A TRAVERS LA MANDCHOURIE
Les stations fortifi<^-es. — La garde du chemin de fer. — Un pays luxuriant. — Le steeple-chase des Cosaques, — Moukden. — Les plantations. — L'activité de Kiiarbine. — Spéculations sur les lots de terre. — Le succès des moulins à farine. — La fertilité des prairies. — Troupeaux de bestiaux nomades.
Rien de particulièrement intéressant ou pittoresque dans la première partie du voyage à travers la Mandchourie. La voie se déroule entre des plaines ondulées, qu'arrosent de fréquents ruisseaux. Çà et là^ une colline insignifiante. Les villages, les villes sont chinoises. Mais à Tarrièreplan, on voit toujours se profiler les lourdes constructions érigées par les Russes. Et souvent.
près du chemin de fer, on rencontre les colons que la Russie a eu lant de mal à amener et à établir ici.
D'après une estimation générale, avant l'automme et en dehors des troupes qui gardent le chemin de fer et des fonctionnaires, plus de 100.000 hommes venant de la Russie et de la Sibérie auront été importés en Mandchourie.
Sur le parcours de Dalny à Kharbine et un peu au delà, on ne peut s'empêcher de remarquer qu'à perte de vue, des deux côtés du chemin de la voie, chaque kilomètre, chaque mètre du terrain est cultivé. Naturellement les clôtures n'existent pas. Seules, de petites pierres marquent les anglesde chaque propriété. Les céréalesen culture sont le blé, l'orge, l'avoine, le millet et le sarrasin. Dans le Sud, les colons cultivent beaucoup le riz et parmi les différentes espèces d'orge le gaoj lin chinois qui sert à la fabrication du vodka. Notons encore les grands champs de pavots pour la fabrication de l'opium et les nombreuses plantations de tabac. Dans le sud et dans le sud seulement, on cultive le coton.
C'est un pays de blé superbe et lorsque les prix de transport auront été diminués, la Mandchourie
devra pouvoir concourir avec succès sur les marchés du Pacifique. On rencontre souvent des vergers, des jardins potagers chinois, plus soigneusement entretenus et arrosés qu'en aucun autre pays. Dans les petits carrés de ces jardins, je vis une profusion d'oignons, de piments, d'ail, et dans les vergers, des prunes, des pêches et des poires chinoises, dont la dureté n'a d'égal que la fadeur. Je remarquai aussi quelques vignes.
Toute cette culture est faite avec les instruments les plus primitifs — • des charrues et des herses en bois. Pas un moulin à vent ; pas une pompe ; de moulins à battre, de faucheuses modernes, je n^en vis nulle part.
La police militaire se montrait en évidence à chaque gare. Elle semblait avoir reçu Tordre de surveiller sévèrement tous les porteurs d'appareils photographiques. Aux stations où nous avions une demi-heure ou trois quarts d'heure d'arrêt, si j'avais le malheur de descendre avec ma chambre noire, j'étais toujours suivi de près par un soldat. Ouvrais-je mon appareil, manifestais-je l'intention de prendre une épreuve, aussitôt, le soldat de se précipiter sur moi et de me crier que « ça rC était pas -permis ». On semblait sur-
tout veiller à ce que les casernes ne fussent pas photographiées.
Je vis une fois des Cosaques, manœuvrant à travers la campagne. Deux par deux, des hommes quittèrent les rangs et sautèrent par dessus de solides et jolies clôtures ; puis tout l'escadron sauta en même temps. Les chevaux des Cosaques sont petits mais très vigoureux. Dans un conflit entre la Russie et le Japon, la supériorité de la cavalerie russe constituera pour les Japonais leur plus sévère handicap»
Dans l'après-midi du premier jour de notre voyage, nous atteignîmes Moukden, capitale de la Mandchourie. La ville elle-même est située à deux milles de la station. Aujourd'hui, Moukden est ouvert au commerce étranger; il sera donc plus intéressant de s'y arrêter. La ville est au centre d'une grande plaine alluviale, parsemée de nombreux villages, de style chinois, si typique, et entourés d'arbres.
On donne à Moukden une population de 260.000 habitants. Comprenez-y de nombreux bureaucrates, des mandarins retirés, qui vivent dans de magnifiques demeures et se pavanent dans les rues avec leur longue suite de serviteurs, montés
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sur de superbes mules. Parfois, en avant de ces somptueux seigneurs, on voit six cavaliers, portant, à leurs chapeaux ronds et blancs, des glands rouges.
Les femmes de Moukden ne se déforment pas les pieds avec des bandages, et leur démarche ^st gracieuse. Leurs cheveux sont dressés sur un bandeau d'or ou d'argent, de la largeur d'un coupe-papier, et qui, placé derrière la tête, est orné d'habitude de fleurs artificielles. Les ruessontplus larges et plus propres qu'à Pékin. Toute la ville paraît prospère et florissante. Moukden est peutêtre le plus vaste marché de fourrures du monde entier et attire des acheteurs de toutes les parties de la Chine. Même en tenant compte delà majoration des prix qu'on fait aux étrangers, ceux-ci peuvent acheter des fourrures à Moukden à de très bonnes conditions.
Le palais impérial, placé au centre de la ville, est fort bean. Son toit a des tuiles jaunes semblables à celles du palais de Pékin.
Les indigènes de Moukden ont miaux accueilli le christianisme que nulle part ailleurs en Chine. L'hôpital des missions est bien tenu ; il y a une école de médecine et de chirurgie où les jeunes
Mandchous viennent suivre des cours qui durent quatre années. Quelques mandarins contribuent libéralement à entretenir cette institution. Mais les étrangers apprécient difficilement la générosité très réelle de ces négociants et mandarins chinois. Pourtant, s'il est vrai qu'ils encaissent, au moyen d'exactions, des sommes fabuleuses, ils sont, d'un autre côté, très libéraux dans leurs charités.
Les Monts-de-Piété sont les établissements commerciaux les plus imposants de la cité, et remplacent, jusqu'à un certain point, nos banques. Le taux de l'intérêt est fixé par le gouvernement; il n'est pas élevé. C'est surtout par la vente des objets non retirés que les propriétaires réalisent des profits.. Au bout de deux ans, les objets non réclamés restent acquis au préteur.
Lors des pillages de Pékin et de Tongchou, les Monts-de-Piété furent les mines les plus riches où puisèrent les troupes des alliés.
Ce fut des Monts-de-Piété que sortirent les plus beaux manteaux de martres et les précieux ornements eu jade.
Près de Moukden, on voit un grand poste militaire qui commande la ville tout aussi réellement
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que si les troupes occupaient l'intérieur des murs.
Si les Russes ne sont pas encore satisfaits, tout ce qu'ils ont à faire, étant donnés les arrangements actuels, est de bâtir, dans la ville même, un embranchement de la ligne qui aura dès lors besoin, bien entendu, d'une garde militaire, comme le reste de la voie ferrée !!
Vraiment, de telles précautions paraissent aujourd'hui très inutiles.
L'Est Chinois passe auprès de toutes les villes principales et commande absolument toutes les grandes routes du paj^s. Enfin il ne faut pas oublier que depuis 1900, les Russes exercent une surveillance attentive sur les armes qu'on permet auxGhinoisde posséder. Chaque fusil est numéroté et les munitions soigneusement limitées. Tousles fusils appartiennent aux anciens systèmes — sauf ceux qui sont donnés aux Chinois commandés par des Russes.
Ces Chinois sont payés régulièrement par la Russie, ce qui doit être pour eux une nouveauté et sera peut-être suffisant en soi pour attirer beaucoup de recrues. Le patriotisme du Chinois n'est pas assez vif pour l'empêcher de servir une puissance étrangère.
Tiéline, la seconde station au delàde Moukden^ endroit pittoresque entouré de collines, est appelé à devenir avant longtemps une ville importante. Les Russes y travaillent depuis quelque temps avec leur habituel esprit d'opiniâtreté.
Autour de l'église déjà achevée etfortbelle,avec sa verte coupole et sa croix d'or, des rangées de constructions en pierres et en bois commencent à s'élever.
Les casernes, naturellement, sont finies. Mais les habitations déjà construites ne sont pas toutes occupées; elles semblent attendre une population qui est encore à venir. Ici, comme dans toutes les autres stations du Transsibérien, on a tracé un jardin, planté des jeunes arbres et posé des clôtures.
Certains de ces jardins ont une fontaine centrale au milieu de parterres fleuris. Il en est de même dans toutes les gares principales de la Russie; les fontaines, les fleurs, l'ombre verdoyante des arbres produisent une savoureuse impression de fraîcheur, quand on les aperçoit par la portière des wagons poussiéreux et suffocants.
Beaucoup possèdent des sièges et des kiosques. Ceux de la Sibéiie remplaceront le Parc ou Jar-
din public. Car, pour les habitants, le principal événement de la journée est le passage de l'express. On voit à ces stations de bien curieux rassemblements: des Buriats, au regard sauvage, des types variés de Mongols, montés sur des poneys mongoliens, et qui sont venus voir Texpress comme on va visiter des ménageries de passage, etc.
Nous atteignons Kharbine dans l'après-midi du second jour. Les passagers qui continuent leur route ont deux heures d'arrêt. Mais Kharbine vaut qu'on s'y arrête plus longtemps, si l'on a du temps à perdre et le désir de constater ce que peuvent accomplir si vite l'énergie et l'esprit entreprenant des Russes. Aux approches de la ville on s'aperçoit de plus en plus de l'abondance de la moisson. La population est aussi très nombreuse. Dans les tranchées du chemin de fer, on remarque que la terre noire atteint de 6 à 8 pieds de profondeur. Rien d'étonnant à ce qu^elle soit couverte d'une riche moisson. En descendant du train, je me trouvai de suite au milieu d'une activité, d'un mouvement auquel je n'étais guère préparé. La scène surpassait tout ce que j'avais vu, même à Port-Arthur. Salle d'attente bondée
de gens qui campaient là en attendant le train, selon l'habitude des Russes ; foule de conducteurs de droski, s'e'poumonnant comme à leur ordinaire pour attirer le client; buffet rempli d'individus bruyants... Je ne m'attendais pas à trouver cet ensemble en pleine Mandchourie. Il y avait une ancienne cité, à Kharbine ; mais elle n'existe plus qu'à titre de faubourg délabré à l'ouest de la nouvelle ville. Celle-ci est le produit de trois années. Elle possède un grand jardin public, un théâtre, un kiosque, un observatoire météorologique, une cathédrale, de grands bâtiments pour les officiers de la banque russo-chinoise, à qui Kharbine doit son existence immédiate. C'est à Kharbine que se trouvent les quartiers généraux de l'Etat-Major du Transsibérien, avec les énormes constructions de la gare, les ateliers, les hangars, qui peuvent renfermer un nombre considérable de locomotives.
Le long du Bund, s'élèvent des manufactures, et quatre moulins à farine,, pourvus de machines américaines, sont en pleine activité. Leur situation, proche du Chemin de fer et du fleuve, est idéale tant pour la production que pour les livraisons. Le fleuve est une route bien moins coû-
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teuse au point de vue du transport des marchandises. Car lés taux du fret sur les chemins de fer sont inabordables. La ville est entièrement éclairée à l'électricité ; des tramways sont en construction.
Très curieuse, la population cosmopolite que Kharbine a attirée de partout I
Beaucoup de Russes, venus de Vladivostok, plusieurs représentants de compagnies américaines; mais pas un Anglais, pratiquement parlant. Durant la dernière année, on a beaucoup joué sur les terrains et des Russes entreprenants y ont gagné des fortunes respectables. Certains lots atteignent aujourd'hui des prix qu'on pourrait trouver absurdes si l'on ne tenait pas compte de Tavenir auquel semble appelée la ville. Les régions environnantes, très vastes, ont un sol excessivement riche et propre à toutes les cultures ; mais on n'y cultive maintenant que le blé.
Le fleuve est un moyen économique et facile de communication à travers la majeure partie du pays. Kharbine contient un immense approvisionnement de matières brutes de toutes sortes qui seront manufacturées là, puis distribuées dans la région. Les Allemands ont réussi à y faire des
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affaires; MM. Knnsl et Albers, de Hambourg, y possèdent un grand établissement. Quelques Américains sont parvenus à s'y faufiler, mais les Anglais en sont rigoureusement exclus. Un Anglais ne pourrait acheter un lot de terrain ni même ouvrir un magasin à Kharbine. Ici, comme àDalny et à Port-Arthur, on voit la même activité inlassable, le môme zèle, mais à un degré plus haut encore. On vient de construire un hôtel contenant quatre cents chambres, et lors de mon séjour, pas une seule chambre n'était disponible. Non contents de la garnison importante qu'ils ont à Kharbine, les Russes construisent encore d'énormes bâtiments pour recevoir des troupes. Cette ville étant le centre (si elle ne l'est pas, elle le sera bientôt) de l'activité commerciale de la Mandchourie, les Russes ont évidemment l'in* tention d'en faire le quartier général de l'occupation militaire.
En quittant Kharbine, nous traversons le Sungari sur un pont immense et, pendant quelques heures, nous somnies dans la plaine, la plaine uniforme couverte d'une riche moisson, comme au sud de la ville. Puis, graduellement, les terres cultivées cèdent la place aux prairies et^
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lorsque le soir arrive, le train s'engage à Iravers une vaste contrée verdoyante où paissent de formidables troupeaux de bestiaux que surveillent les aborigènes, montés sur leurs petits poneys.