CORBIN
ET
Paris, 1^' mai 1820.
Vous voilà donc mariée, chère Elise ; mariée selon voire i^^oùt, selon votre l'aison, selon voli'e cœnr ;contcnle de ce qne vons avez lait, heureuse, IraïKfuille... Ti'anijnilleî Ah ! je bénis Dieu, je le trouve jusle, je le remercie de vous avoir donné ce bien charmant, la paix dans le bonheur ! Ainsi vous êtes la digne femme de Thomme ( xcelleni que vous aviez choisi, la maîtresse d'un bon cœur
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auquel obéit le vôtre, la souveraine d'un empire entre cour et jardin. Et il y a de Fherbe dans cette cour vénérable, et une prairie sous vos fenêtres, et au bout de la prairie un bouquet de bois; et derrière le bouquet de bois, le soleil se couche pour le plaisir de vos yeux... Je vois cela. Je vois mon Élise et son grave mari admirant ensemble, elle joyeuse, lui content, ce calme horizon, semblable à leur calme destinée. C'est un tableau que j'avais dans la tête, vous le savez, avant qu'il fût sur la toile. Je vois très-bien, je vous assure, et j'entends aussi. Ces deux voix, ces deux cœurs, ces deux âmes pures qui rendent en commun mille actions de grâces à la bonne mère Providence, je les entends. Quoi ! elles me bénissent ; elles disent que je ne suis pas étrangère au bel ouvrage de leur félicité? Il est sûr que je Fai désiré passionnément, et je ne ferai pas la discrète. Oui, ravie de votre bonheur, je suis fière d'y avoir un peu contribué. J'aime à vous l'entendre dire, et rien ne m'étonne moins. Toujours j'avais prévu, chère Élise, ma sœur, que vous seriez heureuse, parce que vous seriez
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fidèle à votre cœur parfait. Je savais aussi que, conlinuaut (Fctre imniie, vous continueriez de m'aimer. Cependant ces détails de votre triomphe et ces assurances de votre amitié me ravissent d'une joie nouvelle. AParis, voyez-vous, Ton ne s'aime point. Ce ne sont pas les amies qui manquent, ni les caresses, ni les coniidences ; maisramilic. L'amitié était au couvent, elle est présentement eu piovince. Je crois bien qu'elle pourrait habiter Paris ; mais il ne semble pas qu'elle y puisse naître.
Maintenant, (|uerépondrai-jeàcelle(juestiouneuse, qui veut que je lui parle de moi ? Je vous ai peint la joie que je reçois do vous, je vous ai tout dit. Je suis dans le boudoir où m'avez vue, mais vous n'y êtes pas. Le soleil vient encore jouer sur mes rideaux ; les beaux tilleuls du jardin ont tout leur feuillage, ils auront toutes leurs Heurs ; mes meubles sont toujours charmants, mes robes sont toujours élégantes ; mon châle de Tan passé, (|ui vous plaisait t.nit, est lemplacé pai' un autre (jui arrive, pour me rendre encore plus digne den\ie; eutiu, je suis très-
heureuse... Pourquoi vous tairais-je que je voudrais parfois rètrc uu peu moins? Ne me blâmez pas : je ne suis ni mélancolique ni ennuyée, ni, je Tespère, lâche envers mon cœur. Oh! oui, j'irais volontiers aux chimères ! Mais le rude pasteur que vous connaissez veille toujours, et ne laisse point sa brebis s'égarer vers ces dangereux pâturages. Mes lectures, mes méditations sont robustes. Il n'y a qu'une brèche par où l'inquiétude entre quelquefois. Vous connaissez ma bonne tante, et vous savez combien elle aime le monde : elle le va chercher, elle m'y entraîne, et le fait venir chez elle par torrents. C'est toujours la môme personne : même tendresse et même imagination ; les ans viennent et n'y font rien. Elle est plus éprise que jamais de l'éclat des noms, de la gloire des titres. C'est là notre grand désaccord, dont j'ai soin de ne lui rien laisser voir. Elle veut que je sois sans cesse la nièce et l'héritière de M'^Ma marquise d'Aubecourt, et je reste invinciblement la pauvre Stéphanie Corbin.
Or ce qui tourmente Stéphanie Corbin, c'est que la nièce et l'héritière de M"^*' la marquise
d'Aubecourt est singulièrement reclicrcliée et poursuivie des épouseurs. Ma taïUe s'en amuse; moi, je songe à la fin, et je suis loin d'y prendre le même plaisir.
Voyez la situation. Il faut premièrement que l'on convienne à ma tante ; mon mari sera son fils comme je suis sa fille. Elle ne veut pas me donner un époux qui me déplaise, mais elle ne veut pas non plus, et cela est légitime, se donner un commensal qui ne lui plaise point. Rien ne m'effrayerait, si ce que je désire ressemblait un peu plus à ce qu'elle exige. Malheureusement ce n'est pas là que nous en sommes ; et lorsqu'il se présentera quelqu'un à son gré, comment m'arrangerai-je, moi, pour qu'il ne soit pas au mien ? A tout moment je crains de voir commencer une lutte dont la pensée me désole, et dont le résultat, que ma fail)lessc me fait assez prévoir, m'épouvante. Je me vois mariée, par lassitude et pour la satisfaction de ma tante, à quelque gentilhomme l)ien situé, de bonne tenu(\ de bonnes manières, assorti enlin de toutes les qualités que tout le monde demande,
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et ({ui aura celles que je souhaite h mon mari... si le hasard le veut ! Je regarde, autour de moi, ces messieurs que ma tante examine. En voyant ce concours, je me persuade, toute vanité personnelle à part, considérant combien l'hôtel de ma tante est beau, combien sa terre de Touraine est grasse, combien sa terre de Bretagne est étendue, combien son vignoble de Bourgogne est riche, je me persuade que Stéphanie Gorbin est un parti de conséquence... Et il me vient des idées, qui certainement ne sont pas celles de la marquise d'Aubecourt, sur Tusage que je pourrais faire de ce trésor que je suis.
Je voudrais le donner à quelqu'un que je ne connais pas, qui mériterait le cœur de Stéphanie Corbin par son cœur, et l'héritage de M'^^ d'Aubecourt par les œuvres auxquelles il remploierait.
Faute de ce quelqu'un, c'est probablement le vicomte Henri de Sauveterre que ma tante me proposera. Il est jeune, il aura du bien, il est aimable, spirituel ; tout le monde au moins Tassure. Que dirai-je? Qu'aurai-je à dire? Gepen-
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(lant je crois que notre vieil ami, M. de Toiirmagne, s'éloigne un peu, comme moi, de cesenliment général si favorable à M. de Sauveterre, M. de Tourmagne me serait fort utile dans une crise. Il n'y a que lui qui sache se faire écouler de ma tante sur de certaines (luestions. Je Taime bien ! Je ne connais pas de meilleure âme et d'esprit plus charmant.
8 mai.
Il est vrai, chère Élise, quelques mots de ma dernière lettre étaient inspirés par des pensées que j'ai hésité h vous livrer entièrement, n'osant pas me les avouer à moi-même. Ces pensées-là m'attireront de grands chagrins. J'avais eu fort à faire de les reléguer dans ma tête, à titre de chimères, sans pouvoir les oublier ni leur imposer silence. Un événement inattendu les ramène dans mon cœur, et elles y resteront. Il faut que je vous les révèle, afin que ce cœur ne renferme
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rien qui vous reste caché. Je pouvais vous taire (les song'es, des imaginations à demi folles ; mais des sentiments, cela vous appartient. Écoutezmoi donc : voici un grand secret. Préparez toute votre sagesse pour me répondre ; et surtout ne consultez, quant à présent, personne que Dieu.
Je vous demande, mon amie, si vous croyez qu'à vingt ans, telle que vous me connaissez, je sois maîtresse do ma personne ; s'il m'est permis de songer à mon avenir, à mon bonheur; s'il esl légitime enfin, s'il est sage que je fasse quelques efforts pour me marier selon mes goûts, ou, pour parler mieux, selon mes sympathies ?
A cent pas du palais que j'habite, demeure un homme, parfaitement inconnu de ma tante et de tous mes amis, que je rencontre souvent, à qui je ne parle jamais, qui passe près de moi et qui me regarde par hasard, sans me reconnaître ; mais moi, je le reconnais ! Il va douze ans, toute petite, j'ai vécu de son pain.
J'ai lieu de croire qu'il esl tel que je me souviens de l'avoir vu : doux, pieux, [)leiu d'âme ; assez pauvre, triîs-fier.
Je lui dois certainement la vie, plus peutêtre que la vie. M'est-il permis de chercher à lui faire du bien, de rêver que je pourrais ne pas lui déplaire, de souhaiter qu'un jour ma reconnaissance et mon attachement le rendent heureux ?
Voilà mon but; comment y arriver? Je ne sais. Cela me paraît simplement impossible. Cependant, après avoir formé beaucoup de plans impraticables, je ne suis pas du tout découragée. Dans la plupart de ces plans, j'ai compté sur vous. Vous pourrez m'ctre utile de mille façons que vous ne prévoyez pas et que je vous expliquerai par la suite. Vous en aurez le détail au plus long si, vous étant bien consultée, vous ne voyez, dans le gros de mon dessein, rien que votre raison et votre vertu désapprouvent.
M. de Sauveterre finira par m'alarmer. Son assiduité redouble ; décidément il soupire. Ma tante l'encourage. Elle ne réfléchit pas qu'elle possède la faveur de M'^MaDauphine, et qu'un de nos parents, sur qui elle a beaucoup d'influence, obtient lui-même ce qu'il veut du ministre
favori. M. de Sauveterre est un étourdi charmant, j'en conviens ; et j'accorde qu'il ne songe qu'aux grâces et qualités qui me distinguent. Mon Dieu ! il n'aurait pasmoins d'empressement quand je serais simple bergère. 11 me l'a fait entendre ;le moyen d'en douter ? Néanmoins, j'ai })eine à le croire innocent de quelque petit calcul sur toute cette faveur : et madame sa mère, qui ne serait" nullement fâchée d'être pairesse en attendant que je le devienne, est capable en tout cas de calculer pour lui.
C'est la plus haute comtesse que l'on puisse voir. Elle est Caniac, s'il vous plaît ! Caniac de Périgord, et non de -Limousin, ce qui ne laisse pas d'éblouir ma tante. Car les Caniac de Limousin ne sont que fils d'Abel, mais les Caniac de Périgord descendent d'Adam en primogéniture. Et qui saitmême s'ils ne proviennent pas de quelque essai de premier homme antérieur h Adam, que Moïse aura passé sous silence? Cet extrême orgueil de la race accompagne M">' de Sauveterre jusque dans le salon de la marquise d'Aubecourt. Là pourtant, je la voyais hier s'eC-
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forcer, presque obséquieusement, deréparerune maladresse de son fils, dont la fatuité paraissait clioquer votre très-humble servante, Stéphanie Corbin, fille d'un pauvre capitaine, petite-fille d'un pauvre avocat, arrière-petite-fille de personne, et pupille, il y a quelques années, de la charité d'un pauvre jeune garçon inconnu. Mais la tante de Stéphanie Corbin est riche et bien en cour. N'est-il pas permis de caresser une vilaine dont lalliance peut jeter Thermine de la pairie sur reçu des Sauveterre ? Ah ! j'ai mon orgueil aussi, qui se révolte dans ces occasions-là, et plus on veut m'être agréable, plus on me devient odieux. Mes insurrections intérieures ne sont pas médiocrement encouragées par les remarques caustiques de M. de Tourmagne. 11 voit le jeu de M"^^ de Sauveterre, et ne ménage pas les épigrammes à l'agréable vicomte.
Puisque j'ai prononcé le nom de M. de Tourmagne, et qu'il n'est pas moins votre ami que le mien, il faut que je vous apprenne son bonheur. Il vient d'être reçu, à Vunanimité (remarquez bien ceci), membre de l'Académie des ins-
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ci'iptions. C'est une société très-considérée do savants hommes, qui s'occupent entre eux de lire ce qui fut écrit, en caractères effacés, dans une langue inconnue, sur les monuments détruits des peuples qui ont cessé d'être. Tout ce qui n'a pas trois mille ans, M. de Tourmagne le tient si nouveau, qu'il ne daigne pas le compter comme ayant vie. C'est pourquoi sans doute il songe si peu à sa noblesse, égale cependant, par l'anliquité, h celle des Caniac de Périgord.
llï.
14 mai.
Puisque votre amitié m'en croit sur parole et ne veut rien blâmer dans ces grands projets dont elle s'effraye un peu, je vais, clière Élise, vous conter mon aventure. Mais il faut que je vous fasse d'aborcVriiistoire de ma vie. Jusqu'au jour où nous devînmes compagnes et sœurs chez nos bien-aimées Visilandines, cette vie fut mêlée d'événements, de misères et de tragédies plus étranges encore que vous ne l'imaginez.
Vous me permettrez de remonter un peu haut,
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car le no^ud de ma destinée fut formé dans le sang et dans les larmes, bien avant que j'eusse vu le jour.
Vers la fin de la Terreur, maître Raymond Gorbin, mon grand-père, ci-devant avocat au Parlement de Poitou, accusé d'avoir caché des nobles et des prêtres, fut, dans Tespace de deux jours, arrêté, traduit au tribunal révolutionnaire de Laval, et condamné à mort. Il laissait sans appui sa femme avancée en âge, sa fille bonne à marier, et son second fils, garçon de vingt ans, qu'il avait le chagrin de voir tourner un peu aux idées nouvelles. Déjà il pleurait un fils aîné, homiTie de grand cœur, parti aux armées depuis trois ans, et que Ton croyait prisonnier. Mais sa plus grande douleur était de ne pouvoir se confesser avant de mourii'. Plein de confiance en Dieu, il essayait de suppléer au sacrement par la contrition la plus iiumble et la plus vive, lorsqu'une sainte fille, nommée M"° Joyant, (fui, durant les j)lus mauvais jours, sut forcer les l'évolulionnaires de Laval à i)lier devant sa charité, pénétra près de lui, suivie d'un paysan idiot ([u'on
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lui permettait d'employer pour distribuer aux détenusles aliments qu'elle apportait du dehors. M. Corbin apprit que sa femme venait d'être emprisonnée, que son fils avait été contraint de partir avec une expédition dirigée contre les Vendéens, et que sa fille Valentine était dans un asile sûr. ivr^^ Joyant ajouta qu'il devait se préparer à mourir le lendemain ; et enfin, lui montrant son compagnon, elle lui révéla que ce prétendu paysan était un prêtre. M. Corbin se confessa, remerciant celui qui voulait bien rendre les consolations égales aux douleurs. 11 chargea ensuite M^^^ Joyant de faire savoir k ses enf^ints, pour tout adieu, qu'il les bénissait. (( Quant à ma chère femme, ajouta-t-il, je ne vous dis rien pour elle; je la connais, je sais comment elle accueillera la mort. » Cette scène avait duré quelques minutes au plus : les geôliers comptaient les moments. La sainte fille sortit, versant des larmes que les bourreaux s'étonnaient de n'avoir pu épuiser, et le prêtre, impassible, reparut à côté d'elle avec la contenance qui lui permettait de se dévouer à un travail plus dou-
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loureii^c que le martyre. M. Corl)in ne fut exécuté qu'au bout de trois jours. Il connut la raison fie ce retard lorsqu'il vit sa femme sur la charrette qui devait le conduire à Fécliafaud. On avait calculé que la mort leur serait ainsi plus cruelle à tous deux. Au contraire ils y trouvèrent une suprême consolation, car ils s'étaient toujours tendrement aimés. Ils se rappelèrent en souriant que, dans leur jeunesse, ils avaient souhaité souvent de mourir le même jour. Ils moururent à la même heure et au même instant, ayant achevé en commun leur dernière prière.
A'alentine, qui entrait dans sa dix-neuvième année, et qui était belle et vertueuse, resta sous la garde de M"^ Joyant ; mais cette vénérable personne s'attendait sans cesse hêtre victime de son audacieuse piété ; elle s'étonnait avec tout le pays ([u'on la laissât vivre, et elle priait Dieu d'accorder à l'orpheline une protection plus sure que celle (pi'elle pouvait lui donner. Un soir, elle vit arriver, déguisé en ouvrier, le jeune marquis Sylvestre d'Aubecourt, l'un des gentils-
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hommes naguère cacliés et sauvés par maître Raymond. Il demanda Valentine, et celle-ci ne fut ni étonnée de son retour, ni lente à deviner ce qui l'amenait. Elle savait, au fond de son âme, qu'il était parti plus que reconnaissant.
Le même prêtre à qui, peu de mois auparavant, s'étaient confessés M. et M"^^ Gorbin, condamnés à mort, maria leur fille au marquis d'Aubecourt. Tandis qu'en hâte on dressait l'acte au fond d'une petite chambre souterraine, où depuis un an bien des infortunés avaient trouvé refuge, les agents du tribunal révolutionnaire faisaient une perquisition dans la maison. Ce péril passé, les deux époux partirent sous la garde de Dieu. Leur fuite fut d'abord heureuse; mais au moment où ils se croyaient presque en sûreté, ils tombèrent dans un poste de soldats républicains. On les pressa de questions. Effrayé pour Valentine, le marquis, quoique fort brave, répondit maladroitement. Un sergent, qui avait habité Laval, déclara que Valentine était la fille d'un aristocrate. Dans l'escouade se trouvaient quelques-iins de ces
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mauvais sujets qu'on appelait Marseillais, et qui étaient la lie abjecte des révolutionnaires. Ils se mirent à crier qu'il fallait d'abord fusiller rhomme, sauf à conduire en prison, le lendemain, la fille de l'aristocrate. Leposleétait isole et ne devait être relevé qu'au jour. Le marquis comprit pourquoi ces misérables voulaient se défaire de lui. Il se tint prêt h frapper lui-même sa femme, d'un poignard qu'il tenait caché. D'autres soldats, par bonheur, prirent en pitié les pauvres captifs ; ils demandèrent qu'on les envoyât à l'officier. Une discussion s'ensuivit, et, pendnnt qu'elle se prolongeait, l'officier, qu'un honnête garçon était allé avertir, accourut. C'était le frère de Valentine, le second fils de M. Corbin. Vous pouvez imaginerles sentiments et la douleur de ce jeune homme, lorsqu'il reconnut les fugitifs. Ceux-ci, par un instinct merveilleux de leur péril et du sien, ne laissèrent échapper aucun signe de joie à son aspect, s'en remettant à lui du soin de les délivrer. Enclin aux idées nouvelles comme son frère aîné, le second fils de >I. Corbin n'en estimait i)as moins
le marquis (rAiibecourt, el il cliérissait Valcntine. L'espoir de soustraire sa sœur au danger qui la menaçait avait contribué, plus peut-être qu'autre chose, à le retenir dans le parti de la Révolution. Sur-le-champ il comprit qu'il pourrait sauver Sylvestre et Valentine, mais qu'il y perdrait probablement la vie : il s'y résigna. A cette époque terrible, quel cœur généreux hésitait devant la mort ! Feignant de reconnaître le marquis pour un ouvrier qu'il avait employé souvent, il lui demanda où il allait et quelle était cette femme. «Je vais chercher de l'ouvi'age h la manufacture d'armes de Nantes, répondit le marquis, et cette femme est ma femme. Je l'ai épousée parce qu'elle était honnête fdle et qu'elle se trouvait sans appui sur la terre. — Quoi ! s'écria l'officier, dissimulant à peine ses angoisses, ni père ni mère? — Son père et sa mère, reprit le marquis, sont morts, et ses deux frères servent la République. Mais mon cœur lui rendi'atout ce qu'elle a perdu. — C'est bien, dit l'officier, viens avec moi : je vous ferai souper, et l'on vous remettra ensuite sur le chemin.
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11 les emmena, trouva moyen de leur glisser un peu (Vargent, et, sans pouvoir s'entretenir seul avec eux, sans pouvoir les embrasser, parvint à les faireévader. Au dernier moment, il s'approclia de Yalentine, et à voix basse, précipitamment, il lui dit CCS paroles : « Comment sont-ils morts? — Sur Téchafaud, répondit Valenline, nous bénissant et priant Dieu. »
Quelques jours après, M. d'Aubecourt et sa femme abordèrent en Angleterre. Ils y restèrent longtemps sans nouvelles. Les premières qu'ils reçurent leur apprirent la mort de leur libérateur. Un de ses soldats, passé depuis à Tarmée catholi(pie, leur dit que, dénoncé par son sergent, le lieutenant Corbin avait été fusillé. Il tomba en faisant le signe de la croix, et quelques bommes qui Taimaient, sï'tant aj)procbés aussitôt pour lui donner la sépulture, l'entendirent murmurer encore le nom de Jésus. 0 miséricorde ! Dieu avait permis que la bénédiction du j)ère ravivât la foi de reniant, et que cette pure victime de l'amour IValernel moui-fil digne de lui.
2^ CORBIN ET b AUBECOURT
Je VOUS ai raconté ceslamentables événements parce qu'ils vous expliqueront, clière Élise, un côté très-important pour moi du caractère de ma tante, cette jeune et tant éprouvée Valentine Gorbin,aujourd'iiui veuve du marquis d'Aubecourt. Vous comprenez mieux la haine inexprimable, riiorreur sans bornes qu'elle éprouve pour la Révoliilion, pour les idées de la Révolution, pour les hommes et les choses de la ' Révolution, enfin pour tout ce qui lui parait suspect d'être, ou d'avoir été, ou de pouvoir devenir révolutionnaire. Or, quoiqueparfaitementbonne, droite et admirable dans sa conduite et dans ses affaires, quoique douce au monde et humble devant Dieu, il y a cependant quelque chose en elle, vous ne Fignorez pas, d'un peu frivole. Son admiration pour la noblesse est égale à son antipathie pour les révolutionnaires ; et cette antipathie, elle retend, sans se l'avouer, à tout le tiers état. Elle a beau faire : un nom roturier sonne mal à son oreille ; elle est prévenue contre celui qui le porte. Un nom, un titre de noblesse, au contraire, lui représentent tout de suite miiie
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qualités, mille vertus qu'elle a connues à son niaii, aux parents de son mari, à la plupart des personnes qu'elle a fréquentées depuis son mariage. Elle oublie que ces vertus brillaient d'un souverain éclat dans sa propre famille, la plus roturière du monde. Elle ne sait plus qu'elle est née Corbin, elle est dWubecourt plus qu'aucun d'Aubecourt qui ait vécu, et j'admire qu'elle me pardonne d'être tille de mon père. Aussi a-t-elle été lente h me le pardonner !
15 mai.
Mon père était ce fils aîné de maître Raymond, parti aux armées tout au premier bruit de la guerre, et qui n^avait plus donné de ses nouvelles, si bien qu'on le croyait mort. Ame généreuse, mais fière et indomptable, ayant, à ce qu'on a cru, essuyé les injustices, peut-être les offenses de certains personnages puissants avant que les troubles éclatassent, il en conçut un ressentiment éternel, et fut dès lors, quoique en silence, révolutionnaire aussi exalté que ma
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lante est devenue plus lard exaltée royalisle. Les cruautés et les scélératesses des bourreaux delà France excitèrent son horreur sans le faire broncher dans sa haine contre le régime détruit. Il resta républicain comme ceux de Rome, faisant en héros son devoir de soldat, et ne désirant que d'être tué au champ de bataille, martyr d'une cause déshonorée par les hommes, toujours juste, selon lui, devant Dieu. La mort même de M. et de M"""" Corbin, qu'il apprit étant prisonnier de guerre au fond de rAllemagne, ne Tébranla point. Seulement, cette nouvelle, et les détails que ma tante lui fit parvenir plus tard, le jetèrent dans un désespoir farouche. Ma tante n'avait l)oint ménagé ses opinions. Il ne lui répondit pas, se regarda comme n'ayant plus de famille, et se sentit plus quejamais latigué de la vie.
Ce fut alors qu'il connut ma mère. Elle était fille d'un pauvre professeur, grand philosophe et homme excellent, ([ui, partageant les convictions du prisonnier, l'avait admis h son foyer, dont cette fille unique faisait l'aimable ornement et le tranquille bonheur. Mon père était beau comme
CORIJIN ET D AUBECOUHT
son ame, et elle charmante comme sa vertu. Ils s'attachèrent l'un à l'autre. Pour la première fois depuis bien des années, l'austère capitaine vit un rayon de joie illuminer son cœur outré de chagrins. Hélas ! joie amère ! Denx êtres si bons et si grands pouvaient s'aimer plus que la vie, mais non pas plus que le devoir, et chacun d'eux gardait son secret que l'autre avait pénétré. Gomment s'unir ! Ce n'était rien qu'ils fussent pauvres : de telles âmes ne pouvaient s'arrêter aux considérations du vulgaire, se sentant assez de trésors à mettre en commun. 11 voulait donner l'appui de son courage, et elle les consolations de son dévouement ; mais elle devinait qu'il ne renoncerait point à sa patrie, et lui savait bien qu'elle n'abandonnerait jamais sonpère. En sorte que leur noble et profond amour semblait ne croître et ne fleurir que pour être immolé. Dans cette douleur, d'un même élan ils se tournèrent vers Dieu. Le vieux savant, par une bénédiction rare en Allemagne à cette époque, était fervent catholique. Sa fille, saintement élevée, vraiment chrétienne, éloquente et enthou-
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siaste, voulut communiquer au prisonnier, pour leur consolation quand le jour de la séparation serait venu, la piété forlc qui déjà calmait les orages de son cœur.
Elle réussit, ^fon père avait plutôt oublié qu'abjuré la foi de ses premiers ans ; il y revint avec la suprême ardeur des infortunés. Vous savez, chère Élise, combien ceux qui souffrent et qui aiment Dieu Taiment tendrement. Le bruit courait que la paix allait se conclure et délivrer les prisonniers. Ces tristes cœurs s'attendaient donc à se dire bientôt adieu, lorsqu'un coup de foudre lia leurs destinées. Le bon vieux professeur mourut presque subitement, n'ayant eu que le temps de léguer son àme au ciel et sa fille à son ami. Les deux legs furen t acceptés. Le prisonnier épousa l'orpheline ; Dieu reçut en grâce, je l'espère, l'àme éprouvée (jui n'avait jamais douté de sa miséricorde. Je naifuis une année après, unique rejeton de ces deux sèves si pures, et mon arrivée en ce monde fut la dernière joie pleine et sans mélange que mon père y goûta.
C'était en 1800. Mon père avait quitté l'armée pour ne pas servir l'ambition de Bonaparte, qui le désolait autant que les infamies révolutionnaires, et il s'était mis dans l'industrie. Mais la même probité qui lui avait fait briser son épée et renoncer à la carrière des emplois, l'exposait h des périls oîison inexpérience succomba. Il était mal noté près des gens qui gouvernaient ; la généreuse audace de son langage lui attira des persécutions qui consommèrent sa ruine. Il se trouva bientôt dans un état voisin de la misère, et enfin, après plusieurs années d'efforts immenses, après d'horribles alternatives, épuisé quoique plein de courage, il se vit, au seuil de la mort, entre sa femme sans ressources et sa fille âgée de sept ans.
Vous vous demandez comment mon père ne s'était pas adressé à sa sœur, la marquise d'Aubecourt ? Hélas ! il l'avait fait, et ceci me coûte à dire, bien que le tort de ma tante soit excusable à quiconque la connaît et sait avec quel empressement elle a voulu le réparer. La lettre de mon père fut probablement un peu trop fière. Ma
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pauvre tante répondit en envoyant l)ien vite une somme assez forte ; mais elle eut Timprudence (elle en a souvent pleuré) de ramener encore ses malheureuses opinions, et de se montrer royaliste, là oii elle devait n'être et n'était que sœur. Aigris par leur infortune, indignés, d'autant plus susceptibles qu'ils étaient plus malheureux, mon père et ma mère refusèrent amèrement ce don qui pouvait les sauver. Ma tante, offensée à son tour, ignorant d'ailleurs la profondeur de notre chute, n'insista pas. Plus tard, pressée d'un noble regret, elle fit d'inutiles démarches pour retrouver son frère. 11 avait disparu, mettant un soin cruel à cacher sa demeure et son nom. Ma mère non moins fière, n'avait garde de lui désobéir en indiquant l'asile affreux où il achevait stoïquement salenteagonie.Je voistoujours cette mansarde, dans l'une des plus noires maisons du plus misérable quartier de la ville. On m'avait fait venii' de la petite pension où j'étais entretenue depuis quelque temps avec le pi'ix des derniers meublep. Ma mère, pfde et brisée, mais ro'il soc, soutenait la tiMc courageuse du
mourant. Les regards attachés sur le crucifix serré dans ses mains jointes, il écoutait les exhortations d'un prêtre, debout au pied de son lit. Lorsque j'entrai, je le vis sourire. Il m'embrassa tendrement, et je me mis à genoux. Posant sur ma tête sa main déjà froide : « Ma fille, me dit-il, tu ne me verras plus. Prie pour moi ; chéris ta bonne mère, et mets la confiance en Dieu qui me rassure au moment de vous quitter. Ne balance jamais à remplir aucun devoir. Sois généreuse ! Je te bénis de toute mon âme au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » On m'emporta. Il mourut le soir.
IG mai.
Ma généreuse mère, après avoir olle-mênie enseveli son époux dans le dernier drap (|ui lui restait, et l'avoir seule, de loin, suivi jusqu'à la fosse, entreprit de vivre pour moi. Elle était robuste et industrieuse ; elle parvint, durant deux ou trois mois, à payer ma modique pension : au prix de quelles privations et de quelles fatigues, Dieu le sait ! Bientôt la force lui manqua. Elle fut obligée de me reprendre ; nous nous vîmes face à face avec la faim, menacées d'être
chassées de notre misérable gîte. Vaincue par le sentiment maternel, la veuve de l'indomptable capitaine avait fait des démarches pour savoir où demeurait la marquise d'Aubecourt, et elle allait enfin lui écrire, quand Dieu nous envoya un autre appui.
Un tout jeune homme, de bonne et douce figure, entra dans la mansarde et nous dit qu'une Sœur de charité, informée de notre détresse, l'avait chargé de nous secourir. Je ne sais quel art, quelles paroles il sut employer ; mais lorsqu'il se fut retiré, nous laissant de quoi attendre son retour, ma mère, prosternée, tout en larmes, rendit grâces à Dieu. Elle m'emmena ensuite dans une église, oii elle fit encore de longues prières ; puis, ayant acheté quelques provisions, nous retournâmes à notre indigente demeure. Tandis que je mangeais, elle me couvrait de baisers ; elle riait, et me disait : « Ma pauvre enfant, nous ne sommes point abandonnées ; ton père prie pour nous, tu ne mourras pas ! »
Le gracieux visiteur revint le jour suivant. Il avait obtenu et sans doute payé mon admission
dans une maison (rorphelines, tenue par de pauvres religieuses. J'y fus conduite aussitôt. En même temps, il avait trouvé pour ma mère une double ressource : elle était fort instruite et peignait admirablement les fleurs. Il lui annonça des élèves, et lui fit accepter, à titre d'avance, une petite somme pour s'habiller et se loger un peu mieux. Mais tant de bienfaits n'étaient rien en comparaison de sa délicatesse. H prenait soin dédire qu'on lui devait à peine un remercîment, prétendant n'être que l'agent de personnes plus riches et plus charitables, qui l'employaient à leurs bonnes œuvres cachées. Une circonstance aimable mettait le comble à la joie de ma mère. Son sajiveur a-'ait habité l'Allemagne, et il lui parlait la langue de son pays. Enfin, chère Élise, des jours vraiment heureux succédèrent à nos désastres. Dans mon couvent, j'é tais l'objet d'une parfaite tendresse. Toutes les semaines je voyais ou ma mère ou notre ami, et ce dernier ne manquait pas de m'apporter chaque fois quelque petit présent. Je possède encore un chapelet, le plus beau de ces prix do sagesse qu'il m'a donnés.
D'un autre côté, les élèves, grâce à lui, abondaient chez ma mère ; elle commençait à jouir d'une sorte d'aisance, comparativement h la misère passée.
Un dimanche, M. Germain (c'est le seul nom sous lequel je Taie connu) vint me prendre de grand matin, pour aller, me dit-il, voir certaine dame qui m'aimait beaucoup. Nous traversâmes, je crois, tout Paris, et nous arrivâmes à une maison de bonne apparence. Après avoir monté un peu haut, mais par un bel escalier, une porte s'ouvrit, et je me trouvai dans les bras de ma mère, au milieu d'une chambre bien différente de l'horrible mansarde oii je l'avais laissée. Il y avait des meubles neufs, des rideaux à la fenêtre. Cette fenêtre donnait sur un vaste espace plein d'arbres et de lumière. Il faisait beau. Les oiseaux voletaient et chantaient au soleil parmi ces arbres dont les cimes se balançaient sous nos yeux, exhalant toute sorte de bonnes senteurs. « Quel bonheur ! maman, m'écriai-je, tandis qu'elle me regardait avec des yeux humides ; que vous êtes bien ici ! — C'est à M. Germain que je
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(lois tout cela, dit-elle. — Non, repril Germain, en dirigeant mes ycn\ vers un endroit où je reconnus le crucifix sur lequel mon père avait collé ses lèvres expirantes ; voilà celui qui a protégé votre mère et vous. »
Je pourrais vous conter jusqu'au moindre détail cette journée, tant elle est restée dans ma mémoire. Si ce n'est au jour de ma première communion, je ne me souviens pas d'avoir été si heureuse. Nous allâmes ensemble à la grandmesse; nous déjeunâmes ensemble, parlant allemand ;i ((ui mieux mieux. Car l'allemand était la langue joyeuse de ma mère, et je ne l'avais pas oublié, grâce à une Sœur alsacienne qui me mettait h même de m'en servir souvent. Je ne sais à quel l)ropos je m'avisai de dire tout h coup, d'un très-grand sérieux : Mutter, trenn ich fjross hi}K irill ich (irrmain heirntheii : c'est-à-dire, à l>cu près: Mère, quand je serai grande, je serai la femme de Germain. — Comment I s'écria ma mère, mécontente et confuse. — Pourquoi pas? dit Germain en souriant. — Mère, «'est (pie je l'aime bien, repris-je pour m'excuser, et je m
puis pas ôlre sa sœur, puisqu'il n'esL pas votre fils. — Eh bien, Rœschen (Stéphanie n'est pas mon nom, c'est ma tante qui m'a baptisée de la sorte ; je me nomme Rosalie), eh bien, Rœschen, continua Germain, soyez d'abord ma sœur, puisque nous sommes tous deux enfants du bon Dieu ; et plus tnrd, si vous êtes sage, si vous apprenez bien la couture et le calcul, nous verrons. »
Souvenez-vous de ceci, bonne Élise, et rendez témoignage en temps opportun que je fais parfaitement les quatre règles et que je suis passable couturière, car j'ai l'intention de rappeler à M. Germain ses anciens engagements. Mais n'anticipons pas sur l'ordre des faits. Hélas î j'ai encore de tristes événements à rappeler.
L'heureuse époque dont je vous parle dura près de deux années. Ma mère était parvenue depuis quelque temps à payer ma pension, et même elle commençait de rendre à Germain l'argent qu'il lui avait prêté. Je le voyais toujours : il était toujours grave, bon et doux. Lorsque nous étions réunis, c'était toujours la même fête.
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Il n'éfait plus un l)ienfaiteur poumons, mais un parent. Il nous disait que dans ce grand Paris nous lui tenions lien de sa famille absente, et que je lui rappelais sa jeune sœur. Je l'aimais, pour mon compte, de la façon la plus vive et la plus familière. Que de fois, lorsqu'il me ramenait le soir au couvent, je m'endormis sur sou épaule dans la voiture 1 II veillait pour m'empèclier de tomber, et si le temps était froid, il m'enveloppait de son manteau.
Un jour, il nous annonça, tout triste, que ses éludes l'obligeaient d'entreprendre un longvoyage, et qu'il nous faisait ses adieux. Nous n'avions plus besoin de ses secours, nous avions encore besoin de son amitié. Je pleuiai. Manière, (pii me gardait maintenant chez elle, cliercliait à me consoler, mv. disant ipul reviendrait et serait toujours notre ami. Je croyais avoir encore une fois perdu mon père, et je parlais continuellement de ce cher Germain. Mais un malheur plus grand allait me frapper. Au bout de cin(| ou six mois, ma mi-re ioinb;i malade. Depuis son veuvage, elle n';ivait pres([iie pas cessé de
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languir ; son âme ne la soutenait qu'aux dépens d'une santé déjà profondément atteinte. Tant de travaux et d'antjoisses, tant de soucis sur mon avenir épuisaient en elle les sources mêmes de la vie. Elle sentit que son heure était venue. Alors, sans liésitei', obéissant avec promptitude à rimpérieux instinct de son cœur, et ne redoutant plus ni les refus ni les humiliations, elle profita de ses dernières forces pour écrire à M'"'^ la marquise d'Aubecourt.
Ma tante, veuve depuis quelques années, n'était pas à Paris ; elle habitait cette grande terre de Bretagne où nous avons passé ensemble de si belles vacances. Sa réponse fut, cette fois, digne d'elle ; le généreux sang du vieux Raymond Gorbin parla, et parla seul. M'"^ d'Aubecourt partit immédiatement, voyagea jour et nuit, et descendit de sa chaise de poste au seuil de notre maison. 11 était temps. Ma mère, mourante et sans voix, ne put que l'embrasser et lui montrer sa fille. Elle expira le lendemain avec la sérénité d'un ange. Ma tante, après lui avoir fait rendre les derniers devoirs et s'être reposée quelques
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jours à Paris, repartit avec moi pour la ïîretagne.
Elle me donna pour première recommandation, en me comblant de caresses qui lui gagnèrent tout de suite mon cœur, de ne jamais [)arlcr qu'à elle seule de mon père, de ma mère, et du passé. Je m'apcrrus bientôt, toute petite que j'étais, qu'il ne l'allait pas lui en parler plus qu'aux autres. El peu à peu, nos malheurs et nos joies, la pauvre mansarde, le petit couvent, la jolie chambre de ma mère oii nous avions été si heureux, mon bon ami Germain lui-même, chassés par des spectacles et par des visages nouveaux, s'enfoncèrent dans les obscurités d'un lointain souvenir. Je finis par m'oublier aussi. Je ne m'appelai plus Rosalie ni Rœschen. Ce nom, je n'ai jamais su pourquoi, déplaisait à ma tante. Queb^ue femme de chambre le portait, peutêtre. On m'appela Stéphanie, et je devins une autre personne. La métamorphose était accomplie quand j'entrai au pensionnat des Visitandines, le même jour que vous, mon amie. Vous seriez-vous doutée (lue tant de trisk'., aventures
avaient déjà traversé l'existence de votre compagne, de cette nièce espiègle et gâtée de la riche et bonne marquise d'Aubecourt?
Je restai, vous le savez, chez les Visitandines jusqu'à Page de dix-huit ans. J'y serais restée toujours, pour peu que ma tante l'eût désiré : non que je me sentisse une vocation claire, non que je fusse très-épouvantée des périls du monde. Mais il me semblait que, dans ce cloître si bien fermé, sous ces voiles éternels, dans ces humbles travaux soulagés par l'innocence et par la prière, résidait le plus sûr et peut-être le seul bien de la vie : je veux dire la paix.
11 ne me restait qu'une vague mémoire des malheurs de mon enfance. Ces funèbres images, de moins en moins distinctes, m'étaient plutôt douces lorsqu'elles venaient à se ranimer. Toutefois elles m'inspiraient, en présence de M"^^ d'Aubecourt, je ne sais quelle contrainte, qui me pesait comme un sentiment d'ingratitude. Je souffrais du luxe dont j'étais entourée. Songeant à l'abandon oii nous avions tant langui, je me disais que le prix de la moindre et de la plus
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inutile des belles choses étalées dans l'hôtel d'Aubccoiirt aurait pu sauver la vie de mon père ; cl je m'en voulais d'une pensée qui accusait ma mère adoptive. Ce n'était rien, ce n'était qu'un nuage bien rapide et bien léger sur ma reconnaissance ; mais pour échapper à ce nuage, à ce rien, je me serais volontiers, du moins je le pensais, enterrée au couvent. « Et pourtant, ajoulais-je, sortant du vrai pour entrer dans le rêve, si je retrouvais Germain I Comme nous parlerions de ma mèrelJe croirais retrouver ma mère elle-même !» Mon cœur battait; je me sentais moins de goût pour le voile.
Ma tante mit fin à ces perplexités. Elle me relira du couvent et me présenta partout avec le grand titre de son unique héritière. Je fus plus touchée de sa tendresse que de la belle destinée qu'elle me réservait. Elle me dit qu'elle n'avait que moi au monde, et que je serais la consolation de ses vieux jours. De deux l'amilles ilorissantes il y a trente ans, nous restions seules en eiïet. La moit, frappant sur le puissant tronc des d'Aubecourt comme sur T humble souche
desCorbin, n'a épargné que nous. Pouvionsnous ne pas nous chérir ? D'ailleurs, ma tante est si bonne ! C'est d'elle que j'ai appris toute l'histoire de mon père, jusqu'à cette démarche qu'il fit pour l'appeler à notre secours, et qu'elle s'accuse généreusement d'avoir repoussée. Souvent je l'ai vue troublée de ce souvenir ; et néanmoins, chose étrange, je sens que, rendant toute justice au fier cœur de son frère, elle ne lui pardonne pas d'avoir été jacobin. Tout ce qu'elle peut faire, à cause de moi, c'est d'éviter de lui donner ce nom odieux, et de se contenter de déplorer amèrement seserreurs révolutionnaires. Quant au reste de nos aventures, elle ne le sait qu'en gros et ne tient pas à s'en instruire davantage. J'ai toujours eu, d'abord par instinct, ensuite par charité, la discrétion de lui en parler peu. Une seule fois, il y a bien longtemps, ayant dit quelque chose du jeune homme qui nous avait assistées, ma mère et moi, elle m'interrompit avec tant de promptitude et de mécontentement, que le nom de Germain s'arrêta sur mes lèvres, et je n'ai jamais depuis été tentée de le pronon-
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cer. Pai'donncz-liii celte faiblesse. Ce serait une chose anière j)Our elle, en vérité, que quelqu'un pût dire dans le monde : « J'ai fait l'aumône à la belle-sœur et à la nièce de M'"'' d'Aiibecourt ; je les ai tirées de la misère où elle les abandonnait. )) Car elle ne connaît pas Germain, cl voilà rimaginalion ({u'cllc peut se former.
Si je me trompe, je ne sais à quoi attribuer le sentiment invincible qui me retient, Germain a re[)aru ; j'ai revu son visage, je connais sa demeure ; mais son nom, quej'ai toujours tu, je le lais avec plus de vigilance. Je ne puis prendre sur moi de dire à ma tante : « L'homme qui m'a conservé ma mère et qui m'a sauvé la vie, cet homme est h deux pas de votre hôtel, et il a peut-être besoin de vous. » Ah ! c'est que ma tante, (juelle que fût sa générosité, n'offrirait l)as à Germain ce (pic je voudrais lui donner.
17 mai.
Vous avez raison : je ne vous ai pas dit comment j'ai retrouvé notre ancien ami. En voici riiistoire.
J'ai commencé par le chercher inutilement, autant du moins que je pouvais chercher. Le premier jour où ma tante me parla de mariage (et ce fut presque aussitôt que j'eus quitté la Visitation), je formai cet étrange projet, de découvrir dans Paris un homme dont je ne savais autre chose, sinon qu'il se nommait Germain ;
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ignorant même si c'était là un nom de famille, on simplement de baptême. Je me fis d'abord conduire à la maison d'orphelines où l'on m'avait recueillie, et que je me rappelais être située dans un faubourg- derrière le Jardin des Plantes. Je pensais que Germain y aurait conservé des relations. Je retrouvai la rue, mais plus de couvent. J'allai chez le curé de la paroisse : j'avais laissé un vieillard, je- vis un je^ne prêtre qui m'apprit que les religieuses, parties depuis plusieurs années, s'étaient dispersées dans divers monastères de leur congrégation. «Y a-t-il encore un de ces monastères à Paris? — Non.
— Et la maison générale, où est-elle ? — En Languedoc ! ))
J'avais retenu l'adresse de ma mère. C'était à l'autre bout de Paris. J'y cours, je vois la maison, j'ciilre, le cœur palpitant. 0 bonheur ! c'est le même porlicr. « Avez-vous connu M"^"" Corbin?
— Elle est morte il y a plus de dix ans. — El sa tîNc? — Sa tille est retournée en Allemagne.
— En Allemagne î — Oui, avec une de ses parentes. »
Cette réponse me glaça. Je devinai que ^jme d'AubecoLirt, voulant sans doute faire perdre mes traces au peu de gens qui auraient pu connaître nos infortunes, avait eu tout de suite le projet de m'enterrer, en quelque sorte, dans le tombeau de ma mère, pour me donner une nouvelle vie, que je tiendrais d'elle uniquement.
— Et, ajoutai-je, en tirant de ma bourse une pièce d'or que je fis voir au portier, n'est-il venu personne s'informer de M'"^ Gorbin ou de sa fille ? Je tiens extrêmement à le savoir. — Depuis si longtemps, Madame, répondit cet homme, je ne me souviens pas. La parente de M'^'^ Corbin a tout payé grandement, et elle a donné ses meubles et son linge aux pauvres. — Point de lettres ? dis-je encore. — Attendez donc, reprit-il. Il appela sa femme. — Est-ce que tu n'as pas une lettre pour une dame qui est morte ? — Je crois que si, répondit-elle ; quel nom ? — M"''' Corbin, dis-je avec une émotion profonde.
La portière se mit à cherclier dans un tiroir plein de vieux papiers et de chiffons» Elle eo lira
une lettre toute froissée, toute jaunie, et lut : Madame, Madame Corbin, peintre de fleurs. — C'est cela ! m'écriai-je, avançant une main tremblante.
Le portier tenait ma pièce, on me livra la lettre sans difficulté. Elle venait (rilalie, et quoique l'ccrilure m'en fût inconnue, je Taltribuai ii Germain.
Avec quel frémissement, seule, le soir, dans ma chambre, à l'abri de tout regard indiscret, je me préparai à lire cette lettre qui allait me faire assister à l'entretien des deux êtres que j'avais le plus aimés! Je la contemplais, je la l'ctournais dans mes mains, je la pressais sur mon cœur ; je pensais que Dieu avait renfermé là quelque chose d'immense pour ma vie. Tout h coup, un scrupule m'arrête ; M'est-il permis d'ouvrir une lettre adressée à ma mère ? Je priai Dieu dans ce doute. H me sembla que la douce voix de coHe qui n'est plus se faisait entendre h mon oreille et me commandait de rompre le cachet. Je rei^ardai d'abord la siii^nalure. Elle était ainsi cont;ue : Germain D. ;\insi je n'apprendrais rien.
La lettre de Germain ne me ferait pas même connaître son nom! ... Elle me fit du moins connaître son caractère. Je veux que vous le connaissiez aussi.
l*:ttre