‹ Coquins de neveux; comédie en un acteChapitre 4 sur 15 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

M. PRUNIER DES REINETTES {il a de grosses palmes violettes à la boutonnière), PAUL, JACQUES.

PAUL

Ah! mon oncle, la bonne nouvelle! Jacques est là.

M. PRUNIER

Quel Jacques?

PAUL

Jacques, votre neveu, qui était aux Indes.

M. PRUNIER

Ah ! le barbouilleur ! Bonjour, mon neveu. Tu as bruni. Le soleil des Indes peint au bitume, hein? il est de l'école de Carrière. Alors, toujours tes pinceaux? Cela se vend, tes images?

JACQUES

Cela commence, mon oncle. Je vous en ai apporté quelques-unes.

Merci, mon neveu, mais pas de place. Le moindre coin de mes murs appartient aux livres. Non sicut pictura poesis. Moi, je n'aime que les poètes.

JACQUES

Yous en êtes un autre.

M. PRUNIER

Vraiment, tu sais ?

JACQUES

Si je sais? J'ai demandé à cinq libraires votre fameuse traduction d'Horace. Introuvable, épuisé.

M. PRUNIER

Ce bon Jacques. Toujours gentil. Le portrait de ma première sœur !

JACQUES

Si un libraire avait encore un seul exemplaire, il le vendrait ce qu'il voudrait.

M. PRUNIER à Paul

Il faut lui donner un verre de Porto, avec des petits gâteaux. Quand on arrive des Indes..,

JACQUES

Merci. J'ai déjeuné en route.

Alors, tous les libraires connaissent ma traduction ?

PAUL

Ils tirent la langue pour en avoir une nouvelle édition. C'est tout naturel. D'ailleurs, j'ai écrit à l'éditeur.

^ JACQUES

Oui, elle est superbe.

M. PRUNIER

Tu la connais donc?

' JACQUES

J'ai eu la chance d>2 pouvoir la parcourir sur le guéridon du salon, chez le rajah de Kapurtala, ce parisien de Pamir.

M. PRUNIER

Kapurtala î Ce bon Jacques ! Tu fumes ? Un cigare ?

JACQUES

Non, merci.

M. PRUNIER

Et qu'est-ce qu'il disait, Kapastralala?

JACQUES

Il mettait le livre sur le guéiidon de son ?alon, c'est tout dire.

M. PRUNIER, montrant le livre sur le guéridon

Gomme ça ! je vois ça d'ici I Les grands dignitaires, les dames de laristocratie, feuillettent, lisent {il fait cê qu'il dit), regardent le nom de l'auteur, avec des : Pas mai, ça ! trèo bieu I très juste ! Oh î ce n'est pas pour me vanter, mais Horace, lui, peut se vapter de n'avoir jamais été traduit avec plus d'amour.

PAl'L

Et de talent, mon oncle, il faut le proclamer.

M. PRUNIER, avec condescendance Oui, c'est assez bien fait.

(Il lit au hasard.)

SATIRE III, livre I'

C'est le défaut commua des plus grands joueurs de flûte I

Entre amis, on ne peut jamais les décider

A chanter quand on les en prie, et puis, sans lutte.

Il n'est plus aucun moyen de les arrêter

Quand fts ont commencé. C'est à leiu- crier : Flûte 1

Quelle finesse I quelle observation !

PAUL

La traduction en quadruple le prix.

JACQUES

Traduttore, non traditore.

M. PRUNIER à Paul

Il est tout à fait gentil, et ce qui m'étonne, c'est

que, pour un peintre, il ne raisonne pas trop mal en littérature.

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