‹ Coquillages; crayons et impressionsChapitre 2 sur 3 · V. de Laprade · texte numérisé non relu

V. de Laprade

GRACE au génie ou à la patience de l'esprit humain, il serait possible de faire un croquis intitulé: Sons la montagne, et peindre les émotions que procure une course rapide dans les entrailles mêmes du vieux mont Royal, à la lueur des fanaux qui éclairent la courbe initiale, ou dans les ténèbres qui nous enserrent jusqu'à l'œil de sortie, à trois milles, làbas. Que dis-je? ht ùtre: Au-dessus de la montagne conviendrait parfaitement à une large esquisse, si l'oiseau mécanique qui plane souvent sur nos têtes daignait s'abaisser pusqu'à nous. Mais l'aigle ne communique guère avec les moineaux. Quand, une fois, on a aperçu de si haut la boule terrestre, on doit être bien près de négliger les frêles créatures qui s'y cramponnent. Et IH7]

pourtant, j'en connais qui, redescendus, se plaisent encore parmi les humains. . .

A d'autres les violentes émotions d'une randonnée dans l'espace ou le saisissement qui accompagne une première excursion sous la montagne. A nous les agréments d'une marche paisible, par les sentiers battus. C'est chose entendue : nous irons, cet après-midi, faire un tour sur la montagne, pcdibns eu m jamhis, sans Baedeker ni piolet, mais avec nos deux yeux et nos souvenirs, vieux amis toujours dispos, prêts à répondre au moindre appel.

II n'y a pas bien des années, les abords de la montagne gardaient encore le cachet de la nature. Des sentes rocailleuses, anciens lits de ruisseaux desséchés, serpentaient sous la feuillée. Dans des creux ignorés, le gazouillis des sources semblait une intarissable confidence aux érables centenaires. Les oiseaux s'y retrouvaient en famille pour la sieste ou le bain. Mais la ville, pieuvre affamée, allonge incessamment ses grands bras. Aujourd'hui, elle atteint jusqu'à ces nids de fraîcheur, dont elle viole la solitude. C'est en battant du talon sur le ciment que l'on gravit les premières rampes de la montagne. A droite, à gauche, un peu partout, d'opulentes villas s'accrochent aux pentes, avec des airs de rigides douai-

rières carrées dans leur fauteuil. Leur mine guindée fait regretter les sous-bois de jadis, et les autos qui nous filent au nez nous rejettent brutalement dans la réalité.

Nous montons cependant. Nos jarrets s'en affligent, nos poumons exultent. Le grand vent qui balaie les cimes des arbres chasse loin de nous l'haleine empestée de la ville. D'une poitrine allègre, aspirons l'arôme de la forêt. Les bouleaux aux longs fuseaux blancs, les pins séculaires, les érables plus vigoureux que jamais, frémissants dans la brise, nous saluent au passage d'un murmure jv/ofond comme la voix d'orgues lointaines. Ces chers arbres ! Après cinq longs mois d'inertie, ils ne peuvent plus se retenir d'être verts et déploient au soleil du printemps leurs premières feuilles encore pâles et frileuses. Dans cette ramure rajeunie, les oiseaux chantent comme au cinquième jour de la création.

Voici que nous touchons aux confins de la terre des vivants. De nombreux pèlerins nous ont précédés chargés de fleurs ou d'instruments de travail. La cité des morts nous ouvre ses portes. Cité de paix, de solennel repos. Quelques hommes à l'œuvre sur les terre-pleins, bêche ou serfouette à la main. Des tombes par milliers, fleuries, embaumées, que des mains pieuses embellissent cngore. Date Wia. . . Semez, oui, semez

à pleines mains lis et immortelles. Que l'oubli, second linceul des morts, ne menace jamais leur mémoire. Et souviens-toi, chrétien, de verser une prière. . .

Tout le long des allées du cimetière, des tulipes blanches, jaunes, rouges, roses, au grand cœur ouvert, symboles de la glorieuse jeunesse, montent la garde des tombeaux. Pendant que je leur paye l'hommage d'un regard admirateur, une question se pose à mon esprit : de la cité des morts ou de la cité des vivants, laquelle est la plus populeuse? Aux statisticiens de répondre. ]Mais voilà que la cime s'annonce. L'horizon s'élargit, la crête du mont Royal apparaît, sous forme de gazonnée. De ce sommet, le coup d'œil est tel qu'il accapare toutes les puissances de l'âme. Le regard plonge dans le vide comme il se précipite sur une lettre longtemps attendue, pour en lire toutes les lignes à la fois.

Vision grandiose. Sur la ville aux mille voix confuses, un ciel d'azur répand sa sérénité. Ciel indiligent, il sourit, caresse comme un regard lianiktin ; ciel prodigue, il verse une molle clarté sur les hommes et les bêtes, fourmis à peine visibles qui accomplissent leur tâche quotidienne. Une gaze légère enveloppe cette apparition aux lignes indécises, digne du pinceau d'un Corot.

Et le passé renaît. J'évoque une grande âme de chez nous, un peintre doublé d'un poète, qui, lui aussi, a fréquenté ces sommets. Il y a, hélas ! trouvé le germe d'une mort prématurée. Qu'elle te soit légère, noble Gill, la terre canadienne qui, du mont Royal au cap Eternité, fixa si amoureusement ton regard avide de beauté !

Mon œil humide se détourne un instant pour contempler, au loin, la nappe étincelante du lac des Deux-Montagnes, et l'Ottawa qui se perd au couchant. Dollard, un jour, y sacrifia sa vie, sauvant par un geste héroïque sa patrie menacée. Comment fuir le passé? De toutes parts il nous enveloppe. Cette pierre où je repose, qui sait si elle n'a pas, naguère, tressailli sous la botte d'un Maisonneuve ou d'un Lambert Closse ? Et là-bas, cette vaste plaine qui nourrit un million d'êtres humains, n'est-ce pas la poitrine où, depuis près de trois siècles, bat le cœur d'un peuple qui a souft'ert, pleuré, et qui espère?

Effleurons du regard nos Laurentides qui ondulent à l'horizon, et le fleuve, semé de taches de verdure, en marche vers l'océan. Saluons par leur nom flèches et dômes qui surgissent d'autant de paroisses, fiers témoins de notre foi. Plus près de nous, la soufl'rance aiguë s'agrippe à la montagne, comme pour lui emprunter un peu de

son calme, de sa fraîcheur. Le toit de Jeanne Mance, où trônent en permanence la douleur et la charité, attache notre dernière pensée.

Les heures de repos s'écoulent vite. A regret, j'adresse à ce jour, à cet horizon, le regard circulaire de l'adieu. Le soleil resplendit de plus belle, et le fleuve lui sourit par d'innombrables petites rides étincelantes. La ville elle-même, la ville aux sordides ruelles, aux masures lépreuses, rutile comme l'or. Une poussière blonde flotte sur ses contours comme une chevelure. Quel magicien que ce soleil ! Et quelle douceur de pouvoir parfois, dans la vie, sous ses feux vivifiants, contempler d'en haut les choses et les hommes.

Plus fortuné que des milliers de citadins qui attendent la mort et le corbillard pour te visiter, montagne, avec mes deux yeux et mes souvenirs, je reviendrai vers toi.

acances

Voici les vacances, Denique tandem. . . .

C'EST le vieux re train bien connu des anciens, de ceux qui eurent vingt ans il y a vingt ou trente ans. Refrain toujours neuf, qu'égrènent tour à tour, en notes joyeuses, les générations qui, sur les bancs de nos collèges, se transmettent de main à main, en courant, le flambeau de la science. Où le père a songé, vient s'asseoir le fils. Itus et reditiis: flot continu, per- ])étucl recommencement des choses humaines. Tout ce qui a vécu devient l'aliment de ce qui vit. Le présent s'enrichit du passé. Le fïls reprend le rêve du père, pour le léguer, inachevé, aux générations futures.

Alais il s'agit bien de philosopher, lorsque monte, vibrante, la chanson des vacances!

Voici les vacances. A ce iiK^t magique, un flot de jeunesse, avide de liberté, bat les murailles moussues qui, de longs mois, l'ont retenu captif. Tout un monde enfiévré s'agite, se prépare.

Les tiroirs se vident, la grande malle ouvre une gueule béante où s'engouffrent, dans un désordre éloquent, lexiques, anthologies, histoires. . . Anciens et modernes, classiques et romantiques, réunis par le malheur, se réconcilient dans les ténèbres de la malle. Ragon se rapproche de l'Académie, Boileau s'attendrit au contact de Virgile. Egarées dans un fouillis de manuels qui s'effeuillent, d'horribles formules algébriques donnent l'accolade aux éblouissants sonnets de Heredia, cependant que le clairon de Rostand se mêle à l'amère i^lainte du poète des Nuits.

Voici les vacances. Gare à vous, crayons à la mine blasée, vétérans dont la stature réduite raconte les exploits. Et vous, encriers gâteux, manuscrits insipides, vos jours sont comptés. Un moment, peut-être, exagérant votre rôle, avezvous escomi)té une longue carrière entre les mains juvéniles qiu vous prodiguaient d'hypocrites caresses. . . Hélas ! cet âge est sans pitié. Dès que son intérêt ne vous réclame plus, vos jours sont comptés, votre sort se dessine. Demain, débris du passé, vous dormirez dans la poussière, et l'ingrate jeunesse qui vole à son plaisir vous foulera aux pieds, le sourire aux lèvres.

COOUILLAGCS 155

Voici les vacances. Demain, sur la grand'route qui mène au foyer paternel, plus d'un cœur entonnera, dans l'allégresse du printemps, son credo à la vie, au bonheur. Pures délices, heures inoubliables, dont les vibrations ne s'éteignent qu'avec l'existence. Au seuil de l'avenir, le front ceint de lauriers, saluer, dans la splendeur matinale, la vieille maison qui sourit par toutes ses fenêtres, et le joyeux groupe de la famille. . . Cime de bonheur, pause enchantée sur le chemin montant où la vie nous pousse, d'un bras inflexible ! Un instant, les cœurs se dilatent, les visages s'épanouissent. C'est l'aube radieuse dans un cirl serein : c'est l'aube des vingt ans !

Comme les vieux livres qui s'effeuillent au fond de ta malle, comme les notes de classe que tu jettes à la brise mutine, elles passeront, jeune homme, les vacances. Le dirai-je? Pendant que les clartés de l'aurore l)lanchissent ton ciel, je vois, à l'autre bout de l'horizon, des nuages légers, mais pleins de vapeurs glacées, monter de la terre. Pensif, je les contemple, et je crains l'éclipse prochaine de ton bonheur. Qu'un souffle favorable éloigne ces funestes brouillards ! Puisses-tu longtemps ignorer l'orage qui abat, la foudre qui tue !

Mais, de nouveau, mon esprit s'égare. J'oublie tes vingt ans, ton œil limpide, ton geste vainqueur. J'oublie surtout que demain, c'est vacances, et que ta malle — plus alourdie de science que ton cerveau — guette le moment de la descente. Pour le collégien haletant, une malle qui descend, un calendrier déshabillé jusqu'à septembre, c'est presque l'Eden retrouvé. . .

V^oici les vacances, Denique tandem, Et les pénitences Habebunt finem.

L'Autobus

DORMEZ, dormez sans crainte, paisibles villageois. Ce lourd véhicule qui passe à une allure endiablée, fermé comme un char d'assaut, n'a rien de dangereux. Laissez aboyer vos chiens de garde ; laissez les rares promeneurs de minuit se jeter à distance respectueuse et suivre dans la nuit le double sillon lumineux qui éclaire notre course. Retournez à vos rêves, mais, de grâce, en refermant l'œil n'allez pas maugréer: "Quelle folle jeunesse!" Car, par-dessus les grondements du moteur surgira une clameur à rompre les toiles de notre fuyante cachette : "Les collégiens sont là !''

Collégien, je le suis redevenu aujourd'hui, dans l'enceinte des vieux murs qui ont abrité mes vingt ans. "Non loin des bords que baigne le grand ilcuve," j'ai salué une flèche évocatrice de joyeux souvenirs. Cette masse imposante ({ue domine la croix.

Oui, c'est bien lui, c'est mon toit, mon collège ! Avec transport toujours je le revois.

Se couronnant du bronze qui protège, Se souvenant du "Père" d'autrefois. . .

Tel le géant de la fable, puisant au contact de la Terre une force nouvelle, mon cœur a battu d'un rythme plus large, souvent accéléré par l'émotion, lorsque ma main a pressé des mains amies qui tremblaient un peu. . .

Retournez à vos rêves, paisibles villageois. Mais, encore une fois, de l'indulgence pour l'autobus et son bruyant contenu ! Si l'heure est indue, nous y avons pensé avant vous, mieux que vous nous entrevoyons les désenchantements du réveil. Si nos rires un peu enfantins vous étonnent, regardez nos fronts dégarnis, croyez que la vie ne nous a guère épargnés.

Ah ! si tu savais, cher vieil habitant, tout le plaisir qu'il y a à cesser d'être professeur, homme d'affaires, journaliste, député même, pour se replonger dans le passé et se croire collégien !

Dans le silence d'une profonde nuit, l'autobus dévalait de plus belle sur la route, "sur la route de Berthier". . .

Vers le repos

Ali R. F. Marie-Victorin, des E. C.

UISQUE notre bonne étoile nous y invite, détachons le goudron de nos semelles, fuyons l'étuve montréalaise et ses fades exhalaisons. Un fleuve y coule, qu'ignorent ses riverains affairés. Une montagne y trône, superbe, à la vérité, mais un peu artitîcielle, envahie par des légions de philistins au masque glabre, au débraillé repoussant. Un soleil sanguinolent verse déjà, à travers la brume matinale, l'accablement, la torpeur. Sous sa morsure im- P'iacable, bouclons vite notre sac de voyage ; fuyons au plus tôt l'étouft'ement qui nous menace, entre un ciel de plomb et le bitume des rues.

Cinq heures durant, la tête ballante, le cerveau vide, je me laisse bercer au gré du convoi qui vole en hâte vers des cieux plus exorables. Cinq heures durant, par la fenêtre ouverte, j'aspire sans broncher une grêle de sable assaisonné de charbon, remède suprême gracieusement fourni aux malheureux affligés d'un estomac de volaille. Sur une banquette voisine, deux robustes cer- [159]

veaux s'évertuent, malgré la chaleur et le sable, à mesurer la profondeur.de l'abîme creusé par la défaite de Carpentier aux mains de Dempsey. Pauvre monde, que le coup de poing d'un assommeur inconnu plonge dans la consternation ! Le jugement s'égare, l'âme en déroute s'efïace devant la bête. Il n'est pas jusqu'aux plus chétifs gringalets que l'engouement de la force brutale transporte aux sommets du lyrisme. Pauvre monde !...

Pleurez votre défaite et vos billets de banque disparus, parieurs insensés. Pour moi, que protège contre vos folles tentations une bourse peu garnie, voilà qu'averti par certains présages, je m'éveille à une vie nouvelle.

En effet, notre course s'achève. Les halètements de la locomotive se font plus sonores, entre deux rangées de maisons noircies, posées en sentinelles aux avant-postes du vieux Québec. Car, — vous n'en pensiez pas moins — pour se bien reposer, il faut qu'un Gaspésicn se rapproche de Québec.

Dès qu'on y met le pied, la poitrine et les yeux se dilatent, les muscles se durcissent, les jarrets se tendent, le front brave la nue. Dignes fils des anciens Gavilois, les Québécois — ceux de la Basse-Ville surtout — ne craignent qu'une chose : que le cap Diamant ne leur roule dessus.

COOUILLAGES 161

Le fleuve franchi, je m'arrête. Ici, à deux pas de la maisonnette où rêvait l'aimable Lemay, je secouerai dans la brise et les eaux du grand fleuve la poussière livresque nichée dans mon cerveau.

Bien volontiers, je sacrifie à Loti le reste du globe. Jamais, à coup sûr, je ne suivrai, entre les rives mystérieuses du Mékong, sous les lianes du Cambodge ou parmi les ruines de l'Empire des Khmers, les traces fuyantes du pèlerin d'Angkor. Jamais mon pied timide ne foulera le sol indien, tout grouillant de najas et de tigres, où grimacent les singes et les bouddhas antiques. Mon œil ne contemplera guère l'enceinte gigantesque d'un temple vingt fois séculaire, qu'enlacent pariétaires et lichens, qu'un fourmillement de lézards, serpents et chauves-souris remplit d'une horreur perpétuelle. Non, jamais ne se lèvera pour moi l'étoile du soir sur les ruines d'Angkor.

Mais ma bonne étoile me sert à souhait. Ici, en face de la vieille capitale, je possède ce que l'univers entier ne saurait remplacer: Un fleuve incomparable, aux rives historiques, bruissantes de vie intelligente et laborieuse. Au Heu des pagodes piquées de cornes d'or, funèbres symboles d'un culte stérile, mille flèches étincelantes, que domine la croix du pardon, de l'espérance. Et

partout, sur les cimes, dans les rochers, sous les murs de la citadelle conime parmi la brousse de l'ile d'Orléans, le passé soudé au présent. Passé glorieux, héroïque, dont le souvenir flotte à la surface de l'âme du joyeux Québécois à l'allure franche, au malicieux sourire, à l'œil éclairé des reflets de son fleuve. . .

O ma bonne étoile, merci!

Un lancement

Il était un fort gros navire Qui n'avait jamais navigué.

DES l'aube, le chantier maritime de Lauzon s'éveille, au bruit des lourds marteaux que rabattent avec entrain de joyeux manœuvres. Car, voyez-vous, pour ces rudes enfants de la grève, le jour qui se lève, voilé d'une gaze, sera jour mémorable. Battants, drapeaux et banderoles le proclament : c'est le matin du lancement.

Deux ans et plus, dans la neige et la rafale conmie sous les feux de midi, ils ont peiné, les gars, soutenus par l'image d'un foyer à nourrir. Lentement, de mois en mois, sous leurs doigts noueux, s'est ébauché le colosse qui est là. Informe d'abord, enchevêtrement quelconque de poutres d'acier solidement assises en pente douce sur une boiserie à larges rainures, le squelette primitif s'est peu à peu revêtu de substance solide. D'immenses plaques métalliques se sont collées à ses flancs, scellées d'innombrables boulons, dessinant, dociles, une courbe parfaite. Puis, [163]

tout au fond du bassin, une proue hardie a surgi, épelant en grosses lettres blanches, Canadian Challenge)', cependant que là-bas, vers le fleuve, à quatre cents pieds, la poupe arrondissait son gracieux envol.

Deux ans ont glissé sur vos fatigues, courageux ouvriers. Maintenant, votre labeur s'achève. Un jour de fête se lève sur le bassin pavoisé. Dans la splendeur de ce matin de juillet, votre colossal bébé noir va recevoir un double baptême, par aspersion et immersion.

Le premier ne comporte aucun risque. Impassible, dédaigneux peut-être de cette vaine formalité, le navire ofïre son étrave à la traditionnelle bouteille de Champagne, qui vole en éclats. Autrement compliqué, et gros d'accidents possibles, le second baptême.

Dès l'aube, — j'en ai été réveillé — l'équipe des manoeuvres s'est attaquée à la besogne, car la marée montante fixe le lancement à huit heures. Avec prudence, consultant à chaque instant l'œil scrutateur et parfois soucieux du contremaître, rythmant leurs poussées d'un ahanement joyeux, à grands coups de bélier, ils renversent, un à un, les appuis qui retiennent captif le vaisseau frémissant. A mesure qu'ils montent vers la proue, l'émotion gagne la foule massée sur la

grève ou perchée aux roches. Le silence se fait. La vie se concentre dans les yeux, dans tous ces yeux rivés au colosse impatient de risquer son

premier mouvement.

Soudain, un cri jaillit de cent mâles poitrines: '"Garde à vous !"

Penchés sur les larges plançons enduits de suif, les ouvriers ont perçu un tressaillement et se rejettent à distance. Un second cri retentit aussitôt : formidable acclamation des spectateurs, debout pour saluer le premier geste de vie du géant marin.

Spectacle impressionnant. Sans bruit, sans secousse, l'énorme coque glisse, lentement d'abord, puis à vive allure, semant, malgré l'épaisse couche de suif, le feu sur son passage. L'onde, surprise, accueille avec un sourire ce superbe nouveau-né. Mille petites rides luisantes disent sa joie. Elle l'enveloppe de molles caresses, le lutine, le berce, l'attire doucement vers des profondeurs inconnues. Le voilà déjà loin. Quatre remorqueurs s'égosillent à saluer leur prince, puis, souples courtisans, se i)Ostent à ses côtés pour le conduire aux Trois-Rivières, où s'achèvera la construction.

Bon voyage, noble bateau ! Veuille l'onde te garder toujours son sourire de ce matin ! Puisse,

du moins, ta solide structure, les forces vives accumulées dans tes flancs, braver sans crainte les colères de la perfide berceuse. . .

"Il a glissé comme une bénédiction," pense tout haut le contremaître rayonnant de son premier succès. "Trois hourrahs !" lancent en chœur les joyeux manoeuvres, rudes enfants de la grève pour qui se lève un jour de grand congé.

Il était un fort gros navire Qui va désormais naviguer.

Entre deux caps

ENTRE deux caps crevassés, moussus, couronnés d'une maigre frondaison, souvent, au déclin du jour, un homme vient s'asseoir.

Au sommet de droite, un Christ étend ses bras lacérés. Sur la cime de gauche, un saint Joseph, ime ancre à la main, promet secours au matelot qui l'invoque.

Entre deux caps moussus, rongés par la vague, sur les galets humides encore du flot baissant, un homme, un touriste évidemment, prolonge sa halte du soir. Les petits coureurs de grève l'observent d'un œil inquisiteur. Une vieille Lévisienne, en quête de brindilles, ne le connaît pas davantage, elle ([ui, dejjuis un demi-siècle, explore la rive.

Un touriste évidemment. Touriste légèrement excentrique, puisque, au lieu de suivre le flot mondain à l'assaut de l'Ile d'Orléans, il préfère s'absorber dans la contemplation solitaire du fleuve qui jiasse. Songeur, il interroge l'onde incon- [1671

i68 COQUILLAGES

stante, gardienne de tant d'épaves, mystérieux tombeau de tant de bonheurs.

Sous ses yeux, en rangs pressés, défilent, fantomatiques, d'innombrables victimes : vieux marins de la découverte, que l'inconnu dévore ; nobles et gentilshommes, grandes dames de la cour, balayés par l'ouragan ; braves soldats français, drapés de gloire, couchés au fond des eaux, à côté des uniformes rouges de Walker; tant de matelots, obscurs laboureurs des mers ; tant de jeunesse, de force, de grâce, tous perdus, oubliés dans la vase du fleuve et le cours des années. . .

De nie aux Oeufs, où gît, depuis deux siècles, la flotte de Walker, jusqu'à Sorel où sombra l'infortuné Canada, que de désastres, que de victimes ! — C'est, en 1857, le Montréal en feu qui entraîne dans le goufifre deux cents passagers. C'est VEmpress of Irehind et son millier d'âmes que la brume matinale recouvre à jamais de son funèbre manteau. Quel voyageur, perché sur le gigantesque tablier du pont de Québec, ne se souvient des deux catastrophes que dissimule l'onde doucereuse?

Mais le fîeuve passe et ne se souvient pas. Ses fîots, tantôt gais, tantôt colères, chantent ou grondent sans remords et sans chagrin. Le vent, son complice, le caresse ou le rabroue sans péné-

trer ses secrets ni troubler l'éternel silence de ses abîmes. Sur ses rives semées d'épaves, au sommet des caps témoins de tant d'horreurs, nulle trace de deuil : la mousse croît, les feuillages se déploient, l'hirondelle et le papillon folâtrent, de frêles campanules s'inclinent sous le baiser de la libellule. Seule, la plainte du ressac semble parfois, dans la tempête, la dolente voix des disparus. , .

Entre deux caps crevassés, moussus, couronnés d'une maigre frondaison, souvent, au seuil de la nuit silencieuse, un touriste s'absorbe dans une vision d'au-delà.

Un meurtre

TEL que je suis, je viens de commettre un meurtre. Ces deux doigts qui pressent le crayon ont livré au supplice la plus innocente victime. Puisse l'aveu qu'ils en font laver la tache qui les déshonore !

Je flânais, tantôt, sur le cap de la croix, entouré d'une armée d'insectes de tout acabit et de toutes couleurs : depuis la mygale enfouie dans son terrier, jusqu'à la guêpe avide de nectar et de soleil.

C'est un des désagréments de la vie au grand air de nous rapprocher un peu trop des petites bêtes, aux allures capricieuses, déconcertantes. Pour ma part, malgré la voix de la sagesse, j'avoue ne pas rester insensible aux fugues savantes d'une fourmi en train d'arpenter mon épine dorsale. Oui, malgré la voix rassurante de la sagesse parlant par la bouche de ma grand'mère : "Jamais", disait en souriant la bonne vieille, "les petites bêtes ne dévorent les grosses."

J'étais donc là, assis en philosophe sur une roche crevassée, dominant de vingt pieds le fleuve. [170]

COQUILLAGES l/^l

A côté de moi, une jeune guéi)e imprudente se débattait dans une toile d'araignée. De temps en temps, des entrailles du roc, apparaissaient de longues pattes velues qui retraitaient aussi vite, car la victime, de taille et d'humeur à se défendre, n'entendait pas se laisser égorger si tôt. Finalement, la jeune étourdie pratiqua une large trouée dans son filet et disparut, bourdonnante de rage, loin des caps semés d'embûches.

Cette scène m'avait vivement intéressé. Revenu à moi, en détournant la tête, je me trouvai face à face avec une grosse fourmi qui, de la hauteur de mon épaule, m'observait, tragique.

Que faisait-elle là, la brune aventurière ? Etaitce ambition, curiosité, caprice? Aux fourmis de répondre. En tout cas, elle ne semblait guère redoutable, avec son corselet luisant et sa fine taille. Dès mon premier mouvement de surprise, elle se mit en frais de redescendre, ce qui n'est pas peu dire.

Mais l'heure était mauvaise. Emu de la lutte de la guêpe, passablement irrité du sans-gêne de mes frétillants voisins, j'oubliai de réfléchir. Allongeant le bras vers l'insecte affolé, je pressai en détente le pouce et l'inde.x. . .

Malheur ! La pauvre fourmi alla donner en plein dans une autre toile de mygale, hors de

mon atteinte. La voilà qui gesticule, se raidit, s'élance, cherchant à enjamber ces fils ténus qui l'enveloppent à chaque instant davantage. Paralysée, à demi morte d'effroi, elle voit surgir, d'une fente du rocher, un hideux bourreau qui la happe, l'emporte toute vive dans son repaire.

Et moi, plus coupable que l'araignée vorace, je regrette mon geste insensé. Les dernières convulsions de la victime me restent dans les yeux, stérile expiation de ma brusquerie.

Quittant le rocher où mille fourmis continuent de courir et de besogner, je me dis que si la légèreté est un défaut de jeunesse, son meilleur antidote n'est pas le geste rude qui rebute, mais la douce fermeté qui prévient, pardonne et sauve.

Pendant Forage

UN éclair zigzague. La foudre déchire avec fracas la muraille rocheuse de Lévis. Le soleil luit encore que de larges gouttes verticales s'écrasent sur mon chapeau qui, par bonheur, en a reçu bien d'autres. En deux bonds, je dévale du remblai sur la grève, je m'élance avec d'autres fuyards vers la cabane du vieux pêcheur.

C'est lui-même, le père Rémillard, qui m'accueille à sa porte, d'une rude et cordiale poignée de main. Nous ne nous sommes jamais vus, mais, déjà, l'orage me vaut sa confiante amitié. A titre d'étranger, j'accapare son attention. D'un tour de main, il me débarrasse de mon chapeau en pleurs, m'installe au salon bas, près de la corde de bois franc, et me présente sans tarder sa blague à tabac. Sur mon refus, — je ne suis ni fumiste ni fumeur — voulant à tout prix me faire un plaisir, il tire de son armoire à battants une grappe de juteuses cerises que je déguste comme à dix ans, assis sur un pliant, dans la pénombre de l'averse, sous la plaintive musique de l'eau qui tambourine et fuit en cascatelles. [173]

Soixante-dix-huit hivers ont raviné le masque cubique du père Rémillard, durci ses méplats, embroussaillé ses sourcils, dessiné à ses tempes une large patte-d'oie. Mais le petit œil glauque aux reflets d'océan jette encore, par instants, des éclairs de malice. Courbé sur sa chaise, avec ses cheveux toufïus à peine grisonnants, son front de Breton têtu, sa rude moustache poivre et sel, il me rappelle ces visages humains que creuse, aux arêtes des rochers, le caprice des vagues.

Un courant d'intimité s'établit bientôt, dans le demi-jour de la piécette. A celui qui s'informe de sa santé, le pêcheur tend ses mains, ses pauvres vieilles mains rongées par le sel, talées par les petites taches de son de la décrépitude. Deux doigts se crispent sous les étreintes du rhumatisme goutteux. "Ça fait soixante-dix ans, voyezvous, qu'ils vont à l'eau glacée. Et, s... morue, le métier est dur, par temps ! — Mais," ajoute le philosophe qui sommeille sous la peau du vieux loup de mer, "quand l'heure viendra de se coucher i)0ur tout de bon, je n'aurai plus besoin de mes dix doigts. De vieux amis me rendront ce service."

En attendant, le père Rémillard se plaît à refaire tout haut ses voyages de jeunesse. De IMontréal aux Escoumains, de Chicoutimi à Pic-

tou, il a visite tous les mouillages, il connaît par cœur tous les baracliois, toutes les battures. Il a vu, à Gaspé, dans la rivière IMadeleine, cingler des escadres de saumons, "drus, monsieur, pour faire une houle dans le courant." Le tonnerre a crépité sur sa tête, dans les caps du Saguenay "noir comme de l'encre, où une jeunesse un peu dégourdie peut sauter de la goélette amont la roche." Cheminant, des Bergeronnes aux Escoumains, à la lisière des grands bois, combien d'ours l'ont salué au passage, d'un sinistre grognement !

"Un ours", fait à mi-voix le père Garand, vieil habitué de la cabane, '"un ours, c'est pas bcn dangereux, hormis que ce soit une ourse avec ses

petits."

"En as-tu déjà rencontré, des mères-ourses?" rétorque vivement le père Rémillard, piqué de la l.>crfide insinuation de son cadet. "Je gage que c'est à peine si tu as vu l'homme qu'a vu l'ours. ]\Ioi, pour un. j'en ai vu, et des furieux, surtout du temps que je travaillais avec les hûcheux du Saint-Maurice. Eux autres, les hûcheux, connaissent ça, allez. Quand ils voient, au mois de février, un gros pin creux qui fume comme un fourneau, une fois coupé, ils savent ce qu'il y a au fond de la souche. Ça ne leur colite pas de

sortir l'ours, puis de l'assommer à coups de gaule de merisier."

Le vieillard s'interrompt un instant pour sonder les nuages et revient à sa thèse.

"Rien comme un sauvage, monsieur, pour se débarrasser d'un ours. Savez-vous comment il s'y prend?"

Personne, pas même le père Garand, ne hasarde de réponse; mais la question attire au conteur un feu croisé de regards interrogateurs. Flatté de son succès, le père Rémillard procède à la démonstration, qu'il éclaire d'une savante mimique :

"D'aussi loin que le sauvage aperçoit un ours, il se couche de tout son long sur le dos, le visage à la bête, sa main droite serrant sur sa cuisse le grand couteau de chasse dont il ne se sépare jamais.

"L'ours, scntciix comme tout, approche doucement, flaire la tête, puis continue d'avancer le long du corps, qui ne remue pas d'un poil. Quand il a fait une couple de pas, il se trouve juste placé pour le sauvage qui, d'un seul coup de couteau, lui ouvre le ventre. . ."

La main droite suspendue en l'air, la tête haute, l'œil allumé, comme s'il comptait en face

de lui une demi-douzaine d'ours, le père Rémillard savoure un bon moment son triomphe. Tous, en effet, admettent que le procédé, hasardeux peut-être au début, est d'une efficacité suprême dans son couronnement.

"Ça bcn du bon sens," glisse le père Garand en secouant sa pipe d'un air détaché, "mais je le croirais encore plus si je l'avais vu."

La pluie a cessé. Tous les nuages ont fondu au ciel, et le soleil met des liiisanccs aux feuilles qui s'égouttent. Je prends congé de mon hôte ])ar une seconde poignée de main où se devine, avec mon chaleureux merci, la i)romesse d'une jirochaine visite.

Là-bas, sur le fleuve ou dans les fastueux hôtels, des millionnaires blasés promènent leur luxe couleur d'ennui. Ici, au seuil de sa cabane, le vieux pêcheur, enchanté de son après-midi, adresse au soleil le plus ingénu sourire. . .

Où se trouve le bonheur?

Histoire triste

«t^'^'EST beau, mais c'est traître, l'eau," jette mélancoliquement le père Rémillard en rajustant sa lourde casquette qui le protège du miroitement des flots, sous la flamme du soleil baissant.

La voix du vieux pêcheur a tremblé. Un nuage assombrit son front. Son œil se dérobe un instant à la lumière, comme pour refouler une larme. Derrière ce silence, je devine un drame de douleur: je me tais. D'un ton grave, comme une complainte, le vieillard entame son récit :

"C'est une histoire triste, monsieur, c'est l'histoire d'un de mes garçons, de mon pauvre Phidime.

"Il n'avait que vingt ans, mais il était carré, et sérieux comme un homme fait. Le plus capable de la famille.

"Dans ce temps-là, c'est moi qui surveillais la pêche. Je frisais la soixantaine, mais, sans me vanter, j'aurais encore pu essouffler bien des jeunesses. Les jeunesses d'à présent, voyez-vous, ça n'a jamais navigué. C'est douillet comme des [178]

demoiselles de couvent. Ça n'aime pas se salir

les mains : l'eau salée leur fait peur.

"Mon Phidime, lui, appartenait à l'ancienne génération. Dès le petit jour, avant que le soleil pointe sur l'ile d'Orléans, je l'entendais faire le ménage de la cabane. Souvent, il me répétait : "Restez donc couché, papa. Pour une fois, je suis capable de voir à la pêche tout seul." Le brave enfant! Toujours de bonne humeur, toujours à main. Il l'avait bien appris, son quatrième commandement. . .

"Un soir, aux j^rcmicrs temps gris d'automne, — je m'en souviens comme d'hier — le uordct soufflait en ouragan. \'ous le connaissez, le nordct de Lévis, (jui arrive franc du golfe en poussant l'eau devant lui. La houle cassait à six pieds, monsieur, le fîeuve était blanc d'écume. Ça n'était pas joli à voir, ça promettait pour la nuit.

"Je comptais ma journée faite. J'avais déjà enlevé mes bottes. Les pieds allongés au feu, j'écoutais beugler le vent et la mer, comme des bêtes afifamées.

"Tout d'un coup. Phidime entre avec une rafale: 'A'ite, papa, le cofifre de pêche est en perdition !"

"Un coffre de pêche, — vous connaissez ça — c'est bien nécessaire, mais ça se remplace. Tout de même, celui-là valait la peine qu'on s'en occupe.

"Je me chausse en deux mouvements, je sors avec Phidime. Voyant la mer si démontée, je lui dis de rester sur la grève, que je vais moimême arranger ça. Il s'agissait de ramer une cinquantaine de pieds, en suivant les poteaux de la pêche, pour sauver le coffre ballotté dans six pieds d'eau.

"A vrai dire, j'en eus tout mon raide de mettre la chaloupe à l'eau. Je me fis laver des pieds à la tête, il me vint comme un pressentiment que ça tournerait mal. Mais, vous savez, quand une chose est pour arriver. . .

"A force de rames, je réussis à m'éloigner de quelques brasses, mais la chaloujie dansait comme une coquille. La mer était trop forte pour une petite embarcation. Vint un moment où une grosse lame m'aveugla net en m'arrachant une rame. La position devenait sérieuse. Je ne travaillais plus pour le coffre, mais pour me réchapper, avec mon embarcation. Avec mon autre rame, je nageai à force pour me rapprocher de la pêche et filer vers la grève.

"Pendant ce temps-là, Phidime n'était pas resté les bras croisés. A un moment donné, je l'aperçus qiu se dirigeait vers moi, en marchant nu-pieds sur les poteaux glissants. C'était dangereux, monsieur, avec tant de vent et de houle. J'eus beau lui faire signe, lui crier de ne pas pousser plus loin et de me laisser atterrir tout seul, la brise emportait ma voix. Lui, montait toujours en s'accrochant à la pêche.

"Pour ce qui s'est passé ensuite, je n'essaierai pas de vous l'expliquer, parce que je ne le sais pas trop moi-même. J'avais bu pas mal d'eau, j'étais épuisé de la rame, le froid m'avait saisi. Une pièce de mer me souleva à quinze pieds, et me passa par-dessus la pêche. En retombant, je distinguai dans l'écume mon enfant qui se débattait à peine, à trois ou quatre brasses de moi. Je lui tendis ma rame, mais il ne fit aucun effort pour la saisir. La vague, en l'enlevant, l'avait assommé sur une roche. J'essayai de me rapprocher de lui, mais tout avait disparu. C'est juste si je réussis à gagner terre avec ma chaloupe pleine d'eau.

"Ah! cette nuit-là! . . . jamais je ne l'oublierai! Une tempête noire. La mère qui se lamente, les petits enfants pris de peur, moi-même transi de froid et de chagrin, en pensant à notre pauvre

Phidime couché dans le limon, au fond du fleuve. . .

"Sur le matin, je descendis avec le père Garand. La grosse vague avait cessé. On remit la chaloupe à l'eau. Je n'eus pas à chercher longtemps. Notre noyé était resté là où je l'avais vu pour la dernière fois, entre deux roches, dans une brasse d'eau, les mains jointes par-dessus la tête, comme il avait l'habitude de les placer durant la prière du soir.

■'Des coups comme celui-là, monsieur, ça fait vieillir de dix ans. C'est à partir de ce jour que les rides m'ont labouré le visage, que mon rhumatisme s'est mis à me tourmenter. Autrefois, j'aimais à rire, et les vieux savent que j'avais le tour de faire rire aussi. En une nuit, j'ai perdu toutes mes belles histoires. Celle qui me reste a changé de couleur.

"C'est pour ça," conclut le père Rémillard en portant de nouveau la main à sa casquette, "c'est pour ça que, depuis une vingtaine d'années, dans la tempête comme au grand soleil, l'eau me fait toujours mal aux yeux. . ."

L'entomologiste

VOYEZ - LE passer : la taille mince, le pas nerveux, le nez au vent, l'oeil en feu. Son bras effilé agite machinalement un filet de chasse. Car, s'il a le nez au vent, c'est qu'il part en chasse et flaire la piste. Où se dirigera-t-il? Quelle jungle sera aujourd'hui le théâtre de SCS captures ? Lui-même l'ignore, sans doute. Il va où le portent ses pas. Et ses pas ont usé les arêtes de la montagne. Pas une butte qu'il n'ait auscultée, pas un creux qui ait échappé à sa sonde. Tous les insectes connaissent son nom. Son nom s'est attaché à une famille d'insectes (1). Névroptères, coléoptères, hyménoptères, tout ce qui voltige et tout ce qui brille, tout ce qui grouille et tout ce qui pique, lui a payé tribut. A l'aspect de son filet blanc, plus d'une âme menue frémit en secret, tout un petit monde s'envole ou se terre. On sait quelle essence mortelle gît au fond di- la bouteille coulée dans sa poche : cyanure de ])otassium. A ce seul

(1) Le Pamuicgischia oiicUctii

nom, à cette seule évocation, tel papillon folâtre s'arrête, glacé d'épouvante, devant l'image de son grand-père capturé, drogué, puis, les ailes grandes ouvertes, l'œil éteint, épingle comme une fleur sur des mots latins. . . Mieux vaut, sans doute, quand on est papillon, moins de latin, plus de verdure et de soleil.

Mais l'homme est ainsi fait qu'il ne peut, par la seule spéculation, s'élever à la connaissance approfondie de la nature. Roi et pontife de l'empire créé, il a besoin de victimes pour satisfaire la soif d'inconnu qui le dévore. La science doit souvent ignorer la pitié. L'entomologiste que j'ai l'honneur de vous présenter possède une âme pétrie de bonté, d'exquise tendresse. (Le commerce habituel avec les petites bêtes, chacun le sait, adoucit le caractère en élevant l'esprit.) Pourtant, si je pénètre dans son temple, cité de la mort en beauté, je suis frappé du dédoublement {ju'impose la science : l'œil qui sourit derrière le fer qui blesse, tant de douceur s'alliant à tant de férocité.

Regardons. Compulsons. Si, chez nous, le nom tient à la naissance, ici, c'est l'acte de sépulture qui en fait foi. Et quels noms ! A eux seuls, ils constitutent un titre de noblesse. La mythologie tout entière s'est réfugiée dans ces cases vitrées,

mêlant son destin à la science qu'elle pénètre d'un parfum ancien.

Voici Thaïs : papillon polyxène, fluet, dentelé de brun semé de carmin. Parnassiiis (apollo), gris cendré à grands ramages roux, léger, velouté comme une âme de poète. Dandis, larges ailes de moire sombre mouchetée de saphir. Vancssa, étrange et superbe confusion de teintes violacées. Junonia, frêle violette. Satyrodcs, fugace comme un souffle couleur d'ambre. Puis, lourd et macabre, le Sphinx tctc de mort {Achero)itia atropos) ; enfin, l'immense Saiurnia mâle, aux antennes plumeuses, dont le vol s'entend dans la nuit.

Un second tiroir me parle d'hyménoptères : bourdons naguère bourdonnants, qui gardent dans la mort leur attitude guerrière. Bomhns va- (jans. . . Vagabonds éphémères, qu'un bras justicier a coftrés pour longtemps.

Là, ce sont les guêpes. Vcspa diabolica. Le nom seul m'inspire la terreur, et la bestiole qui le porte n'est pas faite ];our me rassurer. Il existe donc, jf.sque chez les insectes, des créatures ensorcelées ?

Mais voici jjis encore. Jlideux, la queue en crochet, un scorpion de Floride voisine avec la scolopendre chinoise, aux anneaux garnis de pat-

tes. Tous deux, gonflés de venin, semblent défier la mort et les humains. A leur suite marche le Spectre à cuisses renflées, qui rappelle des tronçons de vieux bois assemblés et vivants. Pour clore la sinistre procession, une écrevisse de marais dresse au hasard ses pinces menaçantes.

Sur tout ce royaume diapré, nuancé, vergeté, semé d'or et de diamant, armé de lances et de poison, l'entomologiste promène un regard paternel et souverain. C'est son royaume à lui. Il y exerce une autorité intelligente et incontestée. Chaque jour, par un nouveau contact avec ses commettants, il approfondit, corrige, agite une question, résout un doute. Intermédiaire attitré entre le monde matériel et le monde supra-sensible, il porte jusqu'au trône du Suzerain suprême l'hommage de la nature inconsciente. Après Bufi'on, Linné, Fabre, il entonne un hymne de louange à la Sagesse et à la Puissance infinies. Le frisson esthétique le saisit, le frisson qu'éprouve le peintre en face d'un beau tableau, ou qui court sur l'épiderme du nmsicien à l'audition du chef-d'œuvre d'un maestro.

Si vous le revoyez, son filet à la main, le nez au vent, l'œil en feu, saluez : sous l'humble habit reliv^icux, c'est im artiste, un ])oète, c'est l'entomologiste qui passe. . .

La Chute

FAUTE de l'avoir connu, je ne puis regretter le temps où le trajet, de Québec aux hauteurs de Montmorency, se faisait en calèche ou en coche. C'était sans doute, aussi, le voyage en famille, semé d'imprévu, de pittoresque, le voyage plaisant :

Sur un chemin montant, rocailleux, malaisé. Six forts chevaux tiraient un coche. . .

Notre siècle d'électricité a tué le char antique, et avec lui, l'intimité des excursions lentes et prolongées. La calèche elle-même, la bonne vieille berceuse à deux roues, qvte l'on croyait identifiée avec la physionomie de Québec, n'apparaît ];lus guère aux flancs abrupts du cap Diamant. Bientôt, reléguée dans l'ombre, à côté du rouet et du métier à tisser, en face, peut-être, de la vétusté goélette supplantée par le bateau à vapeur, elle méditera douloureusement, avec le cocher et le capitaine octogénaire, le mystère des variations humaines.

Sans m'attarder à débattre les avantages du progrès moderne, je cojistate, au départ du tram- [187]

way, que nous gagnons en vitesse ce que nous sacrifions à la poésie du voyage. Et vraiment, — puisqu'il semble qu'un tramway soit fait pour circuler comme l'oiseau pour voler — je ne suis pas fâché de me voir aujourd'hui sur la rive nord. . . Comme le bambin moderne chargé d'une brassée de livres, j'effleure au passage mille sites enchanteurs, mais dont mon cerveau ne garde qu'un souvenir imprécis, fugace. En vingt minutes, sept milles parcourus : sept milles de campagne inclinée, parfumée, ravissante. Du haut de ses assises, elle oftre au miroir du fleuve la verdure de ses prés et bocages, l'or pâle de ses avoines mûrissantes, l'éclat de ses toits argentés, le sourire d'une population paisible, fière de ses traditions: n'est-ce pas ici, au seuil de cet Eden laurentien, que Wolfe vit échouer misérablement son premier plan de conquête?

Mais ce passé glorieux s'éloigne. En quittant le tramway, au sommet de l'escarpement, c'est le Kent Hoiisc, tout blanc, qui nous barre la route, et sa troupe blanche, gourmée, aft'airée, de domestiques à l'affût du pour1)oire. Laissons aux Américains les douteuses jouissances du luxe : petit thé sur la véranda, cigare chez Son Excellence, course en automobile, note et obole obligato. Notre menu, moins ai)prêté, ne perdra rien de sa saveur. Allons, timide muse, ma compagne, tra-

versons ce parc aux frais ombrages. Le funiculaire nous attend : descendons, allons boire à la source limpide de la nature, au pied de cette chute laiteuse, dans l'aronie des cèdres qui escaladent les rochers.

Nous voici à vingt pas du goufifre où s'abîme et disparait, dans un tourbillon d'écume neigeuse, la rivière Montmorency. Elle jaillit, lointaine, se précipite, afïolce de vertige, bondit de roche en roche, se déchire aux saillies, s'épanouit en gerbes lumineuses dont clia(|ue gouttelette se fait diamant, cependant que le torrent de fond gronde sa plainte formidable. Une fine rosée, qu'irise le soleil du matin, monte et se déploie comme la fumée blonde d'un immense encensoir.

Mais qu'ai-je aj^crçu? Quoi! des hommes perchés au sommet de la chute? Et puis, ce que je n'avais pas d'abord remarqué : le flot initial rétréci, confiné à la rive droite! Que signifie tout ce bouleversement ?

Je reviens sur mes pas, je remonte, je m'approche de la berge. Hélas ! ce n'est plus l'ancienne rivière, large, limi)idc, (jui coulait à pleins bords : c'est un tuyau, un énorme tuyau de fonte, ([ui reçoit toute cette eau, la déverse en bouillons furieux, comme une gigantesque gargouille. Une digue en béton arrête, de son grand bras, cette

onde vivante qui, telle une cavale indomptée, débouche des savanes du nord, crinière au vent, ivre de liberté. Et ce sont des hommes, de vigoureux manœuvres qui, sur le lit desséché du torrent, promènent encore leur brouettée de béton liquide, au bruit du malaxeur qui fonctionne sans répit.

Pauvre chute! fallait-il te compter, toi aussi, au nombre des victimes du progrès moderne? Quelle déchéance, mon Dieu, quelle humiliation. J'en veux à ce vilain tuyau, si noir, si laid, qui, du sommet de sa puissance empruntée, domine une merveille.

J'avoue que ce sentiment tout spontané cède peu à peu à la voix de la raison. Il est sage, sans doute, que l'homme, en vue du bien, de l'utile, tire parti des forces de la nature, au risque de la défigurer. La rivière elle-même, par sa prompte soumission, par l'empressement qu'elle apporte à une tâche obscure, me rappelle une leçon d'histoire nationale : Petit peuple souffrant, abandonné, n'avons-nous pas dii longtemps sacrifier les grâces littéraires, les formes artistiques, pour assurer notre vie matérielle? — Primo vivcre.

N'est-ce pas, d'ailleurs, en raccourci, l'histoire de tant d'existences humaines? — La ba-

nalité aj)parente du devoir quotidien, l'étau de la souffrance ignorée, l'adieu aux rêves, aux ébats de jeunesse ; bientôt, la chute — brillante, bruyante peut-être — dans l'abîme et l'oubli du tombeau ; enfin, 6 consolant mystère, la Vie insondable au sein d'un océan d'éternel Amour.

La Vol

OIX

Au T. R. P. Rohcrge, c. s. v., Vicaire gênerai, à Bruxelles.

SSEZ!" m'étais-je dit. "Un labeur plus

[austère

Nous presse désormais. Trêve aux

[contes joyeux,

"Souriants ou songeurs, légers, mystérieux. . .

"S'il est doux de causer, plus sage est de se taire."

Fleurettes que j'aimais, de mon pré solitaire Fugitif ornement, recevez mes adieux.

Pour éj)argner mon cœur, je détourne les yeux: Vos pétales fanés sont promis à la terre. . .

Je songeais. ]\Iais bientôt, des omJM-es de la nuit Où se plongeait mon cœur, où vaguait mon esprit, Monta, lente, une voix paternelle et sonore.

Du brouillard dissipant la froide obscurité. Elle inonda mon cœur de chaste volupté. "Assez !" m'étais-je dit. La voix chantait :

["Encore !" [192]

Rêve et Réalité

Au T. R. F. Cliarlcbois, c. s. v..

Supérieur provincial de Montréal.

PLAIGNONS les pauvres î^ens qui, jamais, même dans leur sommeil, n'ont le temps de rêver. Plaignons-les, car un rêve vaut parfois bien des réalités.

Un rêve de vacances surtout. Un rêve fait au sommet du mont d'Or, à l'heure où le soleil, comme un ballon ccarlate prêt à éclater, flotte au-dessus des Laurentides où l'attire un fil invisible.

C'est ce qui m'est arrive hier soir. Juché sur la plus haute roche de la cime lévisienne, j'embrassais du regard toute la pourpre du ciel et la moire rosée du fleuve, tranchées d'une bande mauve où s'amoncelaient les ombres du soir.

Je contemplais en silence, fixant tour à tour le fleuve où se miraient quelques voiles indolentes, et le ciel égayé d'un papillon humain qui folâtrait autour du ballon fantastique. Des glissements d'hirondelles me frôlaient au passage. Je note ces détails, car ce sont les derniers dont 11931

il me souvienne, avant le rêve merveilleux que je vais raconter.

En fermant les yeux, j'aperçus les rampes du mont d'Or toutes noires d'une foule qui montait en silence. Mon premier mouvement fut d'abandonner le rocher où je trônais, pour chercher un coin retiré oii je pourrais voir sans être vu. Un taillis de cèdres me servit à souhait. De cette cachette, je pus à loisir examiner, détailler la troupe qui s'avançait en bataillons serrés.

Il y avait là de tout jeunes gens, presque des enfants, et des vieillards à longue barbe blanche ; des têtes saupoudrées de neige ondulaient à côté de blondes chevelures que dorait le soleil couchant. Malgré l'uniformité du costume noir, la diversité des races et des caractères s'accusait à l'évidence. Le Français au pas vif, à l'oeil ardent, coudoyait l'Anglais mesuré jusque dans son sourire. L'Irlandais svelte, élancé, marquait le pas avec les joyeux fds de la Gaule canadienne. Tous ne formaient qu'une famille autour du chef, vieillard à blanche couronne, aux traits empreints d'une jjrofonde bonté, confondu parmi les siens, qui l'appelaient "mon père". Les plus robustes — ceux qui semblaient les chefs de groupes — soutenaient au besoin un adolescent fatigué, un infirme claudicant, un ancien cassé par l'âge ou la longue ascension.

Quand tous eurent atteint le sommet du mont, le chef à blanche couronne se détacha du rang et, du haut du rocher que je venais de déserter, longuement, avec émotion, il harangua sa troupe recueillie, silencieuse. Il parla de travaux pénibles, de dévouement, de sacrifices. . . du bien à faire, du mal à combattre. . . de soufifrances passagères, d'éternelles récompenses. . . Puis, une feuille à la main, solennellement, il indiqua à chacun un poste de combat.

Pendant (ju'il parlait, l'émotion qui faisait vibrer sa voix se communiquait à cette foule recueillie ; un frisson de juvénile ardeur, de mâle enthousiasme courait les rangs. A la proclamation finale, il y eut bien quelques tressaillements de surprise, quelques i)leurs furtifs: ces défaillances momentanées se noyèrent bientôt dans l'immense cri poussé par des centaines de poitrines: "Dieu le veut! En avant!"

Je m'éveillai à ce cri. et je me retrouvai sur ma roche, au sommet du mont d'Or. Le ballon rouge avait disparu, les Laurentides fuyaient devant la nuit. Déjà, l'ombre rampait de la plaine vers les cimes. La tête pleine de cette vision grandiose, je descendis lentement, par le sentier des vaches, émerveillé d'un rêve frôlant de si près la réalité.

Voix d* Automne

OCTOBRE a flétri notre mont, semant aux quatre vents du ciel les feuilles rougies de nos érables. Courbé sous l'averse, l'œil terne, le geste las, un égoutier, de son large balai, pousse devant lui ces lambeaux de gloire arrachés sans merci, souillés, perdus dans l'ordure du ruisseau.

Arbres géants, orgueil de nos cimes, qu'avezvous fait de votre sève? Et vous, vaniteuses fleurs, joie de nos parcs, oubliez-vous si tôt les gloires du printemps?

"C'est la loi !" hurle en passant la rafale qui vous emporte. Et mon esprit, se recueillant dans la pénombre d'un après-midi voilé, — comme en prodigue ce triste automne — à regret soupire : "C'est la loi. . ."

Loi inexorable, elle enveloppe la création, plantes et vivants, d'un immense crêpe de deuil. La bise qui détache la feuille agonisante s'en va heurter de l'aile la fenêtre d'un moribond. Ces pluies de novembre, qui ravinent la montagne et glacent l'herbe flétrie, que de douloureux sillons [196]

elles creuseront aux joues exsangues des vieillards et des veuves !

Fleurs, feuilles d'automne qui. l'aile brisée, vous abattez sans espoir contre un sol boueux, je vous pleure et vous plains : la tombe va vous absorber tout entières. Le lit où, déjà, se prépare votre lente destruction, c'est aussi le foyer d'où surgira une vie nouvelle. D'autres printemps verront éclore d'autres bourgeons; mais votre printemps ne reviendra plus. . . Je vous plains et vous pleure : votre printemps fut un peu le mien.

Que dis-je? Cette jeunesse qui m'échappe ne serait qu'un beau rêve? Ces vingt ans qui s'éloignent ne m'appartiennent plus? Mon cœur ne battrait que pour se dissoudre au tombeau?

Non. La cendre de la feuille ne se mêlera pas à la poussière humaine. Pour l'homme intelligent, tourmenté par un immense désir de bonheur, la tombe est un gouffre où l'âme ne saurait descendre. Il sent dans tout son être un sursaut de révolte à la pensée de l'anéantissement. Voyageur inquiet, il a son but dans l'au-delà, dans l'éternité où s'enregistrent à chaque instant les échos de la route. Voyageur haletant, les eaux terrestres dont il s'abreuve ne font qu'augmenter la soif de bonheur qui le consume. C'est plus loin.

c'est plus haut qu'il lui faut chercher les sources vives de la vraie joie, du parfait amour. Dieu seul peut combler le vide de son cœur, renouveler sa jeunesse, raviver la flammé de ses vingt ans.

C'est dans ce désir immense de bonheur, et dans l'impuissance des créatures à le lui donner, que se trouve le secret de l'inconstance qui agite sa vie. Inconstance de pensées, de sentiments, d'affections ; inconstance des joies, des désirs, des regrets ; inconstance tourmentée ou légère, menaçante ou consolée, dont les saisons fuyantes et les nuages d'automne ramènent sans trêve la fidèle image.

Sur un calendrier

JE l'ai brûlé sans une larme, |e l'ai brûlé comme un bourreau Que nulle pitié ne désarme, Mon vieux calendrier pâlot.

Voyez : Son ruban clair orange, Un peu terni par les longs mois, Frissonne, du bout de sa frange, Sous l'haleine du feu sournois.

Un moment encor, je regarde Ces jours à jamais parcourus.

Le rêve me tient. Je m'attarde A rappeler les disparus. . .

Vain espoir, rêve chimérique:

Le passé, sourd à mon appel.

Se tait. Un silence tragifiue Marque cet instant solennel.

Sur le brasier aux lueurs fauves, Je te suspends, f rêle, carton. . .

N'espère plus que je te sauve ; Pour toi, ni pitié ni pardon!

Le condamné voudrait se plaindre:

Il se tord et gémit tout bas.

Indifférent, je l'entends geindre : Que m'importe son dur trépas?

Soudain, la flamme insatiable \^ient me léclier le bout des doigts.

Elle monte, la misérable, Et se faufile en tapinois.

Mon doigt faiblit, mon cœur se serre Je sacrifie un innocent.

Un conseiller toujours sincère, L'ami fidèle et com])laisant.

"Que t'ai-je fait", semble-t-il dire, "Pour mériter si triste sort?

"Pourquoi faut-il qu'un tel martyre "Prélude à ma funeste mort?

"Naguère, aux jours de ma jeunesse, "Comme toi, je crus au bonheur. . .

"Illusion! Dans ma détresse, "L'homme ingrat me refuse un pleur'

"Ton tour viendra, bourreau farouche "I.a nuit couvrira ton regard ; "Ta voix s'éteindra sur ta bouche, "Dans les angoisses du départ !"

Il dit. mais la flamme l'arrête Qui dévore les mois, les jours, Puis se repose, satisfaite :

Un an s'efface pour toujours. . .

Et moi, devant les étincelles Qui se poursuivent dans leur vol.

Et les cendres qui s'amoncellent, Je songe au jilaisir court et fol.

Je songe à cette chair fragile Battue en brèche par les ans, Où saigne lui creur, vivante argile.

Où veille une âme aux fîers élans.

]\Ion Dieu ! s'il faut que la poussière Consume un jour ce vil manteau.

Que l'âme, éprise de lumière, Monte s'épanouir, là-haut !

Voici revenir les chimères:

Sur mon panneau tristement veut, Douze autres feuilles mensongères Vantent les attraits de l'an neuf. . .

adh

remier adieu

. . . Dans ma quinzième année, Enfant, j'entrais alors; mais les jours et les ans Ont passé sans ternir ces souvenirs d'enfants.

Auguste Brizel'x.

AU fond d'un coffret que j'exhume de sa cachette, une tresse de fleuve odorante, quelques fleurs séchées m'apparaissent.

D'où ces roses ternies? Quels souvenirs s'échappent avec le parfum persistant de cette tresse? — Ce parfum, ces fleurs respirent pour moi les printemps lointains; aussi, je les salue avec respect, comme des reliques. Puis, les yeux clos, je remue comme un amas de feuilles mortes des souvenirs de prime jeunesse ensevelis dans ma mémoire. . .

Août déclinait, et avec lui les dernières vacances sous le toit ancestral. Encore quelques jours, [203]

et la vieille maison recueillerait mon adieu. On me l'avait dit en outre : mon premier retour la verrait solitaire, délaissée pour une jeune rivale plus moderne, en train de terminer sa toilette.

On me l'avait dit, mais je n'osais y penser. A la mélancolie d'une rupture déjà profonde avec le passé, fallait-il mêler l'amertume de l'irréparable? Pour ménager mon courage, je fuyais cette pensée attristante. J'essayais de m'en distraire, d'oublier. Mais mon ciel restait voilé. L'orage, sourdement, s'amoncelait dans mon cœur de quinze ans.

Il éclata, certain soir apaisé, soir doux et mélancolique, cher aux habitués des plages, aux fîls de l'océan. Soir intime, où l'âme, la plaine, le flot se recherchent, s'harmonisent dans un mystérieux accord ; soir qui venait clore une de ces journées que l'on redoute de voir finir, parce qu'on ne sait pas si on retrouvera le lendemain la pareille.

J'avais suivi des yeux la fuite précipitée du soleil derrière les monts où chantait le Grand Ruisseau. Sur les cimes, dans les gorges, l'astre caché versait encore une pluie de lumière. Ses rayons violets irisaient les flancs rugueux du cap Noir. Longuement, je contemplai son agonie.

songeant que le lendemain il se coucherait sans moi. Ses derniers reflets éteints, il se fit dans mon âme comme un lourd silence. La pensée de l'irrévocable adieu, de cette brisure nécessaire dans ma vie, m'étreignait le cœur. Les yeux rivés sur les monts violacés, je ne voyais plus que des ombres : ombres de la nuit qui rami)e vers les cimes, ombres de mon enfance à la veille de m'échapper sans retour.

Je m'assis sur l'herbe tiède, près de la vieille maison grise, à la coiffe de bardeaux défraîchie, dont les quatre fenêtres de pignon, ouvertes sur le jardin, aspiraient largement la brise de la mer. De la cuisine m'arrivaient les bruits du ménage du soir. Bruits connus des grands vaisseaux de lait chaud que l'on coule, de l'écrémeuse qui fonctionne, des instruments que l'on serre. J'aurais dû être là, moi aussi. ]iréparant le bois d'allumage ou portant au.x chevaux harassés quelques seaux d'eau fraiche. Mais ce soir n'était pas du tout comme les autres soirs.

Non! Accoudé au gazon, j'habitais déjà un autre coin du monde. Devant moi se prolongeait la mer immense, comme les rêves de l'enfant qui entrevoit la vie. Au clapotis monotone de la vague sur les galets répondait, par intervalles, le gémissement des hirondelles nichées sous le toit.

Quand le cœur est à vif, les moindres détails prennent de l'importance. Ce timide bonsoir de l'oiseau qui s'endort, mêlé à la plainte des flots, me parut l'adieu suprême de mes amitiés d'enfance. L'heure était venue pour moi de déserter le nid, d'essayer à mon tour mes frêles ailes.

Du large montait encore, par rafales, la brise du soir. Une lune sanglante striait les nuages, ouvrant sur la mer une avenue infinie, pailletée de reflets onduleux. Suspendue à la nuit par un fil invisible, une chauve-souris oscillait en mesure au-dessus de ma tête. Dans la maison, tout bruit avait cessé. Là encore, on pensait au lendemain, on priait peut-être pour l'enfant qui s'arrache au passé, qui s'éloigne vers l'inconnu.

Soudain, une voix familière vint me tirer de ma rêverie: "Oii est-il?" A cet appel de ma mère, éloquent de tendresse, je sentis une émotion plus grande encore m'envahir. J'entrevis de longues années d'éloignement, pendant lesquelles la sollicitude maternelle ne me suivrait plus que de loin. Comme un cristal trop violemment heurté, mon cœur se brisa: je pleurai sans contrainte.

Je pleurai tant de bonheurs qu'on ne recommence pas ; mon enfance expirante, et cette fraîcheur d'âme qui rend les sensations pareilles à des fruits cueillis sur Ici br^^nche et savourés sous

l'arbre, dans la rosée du matin ; cette vieille maison agonisante, elle aussi, dont j'allais si tôt fermer derrière moi la porte, comme on tourne la dernière page d'un livre qu'on ne relira plus

jamais.

Quand je rentrai, personne ne me fit de questions, et je m'aperçus que ma mère essuyait une larme. Autour de la lampe, des phalènes tournoyaient, affolées. On récita le chapelet, la prière, et le silence se fit. J'avais déjà beaucoup plus que quinze ans.

Le lendemain, il pleuvait. Au moment du départ, j'eus le courage — ou la lâcheté — de ne pas paraître ému. Avant de monter en voiture, à côté de mes parents, je cueillis au jardin quelques roses tardives que je déposai dans un coffret, à côté d'une tresse de flouve odorante arrangée à la façon de nos grand'mères.

Bientôt après, à travers des ridcau.x de pluie, une vision fugace effleurait mes yeux brouillés: une vieille maison grise, à la coiffe de bardeaux défraîchie, où se prolongeaient des gestes d'adieu ; puis, les grands monts embrumés qui fuient ; puis, la mer qui déferle et s'éloigne, sous le deuil des nuages, berçant d'un rythme grave son éternelle romance.

Comme des flocons de laine aux buissons des haies, des parcelles de mon âme gisaient là-bas, dispersées, captives.

Quatre ans plus tard, je touchais pour quelques jours au pays natal. De loin, je cherchai du regard la vieille maison abandonnée: je la saluai avant son heureuse rivale. Désolée, ouverte à tous les vents, la pauvre aveugle me reconnut pourtant. Je le compris aux soupirs de la brise, qui lui prêtait sa voix pour me parler du passé.

Désormais elle n'existe que comme relique. Le soir n'y ramène plus les bruits du ménage. Ses nids d'hirondelles sont déserts. Les planchers sont disjoints, et partout, sur les murs, aux angles des solives, les araignées ont mis leurs scellés soyeux et redoutables.

La pelouse, le jardin, sont devenus prairie verdoyante. Au pied des lilas, des cerisiers, des pruniers, jusque parmi les épines des rosiers et les larmes vermeilles des cociirs-saigiiants, une puissante végétation a surgi. Sur le sol témoin de nos rondes enfantines, des blés opulents balancent leurs lourds épis, mêlant leur arôme aux parfums des fleurs nouvelles. Mais ni ces blés

ni ces fleurs ne me feront jamais oublier quelques roses séchces, une tresse de flouve odorante que je replace soigneusement au fond de leur coffret. . . Car en exhumant ces reliques je vous vois apparaître,

O soirs, ô douces veillées, Dont les images mouillées Flottent dans l'eau de mes veux.

TAÏiLE DES MATIERES

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