SCÈNE II
JOHNSON, CURTIS, LUCY, Mistress BRADLEY, KRAIG.
KRAIG, paraissant sur le seuil.
Pardon! je ne trouve personne pour m’annoncer!
LUCY
Cette Méala est à fouetter!...
CURTIS
Faut-il donner des ordres pour qu’on la fouette?
' JOHNSON
Entrez, monsieur Kraig! Mais qu’avez-vous? vous paraissez bouleversé.
kraig.
C’est qu’en effet j’apporte à ces dames une triste nouvelle.
LUCY
Parlez, monsieur!
KRAIG.
M. Gérard, que nous avions le droit de considérer commè une des colonnes du temple, a donné l’exemple d’un grand scandale; cette fille qu’il a fait élever secrètement en France est l’enfant d’une certaine Francilia, qui a été esclave sur sa plantation et qu’il m’a vendue à moi-méme il y a une quinzaine d années.
CURTIS, 1 part.
Morbleu !
LUCY, cachant son visage dans ses mains.
Ah ! pauvre Cora !
CURTIS, i part.
A la bonne heure donc! voilà un mot parti du cœur!
2fi
CORA 01! L’ESCLAVAGE
KRAIG.
Comment 1 vous la plaignez, mademoiselle? — une fille d esclave qui a surpris votre amitié en vous cachant son origine !
LUCY
Vous vous trompez, monsieur, elle l’ignorait.
JOHNSON
Avez-vous des preuves?
KRAIG.
A défaut d’état civil, j’ai fait légaliser des témoignages authentiques établissant que la petite fille envoyée en France par M. Gérard n’est autre que l’enfant de cette quarteronne.
MISTRESS BRADLEY
Et pourquoi prendre tant de soin d’ébruiter ce scandale, monsieur?
KRAIG.
Parce qu’il y va des intérêts les plus sacrés, madame! — D’après les termes de la loi, la situation de l’enfant dérive de celle de la mère, et cette Cora est esclave! — Où irons-nous si nous laissons enfreindre les mesures restrictives que nous avons apportées au droit de propriété pour nous défendre contre nos propres faiblesses !... Je ne veux certes pas appeler sur M. Gérard les rigueurs de la loi, qui interdit d’apprendre à lire ou à écrire à un esclave (1), mais il importe de venger l’outrage fait à tous les bons citoyens, fait à miss Johnson elle-même, en le signalant à l’indignation publique.
CURTJS.
A la bonne heure, monsieur, voilà parler! Au nom de tous les planteurs du Sud, je vous remercie de défendre avec cette fermeté les principes sur lesquels reposent notre présent et notre avenir! Oui, mesdames, M. Kraig a raison ! 11 est homme de loi en même temps que planteur! et il a louché au cœur de la question! — Qu’un père vende ses enfants de sang mêlé, que ses fils demeurent ses esclaves, ou que ses filles même éveillent dans son cœur d’autres sentiments que les sentiments
{ >aternels, il n’y a rien à dire (2)1... Mais qu’il ait l’audace de es reconnaître, de les aimer!... voilà un scandale dont rien n’approche, un attentat au droit de propriété, un crime qui ne mérite pas de pardon !...
(1) Ampère. — Ilildreth.
(2) Ilildreth.