partie, composé de voitures à ciel ouvert, bondées de Chinois
Il y en avait, de ces Chinois, jusque parmi les tonneaux et les caisses des wagons de marchandises. Malgré les objections que peuvent faire les Chinois à la construction des chemins de fer, ils n'en sont pas moins d'excellents clients pour les lignes déjà existantes. Les prix de ces voilures a ciel ouvert sont très bas. Les Chinois y sont littéralement entassés. On en met là autant qu'il est possible d'en mettre.
Une partie de la voie ferrée, près des murs de la ville, ofTre, depuis quelques mois, le spectacle de la plus extraordinaire mine d'or peut-être qui soit au monde.
Dans le gravois, dont on se servit pour empierrer la voie, on trouva de minuscules paillettes d'or. Depuis lors, du matin au soir, une quantité de personnes, appartenant à la classe la plus pauvre, — des vieillards, surtout, hommes et femmes, — viennent remuer la terre avec leurs mains. On ne leur permet pas d'employer l'eau; sans quoi, ils eussent probablement vite fait de démolir la voie. Ils doivent se contenter du mécanisme de leurs doigts. Ils s'écartèrent pour
laisser passer notre train, mais ils ne tardèrent pas à se remettre à leur be?ogne I
Toute la contrée de Pékin à Tien-Tsin et audelà était ravagée par la sécheresse. Cette vaste étendue de plaines fertiles, couvertes, à l'habitude, d'une abondante moisson, était convertie en désert poussiéreux. Là où le grain commençait à pousser, il ne s'élevait que de quatre à cinq centimètres au-dessus du sol.
Notre train, pompeusement dénommé « express », allait fort lentement. Il s'arrêta à de nombreuses stations. Les buffets, on s'en doute un peu, n'existent pas. Mais une bande d'indigènes les remplacent, qui offrent des poires, des radis, de la bière japonaise et une variété de gâteaux, de bien fâcheuse apparence.
Yangtsun fut le premier endroit queje me rappelai avoir traversé avec les troupes qui délivrèrent les légations.
Les Chinois avaient détruit le pont en fer jeté sur le fleuve et s'étaient embusqués derrière le haut remblai. Ce fut, de fait, le seul engagement sérieux avant Pékin.
La station de Tien-Tsin était un véritable pandemonium où les indigènes criaient et luttaient
pour monter dans le train ou en descendre, avec tous leurs bagages.
A partir de Tien-Tsin, le pays devient plat et sans grand intérêt.
Toute cette plaine monotone, étale comme la mer où elle va se perdre en terrains gluants, s'est formée des dépôts du Pei-Ho, qui, de même que les autres fleuves du pays, transporte lelaess dont est couvert tout le nord de la Chine.
Sur une étendue de plusieurs milles, la couleur jaune du fleuve teint les eaux de la mer qui lui doit son nom. 11 en résulte une ligne très nette de démarcation : d'un côté, l'eau limpide de la Méditerranée, de l'autre un liquide étrange qui a l'aspect d'une soupe aux pois !
La terre, grâce à ces dépôts, gagne graduellement sur l'océan. Ainsi Tien-Tsin, deux cents ans avant le Christ^ était port de mer. Aujourd'hui, plus de quarante-huit kilomètres, formés par celte matière sédimentaire, séparent la ville de la mer. Jusqu'aux environs de Shan- Hai-Kwan, la chaleur fut intense et la poussière infernale. La dernière heure du trajet s'écoula au travers d'un pays pittoresque et nous arrivâmes à six heures sonnant. Avant le dîner
j'allai visiter la grande muraille de la Chine qui s'étend ici jusqu'à la mer. La façade extérieure est en briques, hautes de trois pieds. En dedans^ c'est un amoncellement de terre qui va en diminuant jusqu'au sommet aplati.
Shan-Hai-Kwan est entouré de murs, dont une partie appartient à la grande muraille. On peut suivre celle-ci jusqu'aux montagnes du nord-est, en se guidant aux tours qui dominent ses sommets.
On vient d'inaugurer un charmant petit hôtel : les voyageurs n'ont donc plus à coucher dans le train, comme autrefois.
La ville indigène, avec ses hautes murailles, ses tours, ses corps de garde, est caractéristique et les montagnes qu'on aperçoit au fond, complètent le tableau. Les quartiers militaires sont établis à l'est de la voie ferrée et dans toutes les rues on croise des soldats de toutes les nationalités.
A notre réveil, nous nous trouvâmes au milieu de la pluie, du vent et du froid. 11 nous fallut prendre un train bien inférieur à celui de la veille. Les voitures étaient divisées en compartiments avec un coupé de première classe aux
deux bouts. Le poêle, éteint, aurait pu avantageusement être allumé. La pluie passait à travers le plafond et les sièges, en bois, étaient dur'* et sans confort.
Les wagons à ciel ouvert ne contenaient pas moins d'indigènes que la veille. Les pauvres gens avaient l'air misérables avec leurs vêtements bleus trempés par la pluie. Quelques-uns avaient des parapluies, mais les averses étaient trop fortea pour les rendre bien utiles. La terre desséchée semblait boire les eaux bienfaisantes : on ne voyait point de flaques ou de mares, bien qu'il plût à torrents.
Le train n'avait pas de wagon-restaurant. 11 fallut se contenter d'eau chaude, préparée pour nous par l'employé chinois, dans une étrange bouillotte, sorte de poêle portatif, avec un tuyau, au centre, destiné au charbon de bois. Vers onze heures, la pluie cessa. Le soleil parut et la poussière nous ayant dit adieu, l'existence devint plus supportable I
A une station, près de la mer, nous fûmes assiégés par une bande d'indigènes qui vendaient des crabes et des crevettes que nous reçûmes avec enthousiasme, comme un supplément au
lunch emporté avec nous. J'achetai deux magnifiques crabes pour dix sen et trois crevettes presque aussi grosses que des petits homards pour cinq sen.
A une autre station, nous vîmes, au milieu d'une grande agitation, des soldats chinois défiler avec drapeau et trompettes. Ils étaient armés de carabines ancien modèle. Rien de moins militaire, de moins gaillard, que l'apparence de ces troupes. Plusieurs mandarins, accompagnés d'une foule de serviteurs, étaient réunis dans la salle d'attente. Bientôt parut un homme, au visage ridé, à la moustache grise, portant le bouton rouge et la plume de paon. Trois dames chinoises, richement vêtues et fortement peintes, le suivaient. Elles prirent place dans des chaises drapées d'écarlate et furent ainsi transportées dans un coupé réservé. Derrière elles venaient des bonnes avec deux petits enfants. C'était la famille dutoutaï de Niou-Chouang,Li, qui, nous dit-on, devait être chargé du gouvernement de la ville, après l'évacuation des Russes. Le train partit au son des trompettes et tous les hommes saluèrent en plongeant comme des canards. A toutes les stations suivantes, même garde
militaire , même démonstration musicale .
Je fis la connaissance de Li ; je trouvai un vieillard courtois et aimable.
Les trois dames étaient ses femmes ; il ne les faisait venir dans son compartiment que l'une après l'autre. On me présenta d'abord le fils de Li, un petit être babillard et précoce qui ne tarda pas, après avoir fait ma connaissance, à entreprendre l'examen détaillé du contenu de mes poches.
La ligne de Pékin à Niou-Chouang est loin d'être un succès commercial. Pour payer seulement les créanciers privilégiés, il faudrait 410.000 taëls. La dernière année n'a produit, en profit, que 90.000 taëls.
Comme embranchement du chemin de fer de l'Est chinois et du grand système Sibérien — qu'elle alimenterait ainsi — la ligne pourrait être exploitée avec succès. Dans ce but, les Russes ne la perdent pas de vue. Au moment où j'écris, on me dit que les directeurs chinois et anglais doivent se rencontrer à Niou-Chouang. Je ne serais pas surpris d'apprendre que l'Est chinois, la Banque russo-chinoise — ou plutôt le gouvernement du vice-roi russe (car ces trois noms ne
signifient qu'une seule et même cliose) eût fait quelque proposition en vue d'acquérir cette ligne. Elle demeurera la seule voie ferrée entre Pékin et l'Europe jusqu'au jour où la ligne de Pékin à Kalgan rejoindra celle que les Russes ont construite à travers la Mongolie. Mais celte dernière a des chances pour être longtemps bloquée, du fait de l'opposition de la Grande-Bretagne. Arrivés au point terminus, nous dûmes traverser la rivière pour nous rendre à l'hôtel. Une chaloupe à vapeur nous attendait et nous transporta de l'autre côté en quinze minutes. C'était une chaloupe russe. En fait, la plupart des choses que nous voyions, étaient russes. Un nombre extraordinaire de jonques bordaient les deux rives du fleuve. On eût dit une forêt de joncs, sur un rivage aplati.
L'hôtel est très confortable. La nourriture vaut celle qu'on trouve généralement en Extrême- Orient.
Le club de Niou-Ghouang est derrière l'hôtel. Et le visiteur ne demeurera pas longtemps parmi ses membres hospitaliers avant que d'entendre la fraction anglaise s'exprimer durement sur la façon dont ses intérêts sont négligés par la mère-patrie.
Les agissements des Russes — très populaires individuellement — rien moins que chéris collectivement — font le sujet continuel des conversations. Les commerçants de Niou-Chouang craignent fort qu'il n'y ait des mesures prises pour encourager le commerce de Dalny, au détriment du leur.
Le long du Bund, en face de l'hôtel, des sentinelles russes sont postées et le général russe a ses quartiers généraux dans un ancien temple chinois tout à côté.
On est vraiment fasciné quand on regarde, du Bund, l'immense flotte des jonques battues par le vent, et dont les gigantesques voiles brunes sont manœuvrées avec une prodigieuse habileté, malgré leur lourdeur apparente, alors que le courant de cette mer jaune circule avec la vélocité des eaux d'un moulin.
Nous avions la perspective d'un fort vilain bout de chemin à faire le lendemain. Le train qui devait nous mener à Tachekow part à 5 h. 40 du matin d'Inkou, situé à trois milles de Niou- Chouang. La route est détestable et le voyage en charrette, lent et désagréable. Notre sort fut plus doux, grâce à l'amabilité du général Kondra-
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towitch, qui voulut bien mettre sa chaloupe à vapeur à notre disposition. Inkou n'était certes pas engageant ; et le début de notre long voyage n'avait rien d'attrayant.
Une plaine grisâtre nous entourait.
La gare, solidement construite, était déserte ; on ne découvrait que des tiles interminables de wagons à quelques pas delà.
Une jeune fille russe, dont la tête était couverte d'un châle brun, fit son apparition, suivie d'un Chinois. Elle ouvrit le bureau des billets et nous vendit des tickets valables jusqu'en Mandchourie. Le billet de première classe coûte 94 roubles ; le voyage en seconde classe revient à 57 roubles 7S kopecks.
Le général Kondratowitch nous invita à voyager dans le wagon officiel^ pourvu de bons fauteuils, et en moins d'une heure nous étions à la station de ïachekow, où nous devions prendre l'express.
J'allais voir pour la première fois la grande ligne et j'attendais avec impatience et curiosité le train qui devait être mon hôtel pendant plusieurs jours.
La ligne est large, elle mesure cinq pieds. Les
stations presque massives sont solidement bâties en brique. La façade est en pierre de taille. Les trottoirs sont un compromis entre ceux de l'Angleterre, très hauts, et ceux de l'Ame'rique, qui sont au niveau du sol. Ici, je vis des bâtiments qui devaient m'être familiers avant peu, — des casernes en construction, ou déjà finies, destinées à loger les troupes qui gardent le chemin de fer, et des habitations pour les officiers. Tous ces bâtiments sont construits pour durer au moins deux cents ans.
Je me rappelai encore le « motto » de M. Witte, un « motto » que l'on peut voir taillé dans la pierre des profondes fondations, de Dalny à Moscou.
Le train était parti de Dalny à onze heures du soir, le samedi. Il arriva en gare le jeudi matin à 7 h. 30, avec un retard de cinq minutes.
Il arriva que ce fut le train le plus bondé de l'année. Nous fûmes encore trop heureux de trouver une place. Le fait est qu'on nous installa dans le dernier coupé vide du train. Il est pruden^ de télégraphier de Pékin à Dalny pour retenir ses places. On s'expose autrement à n'en plus trouver à Tachekow.