ACTE DEUXIÈME
Hélas! non! digne monsieur Kraig, les dollars se sont noyés dans le wiskey! et quant aux ours, c’est décidément un méchant gibier qui a failli dix fois. prendre ma peau pour m’empécher de prendre la sienne! Ours et Apaches, j’ai tout envoyé au diable!... et me voilà!
KRAIG.
Croyez, mon cher Bill, que je suis ravi de vous voir sain et sauf. Mais quels sont vos projets? qu’attendez-vous de moi?...
BILL, s'étendant sur un fauteuil.
Je ne vous cacherai pas, monsieur Kraig, que la vie vagabonde et misérable que j’ai menée depuis un an a surexcité tous mes appétits; j’ai besoin de civilisation, de luxe et de belles manières! J’ai soif de julep à l’ananas! Je soupire après des Vénus moins rouges que les demoiselles apachesl Je veux goûter les délices d’une vie régulière et tranquille.
KRAIG.
Vous, un homme du Kentucki? — Allons donc, Bill! vous n’v pensez pas ! Cette vie-là pèserait, au bout de deux jours, à votre nature active et énergique! — Ce qu’il vous faut, c’est le danger, la tempête, la lutte avec les éléments ou les bêtes fauves !
BILL
Oui, oui, oui! — J’ai eu l’honneur de vous dire mon sentiment à l’égard des bêtes fauves, monsieur Kraig! Quant à la tempête et aux éléments, comme vous dites, j’avoue que tout à l’heure, en voyant se balancer gracieusement, le long des quais , la coque svelte et légère de mon ancien brick , la Mouette, qui dix fois m’a fidèlement ramené, avec ma cargaison, des côtes de Guinée, je n’ai pu me défendre d’un sehtiment de regret pour mon ancien métier.
KRAIG.
Eh bien! La traite a beau être abolie, nous n’en avons pas moins reçu depuis quatre ans soixante-dix mille nègres (I ) ! Cherchez un armateur et reprenez la mer!
BILL
Permettez!... la grande vergue que j’ai aperçue en promenant mes yeux de la coque au gréement m’a fait faire une réflexion : c'est qu’il ne s’en était pas fallu de deux doigts que je n’y fusse pendu à mon dernier voyage!..
(1) Malespine.
CORA OU L’ESCLAVAGE
KRAIG.
Oht dame! mon cher Bill, si vous ne voulez rien risquer!...
BILL
Cela dépend des risques, monsieur Kraig !... J’ai risqué d’être pendu comme négrier, el dévoré comme chasseur! Ne pourrais-je prétendre à obtenir sur quelque plantation un emploi de commandeur, où je n’aurais d’autre risque à courir que de me tromper quelquefois d’épaules en allongeant un coup de fouet?
Est-ce là ce que vous désirez? Que ne le disiez-vous tout de suite ? Je me charge de vous placer...
BILL, se lésant.
Quand je le disais, morbleu ! que vous ne demandiez qu’à me rendre service ! On connait son Kraig, que diable !... Seulement...
KRAIG.
Quoi?...
BILL
Cet emploi pouvant se faire attendre, et le cher Bill n’ayant vraiment pas de quoi se présenter dans le monde, M. Kraig mertra le comble à ses bontés en lui avançant un millier de dollars !
KRAIG, avec effroi.
Un millier de dollars!...
BILL
Vous ne les avez pas, peut-être?
KRAIG.
Mais, monsieur, un millier de dollars...
BILL
Ne sont pas une affaire pour un homme qui en a reçu cent fois autant de M. de Marsay !
KRAIG.
Au nom du ciel, Bill, taisez-vous!...
BILL
Le ciel n’a rien à voir là dedans, monsieur Kraig! Vous le rappelez-vous, ce pauvre de Marsay, frappé à mort et étendu sur son lit de douleur? Tous les détails de cette scène me sont restés présents à la mémoire. Le médecin n’était pas arrivé ; nous étions seuls! Je vois encore le moribond recevant de vos mains certaine quittance et la glissant sous son oreiller...