‹ Corée, Chine et MandchourieChapitre 16 sur 39 · LA JAPONISATION DE LA CHINE · texte numérisé non relu

LA JAPONISATION DE LA CHINE

La Leçon de l'occupation de 1900. — Le Rapprochement entre la Chine et le Japon. — Les étudiants chinois au Japon. — L'Université japonaise à Pékin. — Augmentation du commerce japonais en Chine. — L'Instruction militaire. — Réorganisation de la police à Pékin. — Pression de la diplomatie japonaise. — Perte du prestige anglais en Extrême-Orient. — Lorsque mourra Flmpératrice douairière.

Depuis quelques semaines, l'Orient est plus accessible aux voyageurs qu'il ne l'a jamais été, grâce au nouveau service-express du Transsibérien. On va maintenant de Piccadilly à Pékin en dix-sept jours et demi et au Japon en moins de dix-huit jours. Et le trajet — pour sa plus

grande partie — s'effectue plus confortablement que partout ailleurs, dans le monde entier. Cet éloignement, ce sentiment d'inaccessibilité avec lequel on envisage d'ordinaire l'Extrême-Orient, va disparaître ; il devrait déjà avoir disparu. Comme le Transsibérien a déjà eu pour effet de rendre plus abordables ces contrées, de même contribr.era-t-il à attirer davantage l'attention des Occidentaux sur des mouvements en progrès et sur des événements dont la distance avait jusqu'ici diminué la portée.

Ayant demeuré à Pékin pendant deux mois, après l'occupation de la ville par les alliés, en 1900, je fus amplement en mesure de comparer les différentes nationalités mises en contact direct et immédiat avec les Chinois.

La ville était divisée en sections, sous le contrôle des Américains, des Français, des Anglais, des Japonais, des Allemands et des Italiens. Enles parcourant, on pouvait se rendre compte des progrès accomplis par chacune, dans la reconstruction de la cité, le gouvernement, et le maintien de Tordre.

Je fus particulièrement surpris de l'administration des Japonais. Il va sans dire qu'ils débu-

lèrent dans des conditions spécialement avantageuses. Si le langage parlé diffère, le langage écrit est le même en Chine et au Japon. En plus de la communauté d'expression verbale, il y a entre ces peuples des liens étroits d'habitudes cérébrales, d'attitudes intellectuelles et morales qui n'ont rien d'étonnant si l'on considère que le Japon a pris sa religion, ses arts, et la majeure partie de son ancienne civilisation à la Chine.

Les résultats furent frappants. Les Chinois revinrent bientôt au quartier japonais, alors qu'ils témoignaient une répugnance manifestée retourner dans les autres quartiers. L'ordre fut promptement rétabli; les affaires reprirent et les rues regagnèrent très vite leur aspect normal.

Tel n'était pas le cas dans les autres parties de la ville. Les Allemands, par exemple, travaillaient fort sérieusement. Mais ils ne se départaient jamais de la rigidité militaire et semblaient vouloir faire de leur quariier une ville allemande modèle.

Ils édictèrent toutes sortes de lois et de règlements; ainsi, ils obligeaient chaque tenancier à entretenir la rue devant sa maison. Ils punissaient

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les indigènes pour des délits que ceux-ci ne pouvaient même pas concevoir.

L^effet produit fut désastreux ; les Chinois ne voulurent plus revenir à leurs pénates. Le quartier allemand se trouva à peine plus peuplé que les quartiers russes et français qui n'étaient qu'un désert encombré de ruines et de demeures abandonnées. Je me rappelle m'être fait alors cette réflexion : « Si les Japonais possèdent déjà sur les Chinois, dans une sphère aussi restreinte, une telle influence, qu''arriverait-il donc si celle-ci venait, d'aventure, à s'exercer sur une plus vaste échelle? » Et je me laissais aller à des spéculations lointaines.

En revoyant maintenant la Chine et le Japon (où je viens de passer trois mois), j'ai acquis la conviction des progrès de cette influence.

Durant les trois dernières années, un grand nombre de jeunes Chinois sont venus au Japon faire leur éducation.

Fait surprenant : des jeunes gens d'excellente famille, accoutumés à mépriser le métier des armes, aie trouver indigne d'un gentleman, sont arrivés en masse pour suivre les cours des Ecoles militaires japonaises.

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Certes depuis longtemps, il y eut des Chinois qui s'instruisirent au Japon. Mais jamais en aussi grand nombre qu'aujourd'hui. J'eus occasion de m*enlretenir avec quelques-uns de ces élèves militaires. En uniforme, il était impossible deles reconnaître pour des Chinois; ils étaient cependant plus grands que les jeunes Japonais de leur âge. Ils formaient de jolis groupes de jeunes gens, d'une élégance toute japonaise. Je demandai à l'un d'eux la raison de sa présence à l'Ecole. Il m'expliqua qu'il croyait que la Chine aurait bientôt une armée semblable aux armées étrangères ; que les Chinois feraient d'excellents soldats s'ils pouvaient avoir de bons officiers et qu'il espérait devenir officier.

Au point de vue commercial, la Chine et le Japon se sont beaucoup rapprochés au cours des trois dernières années. Plusieurs banques japonaises ont ouvert des succursales en Chine, et l'on parle déjà d'une banque sino-japonaise qui serait établie à peu près sur le même plan que labanque russo-chinoise. J'étais à Osaka lorsque plusieurs grands financiers chinois vinrent visiter l'Exposition. Je fus témoin de la déférence avec laquelle ils furent traités par de gros banquiers

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et manufacturiers japonais ; certains de ceux-ci étaient même venus tout exprès de Tokio pour les rencontrer.

Sous maintes formes, je constatai des signesde rapprochement entre les deux pays. En lisant les journaux, en causant avec les hommes appartenant aux classes dirigeantes, on saisit sur le vif l'idée maîtresse des Japonais : ils croient, dur comme fer, que la mission du Japon est d'amener, pour ainsi dire, la Chine, dans la sphère de son influence intellectuelle et morale.

Ils se sont rendus compte de la grandeur et de l'importance de cette mission, au double point de vue commercial et militaire, et ils se sont mis à Tceuvre résolument. Ce peuple est, par essence, « imitatif ». Il a compris l'importance du rôle joué par la Banque russo-chinoise en faveur de la Uussie. il a vu comment on s'était servi de cet instrument docile et muet dans toutes les affaires où le gouvernement russene voulait pas paraître. Le chemin de fer de la Mandchourie, par exemple, a été bâti par la Banque dont les nombreuses succursales constituent comme autant de Consulats russes. Le directeur de la succursale de Pékin, iM. Pokotiloff, est considéré, avec raison.

comme ayant autant d'influence que l'Ambassade. Il est, de fait, un Ministre des finances russe en Chine.

Malgré ce que j'avais vu et entendu au Japon, je n'étais pas préparé à trouver, dès mon arrivée en Chine, un mouvement aussi actif et sous des formes aussi multiples. Un des résultats les plus importants peut-être, sera obtenu par la fondation de l'Université japonaise de Pékin.

Les Japonais y ont déjà un personnel très capable etilscontinuentà yenvoyer de nouveaux professeurs dont l'un voyagea avec moi. Cette Ecole porte le nom d'Université Impériale ; mais les professeurs sont japonais. Voyez dans tout ceci une jolie nuance d'habileté orientale 1 Etaat donnée celte invasion — l'invasion intellectuelle — qui, je vous le demande, penserait à établir une Université Japonaise à Pékin? Fi donc ! Parlez-moi d'une Université impériale ! Et les Japonais ont si bien réussi qu'au début de juillet paraissait un décret exprimant, avec l'approbation impériale, le désir de voir s'étendre l'influence de l'Université et tout le système provincial adopter un mode uniforme et similaire de procédés.

La fondation de l'Université « Impériale »

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semble avoir été entourée de mystères, qu'il eût été intéressant d'approfondir. Mais il est difficile d'obtenir des informations définitives. Le professeur qui voyageait avec nnoi me fit, qu'il le voulût ou non, l'impression d'être singulièrement ignorant du but et de l'éîat actuel de celte institution. A ceci, il est de fort bonnes raisons. Il est probable que TUniversité n'est plus ou moins qu'une expérience qui sera dirigée avec toute la diplomatie nécessaire ; ainsi la nouvelle Université n'aura pas à lutter contre les Chinois, mais tendra au contraire à gagner leur approbation. Les Japonais ne rencontreront pas d'opposition sur le terrain religieux, comme les écoles des différentes confessions européennes, qui n'ont jamais réussi à attirer des élèves — pas plus que des néophytes — sauf dans les plus basses classes. L'invasion commerciale se manifeste par le nombre de plus en plus considérable de magasins et de maisons de commence, ouvertes par les Japonais à Pékin et dans d'autres grandes villes. Tous ceux qui résident ici depuis longtemps s'accordent à dire que l'on rencontre beaucoup plus de Japonais qu'autrefois dans le pays. Dans plusieurs branches de marchandises manufac-

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turées, leurs produits ont remplacé ceux de l'Angleterre. On ne voit maintenaut que colons japonais, bière et eaux minérales japonaises dans tous les hôtels, cigarettes japonaises dans toutes les boutiques, imitations japonaises d'articles qui vont du brandy aux bicyclettes. Laborieux, actif, poli, le Japonais est un commis-voyageur idéal ; sa connaissance parfaite de ses voisins et clients, les Chinois, compense merveilleusement l'infériorité et la défectuosité de ses marchandises, comparées à celles de ses concurrents établis avant lui. Les Japonais, de plus, sont prompts à se conformer aux exigences des nouveaux marchés où ils essaient de s'introduire. Ainsi, en Corée, les ballots de coton anglais, que les indigènes avaient coutume d'acheter, étaient trop lourds pour être transportés par les ânes coréens. Avec son conservatisme traditionnel, un cerveau anglais n'eût jamais conçu l'idée de diminuer le poids des ballots. Les concurrents japonais, eux, offrirent des ballots d'un poids approprié aux forces des ânes. Gomme la majeure partie du transport se fait en Corée, l'innovation a son importance. Comme résultat, les marchandises japonaises inondent maintenant tout le pays.

Leur influence au point de vue militaire est non moins apparente. Les Chinois en 4900 avaient encore pour instructeurs des Allemands, des Anglais et quelques Français disparus aujourd'hui. L'instruction des soldats, la réorganisation de l'arme'e par les étrangers ont été confiées aux Japonais. Les anciens instructeurs, règle générale, étaient des hommes tout à fait capables d'accomplir la tâche pour laquelle on les payait si bien. Mais aucun d'eux ne semble avoir jamais eu d'autorité sur ceux qu'ils étaient supposé instruire. Ils ne furent jamais en contact inlime avec leurs hommes. La tâche devenait dès lors sans intérêt et elle était remplie avec insouciance.

Rien de surprenant à ce que des officiers mercenaires n'aient pas obtenu meilleur résultat. Ils n''étaient poussés par aucune des raisons qui inspirèrent le seul Chef occidental qui commanda avec succès des troupes orientales, — Gordon — lorsqu'il forma et conduisit son « armée toujours victorieuse ». Gordon, seul, montra ce qu'il est possible de faire avec des troupes chinoises. Mais ces Allemands, très astiqués et roides comme des pieux, ne peuvent sortir de leur étroit cercle d'idées, et les Anglais n'avaient pas une

intelligence assez élastique pour se plier aux exigences de la situation. Des Européens ne peus^ent travailler qu'à contre-cœur à une telle œuvre. Le salaire, seul, ne suffit pas à stimuler le zèle des hommes pour une tâche à laquelle ils répugnent, lis sentent toujours que se dévouer à fabriquer des ennemis probables, c'est plus ou moins trahir. Il en va tout autrement avec les Japonais, ils ont le profond sentiment d'une parenté lointaine qui les rattache aux Chinois. Chaque homme qu'ils instruisent est un puissant allié. Chaque soldat qu'ils forment est un auxiliaire possible pour la grande digue qu''ils voudraient construire à travers l'Asie orientale contre la marche en avant de la Russie. Ils sentent au fond d'euxmêmes que la couleur, la race et la religion sont des alliances naturelles. Et ils rêvent, — rêve nébuleux, encore indéfini, mais pénétrant — d'une Chine éveillée, suivant les traces du Japon, et s'unissant à lui pour proclamer une doctrine de Monroe en Orient. Une Chine dont la force appuiera les prétentions et qui déclarera aux Occidentaux: «Vous n'irez pas plus loin. La Chine doit demeurer indivisible ! La Chine aux Chinois pour toujourSy comme le Ja-

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pon aux Japonais ». Une légère modification dans le costume, je l'ai déjà dit, suffit à rendre presque impossible de distinguer les Cliinois d'avec les Japonais. De même, cVst transition facile et naturelle pour ceux-ci que de s'assimiler aux idiosyncrasies de ceux-là. Ils descendent aisément à des concessions ; ils admettent les préjugés chinois dans les affaires sans importance et pour mieux exercer leur influence dans les questions plus sérieuses.

Je suis l'un de ceux, en minorité peut-être^ qui croient que la religion contribue pour beaucoup à faire de bons soldats. J'ai entendu chanter les Boers, dans leurs laagers, aux portes de Ladysmith ; j'ai vu les Russes se prosterner pieusement pour recevoir la Bénédiction, avant le combat, et les cavaliers hindous étendre leurs nattes dans la boue, aux bords du Pei-Ho, et se tourner vers la Mecque pour réciter les prières, au coucher du soleil ; j'ai vu enfin les Irlandais chercher leur aumônier la veille de la bataille et ne s'en battre que mieux au matin.

Les exemples évidents d'une foi absolument sincère sont probablement aussi rares chez les Japonais que chez tout autre peuple. Leur attitude

religieuse a été délicieusement décrite comme étant une courtoisie envers les Possibilités. La définition peut être juste pour les classes supérieures, mais celles-ci ne représentent pas pins tout le Japon que Paris ne reflète toute la France.

Lors de la campagne de Chine, je me souviens fort bien, cependant, avoir vu les Japonais former chaque soir, avant le coucher, le cercle autour de leur sous-officier. Ils chantaient alors leurs hymnes bouddhistes. Le rythme vieillot et exquis m'en revient avec la mémoire de ces nuits chaudes qui suivaient une journée de marche et de sueurs, sous l'accablante température.

Quand il s'agit de constituer une armée, comment dédaignerait-on ce facteur: une foi religieuse identique chez les simples soldats et les chefs instructeurs? Tel est le cas pour les nouveaux tuteurs de la Chine.

Soixante et dix officiers japonais sont employés à la réorganisation de l'armée chinoise. J'ai pu m'assurer de ce nombre en puisant aux sources les plus autorisées. Mais rien d'impossible à ce qu'il soit plus considérable. Le double, le triple? Je ne sais, étant données les réii-

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cences des Japonais et des Chinois sur ce sujet.

11 est plus que probable que le nombre est beaucoup plus conside'rable. Mais avec des gens si habitués aux « routes obscures » et qui possèdent de telles facilités pour conserver secrets leurs procédés, il est pour ainsi dire impossible de donner, d'une façon posiiive, un chiffre absolu; alors, surtout qu'au double point de vue Chinois et Japonais, il est si incontestablement désirable d'empêcher que de semblables informations pénètrent en Europe. J'eus occasion de causer avec un de ces officiers, qui du reste avait secouru les légations en i900. Avec un peu de difficulté je réussis à l'amener sur le terrain des aptitudes militaires des Chinois. D'après lui, les Chinois possèdent plusieurs des qualités essentielles qui contribuent à faire, selon son expression, « des soldats de guefre ».

Ils ont de grandes qualités d'endurance. Leur constitution est robuste et peut supporter le maximum de la chaleur et du froid. Ils travaillent, soutenus par une simple ration de riz ; ils apprennent vite à manœuvrer leurs armes avec dextérité. Avec un peu de pratique, ils font des excellents lireurs.

Ils sont obéissants et observent une discipline parfaite lorsqu'ils ont pour les commander des officiers capables et dévoués.

Mais ils n'ont pas le patriotisme du soldat japonais, son amonr inné et héréditaire de la « bataille pour le plaisir de la hataille. »

Mon officier pensait qu'il serait possible de remédier à ce défaut en payant régulièrement les soldats chinois. 11 insista sur l'efTet déplorable que produisait toujours sur eux l'irrégularité ou l'intermittence de la paie. Pendant même des périodes entières, il est arrivé qu'ils n'aient rien touché du tout ! En supprimant ce vice d'administration, mon officier pensait que les Chinois arriveraient à faire des « soldats de guerre » de premier ordre.

Aucun de ces centres d'activité et de réforme militaires ne se trouve près de Pékin. Les Chinois n'éprouvent aucune tendresse pour les attachés militaires étrangers !

La station militaire la plus rapprochée est à Pao-ting-Fou. Lors de la visite récente de l'Empereur et de l'Impératrice douairière à cette ville, quelques étrangers s'étant informés de la revue

militaire, il leur fut re'pondu que rien de tel n'était inscrit au programme. La revue eut lieu cependant !

Une certaine partie de Tarmée coréenne a déjà été réorganisée, par les Japonais, sur le modèle de la leur.

Les Coréens ont copié le Japon jusque dans les détails de l'uniforme.

Les Russes, actuellement, font exactement dans le nord de la Mandchourie ce que les Japonais ont fait dans la Chine proprement dite. Ils instruisent et font manœuvrer des troupes, commandées par des officiers russes qui portent l'uniforme chinois et ne sont pas aisément reconnaissables — sauf pour les agents très informés du Département des renseignements Japonais. D'après ce que j'ai vu, 10.000 hommes doivent déjà avoir été ainsi entraînés.

Les journaux japonais donnent un chiffre beaucoup plus fort. Ils prétendent que les Russes cherchent à avoir une armée de 50.000 soldais chinois, dressés par eux. Mais c'est une opinion qa*on doit considérer, je crois, comme une simple rumeur de presse.

Les Japonais ont aussi réorganisé les forces de

police de Pékin. Ils auraient obtenu, m'a-t-on dit, les meilleurs résultats.

Que l'idée d'une marine chinoise se fût pour toujours engloutie à l'embouchure du Yalou — on aurait été tenté de le croire. Il ne semble pas cependant qu'il en soit ainsi.

Le mois dernier (juillet), et, sur l'avis de Chang-Ghih-Tung, les Chinois ont commandé à des maisons japonaises trois canonnières. Il ne faudra donc point nous étonner si nous voyons l'influence japonaise, réelle déjà dans l'armée, la police et l'Université, s'étendre bientôt sur ce qui reste de la marine chinoise.

Un fait est bien connu en Chine : la reprise de l'activité dans les arsenaux, particulièrement dans le Sud. On sait aussi pertinemment que des quantités d'armes sont importées avec tranquillité, surtout du Japon.

Enfin, c'est principalement dans la sphère diplomatique que l'influence japonaise se fait de plus en plus sentir.

La subtilité presque intangible de cette pression est loin d'en diminuer les efl'ets. Dans tout le cours, au reste, de cette invasion paisible de la Chine, il se produit peu de chose qui puisse at-

tirer Tattention, éveiller les soupçons ou donner l'alarme. Tout se fait discrètement. Le Japon ne «e dépense point en clameurs triomphales, dans sa marche progressive vers la réalisation -de son rêve. Sa lutte diplomatique avec la Russie, au travers de la Chine, est rendue plus impressionnante encore par la mortelle ardeur de son silence.

Que les Japonais sachent Iravailler avec calme, leur merveilleux Département militaire des renseignements le prouve assez.

Dans toute la Chine, la Corée, la Mandchourie, la Sibérie, les espions sont à l'œuvre. Le général ^usse, à Niou-Chouang, affirme qu'il est perpétuellement et partout suivi par eux.

J'entrai un j(»ur chez un coiffeur qui me révéla tout à la fois son urbanité et son incompétence. Les Russes me le désignèrent ensuite comme un officier japonais ; et un peu plus tard, un de ses ^compatriotes, de mes amis, m'avoua, tout en niant le grade, que c'était bien là un espion.

Au moment où je quittais le Japon, le Département des renseignements venait d'achever une mappemonde immense et détaillée de la Mand- >chourie, qui faisait partie des préparatifs pour la

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grande latte que les Japonais, dans leur for intérieur, considèrent comme inévitable, tôt ou tard.

La perte du prestige anglais contraste avec l'influence croissante de la diplomatie japonaise-

Commercialement parlant, rien ne peut être plus humiliant pour nous que la conduite des affaires britanniques par notre diplomatie en Extrêm.e-Orient durant ces dernières années. Nous avons cédé le premier rang pour occuper ce qui peut bien, en vérité, se nommer le « siège de derrière ». Que dans une lutte aussi vive,nous soyons représentés par un tel lot d'invertébrés, aussi délicieux du reste que possible, voilà qui paraît plutôt malheureux !

Les humiliations des défaites successives de nos troupes au Transvaal secouèrent le public anglais : il voulut connaître les méthodes du War Office. Mais le Foreign-Office ? Il est, dans la diplomatie, une sorte de religion mystérieuse qui dérobe ses membres à la critique et les protège contre les réprimandes et les enquêtes.

La bureaucratie qui momifia le War-Oflice n'est rien à côté de celle qui s'est chargée du Foreign-Office.

Les représentants de la Russie, au contraire, sont des hommes énergiques, très forts en affaires et à qui on permet de pousser activement les affaires de Ja grande société qu'ils représentent. Nous avons en sir Ernest Satow un des savants orientalistes les plus distingués; en M. Townley, un des juges en « chevaux chinois » les plus compétents, c'est entendu ! Mais au lieu de savants et de cavaliers, il nous faut des représentants qui aient l'instinct des entreprises, il nous faut des hommes d'aifaires énergiques. Il est presque incroyable de voir jusqu'à quel point on a négligé les occasions de développer notre commerce en Extrême-Orient. J'ai déjà fait allusion à la façon dont les Américains et les Allemands nous ont devancés lorsqu'il s'est agi de fournir les machines et matériaux nécessaires à la construction du Transsibérien. Il en fut de même, je l'ai dit, en ce qui concerna les marchés ouverts par la nouvelle voie ferrée.

Le commerce anglais en Russie diminue tandis que celui de l'Allemagne augmente.

Pourquoi n'avons-nous pas un consul à Dalny, point terminus de 1700 milles de voie ferrée ? Les Etals-Unis en ont un.

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Pourquoi n'avons-nous pas, comme les Belges, un agent commercial à Yladivostok ? On ne permet pas à un Anglais d'acheter un lot de terre à Kharbine ni d'y ouvrir un magasin. Pourtant l'influence allemande fut assez forte pour permettre à MM. Kunst et Albers, de Hambourg, d'y établir une succursale.

Je ne connais pas de mouvement d'une portée mondiale plus considérable que celui qui tend à la japonisation de la Chine. Je n'ai fait allusion qu'à quelques-unes de ses manifestations. Je pourrais multiplier les exemples.

De grands changements surviendront dans la vie gouvernementale de l'Empire Chinois, aussitôt après la mort de l'Irrspératrice-douairière. Celle-ci est maintenant très vieille. Quand ces changements auront eu lieu, et si les efforts industrieux, persistants et prévoyants des Japonais ont porté leurs fruits, nous assisterons à une transformation rapide de la vie de l'Empire.

« Les Chinois^ une fois décidés au changement, me disait l'habile conspirateur Sen Yat Sen, accompliront en quinze ans ce que les Japonais ont fait en trente. »

Certains hommes affectent, en Extrême-Orient,

de voir avec effroi ce rapprochement entre la Chine et le Japon et considèrent que son développement porte la menace d'un Péril Jaune authentique.

Un membre d'une des légations de Pékin disait avec emphase devant moi que l'Angleterre avant longtemps en serait à regretter son alliance avec le Japon.

Je ne pus m'empêcher de découvrir dans ces paroles une pointe de jalousie. Je pensai, à part moi, que le pays du diplomate n'eût été que trop content de prendre notre place I

Le temps seul pourra nous montrer ce que deviendra le mouvement japonais qui marche vers l'invasion pacifique de la Chine. Le temps seul dira si j'ai exagéré sa gravité et son importance.

S'il se développe, comme je m'y attends, il aura pour eflet d'arrêter les Russes avant qu'ils n'atteignent Pékin qui, à en juger par l'allure actuelle de leurs progrès, paraît être leur but ultime.

La Russie peut fort bien se contenter de son triomphe diplomatique, l'annexion de la Mand- <îhourie. Etant donnée la façon dont ils ferment

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la porte de ce pays au commerce du monde entier (car il reste encore à éprouver la valeur des promesses obtenues par l'énergique importunité de M. Hay), rien de mieux si la Japonisation de la Chine peut les arrêter aux frontières de cet Empire.

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