THEODORE
V '« DE BUSSIERRK.
Il y a longues années, je me trouvais à la campagne avec quelques amis, dans un coin charmant de TAlsace, au moment le plus fleuri de la belle saison, chez un homme qui nousolïraitàtous la plus aimable hospitalité. On le nommait Théodore de Bussierre. Il avait l'àme pieuse, le cœur très-doux, l'intelligence vive et ornée ; il était heureux. Après d'assez dures traverses, solidement établi sur sa terre, sans ambition, sans ennemis,
cher à quiconque l'approchait, il s'occupait uniquement de faire du bien. Il écrivait des livres auxquels il souhaitait plutôt d'être utiles qu'applaudis ; il visitait les pauvres, consolait les affligés, soignait les nfialades, rendait à Dieu et aux hommes ce qu'il leur devait. Sa vertu, aussi humble qu'active, dissimulait ses côtés austères, et son esprit sage et brillant étincelaitde bonne gaieté comme son âme juste surabondait de bonne joie.
Ses hôtes se laissaient aisément amener à son humeur. Ils étaient jeunes, les uns dans une situation faite, les autres sachant leur chemin et le voulant suivre. Nul grave souci privé ne troublait aucun d'entre eux, et il n'existait pas en ce temps-là de grave souci public. On eut quelques moments, sous Louis-Philippe, où pourvu qu'on n'y
lit
regardât pas de trop près, il sembla que la société pouvait se rasseoir. Pour ma part, j'étais dans une verve de foi qui s'étendait jusqu'aux hommes. Je croyais à leur sincérité générale ; je me persuadais qu'ils clierchaienl tous la vérité, et qu'ils n'étaient divisés que par des malentendus où la discussion porterait enfin la lumière. Des fatigues qui attendent la vie, une seule encore m'avait efïleuré, la fatigue physique ; mais je la comptais presque comme plaisir. J'avais travaillé, je me reposais, et en me reposant, je rêvais de travailler davantage. J'étais comme un ouvrier de ville qui a pu sortir et se coucher à l'ombre sur l'herbe, et qui voit toute sa journée devant lui. Je jouissais de mon repos, je remerciais Dieu de me l'avoir donné si agréable et si parfait.
cher à quiconque l'approchait, il s'occupait uniquement de faire du bien. Il écrivait des livres auxquels il souhaitait plutôt d'être utiles qu'applaudis ; il visitait les pauvres, consolait les affligés, soignait les malades, rendait à Dieu et aux hommes ce qu'il leur devait. Sa vertu, aussi humble qu'active, dissimulait ses côtés austères, et son esprit sage et brillant étincelaitde bonne gaieté comme son âme juste surabondait de bonne joie.
Ses hôtes se laissaient aisément amener à son humeur. Ils étaient jeunes, les uns dans une situation faite, les autres sachant leur chemin et le voulant suivre. Nul grave souci privé ne troublait aucun d'entre eux, et il n'existait pas en ce temps-là de grave souci public. On eut quelques moments, sous Louis-Philippe, où pourvu qu'on n'y
lit
regardât pas de trop près, il sembla que la société pouvait se rasseoir. Pour ma part, j'étais dans une verve de foi qui s'étendait jusqu'aux hommes. Je croyais à leur sincérité générale ; je me persuadais qu'ils clierchaienl tous la vérité, et qu'ils n'étaient divisés que par des malentendus où la discussion porterait enfin la lumière. Des fatigues qui attendent la vie, une seule encore m'avait effleuré, la fatigue physique ; mais je la comptais presque comme plaisir. J'avais travaillé, je me reposais, et en me reposant, je révais de travailler davantage. J'étais comme un ouvrier de ville qui a pu sortir et se coucher à l'ombre sur l'herbe, et qui voit toute sa journée devant lui. Je jouissais de mon repos, je remerciais Dieu de me l'avoir donné si agréable et si parfait.
Véritablement, j'avais sujet de remercier I Théodore de Bussierre et les autres, et nos communes sympathies étaient autant de dons de la foi. Nous nous étions rencontrés dans l'Église. Partout ailleurs nous ne nous serions point reconnus, et cette douce amitié n'eût pu se faire entre nous. Or l'Église, à l'origine, n'était point sur nos voies. Il avait fallu que Dieu nous prît par la main et nous conduisît les uns et les autres, à travers tant de sentiers mêlés, jusqu'à ce point de rencontre. J'ouvrais les yeux sur ces belles trames que la Providence fait avec la vie humaine, nous ménageant de loin, avec une tendresse si sage, le soleil et l'ombre, l'œuvre et le repos; fixant partout notre chemin, nous laissant partout la liberté de choisir, se réservant
toujours le droit miséricordieux de nous ramener quand nous nous égarons. Je considérais cette merveille, et j'éprouvais un continuel ravissement d'admiration et d'amour. Je voyais combien d'arbres Dieu avait plantés, combien de fontaines il avait fait couler, combien de maisons il avait bâties afin que rien ne me manquât sur la terre, et que, dégagé des entraves de la richesse, j'eusse néanmoins le nécessaire et le superflu. Sa justice me devait des phares et les avait prodigués ; mais parce que je m'étais laissé un jour diriger par les phares, j'avais rencontré des oasis et des palais.
Dans l'oasis de Keichshoffen, autour de cet aimable Théodore, rien de dissonant, rien de sombre. L'homme, la demeure, le pays, tout allait de pair, avec une harmonie
exquise. De grands arbres, de vastes prairies, des vallons, des collines, des eaux transparentes, des ruines couronnées de vie ; je ne sais quelle allégresse des choses qui semblait naître de l'allégresse des cœurs et qui, à son tour, la ravivait constamment. Il ne survenait aucun contre-temps, il ne pleuvait pas. S'il tombait parfois une ondée, c'est que le paysage changeait de parure et « mettait ses perles. » Ainsi tout souriait, même la pluie, et tout chantait, les oiseaux dans le jardin, les fleurs dans les herbes, les légendes dans les ruines, les enfants dans la maison, la paix dans les âmes. El la pluie de perles était aussi une chanson qui n'interrompait point les autres chansons.
Quelle maison I Spacieuse, grave, magnifique; palais et ermitage. On y trouvait des
tableaux, des collections, de beaux et bons vieux livres. La douceur du travail y était facile comme la douceur du repos. Mais le grand charme, c'était la causerie. L'on causait de tout, à perte de vue, non à perte d'haleine. Notre bonne fortune avait voulu que nous fussions tous assez causeurs, et cependant qu'il n'y eût point d'orateurs parmi nous. Quelquefois la causerie devenait conversation, jamais discours. Bussierre, qui savait mille histoires, et qui n'était jamais embarrassé d'inventer la mille et unième, s'indignait plaisamment lorsqu'on le laissait parler plus de dix minutes sans l'interrompre. Il n'avait pas souvent besoin de nous rappeler ce règlement, car ses fusées en allumaient toujours quelques autres. Rarement, néanmoins, tout le monde parlait à la fois.
C'est d'une de ces conversations qu'est né ce petit ouvrage.
On avait agité le pour et le contre sur les romans, et je m'étais prononcé en faveur de ce genre de littérature. J'avais au moins soutenu qu'il n'était nullement antipathique aux règles strictes de la morale et du bon sens, et que l'on pouvait intéresser et émouvoir même un lecteur français, sans aborder l'étrange, sans outrer les sentiments, en un mot, sans sortir de la vie commune ni de ses devoirs, et rien qu'en faisant tout marcher par les seuls battements du cœur le plus droit et le plus ingénu. Un peu poussé, j'avais ajouté qu'un auteur qui aurait seulement la fierté de borner son public, renfermerait l'aventure dans un salon, le drame dans un personnage, le personnage dans un
monologue, et que ce serait assez pour dérouler une page émouvante du cœur humain. Madame de Bussierre me dit sn riant qu'elle voudrait voir ce roman-là. Je répondis qu'elle le verrait si elle voulait en accepter la dédicace, et me voilà engagé.
L'engagement ne me pesait point. Je tenais mon sujet. C'était une des mille histoires de Bussierre, et je n'avais qu'à trouver les détails. Rien ne me semblait plus aisé. La situation toute seule, indiquée à l'imagination, produisait le drame, comme une graine déposée dans la terre produit la plante qu'elle contient.
En eiïet, dés le lendemain, je pus non pas lire mon roman, rien n'était écrit, mais le raconter à peu prés. On jugea qu'il pourrait ne pas ennuyer, pourvu qu'il fût court.
et Ton me conseilla de l'écrire. Seulement, les vacances finissaient.
Je l'écrivis néanmoins, plus tard. Le cher souvenir de Reichshoffen le préserva du sort peu regretté d'un certain nombre d'autres, dont j'avais alors la tête garnie, et qui sont morts avant de naître, étouffés parles soucis de la vie militante. Car si j'ai soutenu tant de polémiques, ce fut bien par ma volonté, mais mon goût me portait ailleurs. J'ai été journaliste comme le laboureur est soldat, uniquement parce que l'invasion l'empêche de rester à cultiver ses champs. Je ne tenais ni à recevoir ni à porter des coups, et les joies de ma carrière ne sont pas d'avoir été mis a l'ordre du jour pour quelque fait d'armes plus ou moins heureux, mais d'avoir vu parfois une pauvre
petite fleur éclore dans mon courtil délaissé.
En relisant ce conte, vieux d'un quart de siècle, j'y ai retrouvé je ne sais quel souffle qui^ pour moi du moins, ranime ce printemps, ces sourires, ces sérénités ei jusqu'à ces « pluies de perles » dont les vacances de Reichshoffen devaient recevoir une parure aussi durable que mes jours. Hélas I que vingt-cinq années emportent de choses ; que de fleurs périssent, que d'arbres succombent I Bussierre est mort, et longtemps avant qu'il mourût, sa main pieuse avait enseveli le plus saignant lambeau de mon cœur qui soit tombé sur les chemins d'ici-bas. Là où j'avais trouvé tant de joie, là j'ai rencontré le glaive qui fait d'inguérissables blessures ; là où j'avais
savouré des journées si douces, là même, quelques années après, s'est subitement éteinte une aurore qui était le tendre et charmant espoir de ma vie déjà entamée. Là, dans le ciel riant encore jusqu'à cette heure soudaine, je commençai à ne plus voir que les astres de la nuit, et je n'eus plus de fleurs à cueillir en ce monde que pour les jeter sur des tombeaux.
Cher Théodore ! je sais que nous n'avons que des larmes d'un moment. Il est une Maison éternelle où la paix, le soleil et l'amour ne finissent pas. Vous habitez maintenant cette demeure du Père ; les anges de ma vie vous y ont chanté la bienvenue, et vos prières s'unissent aux leurs pour m'en ouvrir rentrée. Ainsi, ami, vous m'êtes secourable encore, et moi, je vous
suis reconnaissant d'hier et d'aujourd'hui. Je veux vous donner cette marque de mon affection, toujours vivante comme la vôtre. Puisque ce petit ouvrage, né de vos entretiens, n'a point péri, je le dépose sur votre tombe, comme jadis, sur le cercueil de ma fille, vous avez effeuillé les roses blanches de vos jardins.
Et que de ces pages monte vers Dieu le même parfum de charité qui monta de vos fleurs !
Mai 1869.