‹ Corbin et d'AubécourtChapitre 4 sur 5 · XIII · texte numérisé non relu

XIII

19 juin.

Avec quel battement de cœur je partis pour me rendre chez M"^'' Darcetî J'avais une extrême appréhension de rencontrer Germain.

(( Si c'était lui, pensais-je, qui vînt m'ouvrir la porte? )) Rien qu'à cette pensée je perdais déjà contenance. Je rencontrai bien Germain, mais dans hi rue, heureusement. Je ne pus m'empêcher de rougir. Pour lui, absorbé par un livre, il passa sans me voir, l'insensible! J'entrai dans une petite cour dont l'aspect vous emporte à

cent lieues de Paris. On y voit, ombragé par un olivier de Bohême, un puits à la mode ancienne, garni d'une vieille serrurerie très-ouvragée et couronné de chèvrefeuille et de houblon. D'un côté, les giroflées fleurissent sur le mur, de Tautre une belle vigne tapisse la moitié du bâtiment. Au bout de la cour, à travers une claire-voie ouverte entre deux lilas énormes, s'épanouit un parterre plein de réséda, de jasmin, de clématite et de roses. Des oiseaux gazouillaient dans une cage suspendue à l'entrée de la loge du concierge antique ; sous l'inspection d'un gros chat couché sur la margelle du puits, quelques poules becquetaient l'herbe qui pousse entre les pavés. Est-ce que ceci ne vous peint pas la retraite d'un sage ? Quant à moi, j'ai une disposition à aimer les gens qui choisissent pour demeure ces maisons silencieuses et fleuries.

Ayant traversé la cour, je montai un escalier doux et propre, éclairé sur le jardin par de petites fenêtres que ferme un rideau de vigne caressé du soleil et du vent.

Je sonnai au premier étage; un pas pesant se fit entendre. M"'^ Darcet elle-même vint ouvrir, appuyée sur Tépaule d'une petite fille qui se serrait contre elle, en me regardant de tous ses yeux.

La petite tenait un livre, M'"^ Darcet tenait lunettes. Ce groupe me rappela un tableau italien représentant la sainte Vierge et sainte

Anne, et me fit juger" que j'interrompais une leçon de lecture. M'"^ Darcet, assez étonnée de mon visage, dut Tctre encore plus de rembarras avec lequel je déclinai le nom de ma tante et lui demandai la permission de Tentretenir un moment. Elle m'introduisit dans une chambre spacieuse, sobrement iiKUiblée. « Je vous demande pardon, me dit-elle, de ne, pas vous recevoir chez moi ; les ouvriers m'en ont chassée. »

Elle n'avait pas besoin de m'apprendre où j'étais. Un vaste bureau couvert de papiers, des sphères, des armes orientales, des livres entassés, me désignaient assez la chambre de Germain. Je ne m'en sentis pas beaucoup plus

d'assurance. NéanmoÎDs, la bonne dame avait Tair si engageant, que j'expliquai couramment l'objet de ma visite, tout en faisant sous cape l'examen des lieux.

M"^° Darcet me rendit le meilleur témoignage de sa protégée, disant qu'en conscience elle ne lui connaissait d'autre défaut que d'aimer un peu à causer. Gomme je pourrai bien utiliser ce défaut-là, j'en fis bon marché.

Je m'étais mise à l'aise ; je multipliai les questions, au risque de me rendre indiscrète. Je ne voulais point m'en aller si vite, et j'espérais voir paraître M"^ Darcet. On répondit patiemment à mes demandes; on m'assura de mille manières que nous ferions une bonne acquisition. J'en étais persuadée; mais M"^ Darcet ne paraissait pas. Je priai M"^^ Darcet de me dire si la petite fille que je venais de voir n'était pas celle de notre nouvelle femme de charge, a Oui, me répondit-elle; nous l'avons prise dans un moment où elle était un peu malade, et nous l'avons gardée. — Je pense, dis-je, que ma tante trouvera bon qu'elle vienne

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demeurer avec sa mère. — Nous ne voudrions pas, reprit M'"* Darcet, priver cette petite d'une protection meilleure que la nôtre, mais sou départ nous fera quelque peine. Ma fille s'y est attachée, et sa gentillesse distrait mon fils. — Monsieur votre fils se livre à des travaux fort sérieux, Madame?. — Oui, Mademoiselle, fort sérieux... et fort ingrats, ajouta-t-elle avec un sourire un peu triste; mais son esprit et son courage s'y plaisent. Si je n'ai pas la joie de le voir célèbre, j'ai du moins le bonheur de le voir content. — Le monde, dis-je, peut ignorer quelque temps le mérite; Dieu n'oublie jamais la vertu. — Bonne parole. Mademoiselle, » remarqua obligeamment M^'-'Darcet en se levant pour m'accorapagnei'; car, bien à regret, je me retirais enfin.

0 bonheur! dans le moment que j'ouvrais la porte, une nuée qui depuis longtemps s'épaississait et noircissait le ciel, crève avec de grands coups de tonnerre. Voilà un orage affreux ([ui éclate, un déluge qui tombe. M'"° Darcet ne pouvait sans inhumanité me laisser sortir ; elle

me ramène gracieusement clans la chambre de Germain, et nous reprenons notre causerie. Je lui demandai si elle se plaisait à la paroisse. Elle me répondit, en souriant, qu'elle n'avait pas encore trouvé de paroisse qui lui déplût, pas même celle de Smyrne. Je me récriai. Elle m'apprit qu'elle avait bien eu le courage d'aller toute seule à Smyrne, chercher son fils gravement malade. Entraînée par ce cher sujet, elle se mil, sans y prendre garde et sans avoir aucunement besoin d'être poussée, à me conter sur Germain mille choses que j'écoutai avec délices. Les bons cœurs ! Elle a quitté sa province et une sœur très-aimée pour venir avec sa fille s'engouffrer dans Paris, afin de tirer son fils d'un isolement qui le faisait souffrir.

Gomme je remarquais que ce grand changement d'habitudes avait dû lui être pénible à son âge : (( Un tel fils, me répondit-elle, tient lieu de tout. C'est à son absence qu'on ne s'habitue pas. Quand je songe aux longues années qu'il a passées au milieu de tant de périls, et moi au milieu dotant d'angoisses, je crois être toujours

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au premier moment de notre réunion, et je suis toujours lieureuse. » Là-dessus, je m'étonnai qu elle eiît pu le laisser partir. « Vous pensez bien, reprit-elle, que ce ne fut point sans combat, mais je crus que Dieu le voulait ainsi. C'était une de ces plantes fortes qui ne croissent et ne fleurissent qu'au grand vent. Il se serait consumé lui-même dans la vie ordinaire. Je crois d'ailleurs qu'il n'a rien fait d'inutile. Les connaissances qu'il a si laborieusement acquises serviront à la gloire de la religion, et même, plus tard, h la sienne... G'<3st égal. Mademoiselle, il faut encore que la sainte Vierge se mêle de consoler les mères les plus heureuses dans leurs fils! » Toutes ces paroles m'allaient au cœur. Je n'avais garde de laisser languir l'entretien. « A présent, repris-je, vous êtes au moins bien revenue de vos alarmes? — Mon fils et sa sœur, poursuivit-elle, m'ont fait une sorte de paradis. 11 n'y a point, dans ma province, de maison plus tranquille que cette maison, ni de famille plus constamment réunie au foyer. Ma fille étudie et m'aide au ménage, Germain travaille, la petite

apprend h lire, et le soir nous nous réjouissons tous quatre du bonheur de nous aimer. Que de gens ne pourraient croire qu'on soit heureux h si peu de frais ! — Je ne suis pas de ces gens-là, » m'écriai-je,fort embarrassée d'une larme indiscrète qui, malgré moi, venait obscurcir mes yeux.

Pour me distraire de cette émotion, ou plutôt pour la cacher, je promenai mes regards dans la chambre. Elle exprime bien le caractère de l'homme qui l'habite : un crucifix placé en face de son bureau; des armes qu'il a portées dans ses voyages, étant obligé de revêtir le costume asiatique ; le portrait de sa mère et celui de sa sœur, très-finement dessinés par lui-même; et entre ces deux portraits, la branche de buis bénite au jour des Rameaux. Joignez-y ceslivres amoncelés partout, voilà le savant, voilà le chrétien, le bon fils, l'homme plein de cœur; voilà mon ami Germain !

Mais deux autres cadres attirèrent mon attention, et mefiiisant mieux connaître encore le fils (le M™' Darcet, me le rendant, s'il est

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possible, plus cher, me déterminèrent à une action qui engage définitivement ma vie.

Dans un coin j'aperçus des fleurs parfaitement peintes, et, sous ce tableau, un cft?ïei)«s, le! qu'on en fait remplir aux petites filles qui apprennent à marquer, contenant les vingtquatre lettres de l'alphabet, les dix chiffres, et, pour terminer la ligue, d'un côté un iiseau, de l'autre un arbuste dans sa caisse ; le tout entouré de baguettes un peu dédorées par le temps. Ce chiffon, dans ce grave cabinet, me fit sourire. (( Je vois, dis-je à M'"^ Darcet, par pure distraction, le premier ouvrage de mademoiselle votre fille, et sans doute que ces belles fleurs sont aussi de sa main? — Xon, me réponditelle; mais ces deux objets n'en sont pas moins très-précieux à mon fils. Ils lui rappellent ensemble une époque douce de sa vie, et l'un des très-grands chagrins qu'il ait éprouvés. Les fleurs ont été peintes ])Our lui, [)ar une dame allemande, femme de grande vertu, qu'il aval! eu l'honneur d'assister dans d'effroyables revers,

et {{ui est morte. — El le marquoir ? murmu-

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rai-je, respirant à peine. — Le marquoir lui a été naïvement donné par la fille de cette dame ; une enfant charmante, qu'il chérissait et dont il était en quelque sorte le père adoptif. Nous n'avons pu savoir ce que cette pauvre petite est devenue. Germain Ta pleurée comme s'il avait perdu sa sœur. »

Je pâlissais, je ne pouvais plus me soutenir, je fus obligée de m'asseoir. « Vous souffrez, Mademoiselle ! » s'écria M'^^Darcet fort effrayée. Elle courut ouvrir la fenêtre et voulut appeler ma femme de chambre, restée dans une autre salle. Je la retins sans parler, la regardant avec tendresse, les yeux baignés de larmes et serrant ses deux mains. Son vénérable visage exprimait rétonnement, la compassion, l'inquiétude. A travers mes larmes, je souriais ; une immense joie inondait mon âme. Nous restâmes ainsi quelques instants, elle debout, moi assise.

Enfin, je pus parler. Je me levai et je lui dis avec une émotion solennelle : « Madame, au nom de tout ce que vous avez de plus cher, pour le bonheur de votre fils, je vous conjure

de garder un secret absolu sur ce que vous allez entendre. — Parlez, Mademoiselle, me dit-elle, extrêmement émue à son tour.

— Eh bien î Madame, continuai-je, ne pouvant plus me contraindre, cette enfant, la pauvre petite fille de cette vertueuse dame que Germain a secourue et sauvée, elle se nommait Rosalie Gorbin, n'est-ce pas? — G'est son nom, dit M""^ Darcet au comble de Tétonnement. — Elle existe, m'écriai-je, elle est riche, elle est chrétienne, elle est reconnaissante, et elle ne forme pas d'autre vœu que de vous appeler sa mère. Je suis Rosalie!... »

A ces mots, je me jetai dans ses bras; elle me rendit tendrement mes caresses. « Quoi, mon enfant, vous seriez...? — Oui! bonne mère, je suis Rosalie Gorbin ; je suis cette pauvre Rœschen que Germain aimait tant. Et s'il m'aime toujours, je veux être votre fille. — Gerles, non, mon enfant, me répondit-elle, n'entendant point ma pensée. Que Germain va être heureux de retrouver sa seconde sœur! — Ghère Madame, lui dis-je, n'oubliez pas ma prière et votre pro-

messe. Nous avons besoin d'un impénétrable secret. Devant votre fils, aussi bien que devant tous les autres, je ne suis que la nièce de la marquise d'Aubecourt. Rosalie Corbin n'est pas encore retrouvée, excepté pour vous. Germain a une sœur parfaite ; je désire une autre place dans son cœur. Quand je n'étais qu'une enfant pauvre et sans appui, il pensait que je pourrais devenir sa femme. Il l'a écrit à ma mère. Ce qu'il pensait dans ce temps-là, je le pense aujourd'hui. » M'"^ Darcet, stupéfaite, parut se demander si je n'étais point folle ; mais je lui prouvai que j'avais ma raison. Elle m'avoua qu'ayant sou- Tent désiré de marier son fils, le parti que je proposais ne lui déplairait pas ; bien au contraire. Quant aux objections, je les levai l'une après l'autre, et sans peine. « Qu'avez-vous à craindre? lui dis-je, Germain ne saura rien. Nous conspirerons pour son bonheur, sans le tirer de son repos. Si je réussis à le faire agréer de ma tante, ce qui est difficile, mais non pas impossible, il n'aura que la peine d'accepter ou de refuser. Si j'échoue, il ne sera nullement

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engagé; nos démarches ne l'auront point empêché de s'établir. Pour moi, je Taime et je n'aurai jamais d'autre époux. Le pire qui puisse m'arriverest de rester auprès de ma tante, dans une situation que sa bonté et notre mutuelle affection rendent très-douce, ou de me retirer plus tard au couvent. C'est h quoi je songe sans le moindre effroi. Dieu daignera toujours et partout m'apprendre à supporter des peines dont la source n'aura rien de coupable. »

Quelle mère ne se serait pas rendue à ce langage ? M"°* Darcet m'embrassa de nouveau et me promit son appui. De mon côté, je m'engageai à la consulter autant que je le pourrais,

« Maintenant, ajoutai-jc, je voudrais bien voir mademoiselle votre tille ; ne va-t-elle pas venir? — Jeanne, me répondit la bonne dame, est chez votre femme de charge, qui lui a recommandé deux ou trois pauvres malades, ses voisins. Elle y restera peut-être quelque temps, et je crains de voir arriver Germain. — Alors je m'enfuis, m'écriai-je. 11 me semblerait, si je le voyais, que j'ai fait une action trop hardie.

Mais allons chercher M^^° Darcet. J'annoncerai à votre protégée sa nouvelle situation ; nous reviendrons ensemble, et vous serez remise du trouble où vous ont pu jeter mes confidences. »

Elle y consentit ; nous partîmes. Ah! j'étais bien fière de la sentir appuyée sur mon bras ! Pendant que nous descendions lentement Fescalier, ma femme de chambre avait fait avancer une voiture de place. Nous arrivâmes promptement où nous devions trouver Jeanne., Je crus pénétrer dans le triste réduit qui vit mourir mon père. M^^^ Darcet achevait de faire le lit d'une pauvre vieille infirme, que la femme de charge soutenait à l'air et au soleil.

J'ai quelquefois visité les malades, mais, je l'avoue à ma honte, je ne me suis jamais avisée de pousser la charité jusqu'à retourner leur lit. En s'acquittant de cette héroïque besogne, M'^^ Darcet avait une bonne grâce, un air de contentement qui accrurent le goût que je me sentais pour elle. Après lui avoir dit pourquoi j'étais venue, ce qui ravit son assistante, comme vous pensez bien, je lui demandai la permission

de Taider. Nous recouchâmes la pauvre vieille, qui nous promit de prier pour nous. Je vidai ensuite ma bourse dans les mains de Jeanne, et rinnocente me crut bien généreuse. Enfin je ramenai ces dames chez elles. Tout cela fera, je Fespère, entre Jeanne et moi, un bon commencement d'amitié. Je suis ravie de cette aimable Jeanne. Vous ne sauriez rien imaginer de plus simple, de plus gracieux et de plus attachant; elle a des paroles qui vous remuent le cœur, qui sont à la fois gaies, touchantes et pleines de raison. Vraiment M^'^Darcet est bénie du bon Dieu. Si je ne sortais d'où je sors, je craindrais de déparer la famille.

Voilà, chère Élise, un long récit el nur sérieuse aventure. Ai-jc bien, ai-je mal agi? Tout ce que je puis dire, c'est que je recommencerais. Je n'ai aucun regret d'avoir suivi l'impulsion de mon cœur.

Mais je ne vous ai pas raconté toute cette grande journée, qui s'est terminée par un entrelien assez important avec ma tante. A demain.

20 juin.

Hier, après dîner, je sus intéresser M™'' d'Aubecourt, en lui rendant compte de ma visite chez M™^ Darcet et cliez la femme de charge. Elle admira celte simplicité patriarcale de M""® Darcet, ce beau caractère de Germain, cette charité de Jeanne, ce mutuel amour entre eux. J'obtins de sa bonté tout ce que je voulus pour la pauvre vieille ; et, ce qui ne me fit pas moins de plaisir, elle me témoigna^ puisque j'avais tant de goût pour Jeanne, qu'elle me verrait

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lrès-volon(iers en faire mon amie. Cette iacililé ne doit point vous étonner : M'"*" crAubecourt est confiante, enthousiaste et bonne; elle craint toujours que je ne m'ennuie; eile aime les gens (le bien. Elle serni aussi charmée de me voir pour intime amie la vertueuse Jeanne, qu'elle serait indignée d'apprendre que je songe à épouser le roturier Germain. Mon Dieu! si je ne voulais (jiie faire donner à Germain une bonne place, rien ne serait i)lus facile : la marquise y userait son crédit et ses chevaux.

Nous causions donc de bon cœur, lors(|u'on annonça M'"^ de Sauveterre et le vicomte Henri. Je leur sus mauvais gré, je le confesse, de paraître en ce moment-là. Que viennent-ils faire? Que me veulent-ils? Comment ai-je mérité ([u'ils menacent toujours mes plus chères espérances? Enlin, il me sembla ({ue cette belle dame et ce beau fils me rendaient victime d'une injustice extrême, et je n'attendis que l'occasion de leur jouer (pielqiie tour. Je la trouvai. L'on vint à parler d'une jeune marciuise, présentée ces jours-ci à la cour, uii elle se montre

un peu iière de sa couronne à trèfles, et qui n'est que demoiselle Gorbec, fille d'un notaire normand. Le sang de Ganiac bouillonnait. Je lui fis sentir Faiguillon; il éclata comme un orage, en sarcasmes de toute espèce. Or, de Gorbec, notaire, à Gorbin, avocat, la différence est peu de chose, et les gréions de M'"^ de Sauveterre, sans en excepter le moindre, traversant et déclnrant le pauvre Gorbec, n'en tombaient que plus drus sur Gorbin totalement meurtri.

Je m'en apercevais bien, et j'avais l'àme assez bonne pour en souffrir ; mais M'"^ de Sauveterre, animée au jeu, ne tarissait pas. Un regard de son fils, qui pénétra enfin le mécontentement de M'"'' d'Aubecourt, et qui en ])âlit, l'averiit trop tard. Elle avait encore Gorbec à la bouche, quand ce regard lui remit Gorbin en mémoire. Oh ! la plaisante figure qu'elle fit devant cette Méduse ! Elle perdit son assurance, rougit, balbutia, entassa maladresse sur maladresse, et partit suivie du vicomte, sans avoir pu reprendre l'équilibre. Ma tante, outrée, attendit à peine qu'ils eussent gagné l'antichambre.

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« Quel fat et quelle folle ! » s'écria-t-elle. Je ne répondis pas. « On pardonnerait encore, poursuivit M'^'^ d'Âubecourt, tant d'orgueil s'il mettait ces orgueilleux à Tabri des bassesses communes ; mais pour obtenir l'argent de ces roturiers qu'ils dénigrent, il n'est point de complaisances oïl ne descende leur blason. — Je crois, dis-je, que si M. Corbec avait offert sa fille et son million à M. le vicomte de Sauveterre, les Caniac de Périgord ne seraient point sortis du tombeau pour empêcher cette mésalliance. — Non, certes! reprit ma tante, et plutôt ils auraient gardé le mulet dans l'étude du notaire. — La vanité de M'"^ de Sauveterre est amusante, conlinuai-je ; cependant je la plains quand je vois combien d'honnêtes gens elle se prive d'estimer, parce qu'ils ne sont pas d'assez noble origine. Avec de tels sentiments, M. le marquis d'Aubecourt, mon bon oncle, n'aurait jamais connu mon grand-père, et il lui en aurait coûté la vie, ou tout au moins le bonheur. »

Je n'avais hasardé qu'en tremblant, au milieu

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de beaucoup de caresses, celte dernière réflexion. Ma lantela prit bien. « Tu es une vraie Gorbin, me dit-elle, et tu te connais en noblesse comme M. d'Aubecourt, qui valait tous les Ganiac du monde. La noblesse est sans doute dans le nom et dans le sang, mais elle est aussi dans Tâme. C'est la bonne qui se trouve là. Crois-lu qu'une digne femme, comme M"''=Darcet, n'est pas cent fois plus noble que cette ambitieuse comtesse de Sauveterre... et d'Escarbagnas? — M^'^Darcet a bien de la vertu, repliquai-je modestement. — Et son fils, ajouta ma tante, n est-il pas en tout supérieur à ce petit sot de vicomte, qui trouve plaisant , pour se distinguer , de faire le jacobin ? »

Je vous assure que je fus étourdie de ces derniers mots, et que je pensai suffoquer dans la joie que j'en ressentis. Il ne s'en est fallu de rien que je ne me misse à en dire très-long sur le compte de M. Darcet. Mais, satisfaite de voir hors de combat M"^^ de Sauveterre et M. son fils, je gardai sagement le silence. Ma tante n'est pas encore, quoi qu'elle en dise, tellement persuadée

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des suprêmes mérites de la roUirc, que je n'aie plus aucun danger h courir de ce côlé-là. Je la connais: il faudra de grands événemenls pour que Corbin l'emporte sur d'Aubecourt.

22 juin.

M. de Tourmagne est enfin revenu. A peine eut-il complimenté ma tante, que je le tirai à l'écart. Je lui déclarai d'abord qu'il paraissait fatigué, qu'il n'était point sage ; qu'il allait à la campagne pour se reposer, mais qu'il y perdait son temps à travailler comme un ambitieux, et qu'on le voyait revenir tout pâle. Il sait combien je l'aime; néanmoins ces marques d'intérêt lui plaisent toujours. Il avoua qu'il s'était rompu la tcte, et qu'une malheureuse inscription à demi

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effacée, qu'on interprèle mal, le faisait endiabler. « Si c'était, lui dis-je d'un air dégagé, une inscription égyptienne, je pourrais peut-être vous aider. — Ouais ! fit-il en souriant. — Parlez en ami, monsieur le comte, poursuivis-je du même ton. S'agit-il d^un Ptolomée ou d'un zodiaque ? Votre inscription vient-elle de Memphis ou de Thèbes ? Vous voyez une jeune personne qui a chez elle, depuis huit jours, un régiment de pharaons, et je suis prête à leur demander tous les éclaircissements qui pourraient vous obliger. — Eh bien, ma belle, il s'agit précisément du zodiaque.— Du petit zodiaque, sans doute? celuilà seul est embarrassant. — Ah ! vous n'êtes point embarrassée du grand zodiaque, vous? — Nullement. Pensez-vous que je me laisse prendre au coq-à-l'àne de M. Dupuis? Ce monsieur-là ne connaîtpas le premier jambage de l'écriture phonétique. Ce qu'il dit du grand zodiaque ne mérite pas la moindre considération, et je m'en soucie comme de la généalogie d'un Caniac de Limousin. Quant au petit zodiaque, sachez qu'il n'a ni quinze mille ans, ni huit mille ans, ni

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même dix-huit cents ans. Il fut fabriqué sous un proconsul de Rome, et il est postérieur de cent ans à Tère cbétienne. — Pouvez-vous me prouver cela ? s'écria M. de Tourmagne avec un sérieux qui me fit rire, mais dontje fus charmée. — Tout de suite, repartis-je ; la chose ne tient qu'à un mot grec. — Quel mot ? — Ah ! je n\ai pas pu le lire ; mais vous serez plus heureux. Je vais vous le chercher. »

Je courus à mon appartement et j'en rapportai le livre de Germain. « Tenez, lui dis- je, monsieur, vous m'accusez de ne point penser à vous, et voici un livre que j'ai acheté pour vous. On parle du zodiaque à la page 300 ; vous verrez si M. Dupuis et M. de Volney ont leur compte. »

C'est une terrible chose d'avoir un secret ! On croit toujours que chacun le devine. Après avoir lu des yeux le titre du livre, et tout haut le nom de l'auteur, M. de Tourmagne me jeta un regard scrutateur et surpris, ou que du moins je trouvai tel, qui m'embarrassa, et qui depuis me donne fort à penser. Je fis bonne contenance.

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«11 m'en coule six francs, dis-je ; mais livrezmoi le petit dieu chinois que vous m'avez refusé plusieurs fois, afin que je le trempe dans l'eau bénite, et que je le place sur ma clieminée ; je vous tiendrai quitte. — Ce livre me paraît fort savant, reprit M. de Tourmagneen feuilletant le volume. Je m'étonne de n'en avoir pas entendu parler. En tout cas, je le rencontre à propos. Vous aurez le dieu chinois, ma chère Stéphanie. — Ah! que je suis contente! m'écriai-je; vous saurez toujours, je le vois, me traiter en ami. — Soyez-en sûre, poursuivit M. de ïourmagned'un ton sérieux. ^Mais dites-moi, ma chère enfant, est-ce que vous avez lu tout ce volume? — Oui, lui répondis-je, et il m'a intéressée. D'ailleurs, je voulais voir s'il était assez difficile à comprendre pour mériter de vous être offert ; et puis je tenais au dieu chinois. — C'est égal, observa M. de ïourmagne, il y a là-dedans beaucoup de grec et beaucoup de mathématiques. Je félicite l'écrivain qui sait se rendre agréal)le à travers tout cela. »

Ce dernier trait faillit me déconcerter. Je payai d'audace. « Écoutez, monsieur le comte, dis-je

418 CORBIN ET D'AURECOURT

en confidence, j'ai eu l'occasion de voir M"^*' Darcet ; je vous assure que c'est une femme admirable. Je voudrais vous intéressera son fils. — Vous m'y trouverez très-disposé, ma chère Stéphanie, répondit le comte avec bonté. Ce livre me paraît vraiment très-curieux et très-bien fait. » Je me suis retenue d'embrasser M. de Tourmagne. Si je lui avais montré toute ma reconnaissance et toute ma joie, je lui en aurais trop dit. Peut-être déjà est-il au moment de voir plus clair que je ne le désire encore. Il a bien de la finesse, et je m'aperçois que je n'en ai guère. Mais que m'importe, après tout, s'il soupçonne un mystère que je peux avoir bientôt à lui révéler moi-même ? Il n'est épris ni de Caniac ni de Sauveterre ; il est loyal, discret, sage ; il m'honore d'une grande affection. Véritablemeiit, je ne serais pas fâchée de sentir ses yeux sur moi.

XVÏ

25 juin.

J'abordai Jeanne et sa mère au sortir de la messe, et je les reconduisis jusqu'à leur porte, en causant de la pauvre vieille, qu'il s'agit de faire entrer dans un bon hospice oii elle finira doucement ses jours. Je demandai ensuite à ^Imc Darcet la permission d'emmener Jeanne, à quoi l'une et l'autre consentirent ; car Jeanne me témoigne franchement la sympathie que j'ai pour elle. Je trouvai moyen de glisser dans l'oreille de M'^'^Darcetqnc tout alhiil au mieux, et,

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d'un pied léger, Jeanne et moi, toutes deux trèscontentes, nous gagnâmes rhôtel d'Aubecourl. Dès qu elle en eut franchi le seuil, il me sembla que je venais de remporter une grande victoire, et que c'était une brèche par où Germain passera bientôt.

Ce triomphe me rendit toute gaie ; ma gaieté excita celle de Jeanne, et nous nous mîmes à jaser comme deux oiseaux. En vrai conspirateur, ne perdant jamais de vue mes desseins, j'eus bientôt fait d'attirer ma nouvelle amie sur le propos de sa famille. Jeanne est discrète ; néanmoins je ne laissai pas d'attraper sur le cher frère certains détails que j'aurai soin d'utiliser. Germain, presque seul, fait marcher la maison, le vaillant homme ! 11 travaille pour les libraires-éditeurs de livres grecs ou latins, ce qui le fatigue beaucoup et l'empêche de perfectionner un grand ouvrage dont il s'occupe depuis longtemps.

(( Nous avons du malheur, me dit Jeanne. Le premier livre de mon frère a échoué. Germain n'a pu prendre sur lui défaire certaines démarches ; son travail est étouffé par des hommes

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puissants dont il contrarie les systèmes, et cela refroidit beaucoup les éditeurs. Il faudrait aller d'un côté, de l'autre, solliciter les journaux, i-mportuner tout le monde. Mon frère n'en a ni le temps ni la volonté. - Il est donc découragé ? dis-je.— Lui! s'écria Jeanne ; il ne sait pas ce que c'est que le découragement, et je puis bien dire qu'à nous trois nous formons une société où ce senliment-Ki ne pénètre jamais. Mon frère assure qu'un savant ne mérite pas d'être connu avant d'avoir des cheveux gris, et même d'être chauve. Nous en prenons notre parti. Nous disons comme les charbonniers dans leur poudre noire : Cest te métier qui veut ça ! D'ailleurs, nous sommes si heureux! Nous avons tous notre emploi, que chacun remplit avec zèle au profil de la communauté. Mon frère gagne, ma mère administre, moi je dépense et je fais rire, chose tout à fait utile aux savants. Tenez, mademoiselle, Dieu est bo4i ! Sans nie vanter, l'ennui cl la tristesse ne sont pas moins inconnus chez nous que le découragement. — Mais qui donc pourrait protéger votre frère? — Le minisire de

rinstruction publique, je crois ; je n'en suis pas très-sûre. Il me semble que mon frère a demandé qu'on imprimât son livre à l'Imprimerie royale. On ne lui a pas même répondu ; et c'est bien naturel, dit-il, puisqu'on ne le connaît point. Il fera imprimer à ses frais. »

Nous parlâmes d'autres choses, d'une quantité d'autres choses , car je désirais que Jeanne pût oublier ce qu'elle m'avait dit, et nous nous quittâmes enchantées de notre entretien.

Or sus, madame Elise, ma fidèle amie ! vous l'avez entendu : le ministre de l'Instruction publique pourrait protéger l'auteur du beau livre intitulé Les Pharaons, M. Germain Darcet, demeurant à Paris, rue..., n°... Vous êtes parente du ministre ; je n'ai besoin de rien ajouter. Vite, vite, écrivez, pressez, suppliez, ordonnez, importunez. Hélas î faites qu'au moins M. Darcet retire quelque fruit de ses bienfaits et de ma reconnaissance. J'ai lu dans un journal, l'autre jour, que le ministre venait d'acheter, pour le donner à toutes les bibliothèques de l'État, je ne sais quel livre dont je ne veux dire aucun mal, mais

qui certainement ne vaut pas mas Pharaons. Ne peut-il en faire autant pour ces souverains de rÉgypte ? Quel que soit leur mérite, on a toujours pensé qu'ils avaient au moins droit à une sépulture honorable. Le ministre a mille moyens d'aider un auteur : il peut lui faire une pension, il peut le présenter au Roi, lui donner une place, le faire imprimer à Tlmprimerie royale. Oh î si j'étais ministre, que je ne serais pas embarrassée de m'attirer les bénédictions de Jeanne et celles de Rœschen ! Je me recommande à votre bon cœur. Quant aux journaux, Tintendant de M™^ d'Aubecourt sollicite la protection de ma tante, et un peu la mienne, pour un de ses parents qui est journaliste. Nous verrons si celui-là ne saura pas faire un article. Vous riez de moi...? Il est sûr que j'ai plus de phins dans la tête qu'un personnage de comédie.

If*'' juillet.

Je vous remercie de vos soins, mon amie, et je prie Dieu de les faire réussir pour me consoler d'une grande inquiétude qu'il m'envoie.

Ce matin, ma femme de chambre m'apporte un journal que l'intendant l'a priée de me remettre. Je l'ouvre, et j'y vois un beau long article où l'on ftiit tous les éloges du livre de M. Germain Darcet : que c'est un ouvrage fort savant, très-bien écrit, plein de choses neuves; enfin je crois que moi-même je n'y saurais rien ajouter.

CORBIN EV d'aUBECO^RT 125

Le journaliste qui juge si bien les livres de mes amis peut compter sur Tappui de ma tante. Me voilà donc charmée d'avoir réussi en ce point, d'autant que, de la façon dont j'ai su m'y prendre, je ne redoute aucune indiscrétion. Je me faisais une idée riante du plaisir qu'éprouveraient, en lisant cet article, et Jeanne et M'^^Darcet, et peut-être même le stoïque Germain, lorsque, jetant les yeux sur le reste de la feuille, je lus que le Roi venait d'élever à la dignité do pair de France, qui? M. de Sauveterre !

Hélas ! je ne souhaite assurément rien de funeste aux Sauveterre ; mais le Roi leur fait cet honneur bien mal à propos. J'avais relu deux fois l'article qui parle de Germain ; je relus dix fois cette nouvelle. Si M"'° de Sauveterre, dans son nouveau rang, a toujours les mêmes intentions sur moi ou plutôt sur mon héritage, le Roi lui donne là de quoi se relever singulièrement aux yeux de ma tante. Ses impertinences de l'autre jour seront oubliées. Ma tante pourra-t-elle supporlei' que je refuse d'être pairesse? Et (|uo d'espril, (pie d<' bon sens, ipie de solidité celle

pairie, qui l'attend à son tour, va tout à coup donner au vicomte ! Il aura beau jouer le jacobin, ce ne sera plus qu'une aimable étourderie dont on prédira qu'il saura se défaire avec l'âge. Et, dans le fait, si c'est un défaut d'avoir une opinion quelconque sur quoi que ce soit, le gracieux vicomte n'a vraiment point ce défaut-là, ou du moins n'en est pas responsable.

Enfin, il faut vouloir ce que Dieu veut ! Une chose sûre et consolante, c'est que le Roi peut bien faire des pairs de France, mais non pas me forcer de les épouser. Si donc M"^*^ de Sauveterre vient déranger mes projets, de mon côté je saurai faire avorter les siens. Et par la voie de la femme de charge, la plus mystérieuse personne qui soit au monde, malgré son goût pour la conversation, j'envoie à M"'^ Darcet ce journal et cet article, destinés à embellir une de ses journées. Pauvre mère ! Elle fera mille châteaux sur l'éloge des Pharaons, ç^i elle lira, sans y prendre garde, ces deux lignes relatives à M. de Sauveterre, ce serpent caché qui va piquer d'un noir venin nos espérances, et peut-être les anéantir.

3 juillet.

Je commençais h m'inquicter du silence de M. de Tourmatçne, qui ne me disait mot des Pharaons. Ce matin, à tout risque, je l'aborde : « Monsieur le comte, mon livre vous a-t-il déplu? Vous ne m'en parlez point. — Quel livre, ma toute belle? — Le livre du zodiaque. — Ah î vous voulez dire le livre de M. Darcet ? Je dine ce soir avec Tauteur. »

N'admirez-vous point, chère Élise, que je puisse soutenir de tels dialogues sans changer

128 CORRIN ET iVaURECOURT

de visage ? Aiissi ne voudrais-jc millement répondre que je n'en change pas un peu. Ce qui suivit mit mon sang-froid à la plus rude épreuve. « Je croyais, repris-je, que M. Darcet n'avait pas 1 honneur d'êire connu de vous. — Nous avons fait connaissance, répondit le comte. Son livre annonçait une bonne âme; j'ai voulu voir si le livre disait vrai. — Eh bien? dis-je avec un empressement peut-être trop significatif. — C'est que, continua malignement M. de Tourmagne, il ne faut pas s'en rapporter aux livres. On s'y peint en beau. Souvent, à la place d'un héros de courage et de générosité, vous trouvez un grimaud tout bouffi et tout malade d'une vanité grotesque. Rien n'est plus ordinaire. Les écrivains... Qu'avez-vous donc! On dirait que je vous épouvante...— Moi ! monsieur le comte ? » Et c'est qu'en vérité le méchant me déchirait le cœur. « ~ Oui, poursuivit-il, vous me faites une mine effarée. On voit bien que vous ne fréquentez point les auteurs. Mais M. Darcet n'est pas du tout de cette espèce. Quoiqu'il écrive à merveille, il est surtout savant et le plus niodeste cjes hommes,

CORBIN ET d'aUBECOUUÏ 129

Je lui ai demandé son amitié. — Ah ! m'écriai-je, que je connais des personnes qui vont élre heureuses! — Vraiment ! dit M. de Tourmagne ; et de comhien de personnes vais-je faire ainsi le bonheur ? — J'en connais trois, répondis-je : la mère et la sœur de M. Darcet, à cause de la tendresse qu'elles ont pour lui; et moi, à cause de Tamitié que j'ai pour vous. Je suis heureuse du noble bonheur que vous prenez à protéger le mérite. » Je crus que je m'étais assez bien tirée d'affaire, mais M. de Tourmagne continua, de ce petit air lin et doux que vous savez, et que j'aime, lors même qu'il me tourmente. « Je ne suis pas, ditil, seul à célébrer le mérite supérieur de M. Darcet. Une dame de vos amies s'intéresse chaudement h sa gloire. Saviez-vouscela? — Gomment? dis-je en rougissant très-fort. — Oui. Je demandais au ministre certaines choses en faveur de M. Darcet, et Son Excellence me répondit (|ue ces choses étaient déjà faites, à la prièi'e de M"'° Élise de... En sorte que moi, (jui veux obli • ger M. Darcet pour mon propre com[)le, il faut (|ue j'imagine du nouveau. »

130 COilBIN ET d'aUBECOURT

J'étais si visiblement troublée, que M. de Tourmagne eut la charité de ne point insister. Il changea brusquement le sujet de la conversation . « Le bonheur pleut sur tout le monde, me dit-il ; que pensez-vous de la pairie de M™^ de Sauveterre ? — Hélas ! répondis-je, cela n'est pas un bonheur pour moi. Cette pairie peut me rendre bien malheureuse, si vous m'abandonnez. — Quoi! s'écria M. de Tourmagne; quelle énigme? Craignez-vous que le vicomte ne se mette à étudier la politique et ne néglige désormais le soin de tout charmer ici ? — Vous connaissez assez ma tante, repris-je, vous connaissez assez M. de Sauveterre et madame sa mère pour savoir ce que je crains. »

Le comte me prit la main, et, avec un accent paternel qui me toucha jusqu'aux larmes : «Ajoutez, Stéphanie, me dit-il, que je vous connais assez pour être rassuré sur tout ce qui vous effraye. Non, mon enfant, vous n'avez rien à craindre, que de légères importunités. Vous êtes plus aimable et plus riche qu'il ne faut pour exciter beaucoup l'ambition des Sauveterre ; mais cette

CORBIN ET d'aUBECOLRT 131

ambition-là se trompe sur sa portée. Ne brusquez rien, et contiez-vous à ceux qui vous aiment. Le manteau de pair éblouira quelques instants les yeux de M'"^ d'Aubecourt, il ne trompera pas son cœur. Vous méritez mieux qu'un costume, et, s'il faut absolument quelque chose de brodé pour vous obtenir, on tâchera de trouver des galons sous lesquels il y ait une àme. Je nourris un certain projet.... — Ah ! monsieur le comte, criai-je avec quelque alarme, aidez-moi à défendre ma liberté, mais ne me préparez pas d'autres chaînes. Je me trouve si bien dans la situation oii je suis î — Ta, la, ta, s'écria le comte en s'enfuyant ; une belle fille de vingt ans qui est riche, vertueuse et bonne, est une fille à marier. Il ne s'agit que de trouver le mari ; et dùt-il venir de... la Chine, il viendi'a I «

Qu'en pensez-vous, chère Elise ? Pour moi, je suis confondue et ravie. Que madame de Sauveterre se présente : je l'attends de pied ferme, eût-elle dix pages aux couleurs de Caniac pour porter sa queue.

4 juillet.

j'ai eu ce matin un baiser de Jeanne et un regard de M'"° Darcet. Ah ! ma chère, la belle occupation que de faire des heureux ! « Nous sommes dans la joie jusque par-dessus le cœur, m'a dit Jeanne, croyant m'apprendre de grandes nouvelles. Cela a commencé par un journal qui, sans qu'on l'en ait prie, s'est mis à dire un bien infini du livre de mon frère. Nous avions à peine lu ce journal, qu'un vieux monsieur, la bonne grâce même, se présente et veut absolument

CORBIN ET d'aUBEGOUUT 133

voir Germain. Germain était sorti ; il attend, nous faisant le plus grand éloge de nos Pharaons. Nous étions contentes! Enliii, Germain arrive, et les voilà qui causent, qui bouleversent des livres, qui discutent si bien, si fort, avec tant de zèle, que l'heure du diner sonne, qu'elle passe, et que ce bon monsieur reste à diner chez nous. Or, savez-vous. Mademoiselle, qui c'est? Un membre de l'Académie des inscriptions ! Pour un savant, c'est plus que duc et pair. Il veut parler du livre de mon frère dans son Académie. Maisje ne vous ai riendit encore. Ce journal a sans doute rappelé au ministre les demandes que Germain lui avait adressées. Pan ! hier on nous annonce coup sur coup que rimprimerie royale se chargera du nouveau livre, que le Gouvernement achète deux cents exemidaircs du premier, que M. le ministre désire voir M. Darcet. Enfin, voilii le plus beau! le libraire, (pii venait quebjuefois nous demander de l'argent, nous en apporte et sollicite la prélerence jiour une seconde édition !... Je la lui ai promise.

134 coRBm ET d'aubecourt

— Et que dit monsieur votre frère ? demandai-je en souriant.

— Il n'y comprend rien, reprit Jeanne, sinon que Dieu nous montre bien sa bonté. Ma pauvre mère et moi, nous avons failli en perdre la tête. Cependant nous devrions moins nous étonner ; nous avons tant prié ! Je vous confierai, mademoiselle, qu'il y a quinze jours, obsédées par ce libraire, qui réclamait ses avances sur les frais d'impression, nous faisions une neuvaine, ma mère, notre servante et moi, pour qu'enfin le livre trouvât des acheteurs, le pauvre libraire sa somme, et nous la paix. Le bon Dieu nous a donné tout de suite plus que nous ne demandions ; voilà comme il agit toujours. Quel tendre père ! »

Oh ! oui, quel tendre père ! Pour moi, qui n'ai pas comme Jeanne la permission d'exprimer tout haut la joie dont je suis inondée, je me sauve à l'église, ou je m'enferme dans ma chambre, et là je me prosterne, je verse des pleurs reconnaissants. N'est-ce pas une preuve que mes desseins sont agréés de Dieu, quand je le

CORBIN ET D'aUBECOIRT 185

vois choisir en quelque sorte mon entremise pour répandre sur ses fidèles serviteurs les grâces qu'ils lui ont demandées?

5 juillet.

Ce que je redoutais arrive comme je Fai prévu. Les Sauveterre sont rentrés en grande faveur auprès de ma tante. Ils lui ont h\i une visite ce soir, et Dieu sait s'ils l'ont cajolée ! J'en conclus que la fortune de M"^^ d'Aubecourt est plus considérable encore que je ne pensais, et qu'ils en connaissent mieux que moi la hauteur, la largeur et toutes les dimensions. De mon coin, je les écoulais tristement, sans rien dire ; et les bonnes espérances que M. de Tourmagne

m'avait données baissaient, baissaient, flevenaient toutes petites, se réduisaient à rien. Il ne nie restait que mon courage ; lui, du moins, ne baisse pas ; tout au contraire ! Quand même Germain n'existerait plus, les Sauveterre me feraient horreur. Le mot est bien gros, mais il est bien vrai. Je vous le demande, est-il juste que je sois ainsi tourmentée de ces gens-là, parce quejliériterai d'un éclat qu'ils trouvent nécessaire à leur futile grandeur? Que leur importeraient ma personne, mes agréments et mes vertus, supposé que j'en aie, si je n'étais que la fille orpheline du pauvre capitaine Corbin ? Quand j'étais cette enfant indigente et presque abandonnée, quand j'étais laide, Germain, qui n'avait jamais entendu parler de la marquise d'Aubecourt, m'aimait comme sa sœur, me protégeait comme sa lille ; il ne me demandait que de l'aimer et de garder les ([iialités qu'il croy;ut voir poindre dans mon âme, pour faire de moi la compagne, l'heureuse compagne de sa noble vie!

Le vicomte vint pins d'iine fois m'étaler ^os

grâces et me prier d'admirer son caquet. J'essayai de lui suggérer une ou deux sottises, mais il se tint sur ses gardes, trop bien averti par madame sa mère, et je ne fis qu'aiguillonner sa verve, hélas ! de tout le monde et de ma tante applaudie. J'étais au supplice. « Quoi ! pensais-je, n'y aura-t-il personne pour lui dire qu'il n'est qu'un fat ! » Mon charitable souhait fut à la fin rempli ; j'eus le plaisir de voir le vicomte écrasé par Germaim absent. Quelqu'un demanda si l'on verrait M. de Tourmague. « Je doute qu'il vienne, dis-je ; il dîne ce soir avec un savant qui doit lui parler de Sésostris. — Sésostris ! s'écria le vicomte ; passe encore s'il s'agissait de Gléopâtre : c'est le seul pharaon qui mérite un souvenir. — A propos de Pharaon, dit une autre personne, s'adressant à ma tante, avez -vous lu le livre à la mode ? — Quel livre ? demanda ma tante. — Un livre qu'on appelle les Pharaons, tout farci de grec, et néanmoins très-amusant. — Ah ! reprit une troisième personne, le livre de M. Darcet. On ne parle pas d'autre chose. Il paraît que le ministre en raf-

foie et qu'il vent faire la fortune de l'auteur. — Qui de vous Ta lu ? « demanda ma tante.

Vous pensez bien que je m'abstins de répondre. 1/affaire était sur le tapis ; je rentrai dans le silence, comptant avec beaucoup d'attention les mailles de mon filet.

« Bah ! s'écria le vicomte (voyez l'instinct), toutlemonde célèbre ces livres-là, mais personne n'y regarde. La mode, qui est une personne originale, prend quelquefois de ces paquets sur ses ailes de papillon. C'est laffaire d'un jour : le lendemain, tout est fini. Qu'en pensez-vous, mademoiselle ? — Je pense,' répondis-je, que le paquet reste, et que le papillon disparaît. — Je demande bien pardon à monsieur le vicomte, dit la baronne de V..., dont tout le monde connaît et admire le grand esprit ; ce livre n a nullement besoin de la mode. On s'étonne qu'un auteur encore si jeune ait des connaissances si étendues, qu'un savant écrive avec tant d'élégance, et qu'un homme qui montre tant de courage parle de lui-même avec une si parfaite modestie. — Ajoutez, dit à son tour ma tan le,

que cet homme de mérite est un excellent chrétien. — Le connaissez-vous donc, madame ? demanda la baronne de V.... Je serais enchantée que vous voulussiez mêle présenter. — Nous ne le voyons qu à la paroisse, dit ma tante ; mais je prierai M. de Tourmagne de me l'amener. ))

M. de Tourmagne entra là-dessus. Quelqu'un, ce ne fut pas le vicomte, lui demanda des nouvelles de la cour d'Egypte. « Je viens, dit-il, de passer trois ou quatre heures avec un bourgeois deMemphis. » Nouvel éloge de M. Darcet, éloge non plus seulement de sa science, mais de sa personne, mais de son cœur. Jugez du bonheur de votre amie : M. de Tourmagne a la juste réputation de se connaître si bien en ces sortes de choses ! (( Mais amenez-moi donc ce prodige, dit M"'^ d'Aubecourt. — Vous l'auriez vu ce soir, répondit M. de Tourmagne, s'il n'avait dépendu que de moi. Je voudrais le montrer à tout le monde, afin de souffler ensuite sur ma lanterne, car c'est un homme. Par malheur, il va plus volontiers sous la tente des Bédouins

CORHIN ET d'AUBECOURT 141

que dans un salon. Je vous le donne pour un pliilosoplie si parfait, qu'il en est sauvage. — On se cache quelquefois, observa le vicomte avec un peu d'aigreur, pour se faire mieux voir. — Ce serait encore de Tesprit et du bon sens, répliqua M. de Tourmagne ; il y a tant de gens qui se trompent par un autre calcul, et qui perdent à se montrer. — Vraiment, reprit le vicomte, quel mérite voit-on à cette hirreur, affectée ou réelle, pour la société ? — (Vest un défaut, dit M. de ïourmagne ; mais c'est le défaut de tous ceux qui ont quelque chose à faire ou quelque chose à dire. »

Bravo, cher comte î Ce bouquet d'ortie réduisit au silence M. de Sauveterre, et embauma mon méchant cœur des doux parfums de la vengeance. Je pus supporter de voir le vicomte, après cet échec, faire avec succès, auprès de ma tante, toutes ses dévotions. Pour vous, chère Elise, que pensez-vous de M'"'' Darcct? Malgré tout ce quejo lui ai dit, olle a tenu sa promesse de ne point ])arlcr de moi à Germain. La preuve en est que Germain a refusé de venir chez ma

tante. Comparez cette conduite h celle de M™^ de Sauveterre, qui nous méprise, et qui néanmoins complote incessamment à' encorhiner son fier écu. Voilà une fille de rien, et qui ne nous aime guère ; mais elle est riche : Caniac^ à la rescousse !

Un dernier trait de M. Darcet, que M. de Tourmagne a voulu conter tout haut ; le ministre lui a offert un emploi honorable. Il a refusé, suppliant Son Excellence de ne pas commettre rinjustice d'enlever cette place à un vieil et pauvre érudit qui, dit-il, la mérite mieux. Mon noble Germain !

Enfin, le voilà célèbre! Ce sera une presse autour de lui ; chacun voudra Favoir, et ma tante ne renoncera pas au désir d'orner son salon de cette rareté. 11 faudra bien qu'il y vienne. Mais, hélas ! qu'est-ce que le savant, que l'éloquent, que l'illustre Germain Darcet, à côté du vicomte de Sauveterre, héritier de la pairie et descendant des Caniac de Périgord ?

8 juillel.

Nous approuvons que Germain soit lier et même un peu sauvage : mais il faut de la mesure en tout, n'est-ce pas, chère Elise? Évidemment, le juste mépris qu'il ressent pour le monde ne doit nullement rempêclier de venir ii Tliôtel d'Aubecourt, où l'on désire le voir, pnis(ju'il est à la mode ; et ce serait une chose déplorable qu'on finit par s'offenser de ses refus. J'ai donc pensé (pi'il avait besoin d'un avis, cl voici la petite lellre qu'il a rerue ce malin :

144 CORBIN ET D'aUBECOUUT

« iVIonsieur Darcet a obligé des gens qiul iic (( connaît plus, mais qui n'ont point oublié le (( devoir de la reconnaissance. J'obéis à ce devoir « en invitant M. Darcet à se laisser présenter « dans certains salons, où il rencontrera des (( personnes qui peuvent avoir Finfluence la plus « heureuse sur sa destinée. 11 n'ignore certaine- (( ment pas combien ses succès seront doux pour (( sa mère et pour sa sœur, j ustement impatientes « de le voir dans la position qui lui est due. Quel « inconvénient trouverait-il à ce que tels ou tels ce personnages, en causant avec lui, apprissent (( un peu mieux et un peu plus tôt qu'ils ne Tapc( prendront par ses livres, ce qu'il vaut et ce qu'il « est en état de faire? Quand il avancerait de c( quelques années, seulement de quelques mois, « le moment heureux où son mérite sera enfin « connu, serait-ce un mal? M. Darcet fera bien (( aussi de se laisser discrètement renseigner par « M. deToiirmagne sur le caractère de ses nonce velles connaissances. On évite par là une mul- « titudc de petits périls dont le monde est rempli.

« Je ne puis m^ faire connaître aujourd'hui.

CORBIN ET d'AUBECOURT 14o

« Ma position humble et subordonnée me le « défend ; mais je ne me cacherai pas toujours. « Alors M. Darcet me pardonnera la forme « étrange de cet avis. D'ici là, j'impose à sa « loyauté le secret le plus absolu à l'égard de (( tout le monde, même M. de Tourmagne, même « M"'^ Darcet. Et comme je crois rendre à « M. Germain un service tout amical, je lui de- « mande de me récompenser en priant pour moi. « Longtemps il l'a fait ; je doute qu'il ait conti- « nué de le faire depuis que nous sommes sépa - « rés. Quant à moi, c'est une habitude queje n'ai « jamais perdue et que je ne perdrai jamais. » Ce billet lui a été adressé, non pas chez lui, mais chez son libraire, pour dérouter mieux les enquêtes. La missive est un peu bien sèche, n'est-ce pas ? J'avais mis dans le brouillon beaucoup d'amitiés, je les ai arrachées ensuite avec un soin sévère, et qui m'a coulé, je vous assure ! Quand je le verrai chez ma tante, comment parviendrai-je h lui faire seulement la révérence sans me trahir ?

12 juillet.

J'étais seule au salon. Ma tante avait laissé les illustres Pharaons pour passer dans ses appartements, et je défaisais, pensive, un point de broderie que mon aiguille, abandonnée à elle-même, avait fait tout de travers. « Eh bien, Stéphanie, où êtes-vous?» médit une voix moqueuse. Je lève les yeux, et je vois M. de Tourmagne qui, suivant son usage, était entré sans se faire annoncer. Mais M. de Tourmagne a'était pas seul. A côté de lui se trouvait

un grand jeune homme que ma distraction faisait sourire. Or, ce jeune homme, c'était... devinez ! Ah ! vous avez déjà deviné. Eh hien, oui, c'était Lui ! Je me levai, tremblante, interdite, et pour la première fois depuis onze ans, nous nous regardâmes en face. Pas longtemps !... J'avais envie de pleurer. A mon avis, il est trèsbeau et il a tout à fait bon air. Je Tiûvitai en balbutiant à s'asseoir, et je lui dis, je crois, que ma tante n'était pas sortie. Je ne prétends pas que j'aie parlé d'une façon intelligible.

Et Lui, qu'a-t-il pensé de moi sur ce premier coup d'œil? J'ai seulement remarqué qu'il me regardait avec un certain étonnement, de l'air d'un homme qui se demande où il a vu cette figure-là. Ma voi^ surtout, qui ressemble à celle de ma mère, a paru lui rappeler des souvenirs confus. Si je lui disais quatre mots d'allemand, je suis sûre qu'il m'appellerait tout de suite Rœschen. Mais le moyen qu'il reconnaisse, dans ce grand salon brillant de dorures, et tout tapissé de d'Aubecourt en habit de guerre ou de gala, l'orpheline qu'il ramenait en

fiacre au couvent des enfants pauvres, et qui s'endornfiait dans un pan de son manteau? Bientôt je le quittai, sous prétexte d'avertir ma tante ; en réalité, pour respirer un moment. Loin de s'apaiser, mon trouble croissait. Une fois seule, je consultai d'abord la glace, pour juger par moi-même de l'effet que j'avais pu produire sur Germain. Car, au fond, croyez que je ne serais aucunement fâchée de lui paraître jolie. Je me trouvai bien mise, assez grande et svelte, passablement coiffée de mes cheveux allemands dont il parlait jadis en bons termes ; enfin, pour m'exprimer sans détour, il me sembla que je pouvais aspirer à devenir la muse du travail et du savoir. Je me rappelai ma fameuse phrase : Wenn ich gross bin, will ich Germain heirathen. Ce souvenir m'égaya ; je me sentis fidèle à mes anciennes opinions. Et puis, tout à coup, par un retour qui ne vous étonnera point, je m'alarmai, je ne sais trop pourquoi, des pensées qui me venaient en foule. Je m'agenouillai, je dis un Ave Maria et un Pater, priant Dieu de faire sa volonté, non la mienne. Plus tranquille

après cet acte de soumission, j'allai prévenir ma tante de la visite qui l'attendait. Elle se rendit au salon et je l'y accompagnai. « Madame, lui dit M. de Tourmagne , je vous présente un nouveau chevalier que le Roi vient de créer ; je vous le garantis vrai chevalier, sans reproche et sans peur. »

En effet, M. Darcet portait à sa boutonnière le glorieux ruban rouge. Ce noble signe va bien à sa physionomie, plus martiale encore que savante. Dans mon trouble, je ne l'avais pas remarqué. Oh ! monsieur de Tourmagne, que vous êtes bon ami !

La conversation s'engagea entre ma tante, le comte et Germain. J'écoutai, me tenant prête à intervenir au moindre heurt. Mes services ne furent pas nécessaires, et d'ailleurs je crus bientôt m'apercevoir que M. de Tourmagne veillait avec autant d'assiduité que moi à gouverner l'entretien, de telle sorte que tout y fût à l'avantage de son ami. Alors je m'abandonnai en sécurité au plaisir de le voir et de l'entendre ; au plaisir de le voir là, dans ce salon qui sera le

sien, s'il plaîl à Dieu ; au plaisir de l'entendre et de bâtir au son de sa voix mille châteaux en Espagne ; et les chagrins du passé devenaient autant de joies dans les joies de l'avenir.

Ma tante paraissait fort satisfaite et devait l'être. Germain est tout l'opposé du vicomte de Sauveterre. Il a d'autres pensées, un autre accent, un autre langage. Néanmoins sa parole, avec une force pénétrante qui vous retient attentive et immobile, a tout l'agrément, toute la bonne grâce, toute la douceur imaginables. Je crois que, s'il se voulait mêler de faire des compliments et de passer pour agréable, il s'en acquitterait mieux que plusieurs que je connais, dont c'est l'unique étude. Pour moi, qui suis à la vérité bien prévenue, quand je pense que ce grave Germain pourrait un jour me laisser voir qu'il désire moins les sourires de la gloire que les miens, qu'une de mes paroles l'émeut plus et lui donne plus à penser que tous les hiéroglyphes du monde, que j'ai place dans son cœur avant la science, et qu'après Dieu j'y suis la première, je sens que la tête me tourne,

CORBIN ET d\\UBECOURT 151

j'ai le vertige. Voilà ce que le charmant vicomte de Sauveterre et son tailleur, qui est pourtant un habile homme, ne produiront jamais. Deux ou trois fois je me suis surprise, l'aiguille à la main, la tête penchée, écoutant, les yeux fixés sur M. Darcet, quelque récit de ses voyages que ma tante lui avait demandé. J'étais sous le charme. Écoutez un de ces récits.

Ma tante voulut savoir ce qu'étaient devenus les habitants chrétiens de certain village du Liban qu'il avait laissés dans une situation critique, menacés paries Druses. a Je les vis, dit-il, à mon retour, plus menacés encore, et si alarmés, que je ne pus me décider à m'éloigner d'eux. On avait déjà pillé leur église, on voulait la brûler, et les Druses tenaient en captivité une malheureuse jeune fille enlevée à son père et à son fiancé. Trcs-touché de la douleur du vieillard, du désespoir du jeune homme, et du danger de tous ces chrétiens, je fis quelques démarches auprès des Druses, pour obtenir qu'ils rendissent la prisonnière. Ils me reçurent fort mal. J'offris une rançon ; ils la refusèrent. Je menaçai; ils

me tirèrent des coups de fusil. Cependant les Druses n'étaient pas beaucoup plus nombreux que nous. Je proposai aux chrétiens de leur arracher de vive force cette pauvre fille, dont l'honneur et peut-être la foi étaient si gravement en péril. Les populations du Liban sont toutes fort guerrières et se plaisent au combat. J'apportais, outre mon secours, celui de mes quatre domestiques, braves et bien armés; on comprenait qu'un coup hardi pouvait être le meilleur moyen de se tirer d'embarras et de mettre un terme à des avanies devenues intolérables. Enfin, mon avis, appuyé par les chefs, fut adopté sans peine. Nous résolûmes d'agir aussitôt que la nuit serait venue. Chacun avait ses armes ; le prêtre qui était au conseil nous bénit ; quelques-uns se confessèrent. Deux ou trois hommes partirent pour donner avis de l'entreprise aux catholiques des villages voisins, et une heure après le coucher du soleil, nous commençâmes l'attaque. Les Infidèles résistèrent avec beaucoup de valeur, mais ils ne défendaient pas leurs autels ; Dien nous accorda la victoire. Nos

CORBIN ET d'aUBECOURT iS3

chrétiens reprirent au-delà de ce qu'ils avaient perdu; ils firent des prisonniers importants qui servirent d'otages pour empêcher les représailles, et qui, plus tard, payèrent une bonne rançon. — Mais la prisonnière? dit ma tante. — La pauvre enfant faillit nous échapper, reprit Germain. Les chrétiens ne la trouvèrent point dans la maison où ils la croyaient enfermée. Son père, infirme, n'ayant pu combattre, et son fiancé ayant été blessé gravement au commencement de l'action, elle avait été oubliée. Heureusement, quand tout fut à peu près fini, on aperçut deux cavaliers qui fuyaient, emportant une femme dont ils ne pouvaient étouffer les cris. Plusieurs des nôtres se mirent à leur poursuite ; mais les Druses étaient parfaitement montés ; un seul chrétien, grâce à la vigueur de son cheval, put les atteindre, déjà loin du village. Il n'eut à livrer qu'un léger combat, et ramena la jeune fille. »

Germain se tut. Je jugeai qu'il avait eu plus de part qu'il ne disait à la délivrance de la captive. « Monsieur, lui demandai-je, cet heureux

cavalier était-il un parent de la jeune chrétienne ou de son fiancé? — Mademoiselle, me répondit-il en rougissant, c'était un de leurs amis. -• Le consul de France à Beyrouth, qui se rendit sur les lieux pour mettre le holà, et qui est présentement à Paris, dit M. de Tourmagne, conte l'histoire avec plus de détails. Le cavalier en question avait déjà fait merveille dans le combat du village et décidé l'affaire en tuant le chef ennemi. Il était blessé lorsqu'il se lança sur les traces de la jeune fille. Le léger combat qu'il eut à livrer pour s'emparer d'elle lui valut néanmoins une seconde blessure, et coûta la vie aux deux ravisseurs. Quand il fut de retour, comme il était un peu chirurgien, il pansa le fiancé, le guérit, et enfin le maria, dans l'église qu'il avait préservée. Je ne sais pas même s'il ne dota point l'épouse. Vous voyez, Stéphanie, que ces jeunes gens possédaient là un ami précieux. — Je ne conteste aucun mérite aux chrétiens du Liban, dit M'^^ d'Aubecourt; mais voilà des traits qui me paraissent dignes d'un chrétien français. — Aussi, reprit M. de Tour-

magne, dans tout le Liban notre cavalier était-il nommé Roumi-el-Frank, ce qui veut précisément dire le chrétien français. A Paris, nous le nommons tout simplement M. Germain Darcet.

— Et nous trouvons, ajouta ma tante trèsgracieusement, que le Roi a fort bien fait de lui donner la croix d'honneur. »

A ce mot, appuyé par votre servante d'un signe d'adhésion assurément bien légitime, vous eussiez vu M. Darcet, ce héros qui tue trois Turcs en un soir, tout embarrassé, tout confus, plus rouge qu'une pensionnaire, demander grâce, balbutier, avec une niaiserie charmante, pour s'excuser, que les choses se passent ainsi dans le Liban, et que les Druses sont d'une férocité rare. Eh bien, Roumi-el-Frank, quelle que soit la méchanceté des Druses, moi, Stéphanie Corbin, je suis toute prête à faire le voyage de la Palestine, si seiïlement vous voulez me donner le bras.

Nous l'avions mis trop mal à l'aise avec toutes nos admirations; il se retira, mais dûment engagé à revenir. Je connais ma tante, nous

Taurons bientôt k dîner, et il ne tiendra qu'à lui de nous voir souvent. C'est bien quelque chose ; mais, hélas ! que c'est peu de chose ! Il faut compter sur le bon Dieu, et aussi sur M. de Tourmagne.

Je ne pénètre pas la pensée de l'excellent comte ; je n'ose espérer qu'il ait formé un dessein plus hardi et plus étrange encore pour lui que pour moi. Cependant, Germain serait son fils, qu'il n'aurait pas plus de zèle à le produire et à le vanter. La science les a mis en rapport, c'est par le cœur qu'ils se sont unis. « Voyezvous ce grand garçon-là, dit-il à M'"^ d' Aubecourt, après le départ de Germain, ce n'est qu'un pauvre savant ; mais laissez-le faire, il y a en lui Tétoffe d'un homme d'État. — Vraiment, dit ma tante ; quel dommage qu'il n'ait pas de naissance ! — Sans doute, continua M. de Tourmagne ; mais s'il avait de la naissance, probablement qu'il ne saurait pas si bien les langues orientales. Son nom, glorieux dans le passé, ne le serait pas dans le présent et dans l'avenir. — Et que voulez-vous donc faire de

lui? demanda ma tante. — Moi ! reprit le comte, rien qu'un membre de l'Institut, si j'étais le maître. Je voudrais le conserver à la science, et lui laisser le tranquille bonheur de Télude. Mais la politique nous Tenlèvera : on en fera un ambassadeur ou un ministre. Je serais bien aise qu'il vît ici le vicomte de Sauveterre et que ce jeune homme lui plût. — Pourquoi donc?

s'écria ma tante, fort étonnée. — M. Darcet, poursuivit gravement le comte, pourrait le protéger. Dans quelques années ce ne sera pas une protection à dédaigner que celle-là. »

Ce coup d'œil sur l'avenir, qui nous montrait M. de Sauveterre, ou tout au moins madame sa mère, dans les antichambres de Germain, blessa la tierté de ma tante, et me fit rougir jusqu'aux yeux, M'"^ d'Aubecourt vit cette rougeur malheureuse, et probablement s'y méprit. « C'est, dit-elle, un temps singulier que le nôtre, où les descendants des familles les plus considérables et les plus respectées sont obligés à tout moment d'implorer l'appui des parvenus. — Vous savez, reprit le comte, que

M"™« de Sauveterre prend le temps comme il est. Je voudrais connaître le duc et pair qu'elle trouve d'assez bonne origine, et le commis qu'elle n'a point sollicité. Mais je vous assure qu'elle ne fait rien de nouveau. Toujours on a vu des hommes de rien parvenir aux plus hautes places, et toujours aussi les descendants de races illustres se sont recommandés à la faveur de ces parvenus, qui n'étaient là que parce qu'on ne pouvait se passer d'eux. Savez-vous, madame la marquise, que c'est une grande chose de parvenir à gagner des batailles, à défendre la religion, à bien gouverner l'État et à sauver la noblesse en sauvant une patrie ! Je demande quel est le meilleur sang de celui qui fait un grand homme ou de celui qui ne fait qu'un galant? »

« Tout raisonnable qu'il est, M. de Tourmagne a parfois des idées extravagantes, me dit ma tante, lorsque nous fûmes seules. — Il ne parle, répondis-je, que de ceux qui ne sont pas dignes de l'éclat de leur nom ; vous savez combien il vénère les autres. Quand il relève

COP.BIN ET d'âUBECOURT 189

ainsi le mérite et la vertu, je songe toujours à mon grand-père, et je ne puis m'empôcher d'être un peu de son avis. — C'est qu'aussi, reprit ma tante, tu es un peu jacobine, ma pauvre enfant. — Non, dis-je, chère tante ; je ne suis rien. Je n'ai pas vécu comme vous au milieu des événements épouvantables qui ont décimé notre famille. Je ne hais et ne puis haïr aucune opinion. Vous êtes royaliste, mon père ne l'était pas. Je ne m'inquiète point de ce que l'on pense, ni d'où l'on sort. Je ne demande aux gens que d'être bons chrétiens. — Avec ces idées-là, dit ma tante, on ravale la noblesse, qui est très-nécessaire à la splendeur des États. Que penses-tu de M. deSauveterre, toi? ajoutât-elle brusquement. — Moi, ma tante, je n'en pense rien ; je le trouve seulement un peu frivole. — Bah î dit-elle, il est si jeune ! — Mais je crois qu'il a bien trente ans. - Trente ans, c'est très-jeune pour un homme... Enfin, est-ce que tu préférerais la gloire d'avoir fait un livre comme celui-là (elle montrait le livre de Germain), à la gloire de porter un nom si ancien et si

beau ? — Je ne suis pas en état déjuger un livre, ma tante, et il ne m'appartient pas de prononcer entre M. de Sauveterre et M. Darcet ; mais je crois que la mère de M. Darcet ne peut rien envier au bonheur de celle de M. de Sauveterre. »

Je me tus, et il se fit entre nous un moment de silence. Je voyais bien que M""^ d'Aubecourt avait quelque chose sur le cœur qui Tembarrassait à me dire, et je ne jugeais pas nécessaire de Taider, devinant trop sa pensée.

« Sais-tu, dit-elle tout à coup, que tu n'es pas gracieuse pour le vicomte de Sauveterre • est-ce qu'il te déplaît ? »

Cette attaque me fit changer de tactique : j'allai droit à l'ennemi. Bien-aimée tante, répondis-je en embrassant M"'' d'Aubecourt, il me déplaît beaucoup lorsqu'il semble vous plaire. J'ai peur qu'il ne songe à vous enlever mes soins. — Mais non, me dit-elle, il resterait ici. — Oui, ajoutai-je, et comme il m'ennuie assez pour peu qu'il y vienne, je me trouverais heureuse ! Laissez-moi telle que je suis, toute à vous et votre fille. N'avez-vous pas assez de mon cœur?

J'étais fort attendrie , ma tante ne Tétait guère moins, et je sentis avec bonheur qu'elle ne voulait pas forcer ma volonté.

« J'aimerais à te voir un mari , dit-elle encore. — Et moi, chère tante, je voudrais vous voir un fils, mais un fils tendre, plein de déférence, plein de respect, plein d'amour pour une si bonne mère. Une des choses que je reproche à M. de Sauveterre, c'est qu'à mon avis il manque de cœur, comme la comtesse. 11 flatte, et n'aime pas. — Allons, dit ma tante, tu n'es pas sage, mais tu es bonne. On peut bien attendre encore un peu. Le temps dissipera les préventions. »

Je voulus répondre ; elle m'imposa silence et j'en restai. là, satisfaite d'avoir au moins gagné du temps.

25 juillet.

Depuis quinze jours que vous n'avez reçu de mes nouvelles, très-chère Élise, tout va fort bien pour M. Darcet ; tout va fort mal pour moimême. Germain a dîné ici; il est revenu plusieurs fois ; ma tante le reçoit avec plaisir ; car il ne sait pas seulement le grec, mais, ce qui est plus important, il sait le blason et l'histoire des vieilles familles de France. C'est moi qui lui ai découvert ce talent ; vous comprenez avec quel empressement je l'ai mis en œuvre.

On ne se lasse pas d(; Tentendre sur les généalogies, et de lui faire conter comment GervaislII, marquis d'Aubecourt, épousa Bertrande, de la maison de Lusignan, détail que Ton ignorait, et qui le place en haute estime. Il plait donc, mais comme un homme de bien, comme un homme d'esprit, comme un homme de mérite, d'ailleurs sans conséquence ; et il semblerait hardi jusqu'au sacrilège si l'on pouvait le supposer sensible à l'indigne faiblesse de la fille de la maison. Un pareil danger, il est vrai, n'est pas à craindre. Cette faiblesse cachée, par où j'outrage à la parenté des d'Aubecourt et aux feux des Sauveterre, n'est connue que de M™^ Darcet, qui ne dira certainement rien. Germain n'a reçu ni de sa mère, ni de M. de Tourmagne, qui peut-être soupçonne quelque chose, le moindre avertissement. Il sait mon nom, il connaît ma figure, il me salue lorsqu'il me rencontre ; mais je me donne bien inutilement la peine de l'aimer. Rien ne l'occupe moins que ma pauvre personne. Or, vous le confesserai-je ? c'est là ce qui m'afflige, ce qui tourmente ma pensée et trouble

mon sommeil. Je voudrais que Germain m'aimât, et en même temps ce sentiment me semble égoïste et cruel. Car, hélas ! s'il m'aimait, qu'y gagnerait-il ? la douleur de se contraindre et d'espérer encore moins que je n'espère : Ce n'est pas lui qui me mettrait jamais en état de lui dire que ses vœux ne s'élèvent point trop haut. Il craindrait d'outrager l'hospitalité, de laisser croire qu'il songe à la fortune ; et s'il n'avait pas ces fiers scrupules, peut-être l'aimerais-je moins... Oui, mais je voudrais qu'il m'aimât. En vain j'appelle à mon secours toute la pureté de mon attachement, toute la force de ma raison ; je voudrais qu'il m'aimât. Voilà oîi mon cœur s'arrête et se bute obstinément.

Cent fois le jour je me surprends dans ce rêve. Je m'en arrache, j'y retombe aussitôt; j'y reviens quand je crois l'éloigner. Ai-je enfin secoué la douce et funeste langueur qu'il m'apporte, l'instant d'après je m'y replonge avec tout l'élan de cette volonté si débile lorsqu'il s'agit de fuir. Alors je forme des plans insensés : Germain m'a reconnue ; il me rappelle mon

enfance, ma tendresse naïve, les desseins généreux qu'il n'a point oubliés ; et moi, tout heureuse de lui montrer une ame digne de la sienne, je lui promets de renouer nos destinées ; je renonce avec joie aux largesses de M™^ d'Aubecourt, nous affrontons ensemble cette orageuse vie qui n'a point effrayé le courage de ma mère. Je ne suis plus l'héritière d'une marquise, mais je suis la fille de M"'^ Darcet, la sœur de Jeanne, la femme de Germain ; j'ai ma place au foyer paisible que j'ai entrevu un instant. Oh ! lorsqu'il me semble que je traverse la petite cour agreste dont je vous ai parlé, que je franchis cet escalier dont les fenêtres sont ornées d'un rideau de vigne, que j'entre dans ce cabinet où l'on garde mon souvenir et celui de ma mère, et qu'après avoir salué Germain qui travaille, sans rien lui dire de peur de le déranger, je vais ra'asseoir , l'aiguille à la main , entre M™^ Darcet et Jeanne, mon cœur bat jusqu'à ra'étouffer ! Que m'importent la gêne, la pauvreté, la misère, si je suis aimée de Germain et si mon affection le console I

Je ne résisterais pas à ces pensées ; mais je songe à ma tante qu'il faudrait abandonner ; je songe à Germain lui-même , obligé d'interrompre ses études, d'ajourner sa gloire, pour suffire par un travail ignoré aux charges qui pèsent sur lui et que j'accroîtrais du poids de mon inutilité. Non ! non ! je ne veux pas qu'il m'aime, je ne veux pas faire violence aux préjugés de ma tante, ni abandonner ses vieux jours à des soins mercenaires. Elle a compté sur moi, je ne trahirai pas son espérance. Nous ferons un pacte : elle ne m'obligera point à me marier et je ne la quitterai jamais ; et Germain, qui n'aura connu ni mon existence, ni mon amour, continuera de vivre heureux entre cette mère et cette sœur si parfaites et si dignes de lui. Maintenant qu'il a fait les premiers pas, qu'il a des amis et des protecteurs, et qu'il est moins soumis aux dures conditions de la pauvreté, quelle destinée pourrais-je lui faire plus douce que la sienne? Qui m'a dit qu'il eût besoin de moi pour être heureux? Je le suivrai du regard, je prierai Dieu pour lui, j'épierai l'occasion de

Taider encore; et si ma tante meurt la première, quand je serai libre, avant de donner à Dieu les restes de ma vie immolée sans regrets, j'enverrai à Germain toute celte fortune de la part de Rœschen qui sera morte aussi, qui sera morte enfin ! Je veux qu'il devienne riche et que sa grande ame s'abreuve de la joie de répandre les bienfaits.

Bon et cher Germain ! quoi qu'en dise Jeanne, parfois je le vois triste. Oh ! je connais sur un front humain le pli qu'y laisse une pensée douloureuse ! D'où vient ce chagrin qu'il cache même aux yeux de sa sœur et que sa mère n'ose pas sonder ! Peut-être a-t-il été contraint, lui aussi, d'étouffer dans son cœur des projets semblables aux miens ! Je veux qu'il goûte, en faisant des heureux, la consolation la plus douce, je le sens, que les choses de la vie puissent apporter à de telles douleurs.

0 mon vénéré père, quand il m'a dit ce dernier mot : Sois généreuse î il savait bien quelle chose immense et digne de sa grande âme il me disait. Oui, mon père ! oui, et je saurai mourir.

30 juillet.

Je ne puis retrouver la paix. Quand je suis parvenue à dompter à peu près mon imagination et mon cœur, des coups soudains me rejettent dans toutes les agitations que je veux fuir.

Tantôt, nous nous promenions au jardin, ma tante, M. de Tourmagne et moi, lorsque le nom de M. Darcet fut prononcé, je ne sais par qui ; car il nous occupe tous à différents titres, et nous ne laissons pas de parler de lui fort souvent, ma tante à cause du blason, M. de Tourmagne à

cause de rÉgyple et de Tamilié, moi à cause de ce que vous savez bien. « A propos de M. Darcet, dit ma tante, il m'est venu une idée dont il faut que je vous fasse part. Je veux le marier. »

Voyez, chère Élise, si ce n'est pas une fatalité que je me sois trouvée là, pour entendre à brûlepourpoint un mot si terrible ! Je me baissai bien vite, et je me mis à cueillir des fleurs, afin de dérober la pâleur mortelle que je sentais se répandre sur mon visage.

« Diable ! dit M. de Tourmagne, c'est une grande idée cela. Et peut-on savoir à qui vous voulez faire cadeau d'un pareil homme ? — A Florentine Garby, la fille de mon avoué, reprit matante. Elle est gentille. Demandez à Stéphanie, qui la connaît. — Eh bien, Stéphanie, me dit M. de Tourmagne, voyant que je ne me pressais pas de parler, qu'en pensez-vous? »

La pensée que Germain pût épouser une autre que moi ne s'était jamais aussi nettement présentée à mon esprit ; mais Dieu me laissa voir tout de suite combien l'union proposée par ma tante serait cependant heureuse pour mon ami.

Hélas ! quel prompt et douloureux réveil de tous mes rêves! Je ne pense pas que vous ayez oublié Florentine. J'ai continué de la voir, et elle est toujours telle que nous l'avons connue au couvent, agréable en toute sa personne, douce de cœur et d'esprit. Je parlai d'elle, puisqu'on le voulait, et grâce à Dieu î sans efforts, comme s'il n'eût été question que d'en parler. J'ajoutai, presque défaillante, que ce serait à mon sens un excellent parti pour M. Darcet, habitué aux modestes et charmantes vertus de sa sœur. M. de Tourmagne écoutait avec une extrême attention. « Vous voyez, dit ma tante, lorsque j'eus fini, je ne choisis pas si mal. A la vérité, Garby est riche et peut-être avare ; mais il est assez vain, et il aime tendrement sa fille. Stéphanie décidera Florentine, et moi je ferai valoir au père la belle position de M. Darcet, qui est chevalier de la Légion d'honneur, qui va chez les ministres, qui est reçu dans le meilleur monde, et qui fera fortune à ce que vous dites. Stéphanie, écris à Florentine de venir dîner demain avec toi, et invite aussi la sœur de M. Darcet. Il faut nouer des

relations entre les deux familles. — Doucement, s'il vous plaît, Stéphanie, dit à mon grand contentement M. de Tourmagne ; je n'abandonne pas si vite mes amis. »

Il avait prononcé ces deux derniers mots avec un accent qui me frappa ; et son regard fit succéder un peu de rougeur à ma pâleur d'auparavant.

« Premièrement, continua-il, je doute que M. Garby, et quelque avoué que ce soit dans le monde, accepte jamais un homme qui n'a que du mérite ; surtout un savant, dont le mérite ne rapporte guère. Secondement, et sans nier les vertus de la jeune Florentine, j'affirme que M. Darcet, dans le cas où il accepterait la fille, n'accepterait pas la dot. Il aurait des scrupules sur la régularité des procédures, et voudrait savoir si les propriétés du procureur ne sont pas mélangées d'un peu de bien national. Ti'oisièmeroent, toute femme indifféremment ne peut pas être la femme de M. Darcet. Et, quatrièmement, je refuserais mon aveu à ce mai'iago, ayant mieux quelque part pour mon ami. Comment !

madame la marquise, voilà un mois que vous le voyez, et vous ne savez pas encore quel avenir Tattend? — Bah ! bah ! dit ma tante, il n'y a dans vos objections rien de sérieux, mon cher comte. Vous ne voulez pas sans doute donner à M.Darcet la fille d'un duc et pair ? Florentine est de sa condition ; elle est pieuse ; c'est la femme qui lui convient. Je la lui proposerai. — Sérieusement, n'en faites rien, madame, reprit le comte avec une gravité singulière ; vous troubleriez inutilement l'esprit de la pauvre Florentine, et, s'il faut tout vous dire, vous me désobligeriez beaucoup. J'ai des vues plus hautes, que M. Darcet ignore, que je dois taire, et qui me font désirer de n'être pas prévenu. — Je me rends, dit ma tante, mais vous avez tort ; j'en fais juge Stéphanie. — Stéphanie, interrompit M. de Tourmagne, est une bonne et excellente fille, que j'aime bien, qui a l'âme généreuse, et dont je récuse l'opinion. Si elle est aujourd'hui de votre avis, elle sera plus tard du mien, très-certainement. »

Et l'on changea d'entretien, à ma vive satis-

faction. Bientôt je courus me réfugier dans ma chambre, où j'ai prié, pleuré, rêvé, bien contente d'avoir consenti au mariage de Florentine, et plus contente de m'en trouver quitte à si bon marché. Quant aux allusions du comte de Tourmagne, je n'y comprends rien. M'a-t-il devinée? a-t-il en tète réellement quelque autre projet pour Germain ? Je m'y perds. J'ai un violent désir de lui ouvrir mon cœur, et le courage me manque. Je sens qu'il me serait plus aisé de mourir que de révéler mon secret. Hélas ! c'est Stéphanie, à présent, qui aime Germain : ce n'est plus Rœschen !

4 août.

M"'® Darcet, que j'ai pu voir un moment, m'a rendu compte d'une commission dont je l'avais chargée, et qui me semble jeter quelque lumière sur les intentions de M. de Tourmagne, au sujet de Germain et de moi. Elle est allée à la mairie du quartier où ma mère est morte, elle s'est fait montrer le registre des décès, et elle a vu que la mort avait été déclarée par M. deTourmagne et par un médecin que je crois avoir été celui de M"™^ d'Aubecourt. Je soupçon-

CORBTN ET d'aUBECOURT 17d

nais que M. de Tourmagne, le plus ancien et le plus sûr ami de ma tante, avait été dans cette circonstance son confident. Maintenant je suppose que, soit par quelques papiers trouvés chez ma mère, soit par quelques démarches qu'il aura faites ou dirigées pour acquitter les petites dettes qu'elle a pu laisser, il a eu connaissance du rôle admirable que Germain a rempli auprès de nous. Peut-être a-t-il lu, comme moi, quelque lettre pleine de cœur, que ma tante a oubliée ou brûlée plus tard sans Touvrir. Voilà pourquoi le nom de Darcet Ta frappé, lorsque, pour la première fois, il Ta entendu prononcer chez M'"^ d'Aubecourt, par le curé. Depuis, le livre des Pharaons a ravivée ses souvenirs ; il aura tout compris en voyant les efforts que je faisais pour servir mon bienfaiteur, et en cherchant à s'expliquer le secret que je veux garder. J'en ai la certitude, car il seconde mes démarches et s'aperçoit fort bien que je l'entends à demi-mot.

Quant au secret qu'il observe lui-même, sa délicatesse, sa parfaite bonté, la connaissance

qu'il a du caractère de ma tante, et jusqu'à cette douce malice avec laquelle il aime à faire le bien, m'en donnent parfaitement la raison.

C'est aussi ce que pense M"^® Darcet. Elle s'est aperçue elle-même que M. de Tourmagne savait ou du moins soupçonnait quelque chose. Il a pris mille informations sur Germain , s'est enquis discrètement de son passé, l'a questionné au sujet des fleurs peintes, et enfin lui a recommandé de ne jamais se laisser proposer aucun mariage^ s'il se voulait marier, sans lavoir consulté. Cela me semble clair. « Et qu'a répondu Germain, chère madame? — Germain a répondu en riant qu'il avait épousé sa mère, sa sœur et la science, et que c'était assez de femmes pour un chrétien. — Y a-t-il longtemps de cela ? — 11 y a quinze jours. — Parlait-il ainsi auparavant? — Non. Il aurait bien pris une quatrième femme, à moins que je ne me trompe, s'il l'avait trouvée telle que nous la désirons tous. — Ah ! Et parle-t-il de moi, bonne mère? — Jamais. Cependant j'ai cru voir qu'il mettait Jeanne sur votre chapitre assez volontiers. — Mère, s'il m'aimait, que j'aurais

de hardiesse et de courage ! — Mon enfant, soyez prudente; Dieu saura bien faire sa volonté de la façon la plus avantageuse pour notre salut. Prions et soumettons-nous ; voilà Tessentiel. — Oui, ma mère ; je suis résignée à tout. Mais si Germain m'aimait, je serais bien heureuse. Estil content, lui ? — Je l'ai toujours vu content. Jamais il ne m'a laissé deviner un chagrin dans son âme, qu'au moment où il aurait manqué à la tendresse filiale en continuant de me le cacher. S'il a des peines, je n'en sais rien. Il garde pour lui toute sa douleur, et c'est le seul reproche que j'aie à lui faire. »

En disant ces mots, la digne femme essuyait ses paupières humides. Pour l'égayer, je lui contai la proposition de ma tante au sujet de Florentine, et le grand caractère que j'ai déployé dans cette occasion. « Ah ! me dit-elle, en me serrant la main, je vous aime et je vous bénis avec tout le cœur d'une mère. »

Nous étions arrivées à sa porte ; je la quittai et je m'enfuis, légère comme un oiseau. Qu'elle est bonne ! Et M. de Tourmagne, qu'en dites-

VOUS ? J'ai des transports de gratitude qu'aucune parole ne peut rendre, pour ce soin de la Providence à m'entourer toujours de si nobles et si excellentes âmes. Aïeux, père, mère, parents, amis, tout ce que je vois, tout ce que je connais, tout ce qui me touche est bon et parfait. On dit que la vie est un aride désert ; mais dans ce désert fleurissent des oasis, et là j'ai mon heureuse demeure, où n'existe rien que de frais, d'agréable et de pur. Comment le malheur viendrait-il m'atteindre au milieu de ces fleurs, de ce lait et de ce miel! Un seul serpent, né Caniac, s'est glissé dans mon jardin pour empoisonner mon lait, mais nous le chasserons ; une seule abeille, la marquise, est armée d'un aiguillon, mais elle est bonne, et son aiguillon, loin de nous faire mal, ne piquera que le serpent ; et nous n'aurons plus rien à faire ensuite, qu'à déchiffrer paisiblement nos hiéroglyphes en louant le bon Dieu. Nous sommes deux pour chasser le serpent et pour apprivoiser Fabeille !

10 août.

Ma chère Élise, que je suis triste et que je suis heureuse! Il m'aime et il veut partir! Il m'aime! Il ne me Ta pas dit, mais je le sais. Je Tai vu jaloux, je l'ai vu désolé, je Tai vu rassuré, passant du trouble à la joie en quelques heures, à cause de moi, bien à cause de moi. D'ailleurs, je crois qu'il ne faut pas tant de signes et qu'on s'aperçoit de ces choses-là bien vile, surtout de la part des gens qui ne prétendent point vous le montrer, qui commencent par n'en rien

savoir, et qui une fois qu'ils s'en aperçoivent entreprennent de le cacher.

Pour être franche, mes premiers soupçons ne datent pas d'hier. Germain, qui est à son aise avec tout le monde, devenait gauche et embarrassé lorsqu'il m'adressait la parole. Un jour, il me donna le bras pour passer du salon à la salle à manger, et cette simple action le fit rougir et l'émut si fort, qu'il eut de la peine à se remettre. Un autre jour, en me promenant dans le jardin, où il était avec nous, j'avais assemblé trois ou quatre fleurs, que j'oubliai sur un banc. Elles disparurent. Mais, au bout de quelques instants, Germain ayant tiré de sa poche je ne sais quels papiers que lui demandait M. de Tourmagne, mon bouquet, que je reconnus fort bien, se montra, et notre Maronite de le cacher avec une singulière précipitation. J'ai compris tous ces petits mystères, parce que moi aussi je me déconcerte quand je parle à Germain. Moi aussi je fus toute tremblante le jour qu'il me donna le bras; moi aussi j'ai ramassé, j'ai gardé, je conserve, dans mon tiroir le plus secret, à côté de

ma chère lettre, un brin de réséda qu'il a cueilli. Mais ce qu'il n'a pas fait, et ce que j'ai eu, moi, la témérité de faire, c'a été de le mettre à l'épreuve, et d'employer, toutes les fois que je l'ai vu, quelque ruse pour l'obliger à trahir ses sentiments. J'ai réussi à le rendre bien moins modeste qu'il n'était. Maintenant il parle volontiers de lui, il conte volontiers ses aventures, il révèle volontiers ses pensées, parce qu'il s'aperçoit instinctivement que j'y prends plaisir, que j'y songe, et que les délicatesses de son cœur ont un écho dans le mien. Tout s'adresse à ma tante ; mais j'y sens je ne sais quoi qui me vient. Enfin ces indices, depuis hier, sont des certitudes.

Il avait dîné à la maison ; nous avions un peu de monde pour la fête de ma tante. D'autres personnes arrivèrent le soir ; M'"*^ R .. s'y trouva. Son merveilleux talent donna l'idée de faire de la musique ; elle eut le caprice de jouer un quadrille, voilà une sorte de petit bal qui s'improvise. M. de Sauvelerre, dont j'avais vu du coin de l'œil que Germain remarquait déjà les assi-

duités, s'élance et m'entraîne. Vous le savez, j'ai la faiblesse de ne point haïr la danse ; et d'ailleurs je me trouvais heureuse ; je suis toujours heureuse quand Germain est là.

M. de Sauveterre faisait de l'esprit, selon sa coutume; je le persiflais, selon la mienne, et nous paraissions nous accorder parfaitement, lorsque tout à coup je vis en face de nous Germain, attentif et troublé. Les yeux attachés sur M. de Sauveterre et sur moi, il écoutait un vieil ami de ma tante, émigré plus émigré qu'elle, fort causeur, et qui certainement parlait de nous. Je n'eus pas de peine à deviner ce qu'il disait. Insensiblement, grâce à ma tante, grâce au vicomte, suffisamment fat de sa nature, grâce surtout à M""^ de Sauveterre, qui est le génie des affaires en personne, le vicomte a fini par devenir une espèce d'aspirant en titre, et Ton peut commencer à dire que je l'épouserai. Sur la physionomie de Germain, je ne doutai point que ce ne fût là le thème du bonhomme. Il s'occupait de lui décrire ma dot et de lui annoncer mon prochain mariage. Jamais je n'ai contemplé pareille

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expression de douleur contenue, combattue et invincible. Mon pauvre ami s'avouait peut-être tout à la fois et son affection pour moi et Timpossibilité de penser seulement à m'oblenir. Car enfin, s'il peut croire qu'il connaît mon âme, il n'ignore point les sentiments de ma tante sur la roture, et je l'en ai vu blessé, quoiqu'il estime et respecte la noblesse par des raisons que l'excellente marquise n'aurait pas trouvées en y réfléchissant toute sa vie. Mais je ne pensai qu'à une chose : c'est qu'il avait certainement, d'un coup d'œil, apprécié M. de Sauveterre, et que, me jugeant sensible à ses grâces apprêtées, il concevrait peut-être pour moi un certain mépris. Cette appréhension me fit soudain changer de ton et d'humeur. Je ne m'occupai plus que de chercher un moyen, n'importe lequel, de reconquérir l'estime de M. Darcet. Je ne m'abrite point, moi, sous les armoiries des Aubecourt et des Sauveterre ; je ne suis que la petite Rosalie Corbin, j'ai besoin que M. Darcet me croie quelques qualités. Je sais qu'il ne m'aimerait pas parce qne je suis riche héritière, et je ne veux

pas qu'il m'aime uniquement parce que je lui parais jolie ; je veux qu'il m'aime à cause de mon esprit et de mon cœur. Si je ne lui persuade pas qu'il y a quelque noblesse et quelque fierté dans mon âme, je triompherai fort inutilement des projets et des préjugés de ma tante ; il ne voudra pas de moi.

Toute à ma pensée, je laissai le vicomte étaler ses paillettes et multiplier ses jolis mots ; je ne pris plus le soin de répondre. Il se plaignit bientôt, déplorant son malheur. Je lui conseillai brièvement de s'en accommoder. J'admire l'impertinence qu'on peut se donner dans certaines occasions. Le charmant vicomte aurait fait comme ces personnages de comédie qui tirent leur épée pour se percer aux pieds d'une ingrate, que tout tranquillement je lui aurais dit : Percez-vous ! Mais, outre qu'il n'a point d'épée et que cet outil n'est guère à son usage, certes, je suis rassurée. Il ne croira jamais qu'on le méprise, et n'attentera jamais à ses jours, ni par le fer ni par le chagrin. 11 ne mourra que de vieillesse, ou, comme son père en donne l'inquié-

CORBIN ET d'aUBECOL'RT 183

tude, d'indigestion. Pardonnez-moi, ma bien chère, une amertume que je me reproche. Je ne la peux vaincre, quand je songea cet étourneau qui menace de gâter ma vie, et qui fait si bien qu'il gâte déjà mon cœur. Lui seul y a mis ces sentiments trop durs et que, sans doute, vous condamnez.

Germain ne nous observait plus; je l'aperçus dans un coin auprès de M. de Tourmagne. Le comte parlait chaudement ; Germain le laissait dire, d'un air calme, ou plutôt obstiné. Uu indéfinissable et douloureux pressentiment s'empara de moi. Je souhaitais ardemment que Germain piit me voir. Il me semblait que, si nous avions échangé seulement un regard, il aurait lu dans mon âme et que la sienne en aurait été soulagée. Mais, comme s'il avait fait un pacte avec ses yeux, il ne leva point la paupière. La contredanse finit, le vicomte me reconduisit à ma place. A peine pouvais-je me soutenir. Je restai ainsi quelques minutes, véritablement atterrée.

M""® de Sauveterre s'en aperçut et me demanda si j'étais souffrante. Cette pauvre M""^ de Sauve-

terre m'est odieuse. J'imaginai qu'elle m'épiait, et je fus indignée de l'intérêt qu'elle prétendait n>e témoigner. Combien la passion nous rend injustes et méchants ! Oh ! il faut que tout ceci prenne fin ; car je cesserais de penser et d'agir en chrétienne. Sans m'inquiéter de ce que penserait M'"^ de Sauveterre, et pour lui prouver que je n'étais pas souffrante, je me levai et j'allai droit à M. deTourmagne qui causait encore avec Germain, ne sachant pas du tout ce que j'allais faire ni sous quel prétexte je l'aborderais. Leur entretien les absorbait si parfaitement, qu'ils ne me virent pas arriver. « C'est une folie, une vraie folie, » répétait M. deTourmagne. « Il le faut,» répondait Germain avec l'accent d'une triste et inébranlable résolution.

J'étais tout près d'eux. Germain me vit le premier et se leva tout confus; M. de Tourmagne me regarda d'un air distrait et mécontent.

Vous allez me trouver bien maîtresse de moimôme ou plutôt bien dissimulée, chère Élise. Il faut pourtant que je l'avoue : j'eus la force de cacher mes inquiétudes et de m'introduire en sou-

CORBI?J ET D'AUBECOUnT 187

riant. « S'il est, dis-je, question des Pharaons, je suis plus que profane, et je me retire. — Oui, il est question des Pharaons, et puisse le bon Dieu les confondre pour toutes les sottises qu'ils font faire aux gens d'esprit! Voilà >[. Darcet qui veut retourner les voir. Si vous êtes charitable, Stéphanie, priez pour qu'il retrouve sa raison. — Je vous en supplie, mademoiselle, dit à son tour Germain avec un sourire qui me navra ; plus j'aurai ma raison, plus je me hâterai de partir. — Mais, monsieur, m'écriai-je, et votre mère, et votre sœur! — Grâce aux bontés du ministre, reprit Germain, el aux excellents amis que j'ai trouvés, ma mère et ma sœur n'ont plus besoin de moi. Elles se retireront dans un couvent, et elles y seront heureuses. — Heureuses, monsieur! lui dis-je, quand vous ne serez plus là, quand vous habiterez un pays où il y a la fièvre jaune? — La fièvre jaune est une vieille connaissance, conlinua-t-il, et il y a d'aulres fièvres à Paris auxquelles je suis moins habitué. J'ai besoin du désert. — Folie! folie! répéta M. de Tourmagne ; et encore, si c'était une folie

de savant... — Mais ce n'est pas autre chose, interrompit Germain. — Non, s'écria M. de Tourmagne, c'est une folie de jeune homme! Ne comptez pas sur moi pour vous aider à la faire. Vous n'avez nul besoin d'aller en Egypte.

— Pourvu que je quitte Paris, dit Germain, tout m'est indifférent. J'ai aussi bien affaire au Bengale, et je m'arrangerais même d'un tour du monde. — C'est donc à Paris que vous en voulez ? lui demandai-je. — Je crois, répondit-il, que c'est Paris qui m'en veut. Je n'y fais rien qui vaille, et je tombe dans la misanthropie. Ainsi, monsieur de Tourmagne, je vous en conjure, voyez demain le ministre. — Tenez pour certain que je n'en ferai rien, dit M. de Tourmagne, et que je vous contrecarrerai si je le peux.

— Mademoiselle, reprit Germain, j'invoque votre crédit auprès de M. le comte ; sollicitez-le pour moi. — Non, certes ! m'écriai-je ; comment M""^ Darcet pourrait-elle me le pardonner?

En ce moment on forma une nouvelle contredanse. Personne ne m'avait invitée, et il fallait quelqu'un pour compléter un quadrille. Je cher-

chai des yeux un danseur et une danseuse. N'en apercevant pas, j'offre la main à Germain stupéfait, et je l'entraîne à la place vide, le priant, le plus gaiement que je pus, d'excuser la nécessité.— Dans tout Paris, me dit-il, vous n'auriez pas découvert plus indigne danseur. — Et je ne doute point, ajoutai-je, que cet accident ne vous fasse désirer plus vivement de nous quitter.—Je répondrais oui, dit-il, si je pouvais expliquer ma pensée. — Expliquez-la, monsieur. — Permettez-moi de n'en rien faire, mademoiselle; ce serait uue dissertation. — Du reste, poursuivis-je, il me paraît très-naturel qu'on haïsse le monde. — Mais, répondit Germain, je ne le hais point. Seulement les choses n'y sont pas telles que je voudrais les voir, et comme je n'y peux rien, je m'éloigne d'un spectacle dont j'ai la faiblesse de m'affliger. — Et vous vous éloignez sans regret? dis-je. — Non, reprit-il, je m'éloigne sans dépit. C'est peut-être moi qui ai tort, et le monde qui a raison. Nous ne jugeons pas de la même manière, voilà tout. »

Nous ne prononcions pas le nom de M. de

Sauveterre, mais la figure et le faux brillant du vicomte étaient au fond de cet entretien, et nous le sentions tous deux. Je poursuivis, poussant toujours Germain, qui cherchait toujours à m'échappcr, quoique peut-être cet acharnement ne lui déplût point.

« En quoi différez-vous avec le monde ? lui dis-je. — En quantité de choses, répondit-il. -- Je voudrais bien les connaître. — Je me garderai bien d'en faire le compte. Mademoiselle. Je ne veux pas, quand je vais partir, vous laisser une mauvaise opinion de mon goût, et je craindrais que mes répugnances ne blessassent vos sympathies.— C'est-à-dire que vous croyez connaître mes sympathies... Eh bien, vous vous trompez, monsieur ; et moi, qui connais vos répugnances, je vous assure qu'elles ne me blessent aucunement. »

« Non ! continuai-je, tandis qu'il me regar dait fort étonné, je n'ai aucun goût pour ce clinquant applaudi qui offense votre raison, je ne me plais nullement à ces frivolités qu'on admire, je ne suis pas un instant éblouie ni char-

mée par ce babil qui semble triompher partout, et la patience que je veux montrer quand tout cela passe sous mes yeux, vient moins encore peut-être d'une soumission nécessaire aux lois du monde, que du secret mépris que j'en fais. — Vraiment ! s'écria Germain. Ah ! je suis heureux devons l'entendre dire, et oserai-je ajouter que je l'avais quelquefois soupçonné? Mais vous êtes seule peut-être ici à penser de la sorte.— Eh bien, dis-je fièrement, n'est-ce pas quelque chose ? — C'est tout, murmura Germain ; ce serait tout... »

Je feignis de ne l'avoir point entendu, et je continuai. « Mais je ne suis pas seule; et sans nommerM. deTourmagne, que vous n'accuserez point de méconnaître le vrai mérite, beaucoup de personnes, parmi celles qui nous entourent, ma tante la première, si on les consultait sérieusement, diraient comme moi (lu'elles ne se trom« pent guère au vain échu qui les amuse. Leur esprit lui accorde un sourire, quehjuefois un sourire de compassion ; elles réservent leur estime, leur sympathie, leur cœur, au mérite réel.

Le monde n'est pas si fou que vous pensez. — Et moi, reprit Germain, je ne le pense pas si fou que vous croyez. Le faux esprit, dont je veux admettre qu'il fait peu de cas, est comme la mousse qui pousse sur les rochers. Il y a sous cette mousse des choses solides, ce qu'on appelle un nom, une position ; que sais-je ? C'est à cela que le monde accorde son estime, et de puissantes raisons l'y autorisent. En somme, il peut croire qu'on bâtit un avenir sur un vieux nom mal porté, comme on bâtit un château fort sur un rocher stérile. — Oui, répliquai-je ; mais ne lui attribuez pas la simplicité de prendre le roseau pour un bâton, et de voir un rocher où il n'y a qu'un vieil amas de poussière. Aucune prévention ne fait fi delà terre qui porte des arbres, et des arbres qui donnent des fruits. — Mademoiselle, me dit Germain, vous êtes plus indulgente que moi, et par conséquent vous êtes plus sage. En vous écoutant, je sens que j'ai tort. Mais que vous dirai-je ? Mon âme est pleine d'ennuis et d'inquiétudes, et ne veut pas être ^assurée. Que ce soit la faute du monde ou Ja

mienne, c'est dans le monde que j'ai contracté ce malaise inconnu. Il importe que je m'en délivre, voilà ma dernière raison, et elle est invincible. Je me suis fourvoyé : la place d'un pauvre ouvrier comme moi n'est pas au milieu de vos splendeurs. J'y ressens des alarmes dont je rougis. Dans la solitude des forêts, au fond des déserts, j'ai entendu souvent, la nuit, les lions rugir autour de mon' bivouac. J'étais presque seul, sans défense ; je ne savais pas si je reverrais ma mère, si seulement je reverrais le jour; et je n"aî pas éprouvé les frémissements avec lesquels j'écoutais tout à l'heure ce piano qui nous fait danser. Je n'avais jamais rencontré un obstacle qui m'arrêtât : les obstacles sont sans nombre ici ; ils me font, h chaque pas, sentir le ridicule de mon ambition et l'immensité de mon impuissance. Je n'avais jamais envié le sort d'aucun homme : il y en a maintenant que j'envie et je murmure contre le sort, pourtant meilleur, ([ue Dieu m'a fait. Je perds la raison ; il faut que je m'en aille. Le ciel d'Orient n'a pas pour moi les souffles funestes qui passent dans cet air

embaumé. Il me rendra le calme nécessaire à rétude, et désormais plus sage que je n'ai su Tetre, j'éviterai de compromettre ce que j'aurai pu ressaisir. Ainsi, mademoiselle, je vous dis donc adieu. Je pars avec le chagrin de vous avoir découvert ma folie, mais j'ai la joie d'emporter votre image. Souvent, loin de ces spectacles oii mon âme s'est troublée si déplorablement, je me souviendrai que vous êtes heureuse, et que votre bonheur est l'œuvre de la raison unie à la piété. A cause de ce souvenir, je pardonnerai au monde tout le mal qu'il m'a fait. » 11 se tut, et je répondis à ma pensée plus qu'à ses paroles. « Hélas ! lui dis-je, qui connaît sa deslinée? La main qui vous rendra la paix peut aussi me la ravir. On est plus heureux souvent du bonheur qu'on espèreque du bonheur qu'on a. Je compte sur Dieu. Lorsqu'il ne juge plus h propos d'entretenir l'espérance, il envoie la résignation. C'est un secours que je le prie d'accorder h votre mère. — Ah ! s'écria Germain, voilà mon tourment ! Ma pauvre mère sera bien à plaindre. Mais je ne puis rester. Son cœur

CORBIN ET d'aUBECOURT i9o

serait encore plus déchiré peut-être si je restais. J'ose vous demander de prier pour elle... et pour moi ! »

Je le regardai en face, ayant peine h contenir mon cœur, et laissant au moins parler mes yeux. « Je sais, lui dis-jc, ce qui se passe dans votre âme, et néanmoins je prierai Dieu que vous restiez. Vous resterez, si mes conseils ont quelque prix pour vous. »

C'était aller bien loin ; mais il ne faut pas qu'un coup de tète lui fasse prendre la poste avant de m'avoir vue encore une fois ! Il fut si confondu de ce regard, de cette parole, de cet accent, qu'il ne sut que répondre. Je le reverrai, j'en suis sûre. Que ferai-je alors ! Je ne sais. Puisqu'il m'aime, je ne veux pas qu'il parte ; voilà ce que je sais bien.

Non, il ne s'éloignera pas. Dieu n'infligera pas cette épreuve à sa mère Ou Germain recevra la force de combattre autrement que par la fuite, dût-il mourir, ou quel([ue événement imprévu nous réunira. Sans doute sa volonté est forte ; ce qu'il veut faire, il le fait ; mais tant de choses

peuveut arriver ! J'espère ! jamais je n'espérai tant. Je me sens le courage de tout dire, de tout oser, de tout entreprendre. Ma volonté le dispute à la sienne. Quelle joie d'assister aux conseils de cette âme généreuse, d'entendre la première les conceptions de ce ferme esprit, de s'appuyer à ce bras valeureux î Oh ! quand je pourrai dire à M'"^ Darcet : Il voulait vous quitter à cause de moi ; c'était mon devoir de le retenir, j'ai eu du courage et je l'ai retenu !

Adieu, bonne et chère Élise. Avant de terminer cette lettre, je veux vous dire dans quelles pensées je la finis, et je vais m'endormir. Tout à l'heure, ayant besoin de calmer ma tête embrasée, j'ai ouvert cette petite fenêtre de mon boudoir qui donne sur les jardins. C'est là qu'un soir nous avons si longtemps, si tendrement, parlé de votre mariage. J'ai contemplé la beauté d'un ciel plein d'étoiles, et respiré la fraîcheur d'un air chargé de parfums. Quel repos ! Je m'étonnai des agitations de mon cœur en présence de cette nature paisible, et il me sembla d'abord que tous mes tourments n'étaient qu'un

rêve. Puis je pensai que ce rêve, cependant, m'arrache de cruelles larmes et qu'il pourra durer longtemps. Je verrai bien des fois, peut-être, ces tilleuls perdre leurs fleurs et refleurir, avant que mon âme, attristée pour jamais, ait retrouvé non pas ses espérances perdues sans retour, mais seulement le dernier et froid asile des naufragés de la vie, la paix, ou plutôt l'accoutumance dans les douleurs. Jusque-là, ni ces splendeurs du ciel, ni ces beautés et ces parfums de la terre, ni rien de ce qui est doux et charmant dans le monde ne me saurait assez consoler. Est-ce donc que Dieu nous condamne à des chagrins éternels? Oh! non, je ne fais point ce blasphème ! Je crois, au contraire, que la bonne Providence, n'ayant rien mis en toutes ces merveilles d'assez puissant pour guérir un cœur blessé, a voulu elle-même se charger de ce soin (jui ne regarde pas les étrangers, en effet, mais la mère. Et c'est pourquoi je me sens forte, en face de tout ce que je redoute. Je ferai mon devoir, Dieu remplira ses desseins, et je ne serai pas abandonnée. Sur les ruines de tous mes chers projets, j'atten-

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drai avec une confiance ferme cet appui divin qui ne manque à aucune infortune ; je sourirai comme j'ai vu sourire mon père mourant. Je suis d'une race oîi Ton n'apostasio point dans le malheur.

io août.

Je me recommande à vos prières, ma bonne Élise. J'approche du moment décisif, et mon courage que je croyais, il y a quelques jours, si fort, diminue à mesure que j'en ai plus besoin. Depuis ma dernière lettre, je n'ai vu ni Germain ni M™^ Darcet, et Jeanne ignore tout ; mais voicirentretien que j'ai eu tout à l'heure avec M. de Tourmagne.

« Ma chère Stéphanie, m'a-t-il dit, je dois vous avertir d'une chose peut-être importante. Les

Sauveterre, que vous ne paraissez pas aimer beaucoup, deviennent plus dangereux que je n'aurais pu le supposer. Sachez que la comtesse a fini par s'introduire auprès de M"'^ la Daupliine. Elle est parvenue à capter la faveur de cette bonne princesse, et je la crois assez habile pour l'intéresser à ses projets. — Est- il possible! m'écriai-je. — Mes renseignements, reprit M. de Tourmagne, ne sont que trop sûrs. Attendez d'un moment à l'autre, quelque grosse attaque de ce côté. Tant que M. de Sauveterre n'aura pour lui que sa mère, votre tante et lui-même, ce sera un jeu de réconduire. Mais si Son Altesse Royale, prenant à part M'"^ d'Aubecourt, lui dit que vous devez épouser le vicomte, M""^ d'Aubecourt ne résistera point, et elle exigera que vous obéissiez. — Monsieur le comte, dis-je avec fermeté, on ne me connaît pas : jamais je n'obéirai, j'aimerais mieux mourir. — Je le crois, reprit M. de Tourmagne ; mais le mieux serait de ne point obéir et de ne pas mourir. Et il serait bien aussi de ne point désoler M"^ d'Aubecourt, qui vous aime beaucoup, en la forçant

de donner à Son Altesse des explications pénibles. N'y a-t-il pas un moyen de tout arranger ou de tout prévenir sans bruit ? — Je n'en connais aucun, dis-je, entièrement déconcertée par l'approche de ce nouveau péril. — Bah ! reprit M. deTourmagne, cherchez bien ; et d'abord ne pleurez pas. Voyons : si, par exemple, un peu sournoisement, mais non sans réflexion et sans motifs, vous aviez fait un choix digne de vous, et que M™^ d'Aubecourt, lors de sa première visite aux Tuileries, pût annoncer votre prochain mariage avec quelqu'un qui ne serait pas le vicomte, croyez-vous qu'on lui parlerait du vicomte ? Assurément il n'en serait pas question. »

Jugez, chère Élise, de ma faiblesse et de ma timidité. M. de Tourmagne me mettait, certes, à l'aise, et provoquait assez clairement mes confidences. Eh bien, je n'osai pas lui parler de Germain, de Germain qu'il connaît, qu'il apprécie, qu'il place si haut, qu'il veut servir ! Comment donc oserai-je parler à ma lante !

« Dès que M'"^ d'Aubecourt, poursuivit M. de

202 CORBIN ET d'aUBEOOURT

Tourmagne, serait bien avertie de l'état de votre cœur, quelque ami qu'elle ne manquerait pas de consulter lui ferait comprendre au besoin vos raisons, l'impossibilité de vous contraindre, la nécessité d'avoir une réponse toute prête à donner si le vicomte lui était présenté. On parviendrait môme à lui démontrer que les Sauveterre auraient dû se dispenser d'aller chercher si haut leurs appuis et ne point vous faire enlever par autorité royale. Je me chargerais de Téclairer sur ce point. — Mais, dis-je, monsieur le comte, ne pourriez- vous pas aussi l'éclairer sur les autres? — Non, dit le comte ; outre que je ne veux ni ne dois rien savoir avant M"'® d'Aubecourt, il convient que la glace soit brisée par vous. Peut-être avez-vous à dire des choses qui doivent rester en famille.... D'ailleurs je n'aurais pas votre éloquence. Allons, mon enfant, du courage ! Demandez-vous si votre mère vous approuverait, et faites hardiment tout ce qu'elle pourrait autoriser. Soyez surtout convaincue qu'elle ne vous aurait jamais donnée au vicomte de Sauveterre. J'ai beaucoup entendu parler de

votre mère par quelqu'un qui la bien connue. C'était une généreuse et sainte femme, et je crois qu'elle prie pour vous en ce moment. — 0 monsieur le comte, m'écriai-je, soyez béni pour tout ce que vous dites là ! — Mon enfant, répondit-il avec un accent de bonté que je n'oublierai jamais, vous êtes digne d'être heureuse et vous le serez, et votre bonheur deviendra la dernière et la plus grande joie de ma vie...

« Mais parlons d'autre chose, ajouta-t-il brusquement, ceci est réglé ; vous en causerez avec votre tante, aujourd'hui s'il est possible, demain au plus tard. Savez-vous que je suis fort inquiet pour mon propre compte ? Darcet, que j'aime comme s'il était mon fils, s'obstine dans la folie de faire un nouveau voyage. Il veut aller découvrir Ninive. C'est un beau projet, quoique inopportun. Il a déjà sollicKé du ministre une mission pour les pays bibliques. Je ne sais comment le retenir. — Mais il ne part pas encore ? dis-je en tremblant. — Mon Dieu, reprit le comte, dans quinze jours il aura gagné queh[ue port de

mer. Cependant je ne désespère pas de le garder à Paris, où je voudrais l'embarquer pour d'autres recherches, dont je ne lui dis rien, et qui seront plus heureuses. Mon espérance, c'est qu'il a comme vous, dans le ciel, la protection spéciale d'une sainte, d'une vraie sainte que j'invoque pour ma part avec grande confiance à son sujet. Tel que vous le voyez, il est parent et filleul de M"^ Joyant. — Quoi ! m'écriai-je, M^^^ Joyant de Laval ? — Précisément. J'ai appris hier, par hasard, cette circonstance. Vous n'ignorez pas les grands services que M"^ Joyant a rendus à votre famille. Rappelez-vous cela, si jamais il faut attirer sur mon ami Germain les bonnes grâces de M""^ d'Aubecourt. »

L'excellent comte, après m'avoir ainsi munie d'un nouvel argument dont je crois pouvoir en effet tirer bon parti, me laissa, et je vous écris, chère Élise, en attendant que ma tante, sortie depuis ce matin, soit rentrée. Je veux lui demander tout de suite un entretien. Alors il faudra bien que je parle ; car je n'ai plus le temps de laisser venir une occasion favorable. Et d'ail-

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leurs, jusqu'ici, je le vois maintenant, je n'ai guetté Toccasion que pour la fuir. C'est à présent qu'il faut livrer le combat.

Voici ma tante, j'entends sa voiture. Ah ! si vous saviez quelle terreur immense j'ai dans l'âme !

xxviir

IG août.

Tout accablée encore des émotions par où je viens de passer, je vous écris, ch&re Élise, la suite et la fin précipitée de mon histoire.

Je fis une fervente prière, et j'allai trouver ma tante, d'un pas assez ferme, mais avec un visage fort troublé. Je vis, en entrant, qu'elle était de mauvaise humeur, ce qui ne me rassura guère. « Bon Dieu ! Stéphanie, me dit-elle tout de suite, quelle figure! Es-tu malade? -Mo., ma tante! Je n'ai rien... j'ai un peu de mi-

graine... — Voici beaucoup de migraines depuis quelque temps. Il faut te défaire de cela. On te voit triste, distraite, rêveuse ; on te croirait la créature la plus infortunée de Paris. Ces airs-là ne conviennent pas à une jeune personne. »

J'avais bonne envie de pleurer ;jeme contins. ^jme d'Aubecourt n'aime pas qu'on pleure lorsqu'elle gronde. « Ma bonne tante, dis-je en faisant effort, pardonnez-moi et daignez m'entendre. Je voudrais... »

On annonça le vicomte de Sauveterre. Pour la première fois depuis longtemps, je lui sus gré de sa visite. Il entra sans presque toucher le parquet, frais et souriant comme l'aurore, babillé des plus tendres couleurs, épingle, serré, parfumé, content de vivre, faisant valoir ses dents, son habit, sa taille. Il alla baiser la main de ma tante, me fit un salut galant et leste, et se posa de cet air qui dit : « C'est moi ; je suis joli, j'ai bien fait de naître ; voyez, contentez vos yeux ! »

Ma tante le reçut avec complaisance. Il apportait, suivant l'usage, cent nouvelles, (ju'il

se mit à défiler en les accompagnant d'éclals de rire, d'épigrammes, de gentilles grimaces, de tous ses agréments. Bientôt M"^^ d'Aubecourt oublia sa mauvaise humeur. Je ne m'en réjouis point. J'aurais préféré qu'elle restât fâchée, et que, continuant de me brusquer, elle donnât aussi au vicomte quelque bon coup. Mais il ne dit pas un mot qui pût la choquer, et tout au contraire, en la divertissant, il la flattait. Quand il n'est que fat, le vicomte me déplaît ; quand il se montre habile, je le trouve odieux. 11 fut habile. Ne s'avisa-t-il point de dire que M™® la Dauphine se plaignait d'être, depuis quelque temps, négligée de M'"^ d'Aubecourt ! Ma tante agréa cette invention ; car, en cultivant assidiiraent sa faveur, elle veut paraître n'y attacher aucun prix. Que ces Sauveterre la connaissent effroyablement bien ! Elle devint plus aimable encore pour le vicomte : « Ah ça ! lui dit-elle, votre père prononcera-t-il bientôt son premier discours à la Chambre? — Dès que je l'aurai fait, répondit-il. — Bon ! s'écria ma tante. Mais de quoi parlerez-vous ? — J'aurais, reprit le

vicomte, d'excellentes considérations à présenter contre la forme actuelle des chapeaux, que je trouve affreuse; mais mon père veut parler des Finances. — A merveille ! dit matante, riant à gorge déployée. Et comment vous en tirerez-vous? — Parfaitement, continua le vicomte. Le discours serait fait, sans une partie de chasse qui m'a dérangé. Je vous assure que mon père a de très-bonnes choses à dire. L'Opposition affirme que deux et deux font trois, tout au plus ; nous lui prouverons que deux et deux font cinq, tout au moins. »

Au moyen de ce caquetage, le vicomte faisait fort bien comprendre à ma tante qu'il n'est plus jacobin et qu'il s'occupe d'affaires sérieuses. Il n'en fallait pas davantage. Pour moi, je me sentais de plus en plus gagner par le dépit et par les larmes. J'entendis venir quelqu'un ; je désirais ardemment voir paraître M. de Tourmagne. Ce fut Germain qui se présenta.

Quel contraste entre lui et le vicomte ! Il me sembla que je n'avais pas remarqué encore combien sont différents ces deux hommes que

la Providence réunissait ainsi sous mes yeux, me donnant une dernière occasion de les comparer et de choisir. Quoique à peu près de même taille, on dirait que Germain a toute la tête de plus. Avec son front liâlé par tant de soleils, son air gra^je et ses paroles paisibles qui tombent à propos comme des fruits mûrs, Germain paraît cependant le plus jeune. Il y a je ne sais quoi de déjà caduc dans la frivolité fleurie du vicomte. C'est la plante de serre chaude à côté deTarbre de plein air, ou, si vous Taimez mieux, c'est Tépagneul à côté du fier lion. Ah ! beau vicomte, beau chasseur de lièvres, s'il vous fallait, déjà blessé d'un coup de sabre, courir après une pauvre fille que deux Druses bien armés emportent dans leur repaire, combien vous auriez peu de tournure î Le tranquille Germain est plein d'enthousiasme, le pétulant vicomte n'a dans l'âme que des railleries. Vous le voyez s'élancer à la poursuite du papillon qui passe : il gambade, il pétille, il est souple et charmant : Germain ne bouge. Mais voici une grande idée qui se présente, une noble histoire qu'on raconte ;

voici qu'il est question de la religion, ou de la politique, ou des arts, ou des pauvres : Germain commence à parler, une généreuse chaleur lui monte au visage, il grandit, ses yeux étincellent, sa voix, cette voix si calme, éprouve bientôt un léger tremblement qui émeut chacun. Le vicomte se tait, ne comprend pas, s'ennuie : cela se voit dans ses yeux, qui deviennent de verre, et sur son front, qui se plissé laidement. Asseyez-vous, vicomte; faites un somme. Non; il a besoin qu'on s'occupe de lui : il frétille, il jappe ; il se tient enfin content si, par quelque plaisanterie saugrenue, il est venu à bout d'obtenir un sourire dont tout le monde lui sait mauvais gré.

Germain est du très- petit nombre des (( hommes de rien » à qui matante ne témoigne ni trop de bonté ni trop de hauteur, et qu'elle reçoit comme s'ils étaient quelque chose. Son seul aspect le dé'end de toutes les imperlinences. Le vicomte l'accabla de politesses. Sa future Seigneurie ne daigne pas rendre à monsieur Darcct l'honneur qu'il lui fait, d'être jaloux d'elle.

Si j'avais ignoré les secrets tourments du cœur de Germain, son visage ne me les aurait pas laissé deviner. A peine mes yeux mêmes parvinrent-ils à démêler quelque sentiment triste dans le regard qu'il jeta sur ma tante, sur le vicomte et sur moi. « Son sacrifice est accompli, pensai-je aussitôt ; il va partir ! »

En effet, ma tante lui ayant demandé oii en étaient ses projets de voyage, il répondit qu'il venait prendre congé. Je m'attendais à cette parole, elle ne me fit pas perdre contenance. Seulement, je regardai Germain avec une vive expression de reproche et de douleur. Il avait baissé la tête, et je ne tardai pas à me convaincre qu'il évitait de me voir. Si vous saviez à quel point je fus touchée de cette précaution qu'était forcé de s'imposer ce grand courage! Quant à se douter de ce qui se passait dans mon âme, il en était à cent lieues, malgré tout ce que je lui avais laissé entrevoir deux jours auparavant. Il n'a pas fait son étude de lire dans le cœur des femmes. « Ah ! me dis-je, si jamais je puis lui apprendre que je l'aime, quel sera son étonnement ! »

Le vicomte lui ayant demandé oîi il voulait aller: «Je retourne, dit-il, en Orient, et je pénétrerai le plus loin possible. — Que demandez-vous donc, dit encore le vicomte, h ces pays sauvages? — Beaucoup de choses dont j'ai grand besoin, répondit Germain avec douceur. — Je m'étonne toujours, s'écria le vicomte, qu'on puisse avoir besoin d'une chose qui ne se trouve pas h Paris. Fouillez un peu, je gage que vous y trouverez même la peste. — Ou du moins quelque chose d'analogue, reprit Germain : mais ce n'est pas précisément la peste qu'il me faut. Le ciel d'Orient est beau, la terre est instructive. Ce sont des contrées que j'aime et qui ne me paraissent pas si sauvages. J'y ai passé des jours fort paisibles, fréquentant de bonnes gens, interrogeant des pierres qui en savent plus que tous les livres du monde. — Cela ne vous tente-t-il point, vicomte? dit la marquise. — Non, madame, répondit galamment le vicomte , mes beaux jours et mon bonheur sont ici. Je ne vois rien de plus attrayant et de plus inslructif(iue le commerce du monde,

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le bruit des affaires, le charme des arls. A moins qu'on ne veuille un jour m'envoyer en ambassade, je ne m'éloignerai jamais beaucoup des quais et de TOpéra. — Nos vocations sont diverses, remarqua Germain, et nous y sommes tous deux fidèles : la tente voyage, le château demeure. — Je pense, dit M™^ d'Aubecourt que la tente, lorsqu'elle a souvent voyagé, devrait se changer en maison. Voyons, monsieur Darcet, franchement, est-ce qu'une bonne maison bien tranquille, convenablement garnie de vieux volumes, une épouse aimable, de jolis enfants ne vous paraîtraient pas préférables au plus beau ciel et aux plus savantes pierres de l'Asie ? Des pierres qui font un enclos au bonheur, ne valent-elles pas des pierres qui font une prison à la science ? » Germain fut pris au dépourvu, et moi aussi, par ce petit tableau. « Madame, dit-il avec un peu d'émotion, je suis voyageur. Sur la route, il n'y a que l'auberge d'ouverte pour moi. J'avoue que parfois, en regardant ceux qui me voyaient passer, tranquillement assis à leur seuil entouré d'enfants, j'ai désiré de m'arréter aussi.

Dieu ne Ta point voulu ; j'ai poursuivi mon chemin, non peut-être sans quelque murmure. Mais nul homme ne pensera longtemps que le bonheur se trouvait où il a cru le voir. Nos désirs nous trompent, et nos murmures sont ingrats. — Ah ! par exemple I s'écria le vicomte, par exemple !... »

Il n'ajouta rien. Pur besoin de parler.

Tout entier à d'intimes pensées qui avaient besoin de se faire jour, Germain continua :

« J'ai eu pour marraine une pieuse personne, ma parente, dont la vie s'est écoulée dans les plus terribles épreuves : elle disait n'avoir jamais vu les événements, quels qu'ils fussent, se tromper sur le véritable intérêt d'une âme chrétienne. Je crois cela. »

Lorsque j'entendis Germain parler de sa marraine, je crus tout gagné. « Monsieur, lui dis-je, me hâtant d'intervenir, cette maxime est admirable, je veux la conserver. Dites-moi, je vous prie, le nom de votre marraine? — Elle a laissé dans nos pays, me répondit-il, la réputation d'une sainte : c'était M''*^ Joyant. »

J'avais imaginé que le nom de M^^' Joyant ferait des miracles; je m'attendais à voir ma tante prodiguer au filleul de sa libératrice les plus vifs témoignages d'amitié. Hélas ! elle resta immobile ! La présence du vicomte glaça son cœur. La marquise d'Aubecourt n'osa pas montrer la fille du vieux Gorbin, et ma ruse n'obtint d'elle qu'un regard fâché qui me fît mal. « 0 mon Dieu, pensai-je avec une angoisse inexprimable , comment espérer d'attendrir jamais l'orgueil qui résiste à ce souvenir ! »

Cependant, depuis deux bonnes minutes, le vicomte n'avait pas ouvert la bouche : il voulait rentrer en scène. Après avoir dit plusieurs choses agréables, il finit par prier Germain de lui expédier un beau costume de janissaire ; puis il me conseilla de me procurer, par la même occasion, un habit de femme grecque, avec quoi je ne manquerais pas d'éblouir tout le monde au premier bal paré oîi je me montrerais. Je le remerciai le plus sèchement possible, lui disant que je ne me déguisais pas. Il me fit une courbette, et répondit par une fadeur que

je renvoyai plus durement. Mais rien ne le déconcerte.

M™« d'Aubecourt ne manqua pas de se jeter à la traverse, comme elle fait toujours, lorsqu'elle voit que le vicomte s'attire des rebuffades. « Savez-vous, Monsieur, dit-elle à Germain, que vous me paraissez plus résigné que content ? Sérieusement, je m'étonne que vous entrepreniez ce nouveau voyage. — Il est trèsvrai. Madame, répondit Germain, que c'est un effort de raison qui me fait partir. Je croyais mes courses finies, et je m'en vais, cette fois, parce que je ne puis rester. — A la bonne heure, interrompit le vicomte : si vous quittez Paris, du moins vos regrets le vengent. — Je crains. Monsieur, répondit Germain en souriant, que vous ne me fassiez trop d'honneur. La plupart des choses que je regrette vous paraîtraient probablement peu dignes d'estime. Je ne regrette ni les quais, ni TOpéra, ni les affaires, mais seulement ma lampe et le coin de mon feu. J'aurais pu vivre là si heureux, entre ma mère et ma sœur !... — En effet,

interrompit ma tante, je ne songeais pas à ces dames. Comment prennent-elles voire départ ? »

Germain changea de visage. Son courage, qui faiblissait depuis quelques instants, parut Tabandonner tout à fait. « Madame, dit-il avec un accent dont le vicomte seul pouvait n'être pas touché, je n'ai pas encore osé leur annoncer que je m'en vais. Puisque je me décide à leur causer un chagrin qui m'épouvante à ce degré, jugez vous-même combien il faut que j'aie besoin de partir. »

Ces simples paroles me déchirèrent l'âme ; je sentis que je n'y tenais plus, que je me trahissais ; et je me levai, les yeux déjà tout obscurcis, pour aller pleurer tout à mon aise dans mon appartement. Ni Germain, ni le vicomte, ne remarquèrent mon trouble ; mais ma tante s'en aperçut, et je saisis au passage, en me retirant, un regard qui ne servit pas médiocrement à augmenter mes alarmes. J'étais accablée de désespoir, de terreur et de remords. Comment fléchir M""^ d'Aubecourt? Comment me pardonner jamais à moi-même ce départ ? Que

répondrais-je à ma tante ? Que dirais-je à M"'*' Darcel ? Et tout le l)onbeur que j'avais rêvé, qu'étail-il devenu? Aucune lueur d'espérance, aucun arrangement, ne se présentaient h mon esprit ; je ne me trouvais plus ni courage ni résignation. Quelle terrible cbose de se sentir désarmée, ruinée, impuissante, et pardessus tout coupable , dans un désastre où d'autres, à cause de nous, sont frappés comme nous, plus peut-être que nous ! « 0 malbeureuse ! me répétais-je au milieu de mes sanglots, pourquoi n'avoir pas tout dit dès le premier moment? pourquoi me suis-je engagée dans ces détours ? pourquoi ai-je voulu me faire aimer? Dieu me punit de toutes mes ruses ; il me refuse un bonbeur que j'ai voulu m assurer par moi-même, quand je n'étais pas seulement digne de le désirer ! »

Je restai près d'une demi-beure dans ce délire, la tête cacbée sous mes coussins pour qu'on ne m'entendit pas pleurer. Tout à coup je sentis que quelqu'un était près de moi ; je me dressai en tressaillant, et je restai comme terriliée en

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me trouvant face à face avec ma tante, qui me regardait d'un œil sévère.

Pauvre bonne tante, que je l'ai mal jugée ! Sa sévérité ne dura pas longtemps. Me voyant dans cet état, la pitié l'emporta tout de suite. Elle me fit asseoir près d'elle, me prit la main, et en deux mots débrouilla tout mon avenir, qu'une seule parole un peu dure aurait pu livrer à d'éternels orages.

« Stéphanie, me dit-elle, sois confiante ! » Oh ! je ne me fis pas prier. Pleurant, l'embrassant , souriant quelquefois , heureuse de jeter hors de mon cœur le fardeau de mes secrets trop longtemps gardés, je lui contai tout, notre misère , les bienfaits de Germain , mes recherches, la lettre écrite de Naples, la visite chez M""^ Darcet, toutes mes ruses, tout man amour. J'eus souvent, dans le cours de ce récit, la joie de l'émouvoir et de l'attendrir jusqu'aux larmes. Visiblement Germain prenait une bonne place dans son cœur. Du reste, elle ne fit pas une question, ne demanda pas un éclaircissement. Elle comprit d'elle-même, à peu près,

pourquoi j'avais tant redouté de la mettre dans ma confidence, et c'est un point qu'il n'était pas nécessaire d'éclaircir davantage entre dous. Enfin, certains indices me firent espérer que Corbin, salutairement humilié de s'être laissé vaincre par d'Aubecourt à propos de >r'^ Joyant , saurait généreusement se venger. Mais je ne voulus rien solliciter de trop difficile. « Maintenant, ma bonne tante, lui dis-je en finissant, vous savez tout ; je vous supplie de pardonner tout, et de croire que vous pouvez tout. Je ne désire obtenir de vous qu'une seule grâce : n'exigez point que j'épouse M. de Sauveterre... — Tu es une folle, interrompit elle en m'embrassant ; baigne d'eau fraîche ces yeux rouges qui font mal à voir, repose-toi, et ne te trompe plus sur le cœur de ta mère. »

Elle me quitta ; je ne la revis qu'au dîner, où il ne fut question de rien, mais qui se passa le plus gaiement du monde. M. de Tourmagne y était seul avec nous ; sa présence m'en disait assez, et d'ailleurs sa bonne figure exprimait une joie si pleine et si franche que je ne pouvais me

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tromper sur l'heureuse situation de mes affaires. Ma tante aussi se montrait joyeuse et affairée. Quî>nt à moi, sans rien soupçonner, sans chercher à rien prévoir, j'avais Tâme inondée d'un sentiment si pur et si profond, que je me sentais sur le point de pleurer, et que cent fois je voulus me lever de table, non plus pour aller me cacher chez moi, mais pour embrasser ma bonne tante. Nous revînmes au salon.

A peine y étions-nous, quun domestique s'approcha de ma tante et lui dit deux mots à l'oreille, en grand mystère. « C'est bon, répondit-elle ; faites comme je vous ai dit. » Et aussitôt, venant à moi, les yeux brillants : « Vite ! vite ! Stéphanie, cache-toi ! — Comment ! ma tante? fis-je bien étonnée. — Cache-toi donc, répéta-t-elle en me serrant les mains et en m'embrassant de tout son cœur. En même temps elle m'entraînait dans sa chambre à coucher. Au moment où j'y entrais, on annonça Germain ! Ma tante assure que je la regardai plus ravie encore qu'étonnée ; je n'ai pas de peine à le croire. « Ah çà ! me dit-elle un doigt sur la

bouche, pas de bruit ! Je vais le recevoir et lui parler. Je ne te défends pas d'entendre. »

Je collai mes lèvres sur sa main, et elle s'enfuit après m'avoir embrassée encore, agile et gaie, comme vous l'auriez été à sa place. Je ne perdis pas de temps, et je me mis h regarder par la porte entr'ouverte.

« Monsieur Darcet, dit-elle à Germain, je veux sans délai vous entretenir d'une affaire très-importante, dont j'ai déjà parlé à M. de Tourmagne. Il faut que vous sachiez que ma famille vous a de grandes obligations. — A moi, madame? — A vous-même, et à quelqu'un de vos parents. Premièrement, M"® Joyant, votre marraine, a généreusement assisté jusqu'au pied de Téchafaud mon père et ma mère, qui sont morts en 1793. Ensuite, avec un dévouement plus courageux encore, elle m'a cachée moi-môme et m'a ainsi sauvé la vie. — Madame la marquise est de Laval, observa le comte de Tourmagne. — Mais ceci n'est rien, reprit ma tante, jouissant de la surprise et des regards ébahis de Germain. Ma nièce Stéphanie a décou-

vert qu'avant votre premier voyage, il y a dix ans, vous avez, vous, Monsieur, aidé une de mes parentes à sortir de la plus affreuse détresse. Cette parente, que je ne connaissais pas, était veuve d'uu officier et se nommait M"™*' Corbin. — M"^® Corbin ! s'écria Germain avec un accent qui me fit tressaillir dans ma cachette. 0 madame la marquise, dites-moi ce qu'est devenue la pauvre petite Rosalie !

— La pauvre petite Rosalie est devenue grande, continua en souriant ma tante ; vous ne la reconnaîtriez pas. Nous parlerons d'elle plus tard ; venons au point important. Après ce que je viens de dire, vous devez excuser. Monsieur, l'intérêt sans bornes que nous prenons à tout ce qui vous touche. Vous projetez en ce moment de faire un voyage qui désolera votre bonne mère, qui sera long, périlleux, et par-dessus tout, si j'en crois M. de Tourmagne, inutile.

— Inutile ! déraisonnable ! insensé ! s'écria M. de Tourmagne, coupant la parole à Germain, qui voulait réclamer.

— Laissez-moi dire, monsieur Darcet, reprit

M°® d'Aubecourt ; ensuite vous donnerez vos raisons. M. de Tourmagne, ma nièce, moimême, vous avons résolu d'empêcher ce voyage, de vous retenir ici, de vous conserver h votre mère et à votre sœur, et voici comment nous comptons nous y prendre. Accordez-moi toute votre attention : c'est une idée que j'avais déjà eue et qui m'a été suggérée de nouveau, ce matin, par ma nièce Stéphanie ; car vous savez que Stéphanie aime beaucoup votre mère et votre sœur. J'espère bien que mon idée ne vous déplaira pas. Elle sourit beaucoup à M. de Tourmagne. N'est-ce pas, cher comte ? — L'idée est de vous, madame, répondit M. de Tourmagne d'une voix grave. — Eh bien donc, che?^ monsieur Germain, reprit ma tante avec quelque émotion, il s'agit de vous marier ! »

J'étais près de la porte, les deux mains appuyées sur mon cœur dont il me semblait que Germain aurait pu entendre les battements. Je retenais mon haleine et je versais lentement, délicieusement, ces bienheureuses larmes qu'on voudrait ensuite reprendre pour les offrir à Dieu,

qui seul mérite un pareil tribut. Mais au dernier mot de ma tante, je ne fis qu'un bond jusqu'au fond de sa chambre. J'étais comme folle, comme enivrée. Pendant une ou deux minutes, la conversation du salon, la voix de ma tante, celle de M. de Tourmagne, celle même de Germain, n'apportèrent plus à mon oreille que de vains bruits où je ne comprenais rien. Quand je me retrouvai un peu, je me mis à genoux sur le prie-Dieu de M"^^ d'Aubecourt , au-dessus duquel je remarquai alors, h la place du riche et beau christ d'ivoire que j'y avais toujours admiré, un humble crucifix de bronze, plus précieux mille fois. Ce crucifix, j'ai dû vous en parler : après dix ans, mes yeux l'ont reconnu du premier coup : c'est celui que tenait dans ses mains mon père expirant; c'est celui que Germain, un jour, me fit saluer comme mon protecteur et celui de ma mère. Aux pieds de ce crucifix, ma tante, aujourd'hui même, a généreusement vaincu tous ses préjugés pour consommer mon bonheur. Je le baisai dans un transport ineffable de reconnaissance et

d'amour. 0 ma bonne tante ! 0 mon bon Sauveur !

Cependant l'entretien continuait dans le salon ; je revins à mon poste. Germain se défendait valeureusement contre ma tante et contre M. de Tourmagne. Il remerciait beaucoup M'"° la marquise : il était très-ému, trèshonoré, plein de la plus vive et de la plus durable gratitude ; il rougissait de refuser tant de bontés, et il refusait. Chère Élise, que ce refus triste et obstiné me charmait î

« Je sais qui je vous offre , poursuivit ma tante, prolongeant avec délices une situation où se plaisaient également son cœur et son esprit ; je vous assure que la jeune personne est gentille, bien élevée. — Une tête un peu vive, ajouta malicieusement M. de Tourmagne en se tournant vers la porte ; mais du cœur ; capable de lire un livre sérieux et de garder un secret ! — Elle mérite mieux ([ue moi, fit Germain. — Point du tout, reprit ma tante. Je peux même vous apprendre qu'elle vous a déjà vu, et j'ai lieu de croire ([ue vous ne déplairiez pas. —

Stéphanie la connaît, poursuivit M. de Tourmagne ; elle répond de l'aveu de M™® Darcet. — Je rends mille grâces à M^'*" Stéphanie, dit Germain avec un tremblement dans la voix ; mais permettez-moi, madame la marquise, et vous aussi mon vénérable ami, de vous déclarer que ma résolution est inébranlable. Je ne veux, je ne puis me marier. — Monsieur Darcet, reprit ma tante, je suis si convaincue que ce mariage fera deux heureux, sans compter les grands parents, que je n'y renoncerai point, tant que vous n'aurez pas vu la jeune personne. Elle est ici ; elle a dîné avec nous, et je vais la chercher. — Je vous supplie, madame ! s'écria Germain tout éperdu, n'en faites rien. — Ah ! par exemple, dit M"^^ d'Aubecourt, vous ne m'empêcherez pas de^ voir au moins jusqu'où vous poussez l'amour des pierres, et si décidément elles n'auront point de rivales. »

Elle s'était levée, et tandis que M. de Tourmagne retenait son ami, qui, perdant la tête, voulait presque s'enfuir, elle passa du salon dans sa chambre, où je l'attendais, moins épou

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vantée que mon pauvre Germain, mais non pas moins émue. Je me jetai dans ses bras, elle m'y pressa en pleurant. Alors je l'attirai jusqu'à son prie-Dieu. Là, sans parler, je lui montrai le crucifix de bronze. « Tu Tas reconnu, me dit-elle à voix basse. — Oh ! oui, lui répondis-je, et je reconnais aussi, dans le même cœur, mon père et ma mère. — Chère enfant, reprit-elle en m'embrassant de nouveau, je ne suis pas moins heureuse que toi. Allons, viens ! ne le faisons pas davantage attendre. »

Mais je sentais mes genoux fléchir ; je ne pus entrer au salon qu'appuyée sur le bras de ma tante. Elle avait ctmme moi les yeux pleins de larmes, et je souriais comme elle. M. de Tourmagne ne commandait pas mieux à son émotion. Germain, rouge et confus, était si troublé, qu'il ne me reconnut pas. « — Eh bien, lui dit M. de Tourmagne, la voilà. Resterez-vous? » Il me vit et ne put en croire ses yeux. Il devint pale, regardant ma tante avec une expression d'incertitude si poignante, qu'elle en fut effrayée,

« — C'est bien elle ! » lui ditM"^^ d'Aubecourt, presque en sanglotant.

En même temps je m'avançai, chancelante, vers lui. Je pris une de ses mains dans les miennes, et je balbutiai, en allemand : « Quand je serai grande, je serai la femme de Germain. » — Rœschen ! s'écria-t-il, en me serrant dans ses bras. Ah ! mademoiselle, je ne croyais pas vous aimer depuis si longtemps ! »

Rœschen se laissa tomber dans un fauteuil, et serait morte si l'on mourait de bonheur.

« Allons ! allons ! dit ma tante, nous sommes heureux ici comme des égoïstes, et nous ne songeons point aux autres. Mon cher Germain, laissez votre future se remettre un peu de tant d'émotions. Gourez chez vous, et ramenez nous tout de suite votre mère et votre sœur. »

Que Dieu soit béni, ma bonne Élise !

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