A PÉKIN
Le Nouveau quartier des légations. — Monseigneur Favier et l'Impératrice douairière. — Les Courses à Pékin. — L'attitude des indigènes vis-à-vis les étrangers. — Sir Robert Hart. — Des soldats qui s'exercent beau" coup. — La nuit sur la muraille. — Les voix de l'aube.
A mon départ de New-York, il n'était bruit dans lu presse, que de troubles prochains en Chine. Quand j'arrivai à San-Francisco, ces rumeurs s'étaient condensées, l'alarme était très définie. On voyait que la guerre ne prendrait pas au dépourvu les éditeurs Américains !
Mais à dater du jour où je débarquai de l'autre côté du Pacifique, les signes (l'espoir, devrai-je
dire, en toute vérité), de ces troubles en perspective commencèrent à diminuer. Le crescendo de New-York à Honolulu devenait un diminuendo d'Honolulu à Pékin.
Lors de mon dernier voyage ici, j'étais venu avec les troupes chargées de délivrer les légations.
Aujourd'hui, je reconnaissais à peine certaines parties de la ville. Le train dépose les passagers à l'endroit même qui vit entrer les troupes anglaises. Cette entrée est maintenant une porte surmontée d'une inscription suggestive : « Water- Gale, 1900 ». De ce côté, plus rien ne rappelle le quartier des légations de 1900. De beaux boulevards, des bâtiments massifs, des constructions élégantes ont remplacé les barricades et les décombres.
Aux portes des légations, des sentinelles. La Nouvelle Cathédrale Catholique Romaine surplombe tous les autres immeubles, et la multiplicité des bureaux de poste procure au voyageur, en quête d'une lettre attendue, le plaisir d'une demi-journée de marches et contre-marches ! On ne se croirait guère en Chine, dans cette cité diplomatique; seuls lescharriots et les domestiques suggèrent Pékin.
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Lors de mon arrivée, les esprits étaient très montés. On se passionnait... pour les courses qui devaient avoir lieu la semaine suivante !! Quant à la perspective de troubles semblables à ceux de 1900, l'idée était considérée comme ridicule par les personnages les mieux qualifiés pour exprimer une opinion autorisée. Les interviews innombrables du docteur Coltman en Amérique, semblent avoir été les /"aces- et origo des opinions alarmistes que j'ai mentionnées plus haut. Le docteur Coltman se posait comme (' l'homme qui avait averti les ministres des troubles prochains des Boxers ». Je puis assurer que deux d''entre les ministres, tout au moins, n'ont aucun souvenir de ces avertissements.
L'un d'eux me ht cette judicieuse remarque: « Si le docteur Coitman était si certain de ces troubles, comment permettait-il à sa femme et à ses enfants de demeurer à Pékin ? »
J'eus de nouveau le plaisir de rencontrer Mgr Favier qui, lui, indubitablement, avait prévenu les ministres, étant mieux qu'aucun d'eux informé de l'imminence du péril.
Il s'accordait avec tous ici, pour affirmer, qu'autant qu'il était possible de sonder l'horizon,
nul signe n*annonçait la réédition des événements de 1900. Les étrangers n'avaient donc pas à s'alarmer.
M. Conger et le représentant du ministre de la Grande-Bretagne, toujours en congé — un congé significatif — étaient du même avis.
Mgr Favier me raconta son entrevue avec rimpératrice douairière. Il me dit comment elle lui parla, les mains frémissantes, sans recourir à l'interprète : « Ces faits ne se renouvelleront jamais, je vous le jure, tant que je vivrai ». Elle avait les larmes aux yeux et sa voix tremblante exprimait la véhémence, le désappointement, quoi encore? Le regret d'une lourde méprise... ? Peut-être !
Combien il serait intéressant de connaître le travail qui s'opérait dans le cerveau de cette femme extraordinaire pendant que les sièges des légations et de Pékin se poursuivaient en vue de son Palais ! De Coal Hill, elle pouvait surveiller les légations. Mgr Favier me dit qu'on l'avait vue sur l'éminence la plus rapprochée du Pétang. Une fois, elle se trouva à la portée des fusils. Mais révoque interdit aux défenseurs de tirer sur elle. Me sera-t-il permis d'aventurer mon opinion?
Je crois qu'elle désirait au fond du cœur voir la vague des Boxers balayer les Etrangers du sol chinois, sans qu'elle se fût commise ou ideutifie'e avec les premiers. Il y a quelque chose de dramatique et de tragique dans les regards que, chaque jour, cette vieille femme jetait aux deux sièges, partagée qu'elle était entre ces deux phrases : Je n^ose, et Je voudrais.
Quel conflit d'opinions dut-il y avoir dans les avis de ses conseillers — des hommes qui connaissaient la puissance des démons étrangers — des hommes que les flammes du patriotisme enveloppaient et aveuglaient! Retournez la situation. Imaginez la Chine employant vis-à-vis l'Angleterre, les Etats-Unis, les autres nations, nos procédés envers elle : le prosélytisme armé, l'annexion, l'invasion obligatoire de nos immigrants, alors que ses emigrants se voyaient interdire notre sol !
L'Impératrice, clairvoyante, comprit et devina l'insuccès des patriotes rebelles ; elle prévit leur échec complet, si elle quittait Pékin. Elle resta. Elle demeura si longtemps qu'elle eut aisément pu être capturée, la cavalerie des alliés eut-elle été plus alerte et plus active. Qu'elle et sa cour
aient reçu une dure leçon, profondément ressentie, c'est un fait évident. II n'y aura pas, de longtemps, de tentative sérieuse pour chasser l'étranger, faite avec la connivence impériale. Le motto de l'impératrice semble être maintenant : c. Oublions le passé ». Elle est devenue la gracieuseté même. La courtoisie déployée à l'égard des étrangers est sans précédent.
Une pensée, grave de préoccupations, s'impose ici : Si la Chine venaità appartenir aux Japonais, si la Chine arrivait à accomplir l'acte que firent ceux-ci, il y a trente ans, — une telle révolution constituerait le plus colossal événement qui se fût jamais produit sur la planète. Je crois à cet événement. Mais aucun signe ne l'annonce encore.
Le quartier des légations, établi au centre même de Pékin, devrait apprendre quelque chose à ce peuple. On serait tenté de le croire, tout au moins. Tel n'est pas le cas. Les Chinois ont bien quelques routes passables. Ils éclairent maintenant quelques rues. Mais ceci n'est rien.
J'étais fort curieux de constater l'attitude du peuple envers les étrangers. Je fus étonne. Rien d'offensif ni même d'antipathique dans cette attitude. Et ce sont là les mêmes gens qui, troisans
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auparavant, attaquaient les légations ! L'étranger peut aller partout. J'ai vu plusieurs dames se promener toute seules — types de ces vierges, à lunettes bleues et aux cheveux poivre et sel, qui errent partout, le guide à la main et que l'on rencontre si fréquemment en Extrême-Orient. Comme par le passé, les temples du Llama et du Ciel sont ouverts aux visiteurs. Mais l'accès de Coal-Hill, d'où l'on a la plus belle vue de la ville, est maintenant défendu. Pékin est vraiment une belle cité quand les arbres prennent leurs feuilles — ces arbres qui poussent dans presque toutes les cours, — et lorsque reluisent sur le feuillage les toits des palais arborant celte merveilleuse nuance chatoyante des tuiles jaunes, plus resplendissantes que l'or.
Je me trouvais un jour chez Sir Robert Hart, dans ce jardin qui avait été un champ de bataille, près de la nouvelle demeure élevée sur les ruines de la résidence détruite par les Boxers.
Les vingt musiciens de Sir Robert Hart, tous chinois, avaient été dispersés. Mais ils étaient revenus depuis longtemps, et je les écoutais avec béatitude, car ils jouaient délicieusement.
Sir Robert Hart me montra l'un d'eux — un
cornet à piston, etme raconta cette anecdote : Au jour de la délivrance, une bande de soldats russes, assoiffés de pillage, pénétra dans la maison du malheureux cornet ! 11 vit sa demeure sur le point d'être saccagée et détruite. Saisi d'une soudaine inspiration, il se mit à jouer THymme national Russe. Les soldats s'arrêtèrent abasourdis, se découvrirent et se hâtèrent de déguerpir. Le « Home » du petit musicien était sauvé.
La société de ce nouveau Pékin a subi certains changements. On est moins porté à ne faire qu'une famille avec les nouveaux venus.
Il y a plus de « cliques » et de coteries. Beaucoup de grands dîners, mais peu de bals, le nombre des dames qui connaissent la danse ne dépassant pas la quinzaine, dans toute la ville. Sur ce nombre, trois seulement ne sont pas mariées. Avec les officiers innombrables des gardes des légations, roEfre est piteusement inférieure à la demande !
Il est intéressant d'observer les soldats des différentes nationalités, d'après les échantillons que renferme Pékin.
Les Allemands, les Japonais et les Français sont ceux qui travaillent le plus ; on peut les
voir tous les malins à l'exercice sur leurs champs de manœuvres et continuellement en marche ou au cliamp de tir. Les Allemands viennent en tête. Leurs officiers sont incontestablement plus studieux que ceux des autres nations, llse'tudient presque tous le chinois, en dehors des heures de service.
Par contre, les Américains mènent une vie des plus douces ; ils ne se préoccupent ni de la langue ni de la littérature chinoise.
Les Tommies anglais, eux, se livrent aux charmes du foot-ball et du cricket, tandis que Japonais et Allemands s'adonnent à la gymnastique.
Les longues permissions ayant occasionné des fréquentes querelles dans les cabarets mal famés que des individus de toute nationalité ont établis aux abords des légations, on ne laisse plus aux soldats que deux heures de liberté à la fois. Ces cabarets et quelques bouges infects sont à peu près les seuls endroits de la ville où la paix soit troublée. Les indigènes se couchent tôt et, après dix heures, les rues sont désertes.
J'ai dit que toute la population européenne avait pu, pendant quelque temps, se passionner
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uniquement pour des courses. Le fait en dit plus long en faveur de la pacification de Pékin que ne le feraient des volumes.
Une excellente piste a été installée par les soins du Club de Pékin, à quelques milles de la ville.
Chaque jour, des trains spéciaux déversaient près du champ de course une foule de dames et de sportsmen. La gare avait un aspect des plus cosmopolites. On coudoyait des officiers allemands, guindés dans leurs étroits uniformes, des officiers de cavalerie français aux culottes larges et bouillonnées ; des Russes, portant l'inévitable pardessus gris ; des Tommies anglais en Khaki, et^ plus pittoresques encore, des gentlemen chinois, les invités du Club. Plusieurs se rendaient aux courses en coupé européen. Ils portaient leur costume national en brocart de soie, et deux ou trois étaient décorés de plumes de paon. Bientôt, probablement, nous les verrons avec les jumelles de courses, suspendues en bandoulière.
Quelques personnes se rendirent aux courses en voiture, à l'ombre des murailles de la vieille cité. La distance n'excédait pas sept milles, à partir du quartier des légations. En s'approchant
de la piste, on pouvait constater le vif intérêt que les indigènes prenaient aux courses.
Des baraques s'e'taient improvisées sous des tentes en toile, où l'on vendait ces viandes équivoques, dont les Chinois raffolent, et de la bière japonaise pour les soldats des différentes nationalités. Dans les tribunes, les discussion? et les rivalités diplomatiques étaient momentanément abandonnées ; on ne discutait plus que la « performance» des poneys!
La plupai-t des prix furent gagnés par des chevaux appartenant aux Anglais. Notre chargé d'affaires, M. Townley et lady Susan Townley furent particulièrement favorisés.
Le pari mutuel, dirigé par des soldats anglais, s'accordait admirablement avec l'instinct du jeu des Chinois.
La course de Mafoos^ courue sans éperons et sans fouet, causa une grande excitation parmi les indigènes.
Un lunch excellent fut quotidiennement servi par les soins du turf.
Les courses en elles-mêmes était intéressantes et comprenaient un élément constant d'incertitude et d'excitation, dû à la conduite de ces petits
chevaux obstinés et résolus. Deux « favoris » résistèrent avec succès à toutes les tentatives que firent leurs jockeys pour les monter. L'un d'eux se déroba et disparut dans des régions inconnues. On ne le rattrapa que le lendemain, au petit jour.
La lutte était désespérée pour les amener au « départ ». Mais une fois partis, ils y allaient de tout leur cœur !
J'imagine que dans le monde entier il ne s'est jamais trouvé champ de courses aussi cosmopolite. L'assemblée était complétée par un jeune Chinois qui vendait des programmes et des crayons.
Le Comité avait, du reste, admirablement organisé ces courses. Ce furent trois jours très agréables d'où ne sortit aucune complication internationale.
Depuis quelque temps, Pékin est affligé d'orages de poussières, tels qu'aucune ville n'en connaît. Une poussière chaude, pleine de graviers, pénètre partout et dessèche tout. Ces orages sont exceptionnellement mauvais cette année, conséquence naturellede la terrible sécheresse qui sévit sur les environs et dont la continuation
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amènerait des désastres. Dans certains districts, la terre étant trop dure pour les labours, on n'a pu ensemencer et dans d'autres, où Ton a semé, la moisson est très problématique. Tout ce sol si riche qui va de la mer à Pékin est comme un désert de sable. De faibles raies de verdure, usées jusqu'à la corde, laissent voir le coton et la trame, là où le luxueux et verdoyant manteau de la moisson devrait couvrir la terre.
Le peuple, audésespoir, fait des prières pour la pluie... qui ne vient pas. Dans les templesont lieu des offices spéciaux. La nouvelle cathédrale catholique a tous les jours un service qui se termine par la bénédiction.
L'Empereur lui-même s'est rendu au Temple du ciel où il offrit des sacrifices et pria pendant toute une nuit. Mais, au retour, des tourbillons de poussière envahirent les draperies soyeuses de sa chaise, secouèrent les somptueux parasols, et souillèrent les étendards, comme par moquerie et dérision.
Par une miséricordieuse faveur, les orages cessent avec le coucher du soleil. On peut alors se promener librement. Un soir, vers dix heures, je descendis la rue Hata-Men et dépassai l'arche
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de marbre blanc ou pai-ho^ érigée à l'endroit où fut tué VanKetteler. La plupart des magasins étaient fermés. De toutes les rangées de boutiques qni envahissent les trottoirs, pendant le jour, il ne restait que quelques restaurants, qa et là. Les grandes portes de Hata-Men étaient fermées. Je montai sur les remparts. Le clair de lune était superbe. Je ne connais pas de promenade plus intéressante au monde que ce large chemin qui domine l'enceinte. Dans ces remparts monolithes, qui ont duré avec leur grandeur, il y a quelque chose de profondément impressionnant et de hautain. J'y amenai un soir une enfant: « Descendez-moi, s'il vous plaît, descendez-moi I J'ai peur... c'est si grand et puis si tranquille! » La terreur de l'enfant était évidente. Terreur étrange, alors qu'elle cessait en bas, dans la rue, où nous marchions environnés de figures sinistres et répulsives.
A cette heure nocturne, personne, je crois, ne peut entreprendre cette promenade sans partager un peu la sensation de l'enfant : « Si grand et si tranquille I » Je n'ai jamais vu de Chinois s'y aventurer. Je suppose que l'accès leur en est défendu. Çà et là on rencontre des sentinelles qui
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se tiennent aux portes de leurs bicoques, ou qui dorment à l'intérieur. Et ces remparts ont l'air d'un chemin désert, surplombant une ville populeuse et la traversant. Des fossés, des étangs qui longent les murs, s'éleva le coassement des grenouilles, et sur le faîte des arbres, groupés au delà, la poussière, suspendue dans l''air calme, forma comme un nimbe lunaire. Je me dirigeai vers la porte de l'Est par où j'étais entré à Pékin, le soir de la délivrance des légations. A gauche, je distinguais les immenses bâtiments en construction de la Mission Presbytérienne. De temps à autre je pouvais voir les vestiges de destruction laissés par les Boxers... et les soldats européens I En particulier, les tables de pierre brisées et les débris des sculptures en bronze, les restes des instruments d'astronomie, si délicats, si exquis, que les siècles avaient épargnés mais que les Allemands ont anéantis !
J'eusse aimé tracer une inscription sur le piédestal de ces ruines, véritable monument du vandalisme germain, aussi durable que le pai-ho de Von Ketteler.
Je vis bien des ruines remplacées déjà par de charmants bâtiments neufs, aux piliers nuancés,
aux bois sculptés et dont le toit et l'ensemble tout entier unissaient la grâce à l'e'nergie. Les artistes et architectes chinois n'ont pas oublié le sentiment qui animait leurs prédécesseurs.
La porte de l'Est fut restaurée tout d'abord ,rimpératrice douairière et l'Empereurdevant y passer pour se rendre aux tombeaux des Mings. Quelques vieux canons traînaientencore (ce fut devant cette porte que les Japonaisperdirent220hommes) et une sentinelle, vieillie sous le harnois, fumait paisiblement sa pipe. A ses côtés, deux soldats étendus évoquèrent à mon esprit les cadavres que j'avais vus lors de mon dernier passage.
Toute cette partie de la ville dormait profondément. On n''entendait que les aboiements lointains des chiens, avec de temps à autre le glapissement de ceux que l'on apercevait, dans les rues éclairées par la lune, se mouvant avec le silence des chauves-souris, en quête de leur infâme nourriture.
« ... Dum, dum-boom, dum dum-boom », sonnèrent le gong et le tambour des rondes.
Pékin produit un effet très particulier, lorsqu'on le contemple du haut des remparts. La
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ville se transforme. On ne voit plus, comme en bas, la saleté, la cohue des maisons, dont les cours, plantées d'arbres, se dissimulent tout à fait. D'en haut, on dirait qu'un tapis vert a été étendu sur les toits jusqu'au Palais dont on aperçoit les brillantes tuiles jaunes, et jusqu'au sommet de Coal-Hill que domine la Pagode.
Dans quel profond repos est plongée la grande ville I Plus d'un million d'habitants dorment dans ces murs, sous le clair de lune. Pékin repose. Nulle ville, aumonde, de cette importance ne dort aussi profondément.
Penché sur le parapet de ces fortifications, les coudes appuyés sur ces pierres qui étaient là, quand Gruillaume quitta la Normandie, je songe que la scène qui s'étale à mes pieds ne diffère point de ce qu'elle était à cette époque. Les voix de la nuit vibrent de même à travers la chaude atmosphère et la vie de ce peuple n'a guère changé. Quelle possibilité d'influence mondiale, peuvent renfermer ces murs ? Que se produiraitil si celte capitale, suivie certainement par le vaste empire, secouait sa torpeur plusieurs fois séculaire ? Ce réveil approche. Il approche à grands pas
Je m'en revins par les rues désertes et le si-
lence» Les seuls bruits perçus sortaient, avec des rayons brutaux de lumière, de ces cabarets qui entourent le quartier des légations et de ces maisons... spéciales où des'professicnnelles, rejetées hors du... marché de leurs pays, viennent propager la maladie et édifier les indigènes parmi lesquels elles vivent...
La transformation, le réveil de la Chine,— nous n'en serons pas les auteurs, nous, les Européens. La tâche sera faite par les Japonais. La preuve en existe partout en Chine. Mais les Japonais travaillent avec calme. Il faut chercher les témoignages de leurs progrès, si on veut les trouver.
Ce grand changeaient se produira. Pour moi j'y crois aussi fermement que je crois à demain.
A l'instant où j'écris, deux heures séparent la nuit du lever du soleil.
La lumière est absente. Le lugubre et morose dum-dum, boom-boom des rondes de nuit résonne dans les rues obscures, cependant qu'avec ces sons arrivent de loin le chant du coq matinal et les bruits à peine perceptibles où, dans la rumeur sourde des chœurs, se reconnaît la voix de l'aube.
CHAPITKE VII