DE GERMAIN A MA MÈRE
« Naples, 21 novembre 18...
« Madame et amie,
« Je p^rs demain pour Smyrne, où je compte (( séjourner quelque temps et où je réglerai (( définitivement mon itinéraire. Je ne veux pas « m'cmbarqucr sans vous dire encore une fois « adieu et sans vous assurer de tous mes sentice nienls. Vous me parlez de votre reconnaissance, « mais c'est moi, Madame, qui suis votre obligé. « Le spectacle de vos courageuses vertus m'a fait
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« plus de bien que vous ne le pouvez croire. S'il c( fallait que quelqu'un vous offrît les faibles ser- « vices que j'ai désiré vous rendre, je remercie « Dieu de m'avoir clioisi dans ce but. Le soin « de vous aider n'a été i)0ur moi qu'une chère « et secourable distraction, qui jamais ne m'a (( éloigné d'aucune étude, et qui toujours m'a {( rattaché à tous les devoirs. Durant les trois ce mois que j'ai passés au milieu de mes parents, « avant de quitter la France, j'ai bien songé à « vous, bien souvent parlé de vous. Ma mère, qui (( est une sainte femme, apprécie tout à fait « comme moi votre induence sur mon àme, et « ma petite sœur apprend à aimer Rœschen « comme sa sœur. Dans le cas où j'aurais voulu « aljandonner mon voyage, ma mère se serait a dévouée à venir habiter Paris. Vous auriez ({ en elle une amie digue de vous, et Rœschen « une seconde mère. Celte perspective m'a fait « hésiter ; mais ma volonté a repris le dessus. Il (( faut que je voyage, que je deviemie un homme, « et même un savant. Je bénis maintenant ma « mère de tousses efforts [>ourm'em[)èeher d'être
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(( soldat. La servitude militaire ne m'inspire pas « moins d'horreur que les panaches, les grands (( sabres et la gloire ne m'ont jadis ébloui. « J'aime mieux être le plus humble des érudits « que le plus brillant des hussards ; j'aime mieux a découvrir une date que de prendre une ville, et « gagner l'escabeau de bibliothécaire quelebâ- (( ton de maréchal. Au moins je n'aurai pasfondé « ma fortune sur la ruine et sur le sang d'au- (( trui ; je serai une pensée, une action, et non « pas un de ces rouages qui fonctionnent sous « la main d'un seul homme, contre toute l'huc( manité. J'avais ces sentiments quand je vous « ai connue, ils me venaient de mon père; mais « ils s'étaient endormis. Vos sérieuses conversa- (( tiens, Madame, les ont réveillés pour toujours. « Je vous en rendrai grâces éternellement. 11 n'y « a guère que l'habit doré de nos républicains, « et les traces qu'ils ont laissées de leur règne, « qui m'empêchent d'être un vrai partisan de la « république. Faute de pouvoir oublier ces mons* « 1res et ces crimes, je m'en tiens à un idéal de « liberléet dejusticeque sans doute nous ne ver-
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« roiis pas, mais qui existe dans ma conscience, « et qui me montre sous un aspect repoussant « toute cette livrée administrative et toute cette « soldatesque qui fait de nous la première nation « du monde. Ma mère objectait qu'on peut fort « bien n'être ni valet, ni soldat, et même rester « chrétien, et même devenir bibliothécaire et « savant, et cependant ne pas quitter la France. « Oui ; et comment satisfaire ce besoin de voir, « de comparer, de raisonner, de juger par moi- « même, dont je me sens pressé? Comment « apaiser, en demeurant à Paris sans s'exposer (( à (le grandes sottises, celte soif de hasards et « de combats qui me poussa longtemps au mé- « lier militaire? Tout bien considéré, mieux « vaut s'en aller. Vous pensez comme moi, j'en (( suis sûr, que trois ou quatre années de cour- « ses à travers ces pays difficiles qui m'attirent, (( me profiteront plus sous tous les ra[)ports, et « mo seront moins périlleuses que dix années « passées dans les bibliothèques. J'aime certai- « iiemont les livres, mais pas encore assez. Ce « que j'aime avant tout, c'est le grami air. .\fa
S2 CORBIN ET d'AUBECOURT
ce santé s'en trouve bien, et me permet d'entre-
« prendre les pérégrinations de Thésée.
(( Néanmoins, ne m'oubliez pas devant Dieu,
« chère Madame. Je vais parcourir des contrées
(( où les clochers sont rares ; je n'entendrai pas
« souvent la messe. Il faut vraiment compter
« sur la Providence pour s'engager comme je le
« fais, si loin de tous les secours spirituels. Mais
{( quelque chose me dit de ne pas craindre ; et
« franchementje mourrais, à ce qu'il me semble,
« le plus tranquillement du monde. Quand je
« songe au bonheur que j'ai d'être chrétien en
« un temps comme celui-ci, mon cœur s'enivre
(( de sécurité. Je m'abandonne, avec une audace
« égale à ma reconnaissance, aux volontés de
« cet immense amour qui m'a tant protégé. Oui,
(( vous aurez place et grande place dans mes
(( prières. Je trouve que nous ne devrions même
(( pas nous demander ces choses-là. Quant à
« Rœschen, je la distingue h peine de ma propre
« sœur. Je compte sur ses Ave Maria ; elle peut
(( compter sur les miens. Cette chère enfant !
« Vous serez une heureuse mère, Madame, si
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« Rœsclien lient tout ce qu'elle promet. On « reconnaît dans son âme un mélange de force, « d'enthousiasme et de sensibilité qui montre « bien de qui elle est fille. Vous verrez qu'elle « deviendra même jolie, avec son œil français « et sa chevelure allemande. Ce sera un grand « cœur comme son père, et un tendre cœur « comme vous ; un de ces cœurs privilégiés qui (( sont naturellement' préservés des tentations « vulgaires, et qui habitent dans le beau et dans « le bon, comme dans leur élément. Pauvre « petite I Dieu la garde des épreuves par où vous « avez passé ! Je Tespère. Vos douleurs et vos « larmes lui ont formé un rempart à l'abri « duquel ses jours s'écouleront doucement. Je (( ne m'étonnerais pas qu'elle se fil religieuse. Ce (( serait un grandbonheur pour elle... Et cepen- « dant, il faut quejevousle dise avant de partir : (( (|uand je pense que dans cinq ou six ans, à (( mon retour, Uœschcn sera presque bonne h « marier, et moi très-mariable, je crois que je « lui souhaite un autre état et un autre bonheur. (( Qu'en pensez-vous ? Il est vrai que je suis pau-
B4 CORRIN ET d'aUBECOURT
(( vre ; mais qui ferait cette objection ? Ce ne « serait ni vous, ni Rœschen, ni ma mère ; et « d'ailleurs, avec un peu de travail, je puis (( vivre. Enfin, riez de ma chimère ; toujours « est-ce une chimère que j'ai bien caressée. « J'aimerais une femme élevée par vous, et un (( peu par moi, que j'aurais ainsi vue toute « petite, et qui aurait pris l'habitude de m'avoir « pour appui. Nous ne forcerions pas son cœur. (( Vous vous rappelez ce propos qu'elle nous « tint si gentiment un jour : Wenn ich gross hin, (( iDill ich Germain heirathen. Et moi je dis que « quand j'aurai davantage connu les hommes, « j'aimerais à me reposer de mes travaux et h « me cacher du monde dans l'humble paix d'une « union fidèle. Je voudrais que ma femme eût « été pauvre, qu'elle fût pieuse, qu'elle eût une « âme pure et un cœur ardent, et qu'avant de « nvaimer comme épouse, elle m'eût aimé (( comme petite sœur ; je voudrais que son cœur « et sa mémoire, et toute sa vie fussent remplis « de moi. Ne dites pas que c'est un coupable « égoïsmc de vouloir être aimé ainsi : le senti-
r.ORniN ET d'aubecourt 55
« nieiil que j'ai là, que j'exprime mal, peul- « être, se raltache à quelque chose de raeilleur ; « je désire surtout rendre |)lus facile à ma femme « le devoir de supporter mes défauts.... Oui, je « crois que c'est cela. Si vous me l'assurez, je (( n'en douterai pas ; car vous me connaissez (( mieux que je ne me connais moi-même.
« H faut finir cette longue lettre et parler d'af- {( faires. Puisque voiis prétendez avoir de l'arec genl à moi, voici l'usage que vous en ferez, « bien entendu lorsque cela ne pourra aucunece ment vous gêner. Une partie de la somme sera « employée pour Rœsclien, le jour de sa pre- « mière communion. Je veux (ne vous offensez (( point, c'est le style des testaments) qu'elle ait (( un cierge magnifique et un voile qui puisse « lui servir le jour de son mariage. Le reste, vous « 11' donnerez aux pauvres, après avoir fait dire (( quelques messes à mon iiuention. Mais je « fais à tout cela une condition que j'impose à c( votre honneur. C'est qu'à la première néces- « site vous irez, comme je vous en ai tant priée (( avant mon départ, trouver M. N., dont vous
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« savez l'adresse et que j'ai prévenu. Il lient en « réserve quelque chose qu'il vous remettra « tout d'abord ; et ensuite, comme il est fort « charitable et fort répandu, il s'occupera de « vous servir. Point de retard, je vous en con- (( jure, dans une occurrence fâcheuse. Songez à « votre fille, et, je l'ose dire, à votre ami.
« Que la sainte Vierge et les saints, sous la (( protection de qui je vous laisse, portent aux « pieds de Dieu les prières que je ne cesserai de « lui adresser pour vous.
« Germain D. »
Mettez-vous à ma place, généreuse Élise, et comprenez ce que me fit éprouver cette lettre ; jugez de mon admiration, île mes regrets, de mes larmes. Pendant près d'un mois, j'employai une partie des nuits à la relire. Je la savais depuis longtemps par cœur, et je la relisais encore. Dès que je trouvais une occasion de m'échapper, j'allais vite m'enfermer chez moi ; je tirais mon trésor du lieu où je l'avais bien caché, et, le cœur palpitant, l'oreille aux aguets, après avoir ras-
sasié mes yeux en considérant ces chers caractères, je restais absorl)ée devant la signature, comme si celte muette initiale allait enfin me livrer son secret. Du reste, nul moyen de continuer mes recherches. Je ne me souvenais pas d'avoir vu ce M. N. , à qui ma mère devait s'adresser en cas de besoin. Sans doute, il était venu s'informer de M"^^ Corbin ; il avait appris sa mort et mon départ, et il en avait instruit son ami. Mais Germain lui-même existait-il encore? N'avait-il pas perdu la vie durant ce long et périlleux voyage? Je fis causer M. de Tourmagne, qui a visité un peu TOrient. Il m'en fit des peintures affreuses, et je Tinterrompis, saisie de terreur. Je songeais quelquefois à me jeter aux pieds de ma tante et à lui donner la lettre de Germain ; jamais je n'osai. Mais un jour elle me parla de mariage. Au premier mot je fondis en pleurs. Je la conjurai d'attendre, protestant, pour la rassurer, que je ne pensais nullement à me faire religieuse.
Assurément je ne mentais pas. J'avais la con* viction que je reverrais Germain ; je redoutais
le cloîfre. Même, je montrai pour le monde un goût soudain qui étonna ma tante et qui la charma. Je portais, dans ces réunions de la plus brillante aristocratie, la folle espérance dy rencontrer Gei'main, le sauvage et pauvre Germain ! Que notre esprit est ingénieux à se préparer des mécomptes ! Je m'estimais surtout heureuse quand j'avais pu décider M. de Tourmagne h nous inviter : Germain étant savant, j'avais plus de chances de le trouver là. Je tombais tout à coup chez ce bon M. de Tourmagne, fort étonné de me voir ; je pénétrais dans son cabinet, je l'obligeais de me montrer des livres sur l'Orient. 11 fut condamné à me pi^omener dans toutes les bibliothèques. Ayant appris qu'il y avait une Académie des sciences, ne le forçai-je pas de m'y conduire ! Hélas ! nulle part Germain n'apparut, et je Unis par me décourager. Alors je pris le monde en haine. Je ne voulais plus bouger de la maison, je tombai dans une noire et insurmontable tristesse. Les médecins conseillèrent à ma tante, effrayée, de me distraire. Elle me demanda où je voulais aller. Je contrai-
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gnis M. de ïourmagne, qui déjà me traitait en entant gâté, de nous accompagner en Italie. Je voulais respirer Tair de Naples.
Vous m'avez vue calme et presque gaie après ce voyage. En effet, par prudence, par un effort de volonté, je n'avais pas emporté la lellre de Germain, ce talisman qui mejetait dans l'empire des songes. A force de réflexions, à force de prières, je domptai mon cœur, et je revins d'Italie plus chrétienne, c'est-à-dire plus sage. Dieu, sincèrement imploré, me secourut. Mon àme, échappant à ses tempêtes, entra dans la voie commune. Je conservais, certes, le désir (le voir Germain, et je ne sais quelle vague attente que je lui serais unie ; mais il en était de cela comme de tant d'espérances qu'on flatte, qui sont chères, et auxquelles cependant on a renoncé. 11 fallait le projet sérieux d'un mariage pour évoquer, et encore assez faiblement, ces idées qui m'avaient tant émue. La fameuse lettre demeurait toujours là, toujours vénérée, toujours redoutable ; je la regardais souvent, je me déiendais de l'ouvrir. Je me disais ; Si je me
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marie, si la raison me le conseille et si le bonheur de ma tante l'exige, je prendrai la lettre de Germain, et, sans la relire je la brûlerai.
Voilà où j'en étais, bien-aimée compagne, quand je vous écrivis, il y a trois semaines, au sujet de voire mariage, qui m'avait fait faire un triste retour sur moi-même. Quelques jours après, Germain s'offrit à mes yeux.
23 mai.
C'est un dimanche, à la grand' messe de notre paroisse, que je Tai revu. J'étais à côlé de ma taule, et nous venions de nous tourner du côlé (le la chaire pour écouter le sermon. Germain nous faisait face, à trois pas de nous. Je le reconnus du premier coup d'o'il.
Il est grand, il a Fair plus mâle, son front commence à se dégarnir de la forêt de cheveux qui l'ombrageait. Du reste, ses traits calmes et bons n'ont point changé. Sa toilette,
fort simple, ne manque point d'une élégance grave. J'imagine que vous attendiez ce portrait.
11 tournait la tête vers le prédicateur ; j'eus tout le temps de l'examiner. C'est bien lui, pensai-je ; c'est lui, tel que je me le rappelle et tel (|ue je me le figurais ! Je baissai alors les yeux; je fis autant que je pus tomber mon voile ; je me dérobai derrière une grosse femme qui se trouvait entre nous par bonheur, et je songeai. A la vérité je n'entendis guère le sermon ; je n'essayai pas même d'écouter : cette situation était trop forlc. Je me demandai ce que j'allais faire, ce que me conseillerait ma mère si elle vivait, ce que m'imposerait mon devoir. Le sermon fini, je m'agenouillai, et, le visage caché dans mes mains jointes, après avoir ardemment invoqué Dieu, je le pris à témoin que je serais la femme du bienfaiteur de ma mère, ou que je n'aurais jamais d'époux. Non , je ne puis donner à nul autre un cœur qui n'est point libre, et qui est plein de toi, ô Germain, comme tu l'as voulu !
Ma tante quitta l'église ; il me fallait la suivre. Nous passions lentement près de M. Germain; je me hasardai à le regarder encore. Il priait, le front incliné. Je pus voir quelques cheveux grisonnants sur ses tempes, marques précoces d'une vie laborieuse. Croiriez-vous que je reconnus son livre de messe? Oh I que je voudrais savoir si dans ce livre, où j'appris à lire le latin, il y a encore une jolie petite image de sainte Rosalie de Palerme, que je lui donnai le jour de notre séparation î Ma tante, remarquant son attitude, observa qu'il avait Tair d'un bon chrétien. Pourquoi ne lui ai-je pas dit : Je le connais ; c'est mon plus vieil ami, mon bienfaiteur! Toutefois, la remarque de ma tante me parut de bon augure non moins que le lieu où la Providence me faisait retrouver cet ami tant cherché. Mais déjà je tremblais de le perdre. J'avais hâte d'être chez moi, pour le guetter de ma fenêtre et savoir de quel côté il se dirigerait en sortant.
A peine en sentinelle derrière mes rideaux, je le vis s'engager dans cette rue silencieuse (pii
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s'ouvre devant riiôtel d'Aubecourt. Il fit, en passant, Faumône à la pauvre vieille infirme que vous vous rappelez peut-être, et qui est toujours là, quel que soit le temps, le crucifix sur la poitrine, eiVAve Maria aux lèvres. Mes bons yeux, à qui je fus bien reconnaissante, le suivirent plus loin, et le virent entrer dans une maison humble, mais décente, fermée comme un couvent. Il reparut presque aussitôt, n'ayant plus son livre. « Ainsi, me dis-je, c'est là qu'il demeure ! » Vous comprenez ma joie à cette découverte. Il vit, je le vois, je sais où il demeure, je l'ai sous ma main ! Il repassa devant mes fenêtres, regardant avec quelque attention la porte monumentale de Thôtel d'Aubecourt. Germain î Germain î regardez mieux encore, ne vous éloignez pas si vite. Si l'on vous disait que dans cette maison superbe habite aujourd'hui, riche et brillante, la petite Rœschen ! Mais ne pensant plus h l'hôtel d'Aubecourt, moins encore à la pauvre Rœschen, il continua son chemin, et enfin je le perdis de vue-. Alors, calme et même contente, je poussai le
verrou, je cherchai ma précieuse lettre, je la dépliai avec une sorte de respect, je la lus lentement, et je renouvelai dans mon cœur la promesse que j'avais faite, une heure auparavant, en présence de Dieu.
Le soir, à vêpres, Germain se retrouva à la même place. Je fus donc convaincue qu'il était de la paroisse et que je le verrais fréquemment. Quinze jours, en effet, se sont écoulés, et je Tai vu tous les jours. Très-souvent, le matin, nous nous rencontrons à la messe. Il rentre ensuite dans sa sévère maison, et il ne sort plus que le soir. S'il ]>asse le seuil dans la journée, c'est pour revenir l)ientôt, chargé de quelques vieux livres : d'où je conclus qu'il n'a point de place, et que l'étude occupe tout son temps. Je le reconnais à ces signes ; il n'a point changé. Je l'ai parfois aperçu, le jour, à une fenêtre qui est souvent éclairée jusqu'à une heure avancée de la nuit. C'est sa chambre, et probablement aussi son cabinet de travail.
11 me semble que je m'arrangerais de cette vie. Savoir (ju'il est là, me trouver si voisine de
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lui dans la maison de Dieu, prier pour lui sans qu'il le soupçonne, attendre je ne sais quelle heureuse occasion qui me permettra, je ne sais comment, de lui témoigner, ou plutôt de me témoigner à moi-même, que je suis toujours son amie, et son amie reconnaissante, c'est une existence où je ne voudrais rien ajouter. Mais quelquefois il me paraît triste, ou plutôt accablé. Peut-être éprouve-t-il de grands chagrins. Oh ! dans ces moments-là, je voudrais lui par- 1er... Cher Germain, comme il est seul ! N'a-t-il plus ni sa mère ni sa sœur? Et moi je suis si heureuse !
Il ne me reconnaît pas du tout. Plusieurs fois ses yeux sont tombés sur moi par hasard ; cette vue n'a pas éveillé en lui le moindre souvenir. On voit bien sur la figure des gens l'effort qu'ils font pour se rappeler oii ils vous ont vu. 11 est vrai que j'avais dix ans lorsqu'il est parti, et j'en ai vingt ; j'ai grandi presque du tiers. J'étais une enfant chétive, passablement laide, à ce qu'on assure ; à présent je suis une femme, et même, si j'en crois M. le Vicomte et madame
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sa mère, une femme assez agréable. Je n'ai plus rien à vous cacher, chère Élise, et vous me pardonnerez ce que je vais vous dire : Je voudrais que M. Germain fût de l'avis, en ce point, de M. le Vicomte de Sauveterre. Mais le moyen d'imaginer que deux hommes si différents se puissent jamais rencontrer du même goût?
27 mai.
Non, non ! je ne parlerai point de lui h ma tante. Mes pauvres raisons, qui ne vous touchent point, me semblent toujours invincibles. Elles le sont à mon courage. Outre l'appréhension que la Marquise ne voulût traiter Germain en client, moyen assuré de le faire fuir, il me semble que si je prononçais seulement son nom, tout de suite on lirait dans mon cœur, on saurait tout. Mais, ma très- chère amie, ce que je veux bien vous dire, ce que j'ai besoin de vous dire, je
ne veux pourtant le dire qu'à vous. Pensées, sentiments, souhaits, tout Télan de mon àme s'explique et se justifie à vos yeux. Cet homme que j'aimais dans mon souvenir, je l'aime enfin davantage depuis que je Fai revu. Je le répète, et devant vous je n\ai pas à rougir. D'autres pourraient penser que je n'ai point ici toutes les fiertés qu'il faut. Me puis-je résoudre a passer pour une inconsidérée qui se jette à la tête de quelqu'un ? Et lui-même, Germain, qu'en penserait-il ?
Ma tante, qui ne rêve que distinctions de la naissance et du rang, qui compte pour peu de chose tout autre mérite, ou qui, du moins, ne croit pas que tout autre mérite puisse exister indépendamment de ces avantages, ni leur être comparé, irai-je la prier de me marier h Germain ? « Germain, quoi? dira-t-elle. — Mais Germain qui nous a sauvées, ma mère et moi, (juand vous nous laissiez i)érir. » Ce serait de ''quoi le mettre en grâce, le malheureux ! Ma tante pourrait trouver que j'ai lestement disposé de sa fortune ; elle pourrait me mettre dans le
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cas de refuser ses bienfaits. Mon Dieu ! j'y consentirais sans peine, s'il ne fallait pas en même temps perdre son amitié et lui causer une douleur cruelle.
D'un autre côté, j'éprouverais bien quelque scrupule de n'offrir à Germain que mon cœur. Me connaissant et m'aimant, il n'en demanderait pas davantage. Oui, mais pourquoi n'auraisje pas le bonheur de l'enrichir? M. deTourmagne dit que c'est une chose cent fois plus facile de devenir savant lorsqu'on est riche. On a plus de loisir, plus de repos d'esprit; on fait plus aisément connaissance avec les livres, les pays, les gens. Élise, quelle joie de donnera notre savant toutes les facilités de l'étude ; de mettre ce grand cœur et ce grand esprit sur un piédestal d'où le monde le verra mieux, d'où il pourra parler avec plus d'autorité ! Certes, vous concevez qu'une âme dévouée ne soit pas insensible à cela? J'aurai toujours une rivale, une rivale préférée: c'est la science. J'aime tant Germain, que je veux, de mes propres mains, parer ma rivale, la doter, la conduire à lui et les unir.
cornue ET DAUBECOURT il
Puisque ccLtc fière dame goûte Targent, et réserve ses plus grandes tendresses à ceux de ses adorateurs qui lui font habiter un palais, elle aura l'argent, elle aura le palais.
Je veux d'abord introduire Germain chez ma tante, sans quelle sache, ni lui, comment il est entré. Hélas ! je ne sais pas par où il enlrera, et j'y vois des obstacles immenses ; pourtant je le veux. Je veux qu'ensuite )r"^ d'Aubecourt apprenne à l'estimer et à l'aimer. Dès qu'elle l'aura vu (bien entendu sans soujiçonner nos projets^, je suis sûre ({u'elle l'estimera et Faimera ; je m'en Ile à ces deux âmes. Je veux que, par mon industrie, Germain se fasse idiisviie un nom, une réputation ; M. de Tourmagno y aidera, de gré ou de force.
Je veux enfin, je veux surtout, je veux, hélas ! que Germain me voie quelquefois et m'entende, et qu'il se puisse dire, s'il y pense : « Elle n'est [)oint laide, elle n'est point sotte, elle n'est point méchante... » Quand tout cela sera fait, nous aviserons. En attendant, je lui pailerai, nous redeviendrons amis... Ali ! si je suis malade,
que je vous sais gré de m'épargner ces potions aigres qu'on appelle les conseils de la raison ! Les « conseils de la raison » m'affligeraient et ne me guériraient pas.
29 mai.
Ah! mon Klisc, quelle peui'! Amour delà maison de Germain, toujours si tranquille, j'apercevais un certain mouvement de i^ens ((ui allaient et venaient, portant toutes sortes de choses, mais particulièrement des meubles et des meubles de femme : une table à ouvrage, une toilette, qucsais-je? Mon Dieu, s'il allait être marié! Hier matin je le vois sortir, ayaiit une jeune dame au bras, d'une taille éléi^anl(\ lYuuc allure vive, ((ui lui parlait avec tous les signes
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d'une heureuse et profonde affection. Lui-même semblait tout autre. Il causait, riait, prenait cette main appuyée sur son bras et la serrait, et encore des rires. Plus de doute, c'est sa femme ! Pauvre Stéphanie, que sont devenus tes rêves î Je descendis tout de suite à l'église pour faire ce grand sacrifice. Germain et sa compagne y étaient déjà, l'un près de l'autre. Je m'agenouillai derrière eux et je priai pour eux. Mais bientôt une servante arrive, s'approche près de la jeune femme et dit ces deux mots, les plus doux que j'aie entendus de ma vie : « Mademoiselle ! Mademoiselle !» Va ! bonne fille, je te rendrai le plaisir que tu m'as hïil Mademoiselle se retourne et me laisse voir un air de famille qui dissipe aussitôt l'accablante méprisée
Celle que je croyais la femme de Germain est tout simplement sa sœur, cette sœur dont j'étais L'image, qui apprenait de lui à aimer la petite Rœschen. Elle se leva, dit en souriant deux mots à son frère, et suivit avec empressement la servante. On ne peut imaginer, pour une jeune personne, un aspect plus ouvert et agréa-
ble. La bonté, la candeur, la raison, la santé, rinnocence, étalent leur fleur sur ce visage de vingt ans.
Elle ne tarda pas à reparaître, soutenant une dame âgée qui marchait avec quelque peine et qu'elle fit asseoir à côté de Germain, tandis que celui-ci préparait un prie-Dieu commode. Qui voulez-vous que soit cette vénérable dame, sinon la glorieuse mère de ces nobles enfants? Ils entendirent la messe ensemble. Au moment de la communion, ce fut un beau spectacle, je vous assure, de les voir tous trois aller à la sainte table, la mère appuyée sur son fils. Je m'associai du cœur à cette piété de famille qui célébrait ainsi sa réunion sous le même (oit. J'étais ravie de leur bonheur, convaincue au fond de ràmc que la Providence ne nous avait pas rassemblés sans quelque dessein de tendre miséricordeenvers nous tous. Les actions de grâces de mes trois amis furent longues, moins longues pourtant que les miennes, et je défie toute leur ferveur et tout leur amour d'avoir [)lus tendrement remercié le bon Dieu.
Loin d'écarter de moi, quand je suis dans Téglise, les pensées dont je vous entretiens, c'est là, au contraire, où je les accueille plus volontiers. Elles y revêtent une gravité qui leur permet de se présenter sans troubler la paix chrétienne. Ailleurs, je craindrais de les écouter avec trop de complaisance ; là, Dieu, qui est mon confident, est aussi mon conseil et serait mon gardien. 11 sait disposer mon âme de telle sorte que toutes mes préoccupations germanesques, malgré leur importance, ne viennent qu'après les affaires du salut, et comme intéressant le salut. Soyez donc de ce côté sans trop d'inquiétude. J'ai fait ce matin une grande épreuve, et j'ai vu que le renversement définitif de toutes mes espérances pourrait bien briser mon cœur, mais non pas en arracher la résignation.
J'entendais la voix de mon père mourant : Sois généreuse !
15 juin.
Il se nomme Darcet, — sans la moindre apostroplie, hélas ! Mais enfin il me semble que Darcet n'est point un nom qui fasse faire la i^rimace. Peut-être ma tante finira-t-elle par trouver que cela sonne autant que Corbin, quoique Corbin, à son goût, ne manque pas d'une certaine rudesse héraldique, et sente l'antiquité encore plus que la roture. Dans un tournoi donné par le duc de Bretagne, certain Corbin, d'Anjou, écuyer, fit prouesse. Le moyen de douter que ce Corbin
soit nôtre, et tous les Corbins qui Font précédé ? Quel service on me rendrait, chère Élise, si l'on pouvait me montrer un Darcet aux croisades !
J'ai tort de plaisanter ma tante : c'est à elle que je dois de savoir le nom de Germain. M. le Curé vint hier passer la soirée à l'hôtel d' Aubecourt. J'avais remarqué, la veille, qu'il causait dans la rue avec notre ami. J'amenai, à tout hasard, la conversation sur les paroissiens, demandant au pasteur s'il était content de leur assiduité ; car c'est un sujet qu'il aime, et l'on est son ami dès que l'on assiste régulièrement aux offices. Or, Germain, sa sœur et sa mère, sont à cet égard des modèles. Tous les dimanches ils entendent les petites heures, et le soir on les voit arriver, dès le second coup de vêpres, le livre à la main. J'espérais que le curé ferait ressortir un si bel exemple, d'autant que M. de Tourmagne était présent, et que l'excellent comte, malgré sa dévotion sincère, esquive volontiers la grand'messe et ne paraît guère à vêpres, lorsqu'il y paraît, avant la fin de Magnificat. Malheureusement M. de Tourmagne voulut
se mettre tout de suite à couvert, et une bataille s'engagea sur les canons, décrets et ordonnances qui prescrivent l'assistance aux offices de paroisse. J'acquis là, en punition de mes crimes, une érudition que je ne désirais pas. Ces messieurs s'oublièrent jusqu'à parler latin ; mais ce fut alors que matante perdit patience. Elle prit chaudement parti pour la paroisse, et confondit M. de Tourmagne, en lui reprochant d'avoir manqué plusieurs fois àjeiiner, faute d'être venu en recevoir l'avis au prône. M. de Tourmagne battit en retraite : il allégua le grand rôle des hommes dans la société civile, leurs occupations multipliées par suite des révolutions qui ont troublé l'Europe, et cent autres arguments, pour conclure que la longueur des offices n'est plus enharmonie avec les besoins de la civilisation. J'intervins là-dessus ; je me mis à crier au sophisme; j'insinuai que M. le curé, qui connaît si bien ses paroissiens, ne serait pas embarrassé d'en citer plusieurs, tout aussi occupés qiit M. de Tourmagne, et qui néanmoins savent bie» trouver le temps de venir chanter les louanges
(le Dieu. « Certainement, dit M. le curé ; certainement... » Il n'ajouta rien ; nous vîmes trop qu'il cherchait des noms à produire et qu'il n'en trouvait pas. Le fait est qu'il n'y en a guère ; c'est sur quoi j'avais compté. Ma tante, craignant de laisser le dernier mot à M. de Tourmagne, voulut aider l'ingrate mémoire du pasteur.
<( Par exemple, dit-elle, ce jeune homme qui vient toujours avec sa mère et sa sœur, et qui se tient si bien... Ne Tavez-vous pas remarqué..., auprès de nous... ; un peu au-dessous du banc d'œuvre?... grand? Tu sais bien qui je veux dire, Stéphanie? — Ma tante?... » Je baissai la tête sur ma broderie, sentant que je rougissais. « Vous parlez de M. Darcet, s'écria le curé, M. Germain Darcei ! Ah ! mon cher comte, voilà qui vous condamne. M. Darcet ! comment n'y ai-je pas songé ! Un savant comme vous, à la fortune près, qui n'a rien, je crois, qu'une mère et une sœur à nourrir... C'est être occupé cela ! Eh bien, jamais il ne manque les offices. — DWrcet .^ dit ma tante ;jene connais
point cette famille. — Ce n'est pas une famille, reprit le curé ; mais je défie qu'on trouve de plus honnêtes gens. C'est Thonneur même ; et, quant à la piété, rarement on en voit d'aussi solide. — Germain Darcet?dità son tour M. de Tourmagne, je ne sais oii j'ai entendu prononcer ce nom. — Peut-être à TAcadémie des sciences, continua le curé : M. Darcet est un homme véritablement instruit. Je crois qu'il a fait un livre, mais j'ai peur qu'il ne réussisse pas ; il est trop modeste et trop fier pour gagner des prôneurs. — Bah ! s'il a dw mérite, reprit M. de Tourmagne, les prôneurs viendront d'eux-mêmes. Darcet ! Je suis sûr que j'ai vu ce nom-là quelque part. De quoi s'occupe-t-il? — Je l'ignore. 11 parle peu de ce qui le concerne. Je sais seulement qu'il a beaucoup voyagé. Mais, Madame la marquise, c'est presque votre compatriote ; il est Vendéen. — Ah ! lit ma tante ; sa piété alors ne m'étonne pas. Bon sang ne peut mentir. ^-Oui, acheva le curé; son père était un propriétaire de campagne qui le fit parfaitement élever et qui n'eut que le tort de lui laisser peu de bien.
D'accord avec sa mère, femme distinguée, notre jeune homme a dépensé une partie de sa fortune en voyages d'études. Son travail supplée à Finsuffisance du reste. »
La conversation changea d'objet, non par ma faute. Vous devinez si elle m'était agréable ! Ce n'est pas la dernière fois, je vous en réponds, qu'on aura parlé de M. Darcet dans le salon de M""^ la marquise d'Aubecourt. Vendéen ! voilà un coup du ciel.
Adieu. Je cours chez mon libraire. Il me vient une idée merveilleuse, que je m'étonne de n'avoir pas eue plus tôt.
16 juin.
Voici ce que j'ai fait chez mon libraire, et je compte que vous ne refuserez pas un peu d'admiration au génie que je déploie.
Après avoir acheté pour ma tante le plus beau des livres d'heures, je demande si l'on n'aurait pas un ouvrage de M. Germain Darcet. « Quel titre, Madame? — Je ne saispas le titre. — Madame a dit Germain Darcet? — Out.ï)Mon Dieu î ajoutai-je en moi-même, cela n'est guère connu .
Cependant le libraire feuilletait ses catalogues. Tout h coup, comme illuminé, il prend une
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échelle, grimpe à une case lointaine, et saisit un volume assez gros dont il secoue la poussière : — Les Pharaons claprès les hiéroglyphes ; fragments d'un votjage en Egypte, par... Est-ce cela ? — N'en a-t-il pas fait d'autre? — - Non, Madame. — Eh ! bien, c'est celui-là.
Je m'emparai du volume avec joie; je venais de faire réflexion que ce titre et ce sujet étaient les plus propres du monde à intéresser M . de Tourmagne, qui est fourré jusqu'au cou dans les hiéroglyphes. Je vis, d'un rapide coup d'œil, des pages fort agrémentées de grec, de latin, d'allemand, sans compter d'autres textes qui pourraient bien être de l'hébreu ou de l'égyptien. Ban ! Je payai vite, et j'emportai mon tome, bien assurée de ne pas m'endormir avant de l'avoir lu tout entier.
Véritablement je l'ai lu, et avec plaisir, sauf, bien entendu, Thébreu et le grec ; car, pour le latin, dont les caractères ne se refusaiewt pas absolument à ma curiosité, je pense en avoir dévoré une partie, essayant de savoir ce que disent ces auteurs à qui mon ami Germain fait
riionneur de les citer. Mai»s je iVai pas tant de mérite que vous pourriez le croire.
Bien que ce livre soit fort au-dessus de ma portée, puisque c'est tout à fait un morceau scientifique, Tauteur ne laisse pas d'y percer un peu. Plusieurs détails de voyage, qu'il est obligé de raconter, ont bien Taccent de son cœur. Dans Fintroduction, il explique que certaines découvertes faites par lui vengent absolument la religion des erreurs et des mensonges d'un M. de Volney, que je ne connais pas, mais qu'il plaint d'être l'ennemi du christianisme. Vous trouverez que cela est noblement dit. Ailleurs, on voit, sans qu'il s'y arrête, combien il a bravé et vaincu de périls en courant ces pays affreux; et, lorsqu'il dépeint la misère des habitants, on devine qu'il est admirablement bon. Sa conversation doit abonder de traits et d'histoires qui intéresseraient au dernier point ma tante. Quant à M. de ïourmagne, ou je ne connais plus le digne comte, ou ce livre fera ses délices. Aimant le livre, il aimera l'auteur. Je l'aime biei], moi ((ni ne suis d'aucune académie.
XTÏ.
18 juin.
Rien de nouveau pour aujourd'hui. M. de Tourmagne est allé passer quelques jours aux champs, et je n'ai pu lui faire présent des Pharaons ; mais demain nous aurons un événement d'importance. Demain... J'ai peine à gouverner ma plume en vous donnant cette nouvelle : demain, je vais... Tenez, dites-moi, chère Élise, si j'ai tort de croire que la Providence approuve mes desseins.
Nous remplaçons une femme de charge.
Comme surintendante, j'avais demandé à M. le curé quelque bonne créature à qui l'on pût remettre ce poste honorable et suffisamment avantageux. Il me répondit qu'il avait mon fait, et m'envoya ce matin une physionomie de quarante ans, un peu triste, mais la meilleure du monde, qui tout de suite m'agréa. Cette personne me dit qu'elle était veuve, tombée d'une position aisée, et qu'elle cherchait à servir pour nourrir ses enfants. Je me souvins de ma mère. Néanmoins, par prudence et pour remplir mon devoir, je demandai à cette pauvre femme si elle pouvait se recommander de quelque autre personne que M. le curé. « J'ai l'honneur, me dit-elle, d'être connue depuis longtemps de ]yime Darcet, qui demeure dans ce quartier. Je suis de son pays, et elle a recueilli chez elle, par charité, ma petite fille, en attendant que je sois placée. »
A ces mots, je ne pusm'empécher de regarder la postulante avec un certain air tendre, comme une pièce bien utile qui me tombait du ciel. Je lui donnai de bonnes paroles, lui disant
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que M'"'' d'Aubecourt tiendrait certainement très-grand compte de la recommandation de M"^^ Darcet ; et j'allai consulter ma tante, à qui je crayonnai un portrait de cette femme assez attirant.
11 faut l'arrêter immédiatement, me dit-elle.
— Mais, observai-je, vous savez combien M. le curé est confiant ; il cautionne quiconque lui paraît malheureux. Avant d'accepter sa protégée, peut-être faudrait-il prendre quelques bons renseignements. — Vraiment oui, répondit ma tante. — Vous pourriez, continuai-je, envoyer chez M'"° Darcet, de qui elle est connue, et qui prend soin d'un de ses enfants. — Cette M"^^ Darcet est admirable, remarqua ma tante ; voilà de la charité ! L'enfant est chez elle ? — Oui, ma bonne tante. — Gela fait bien honneur à son fils, qui nourrit tout cela. Ce jeune homme est un vrai chrétien !
Je laissai ma tante louer à son aise une si parfaite bonté. Quand elle eut fini : — Qui enverrez-vous chez M™'' Darcet? lui dis-je.
— Qui? mais toi-même, Stéphanie.
CORBIN ET D AUBECOIRT b»
Quoique j'eusse entrevu cette conclusion, je ne pus me garantir d'une espèce d'éblouissement. Ma tante n'en devina point la cause. Elle jugea convenable de me rassurer et'de me faire en même temps une leçon d'économie domestique. « — Rappelle-toi, ma fille, qu'il n'y a pas de soin au-dessous d'une maîtresse de maison. Tu dois ne rien négliger pour savoir quels sont les gens que tu emploies. Le linge et l'argenterie seront dans les mains de cette femme et sous sa garde. Il faut être sûr non-seulement de sa probité, mais de son activité et de sa vigilance. Ma mère, la vieille marquise d'Aubecourt, se vantait avec raison de n'avoir jamais été trompée. A soixante-cinq ans passés, elle inspectait encore sa maison tous les matins, du seuil au fiiîte, et je ferais de même si j'étais moins souffrante. Ainsi donc, va chez M'"° Darcet; je la tiens pour une femme de mérite, une vertueuse femme. )> ■- — -"^^
Elle ajouta beaucoup de choses, et je vis qu'au fond M"'^ d'Aubecourt, cpii est assez sujette à s'ennuyer, ne serait pas fâchée d'avdir
quelques détails sur la famille Darcet... Mais, pardon ! en considérant de plus près la paille que je crois voir dans l'œil de ma tante, j'aperçois dans 1er mien je ne sais quoi qui ressemble bien à une poutre. Oui, je suis pour le moins aussi curieuse que ma tante de savoir comme on vit chez nos voisins. Demain donc, je causerai avec M"^^ Darcet. Que je voudrais être à demain ! Si j'allais rencontrer Germain, pourtant... Sérieusement, cela me fait frémir. Oserai-je affronter cette rencontre ? Oh ! oui.
Il y a longtemps que je ne vous ai parlé de Faimable vicomte. Nous le voyons toujours, mais il fait peu de progrès dans mon cœur, et, si je ne me trompe, il baisse dans le goût de ma tante. A vrai dire, je m'y emploie de toutes mes forces ; même je crains d'y mettre un peu de perfidie. Voici comment je procède. Le vicomte aime à faire briller son esprit, qui ne manque point de clinquant, et ce goût naturel l'empêche de toujours bien peser ses paroles. Tandis qu'il babille, je l'écoute, l'œil fixé sur mon ouvrage, et j'attends l'occasion d'interve-
nir. Profilant de la connaissance que j'ai de son caractère et des antipathies de ma tante, par de petits mots lâchés à point, je le mets sur les chapitres où je prévois qu'il la choquera le plus. S'il s'enferre, je Tencourage par un sourire, par un air plus attentif; s'il rentre dans la bonne voie, je l'en lire opportunément. Son erreur capitale est de croire que c'est moi qu'il doit s'efforcer de charmer, et non ma tante. De là tous les faux pas où je l'engage.
Pauvre innocent vicomte! je lui pardonnerais le désir trop intéressé de m'éblouir, si j'avais moins peur de l'habileté de madame sa mère. Mais, quand j'examine ceiie Madame, ie n'ai certes aucun scrupule de mes trahisons. Il me semble que j'use du droit de légitime défense, et que je peux devenir au moins couleuvre pour échapper à ce serpent.
Ainsi donc, je fais dire à l'aimable vicomte des énormités, et il pense être bien habile. Ne s'avise-l-il pas de faire le libéral, croyant que je nourris une admiration secrète pour les discours de M. Benjamin Constant! Vous voyez
d'ici les beaux dialogues où il se lance. Quant à jVr"'^ de Sauveterre, je la pousse d'un autre côté. Je fais parler, je fais japper, je fais clapir le noble sang des Caniac de Périgord, et il n'est sorte de mépris que je ne lui arrache, toujours sans paraître y toucher, sur le propos de la roture et des mésalliances. Ma tante, qui disait d'abord comme elle, finit cependant par en être importunée. Caniac s'en aperçoit soudain, reste court, dissimule sa flottante bannière, et je ris en moi-même.
En somme, je ne me trouve pas téméraire d'espérer... je ne sais quoi!