achille ne se sent le talon vulnérable ? Parmi les gens pratiques qui se gaussent du sentiment, barricadent leur cœur et affichent une hautaine indépendance, combien qui, en secret, désirent leur petite image !

Elle affecte des formes variées et se nuance à plaisir. Elle brille ou elle sonne. Elle se porte au cou, au doigt, à la poitrine. Toujours, elle fascine, entraîne, devient l'idée fixe, le but im-

médiat de la vie. L'ambitieux qui la poursuit s'y blessera peut-être, comme le poisson à l'amorce. 11 regrettera le temps et l'effort gaspillés dans cette course stérile. Qu'importe ! L'image tombée de ses mains garde toute sa magie de séduction, grâce au snobisme qui, plus encore que les taxes, enserre, épuise la société moderne.

La vieillesse, à son tour, nuiltiplie les images. C'est peut-être par là qu'elle se rapproche le plus de l'enfance. "11 y a des hochets pour tout âge", affirme par expérience le bon Fontenelle. Fûton sérieux et barbu comme le Moïse de Michel- Ange, c'est avec émotion que l'on s'attarde à contemi:)îcr les derniers reflets d'un soleil qui, au moment de changer d'horizon, prodigue des mirages de Terre promise. . .

Voyez l'aïeul qu'enveloppent déjà les ombres du grand soir. Les yeux mi-clos, pèlerin du passé, il remonte le cours des ans. Images vécues, souvenirs préférés renaissent, défilent et s'évanouissent dans son âme. Parfois, il se recueille, s'arrête longuement. Une scène de grand bonheur ou de souffrance profonde le retient. Son œil humide s'y complaît ; un soupir gonfîe sa poitrine. Mais ce soupir est exempt de douleur. La souffrance passée prend désormais une teinte d'espoir, par la promesse d'au delà qu'elle

renferme. Le voyageur consolé la salue avec respect, comme une amie trop souvent méconnue.

Puis vient l'instant où s'effacent nos images terrestres. Se dégageant doucement de ses liens, l'ârne entrevoit des beautés immortelles. Sous les paupières appesanties du vieillard expirant se glisse la première image de l'éternité.

Vers toi

A M. Albert Loccaii.

COIMME aux jours anciens, je suis allé vers toi. Un long mois d'absence nous avait sépares. Au seuil de ta porte, j'ai senti mon cœur battre à grands coups précipités. Mes yeux ont cherché ton regard, miroir de ton âme solitaire. J'y ai lu la souffrance, l'accablement sous les assauts d'un hiver doucereux, trompeur jusqu'au bout. Une larme m'est venue aux yeux, que tu n'as pas aperçue. Etait-ce joie ou douleur? — joie de te revoir, douleur s'associant à ta souffrance? Joie et douleur à la fois, sans doute. . .

Poète marqué dès l'enfance du sceau de l'épreuve, je confesse l'inanité de nos propos consolateurs. Le remède à tes maux, tu sais où le découvrir. Mieux que nous, les affairés, les passants, tu pénètres la vérité immuable dont s'éclaire ta route. Cette vérité, flamme sans cesse renaissante, elle enveloppe et domine ta vie entière. Les yeux obscurcis par le brouillard du monde, nous nous heurtons à l'immobilité, à l'ap- [131]

parente monotonie de tes jours; nous n'apercevons pas l'astre divin, flamme de foi et d'amour, qui brille pour toi seul, te nimbant d'une discrète auréole. Au sein de cette masse humaine en marche vers l'éternité, ton front s'illumine d'un éclat vif et pur, immortel comme ton œuvre. Déjà, l'histoire a buriné ton nom, ce nom que des amis fidèles t'envient quelquefois. . .

Poète, oserai-je l'écrire? l'épreuve précoce t'aura été salutaire. Elle te grandit, après t'avoir révélé à toi-même. Stimulant de ta pensée, note profonde de ton chant, elle te vaut, avec l'admiration des amis de l'art, la sympathie et la gratitude d'un peuple qui s'honore de te compter parmi ses enfants. L'un de tes frères l'a dit :

L'homme est un apprenti ; la douleur est son maître, Et nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert.

Ce qui manque à d'autres pour miirir leur talent, tu en as été nourri, rassasié. A l'instar de ton illustre devancier, le "poète des humbles", tu pourras, sur tes vieux jours, entonner un hymne à la Bonne Souffrance.

Mais voici que revient le soleil. Arrière les soucis, les langueurs de l'hiver! Les hirondelles sont en route, en route vers ton toit. Poète lassé,

ranime ton courage. Quelques jours encore, et violettes, muguets et lilas fleuriront ta blanche chambrette, mêlant leurs sourires aux sourires des figures amies qui, des murs, se penchent vers toi. . .

Au fil de Veau

E jour fuit. Seul, sur la rive que lèche un flot bourbeux, je contemple le pâle défilé des glaces.

Lugubre cortège ; caravane muette, irrésistiblement entraînée vers l'abîme ; loques informes de ce qui fut, aux jours mauvais, protection et parure pour le fleuve-roi ; lui-même, hélas ! le grand sire, ignore la reconnaissance, et vite, se débarrasse d'une amitié gênante.

Lentement, lourdement, hordes confuses, elles passent, les glaces. De l'onde où elles plongent monte, par intervalles, une immense clameur.

Qtie pleurez-vous, glaces flétries? Regrettezvous l'éclat des après-midi d'hiver, le brillant soleil — ami d'hier, bourreau d'aujourd'hui — qui se jouait sur votre visage, vous parant d'une longue traîne diamantée? Regrettez-vous les nuits algides, enveloppées de mystère, sous le regard de mille astres inconnus ?

Glaces qui passez, em])ortant jusque dans l'océan fatal les vestiges de l'homme voyageur comme vous : regrettez-vous la musique des grelots, [134]

les rires francs des gais équipages, les gracieuses évolutions des patineurs?

Vous entraînez dans l'oubli les traces de nos pas, tout ce qui reste de nos joies éphémères; et votre départ nous réjouit. Complices d'un hiver dédaigné, lui aussi, dès qu'il n'a plus rien à nous offrir, vous portez le stigmate de sa déchéance, le fardeau de notre ingratitude. Je comprends votre affaissement, votre fuite, votre désespoir. Vous perdez tout souci de beauté, de noblesse. Que vous importent désormais les heurts, les grincements, les laideurs, les angoisses semées sur votre passage?

Adieu, glaces moribondes, victimes d'un astre aux feux nouveaux. Avec vous défilent nos années d'enfance, baignées de soleil, débordantes de fraîcheur et de sève, sillonnées d'illusions, de joies fugaces : années déjà lointaines, fanées, englouties à jamais, que le fleuve de la vie roule vers l'au-delà.

Le jour a fui.. Les ombres descendent en vols pressés sur la plaine liquide. Quelques pointes d'or piquent le grand désert du ciel immobile. Seul, sur la rive que lèche un flot bourbeux, je contemple le pâle défilé des glaces.

Tentation

•RAIMENT, c'est à n'y plus tenir. On a beau avoir fait provision d'énergie, s'être mis carrément à la besogne, vient un moment où la tentation est trop forte. Je la sens qui m'obsède, m'envahit, me déconcerte. Encore un peu, et — comme l'homme du conte de Péguy — je succombe, à moins que le saint du calendrier n'arrive à la rescousse.

Vous le connaissez, le conte de Péguy?

Il y avait une fois un homme qui s'ennuyait, mais qui s'ennuyait ! On ne pourra jamais dire combien s'ennuyait cet homme-là. Sa vie était tellement grise, morose, monotone.

Mais cet homme qui s'ennuyait tout le long de la journée savait qi^e pour sortir de son ennui il n'avait qu'à commettre un gros péché. Un gros péché qui le désennuierait une fois pour toutes. Une faute énorme. Une fois pour toutes, cet homme n'avait qu'à écrire une lettre. Rien qu'une lettre. Une lettre de rien du tout. Prendre là une feuille de pa])ier, la mettre sur son bureau, tremper la plume dans l'encre, écrire. Et ça y [136]

était. Ça lui aurait donné de l'occupation pour toute sa vie. Plusieurs fois, il avait dit: "Non, c'est trop béte, je m'ennuie trop", mais il s'était toujours arrêté à temps.

Or, cet homme qui s'ennuyait avait une manie. Une manie quand il écrivait. Il ne pouvait regarder la date sans regarder en même temps le saint du jour. Voilà donc que le mercredi, 25 aoi^tt, jour où la vie lui apparaissait plus grise, plus terne f^u'à l'ordinaire, il prend une feuille de ]:iapier, la met sur son bureau, trempe la plume dans l'encre. ... et s'arrête.

25 août. . . Saint Louis ! Ça ne va pas tout seul. Saint Louis. , . Notre homme se mâchonne la moustache. Non, vraiment, jamais il n'aura le courage de commettre un aussi grand péché que le sien, le jour de saint Louis. Ça n'est pas possible. Il ne faut pas même y songer. Pensez donc ! Saint Louis et tout ce Tjue ça représente. Blanche de Castille . Saint Louis rendant la justice. Saint Louis et les Croisades. Saint Louis à Cartilage. . .

\^ous voyez la finesse. La seule idée, la seule représentation de saint Louis suffit à arrêter instantanément l'homme qui s'ennuie. Et le jour suivant, c'est saint Zéphyrin qui lui saute sous le nez, en coup de vent, puis saint Damien. L'hom-

me qui s'ennuie s'obstine, quitte la ville pour la campagne ; mais les saints s'obstinent aussi, et ni les grands saints docteurs ni les humbles saints paysans ne lui permettront, sa foi aidant, de commettre son gros péché. Car il n'y a pas dans la vie du chrétien un seul endroit de l'espace et une seule minute du temps où il ne soit l'objet, de la part des saints, d'une protection spéciale.

Pourtant, ce matin, malgré le grand saint Boni face, j'ai peur de succomber. La tentation entre à pleine fenêtre dans ma chambre, avec les rayons enjôleurs du soleil de mai. Elle inonde d'un flot lumineux mon bureau de travail encombré de paperasses, de bouquins, de traités de grammaire, où mon esprit fatigué s'épuise dans des distinctions sans fin. Que de clarté au dehors, que d'obscurité au dedans ! Pendant que je me consume dans des subtilités lexicologiques. n'ayant pas même de moustache à mâchonner, j'entends les oiseaux qui, sans aucune grammaire, j)ar]ent une langue sublime. Mon cerveau, alourdi d'un fatras de vieux textes, s'emmêle dans des fornudes hiératiques, se dessèche sur des manuscrits poussiéreux : et là, à deux pas, sous ma fenêtre, le grand livre de la nature, large ouvert, frissonne de jeunesse, de fraîcheur, de vie.

Grand saint Boniface, pardonnez-moi. Ce peut être un gros péché de planter là, sans façon, fiches et bouquins, pour aller, un bon petit quart d'heure, me baigner au soleil, dans l'arôme des lilas, sous les pommiers neigeux. Mais, encore une fois, je n'y tiens j^lus, je veux être de la fête. Les mouches (jui ronflent des ailes en cercle sur ma tête, les grives qui me lorgnent d'un air narquois, les mille vibrations de l'azur, tout conspire à m'entrainer. . .

Arrière, V'augelas ! De cœur gai, sans remords, je m'évade, je détale vers l'escalier, je débouche dans le jardin. Et pendant que la brise, avec des douceurs maternelles, caresse mes tempes enfiévrées, j'entends chanter en mon âme les vers du poète athénien :

O sainte lumière, œil du jour d'or!

Vision lointaine

La mer sera méchante au large, Les pieds-de-vent l'ont annoncé. . .

(Alphonse Désilets.)

ERCE au rythme de tes vers, poète, emporté sur l'aile du souvenir, je vole vers ces plages qu'évoque ton chant harmonieux.

Elle m'apparaît, la vieille terre gaspésienne, ceinturée de bleu, offrant aux baisers du soleil son front toujours jeune, sa lourde chevelure de sapins et d'érables, frissonnante sous la brise du large. Comme des fauves apaisés les monts silencieux dorment. . . Groupés selon leur caprice, premier jet d'une grande création, ils s'échelonnent du bassin de Gaspé jusqu'aux derniers contreforts des sourcilleux Shick-Shock. Vagues terrestres, désormais figées dans leur immobilité, ces ondulations granitiques gardent l'orientation de leurs sœurs liquides, les longues lames en marche continuelle vers le rivage.

La mer ! Elle m'apparaît, elle aussi, elle surtout, la grande amie, la grande absente. Com- [140]

nient l'oublier, cette éternelle berceuse, cruelle peut-être, mais si séduisante ! Comment l'oublier, elle dont la barcarolle mystérieuse se mêlait à la voix de ma mère appelant le sommeil sur mon berceau. . .

A mes yeux elle s'étale, bleue sous le ciel bleu : double azur, double immensité que confond l'horizon flottant. Et voici que s'ébauche un tableau antique.

Midi. Sur l'onde assoupie, le soleil verse à flots l'or en fusion. Soudain, là-bas, surgit un éblouissant mirage. A trente milles de distance, la côte sud monte, monte jusqu'aux nues. Cimes hardies, clochers, palais fantastiques se dressent dans la lumière, escaladent le ciel. Rêve de la mer endormie, image trop fidèle de nos rêves humains. Un léger souffle passe : tout s'écroule, tout s'abime dans la réalité.

Cette haute-mer où des ailes blanches se dessinent, ensemble nous l'avons contemplée, poète, aux heures envolées. Ensemble — t'en souvientil ? — nous avons, certain soir de tempête, écouté les clameurs de la Grande Bleue bondissant sous l'éclair. Et parce que ton oeil a su capter, en un pittoresque tableau, la Rentrée des pêcheurs, parce que, délicieusement, ta lyre s'harmonise à la plainte des flots, au nom de la petite patrie

de là-bas je balbutie cet hommage, ce merci du

cœur.

Ici, les gazons reverdissent. Notre mont Royal, — modeste à côté des sommets gaspésiens — s'éveille déjà à l'appel du printemps. Bientôt, sans doute, joyeux pèlerin, tu souriras de nouveau à l'onde fatiguée qui vient mourir sur la plage de notre chère péninsule. Citadin aux muscles raidis, loin de ton vieux Québec, tu aspireras avec ivresse le salin amer. ... ,

Heureux mortel, va ! Sur les bords historiques où tonna le dernier canon français de 1760, salue ces villages dont les noms raniment tant de souvenirs. Regarde : parmi les galets de certaine plage paisible, tu retrouveras peut-être des coquillages qui ont amusé mon enfance, de ces coquillages blancs que nous percions pour semer au vent une pluie de sable fin. . .

Salue au passage ce géant, ce rocher Percé, — qui, le dos au soleil, répond par les gémissements de ses hôtes à la muette interrogation du touriste. Enplis tes yeux de ce sublime spectacle. Butine cette beauté. Fais-en jaillir la source d'une poésie vivante, qui traduise les voix de la mer et l'âme du pays natal.

Pour nous, fixés au devoir, nous recueillerons les échos de ta çantilène. Musique lointaine»

évocalrice d'un passé toujours présent, elle charmera nos oreilles meurtries des bruits de la rue. Ce sera la goutte d'eau qui tempère la soif, la fraîche haleine du soir qui, un instant, fait oublier la chaleur du jour et le pavé brûlant.

Veille de vacances

E soleil décline. Ses rayons expirants traînent dans la plaine striée d'ombres effilées, allument aux carreaux de fantastiques incendies.

Le soir s'apaise. Au village, sur le pas des portes, derrière les vignes grimpantes, une causette en famille chasse les tracas du jour.

Un appel d'oiseau flotte là-haut, dans l'air calme. C'est l'infatigable mère dont la nichée toujours afifamée crie et s'agite sous mon toit. Voici qu'elle redescend. Des gosiers avides se tendent. Il y en a pour tous. Maintenant, bonsoir. Dans la chaleur du bon nid, sous l'aile maternelle, dormez en paix, enfants de l'espace. Que vos rêves soient d'azur, d'envols aux pays lointains.

"Pas si tôt", gazouillent en chœur les voyageurs de demain. Maîtresse de l'espace, l'hirondelle se moque bien de l'heure avancée. Malgré l'ombre qui le gagne, le nid chante encore. Entendez-vous ce babil, ces délicieuses confidences? Pour l'oiseau comme pour l'homme, l'apaisement [144]

du soir est une invite à l'intime causerie. Le sommeil, voyage solitaire dans l'inconnu, m'a toujours semblé chose solennelle et redoutable. Mort intermittente, n'emprunte-t-il pas à l'au delà un peu de son mystère ? On s'explique alors ce recueillement universel qui le prépare. Avant de s'y plonger, d'instinct, la créature se rapproche d'elle-même, dit sa joie ou ses craintes, consulte à la fois sa conscience et son cœur.

Accélérant sa chute, le soleil est descendu derrière les monts qui brunissent. Le ciel se décolore, mais pour changer de parure. La pourpre fait place à un manteau bleu foncé pailleté de diamants. Reine frivole, la lune vogue à travers de légers archipels aériens, fixant sur la terre son grand œil morne de planète désertique. Mon heure est venue. Comme l'hirondelle, je redescends des nuages vers mon nid.

]\Iais le sommeil se fait attendre. Est-ce la chaleur? Est-ce une inquiétude? J'ai beau fermer mes yeux à la lune et ma pensée au passé, je me retrouve tout à coup les yeux ouverts, la tête gonflée de souvenirs. Heureusement, l'insomnie ne m'efifraie pas, quand un silence parfait l'accompagne. J'aime ainsi prolonger dans les ténèbres un calme soliloque. A cette heure, tout le sensible se résorbe dans le silence. Libre des

entraves que nouent sans cesse les soucis du jour, l'âme s'élève d'un vol hardi jusqu'aux régions de la pensée pure. Le silence des nuits sereines, c'est un peu du ciel qui descend vers l'homme.

Ce soir, avouons-le, le sommeil se fait un peu trop attendre. Minuit a sonné. Le jour nouveau s'annonce, et j'en suis encore à écouter le rythme sourd de mes tempes battant la mesure à mes pensées. Qu'y a-t-il donc? Joie ou tristesse, que m'apporte d'imprévu cette paisible nuit de juin, au seuil des vacances?

Ah ! voilà. Tout autant que la chaleur, ce mot vacances m'obsède, en peuplant mon cerveau de fantômes innombrables. A l'heure où tant de familles célèbrent le retour de la jeunesse écolière, oii tant d'âmes juvéniles vibrent des adieux d'hier, des saines émotions d'aujourd'hui, je songe aux retours d'autrefois, aux fêtes qui ne reviennent plus, aux vides que le temps creuse dans nos vies éphémères. . .

Je voudrais oublier : mon front brûlant s'y refuse. J'appelle le sommeil, qui m'oublie pour de bon. C'en est fait: les ombres du passé s'installent définitivement à mon chevet. Sur l'allège de ma fenêtre ouverte, danse un mince filet de lune, pâle compagnon de ma solitude.

Sur la montagne

Montons ! le vent se meurt aux pieds du roc immense, Le doute ne saurait flotter sur ce haut lieu; Montons ! enveloppé de calme et de silence, Sur ces larges trépieds j'entendrai parler Dieu.

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