‹ Cora ou L'esclavage drame en cinq actes et sept tableauxChapitre 3 sur 96 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

* GEORGES

H est vrai, monsieur, mais il ne s’ensuit pas qu’il me soit interdit de mettre mes machines au service de mes idées. — Accuserez-vous l’inventeur de nos moissonneuses d’étre l’ennemi du laboureur? — Eh bien! ce qu’on fait ici pour le blé, ne peut-on le faire chez vous pour l’abattage de la canne? — Ne peut-on surtout recourir a la vapeur pour ce travail surhumain de la roulaison qui impose à vos esclaves un labeur de seize à dix-huit heures par jour(l) ! C’est cette question que je veux aller étudier en Amérique avant deux mois. — Si je réussis, j’aurai victorieusement réfuté la principale objection des planteurs, et le travail esclave n’aura plus de raison d’être.

Je le souhaite; mais si vous venez dans les États du Sud, je ne vous conseille pas d’y présenter vos machines sous le couvert de vos théories, car elles n’y feraient pas fortune. L’esclavage est l’arche sainte à laquelle il ne faut pas toucher, et votre irrévérence vous exposerait fort à être pendu, ou brûlé, ou l’un et l’autre, selon l’enthousiasme de vos auditeurs.

GEORGES

C’est-à-dire que la discussion même est interdite dans un pays qui se vante de posséder toutes les libertés ?

CURTIS

Et quel est le pays où les libertés n’aient pour limites les intérêts? — Aux Etats-Unis d’ailleurs, c’est une question de latitude; — la liberté du Virginien n’est pas celle du Yankee, qui n’est pas celle duWest-man, le hardi défricheur de l’Ouest. — Nos libertés, monsieur Ressières! on voit bien que vous ne les connaissez pas! — Au Kentucki, nous allons à -l’église le mousquet sur l’épaule, et nous échangeons des coups de fusil pour une question de dogme! Trente-six religions pour un seul ragoût! comme disait M. deTallevrand : N’est-ce pas la liberté de conscience dans toute sa plénitude? — Dans la vallée du Mississipi, treize cent quatre-vingt-dix bateaux sautent en l’air dans la seule année de 1851 (2) : N’est-ce pas la liberté d’aller et de venir avec toutes ses conséquences? — Notre démocratie ne peut souffrir aucun gouvernement et s’enorgueillit de n’avoir

F ias de police; m’objecterez-vous que le vol et l’assassinat vont eur train, et n’est-ce pas le dernier mot de la liberté individuelle? Car, ne l'oubliez pas, avant tout l’Américain est libre,

(1) Ampère, Promenade en Amérique.

(2) Idem.

6 CORA OU L’ESCLAVAGE

libre de ne pas fumer dans les rues de Philadelphie le dimanche, ni danscelles de Boston aucun jour de la semaine (1); libre de s’affilier à des sociétés de tempérance qui dans leur horreur de l’alcool voudraient forcer le reste de l’Amérique à ne plus boire un verre d’eau rougie; libre de calomnier ses contradicteurs en plein journal et de leur casser la tête d’un coup de revolver pour dernière raison! libre dans le Nord d’épouser des quakeresses qui feront par décence entourer de pantalons les pieds de leurs pianos et ne contracteront mariage qu’à des conditions que je ne puis vous dire (2) ; libre dans le Sud d’avoir sous le .toit conjugal un harem d’odalisques plus ou moins bistrées pour fournir à ses plantations une population d’esclaves dont il sera le père; libre partout enfin de faire dix fois banqueroute et d’édifier sur celte base honorable sa fortune et sa considération. — Voilà quelques-unes de nos libertés, mon cher monsieur, sans parler de beaucoup d’autres, et comme il pourrait vous arriver d’en médire, je vous engage, en ami, à ne • pas mettre le pied dans le Nouveau Monde sans vous munir d’un bowie-knifo et d’un revolver, car, bouillant comme vous êtes, je crains fort que vous n’ayez occasion de vous en servir au bout d’une demi-heure de conversation. — Qu’avez-vous? — Vous paraissez stupéfait.

GEORGES

Je vous avoue, mon cher monsieur Curtis, que ie ne m’attendais pas à trouver ce langage dans la bouche a’un Américain.

CÜRTIS.

Vous oubliez que je ne suis qu’un Américain de contrebande, élevé en France, et jeté tout imbu encore des idées européennes dans un milieu social qui a dû me causer bien des étonnements. Qui vous dit d’ailleurs que je n’y mets pas un peu de coquetterie, et que je n’exagère pas à dessein les couleurs dans l’espoir que le portrait fera valoir l’original? — Ma véritable pensée, si vous voulez la connaître, c’est que de ce chaos il sortira un monde! Quoi qu’il en soit, souvenez-vous, puisque vous devez venir dans notre pays, que j’y retourne moi-méme dans quelques jours avec ma tante et ma cousine, et que nous serons heureux de vous y recevoir; si par malheur vous trouvez le portrait trop ressemblant, nous vous prouverons du moins que l’hospitalité est une vertu tout américaine.

1) X. Kyma.

2) Idem. '

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