M. PRUNIER, PAUL, JACQUES, LE SUBSTITUT, JEAN
JEAN
Monsieur, c'est M. le substitut du procureur de la République. (Exit.)
M. PRUNIER
Encore quelque présidence d'honneur qu'on vient m'offrir. Ah ! la gloire a ses revers. Bonjour, Monsieur le Substitut. Asseyez-vous donc. Si c'est encore quelque honneur que vous m'apportez au nom de nos 00 T[î patriotes, vraiment non, je ne puis accepter, tout mon temps est pris... Dites à nos concitoyens que j'apprécie hautement le cas qu'ils font de ma modeste personne...
JACQUES, à part Si modeste 1
M. PRUNIER
Mais je ne puis plus distraire aucun loisir de mes importants travaux. Non, vraiment, là, merci, vous m'obligerez en n'insistant point. Sat prata hiherunt !
Lr:: SUBSTITUT
Monsieur, je suis des premiers à saluer vos talents et je dresse dos aulel» à vos mérites. Mais il ne s'agit pas d'eux en ce moment Ils ne sont ni en cause ni en discussion. Quoique contiariété que j'en éprouve, j'accomplirai le devoir qui m'incombe de venir vous donner un avis officieux.
M. PRUNIER
Qu'est-ce, ouais ?
LE SUBSTITUT
Monsieur, vous avez été vu, dimanche dernier, vous promenant autour du kiosque de musique où notre fanfare communale donne ses réputés concerts.
M. PÏUJNIER
Oui, eh bien ?
PAUL
Est-ce un délit, monsieur, d'aimer la musique?
LE SUBSTITUT à Paill
Il y aurait absurdité, monsieur, à soutenir un pareil apophtegme. Non, il n'y a pas délit dans le fait d'écouter notre fanfare. {A Prunier.) Mais vous portiez, Monsieur, à votre boutonnière le ruban violet réservé aux officiers...
M. PRUNIER
Aux officiers? Sachez, monsieur, que je suis capitaine des canonrners sédentaires.
LE SUBSTITUT
Vous m'avez interrompu, je disais aux officiers d'académie.
Evidemment : les palmes, cela s'appelle les palmes.
JACQUES
Comme dans palmipèdes.
M. PRUNIER an Substitut.
Vous ne les avez pas encore ?
LE SUBSTITUT
Si, monsieur, mais je ne les porte pa9.
M. pPxUNiER à Paul Il est poseur.
LE SUBSTITUT
Tandis que vous les portez, et vous ne les avez pas.
M. PRUNIER
Cette facétie est mauvaise, monsieur.
LE SUBSTITUT
J'ai la pénible mission de vous aviser, de vous conseiller de ne plus porter ces insignes hors de la maison.
M. PRUNIER
Hors de la maison V
LE SUBSTITUT
Oui, dans la rue.
Dans la rue...
LE SUBSTITUT
Oui, seulement chez vous, pour vous amuser.
M. PRUNIER
Pour m'amuser ?
LE SUBSTITUT
Oui, comme en ce moment.
M. PRUNIER
Vous raillez !
LE SUBSTITUT
Autrement, vous vous attireriez des ennuis. Depuis la nouvelle loi sur le port des décorations, on ne peut plus badiner. On exige que le port du ruban violet soit justifié par un diplôme afférent. Avez-vous le diplôme ?
M. PRUNIER
Pas encore, il est quelquefois deux ans à venir.
LE SUBSTITUT
Il ne viendra pas.
M. PRUNIER
Mais j'ai le Journal Officiel.
LE SUBSTITUT
Justement. Il y a erreur.
Erreur ?
LE SUBSTITUT
L'Officiel porte H. Prunier.
M. PRUNIER
Oui, Henri Prunier.
LE SUBSTITUT
Non : Honoré Prunier.
M. PRUNIER
Le pharmacien ? le droguiste ?
LE SUBSTITUT
Vous l'avez dit.
M. PRUNIER
C'est sérieux ?
LE SUBSTITUT
C'est sérieux.
M. PRUNIER
Oh ! le sale gouvernement I Un apothicaire ! Ce
ti'est pas possible. Comppenez, monsieur, et comparez ! un pharmacien et un poète !
LE SUBSTITUT
Le pharmacien a une clientèle... qui vote, des clients électeurs, qu'il conseille.
JACQUES
Il leur dore la pilule.
M. PRUNIER, digne Je n'ai commerce... qu'avec les Muses.
LE SUrSTlTUT
Apolloû est sans voix pour un ministre.
M, PRUNIER
C'est quelque lapsus calami. Je vais rédiger ma réclamation au ministre.
LE SUBSTITUT
Avec tous mes respects, monsieur. (// sort./
(M. Prunier sort furieux.)