SCENE IV PAUL, JACQUES
PAUL
Comment, c'est toi ? Je te croyais aux Indes.
JACQUES
Je ne m'y suis pas fixé.
PAUL
Tu vas bien ?
JACQUES
Comme tu vois. Et toi ?
Comme tu vois. Content de ton voyage?
JACQUES
Admirable, mon cher! Des paysages! Des forêts î des temples ! des Indiens ! des tigres ! des Anglais! une chaleur! L'huile bout sur la toile ! Ci fait des modelés !...
PAUL
Ce doit faire plutôt des fondus !
JACQUES
Tu verras ça au salon. El l'oncle? il va?
PAUL
Il va, il court, il vole.
JACQUES
II fait de l'aéroplane?
PAUL
Mieux. Il vole sur les ailes du génie!
JACQUES
Ça lui a poussé depuis mon départ?
PAUL
Oh ! depuis, il a fait du chemin. Il est à présent le cygne, l'aigle, le gypaète de Seineport.
Il était temps pour lui de se mettre en route. Il n'est pas jeune.
PAUL
Oh ! à peine soixante ans, aujourd'hui. Tu arrives pour sa fête.
JACQUES
Je suis le houquet. Alors, il est content?
PAUL
Juge s*il y a de quoi. Depuis ton départ, compte avec moi : primo, il est officier d'académie!
JACQUES
Mazette !
PAUL
Secundo : auteur d'une traduction d'Horace.
JACQUES
Ah î oui ! Celle qui dort depuis vingt-cinq ans dans son tiroir 1
PAUL
Pas dans le tiroir ! Edité ! Publié ! Mis en vente !
JACQUES
Mis en vente ! On n'a pas dû en vendre un exemplaire I
PAUL
Epuisé ! Les deux premières éditions épuisées I
J'ai vu l'Himalaya, mais ça m'a moins étonné que ce que tu me racontes là.
PAUL
Tiens-toi : nous avons eu un prix à l'Académie.
JACQUES
L'académie de billard ?
PAUL
L'Académie Française, la seule.
JACQUES
Fichtre !
PAUL
Et aujourd'hui, pour sa fête, nous attendons la nouvelle de son élection... Académicien, avec un habit à palmes vertes et une épée de combat !
JACQUES
Ah çà ! parce que je reviens de Chandernagor, il faudrait voir tout de même à ne pas t'offrir ma tète I
PAUL
C'est l'auguste vérité.
JACQUES
Alors explique.
Ce scepticisme est injurieux pour les mérites de notre oncle.
JACQUES
C'est le meilleur des hommes, c'est eutendu. Mais de là à l'Académie !
PAUL
Il n'y a qu'un fauteuil ! (Plus has.) Ecoute, il faut que tu sois dans le secret, d'autant plus que tu arrives à pic pour prendre ton rôle. Tu es un neveu bûr?
JACQUES
Comme la musique de Debussy.
PAUL
Tu aimes ton oncle ?
JACQUES
Comme les primitifs.
PAUL
Tu ne me trahiras pas. Tous ces succès de mon oncle, ce sont des nouvelles de mon invention .
JACQUES
Et il les a crues ?
PAUL
Toutes cuites.
Et pourquoi le berner ainsi ?
PAUL
Le temps est si long, il faut bien s'occuper; et puis, :e que j'en fais, c'est pour lui être agréable. Il jubiie. ^ue veux-tu de plus? Ça lui fait tant de plaisir.
JACQUES
Et cela te coûte si peu.
PAUL
Rien du tout.
JACQUES
Mais quand il saura la vérité ?
PAUL
Il ne la saura jamais.
JACQUES
Cela me parait difficile.
PAUL
Tout est machiré, tu peux t'en rapporter à moi. ^^■-'cret de l'Armada, du Masque de Fer ou de
Louis XVII sont plus pénétrables que le mien. Tu prévenu. Flatte sa manie et ne fais pas d'impairs.
JACQUES
Mais les deux éditions épuisées ?
Des petites éditions de 300 exemplaires chacui J'ai tout acheté.
JACQUES
Où as-tu logé tout cela ?
PAUL
Chez un bouquiniste de mes amis.
JACQUES
Mais il a fallu payer.
PAUL
Bah ! ce sera porté sur la succession. Mais tu t'c cupes des contingences. Il s'agit bien de ça. Je nom aujourd'hui notre oncle Membre de l'Académie Fr çâise. J'avais besoin d'un représentant du parti ducs- Te voilà. C'est parfait. A propos, as-tu des c tes de visite ?
JACQUES, tirant son portefeuille
Oui, quelques-unes.
PAUL
Pas des tiennes. Des cartes de gens connus.
Merci. Très peu.
JACQUES
Il faut en trouver. Nous passerons à l'usine Vernon, qui fournit la grande miison de gravure Stella, de Paris. Ils font les cartes de toutes les notoriétés. Il nous en faudra. Bigre! Attention. J'enteods l'immortel qui s'avance.