‹ Cora ou L'esclavage drame en cinq actes et sept tableauxChapitre 2 sur 96 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

pour traiter en amie celle qui serait là-bas sa femme de chambre. Vous ne savez pas combien est puissant dans les états à esclaves, et surtout dans la Louisiane, le préjugé de la couleur.

GEORGES

Je le sais et je le déplore; car sans parler de l’esclavage, sans discuter si l’infériorité du nègre le voue éternellement à la servitude, il est certain que le mulâtre est énergique et intelligent, et il est horrible de penser que cet odieux préjugé de la peau condamne à une abjection irrémédiable des hommes qui pourraient servir glorieusement leur pays, des femmes qui mériteraient, comme celles-ci, d’y être traitées en reines!

curtis. *

Oh! oh! comme vous prenez feu sur ce sujet!... Je croyais que vous autres Français vous ne préliez qu’une médiocre attention à ce qui se passait de l’autre côté de l’Océan.

GEORGES

Et qu’importe que l’Océan nous sépare 1 Toute l’humanité n’est-elle pas solidaire? Je ne suppose pas que la pitié ou l’indignation doive se mesurer au degré ae latitude ou de longitude ! C’est à ce sentiment presque unanime, je le dis à l’honneur du vieux monde, qu’il faut attribuer l’immense popularité de l'Oncle Tom en Europe; pour moi, je n’y vois pas le succès d’un roman, mais celui d’une idée. L’esclavage est une question jugée! s’écrient les égoïstes en se bouchant les oreilles; oui, jugée dans les desseins de la Providence ! mais c’est à tous les gens de cœur de hâter l’exécution de ses arrêts! Un cri de réprobation doit répondre au dernier sanglot du dernier esclave, et tant qu’une pierre restera debout de l’abominable édifice, le plus humble coup de pioche ne sera pas inutile. Au surplus, le silence des hommes se ferait en vain le complice d’une institution destinée fatalement à mourir; car c’est le propre de certaines idées que seules, malgré toutes les entraves, en dépit de tous les intérêts et de toutes les passions, contre les efforts même de ceux qui devront en profiter, appuyées seulement sur quelques apôtres; c’est le propre des idées, dis-je, qu'elles marchent vers leur accomplissement, sans défaillance, sans relâche, sans que rien les détourne, sans que rien les étouffe, frayant leur chemin à travers les obstacles, comme de vastes fleuves auxquels on oppose en vain des barrages, et qui les ébranlent, et qui les renversent, et qui deviennent torrents, et qui s’élancent plus impétueux vers un but déterminé, in-

CORA OC L’ESCLAVAGE

faillible et fatal!... Et, frappée de démence toute l’humanité, si elle voulait faire remonter ce fleuve ou cette idée à leur source; car celte idée ou ce fleuve emporterait toute l’humanité I

CCRTIS.

Mon cher monsieur Bessières, si vous avez cru provoquer une contradiction, vous avez fait fausse route 1 Voilà quinze ans que je suis l’associé de mon cousin Johnson, planteur et propriétaire d’esclaves, et voilà quinze ans que je défends contre lui les principes que vous proclamez. Il est vrai que nous partageons les bénéfices, ce qui ôte beaucoup de force à mes arguments. Que voulez-vous! l’égoïsme humain est plein de ces contradictions; si la grande majorité des planteurs entend, comme Johnson, justifier la pratique par la théorie, il en est quelquesuns, comme moi, chez qui la théorie ne peut se mettre d’accord avec la pratique. L’habitude prise, la routine, et par-dessus tout la nécessité, nous font les complices d’un mal auquel nous ne voyons plus de remède; en d’autres termes, nous avons été élevés à nous vêtir de cotonnade, à fumer des puros, à boire du café et à manger des confitures; et, pour alléger un

S eu notre conscience, nous nous bornons à gémir comme Canide devant un vieux nègre estropié, sans avoir le courage de nous priver de sucre, de café, de tabac ni de coton. J’ajoute qu’à ce point de vue le vieux monde a largement sa part de complicité dans le crime, et qu’il ne peut nous opposer qu’un véritable ennemi de l’esclavage, qui est la betterave.

Soit! j’en conclurai que la canne à sucre est la vraie cause du mal et que c’est à elfe qu’il faut s’en prendre; car elle seule ne peut se passer du travail esclave.

CCRTIS) souriant.

Prétendez-vous faire disparaître la canne de la surface du globe?

GEORGES

Non; mais perfectionner les procédés, diminuer les frais de production, recourir à l’emploi des machines !

CCRTIS.

Ah! ah! vous êtes orfèvre, monsieur Josse! Ma tante ne m’at-elle pas dit que vous sortiez de l’école et que vous aviez renoncé aux carrières officielles pour vous faire ingénieur civil?

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